À MA MÈRE

PRÉFACE À LA PREMIÈRE ÉDITION
AUX AMIS DE JEAN-CHRISTOPHE

Depuis des années, j'ai si bien pris l'habitude de causer mentalement avec mes amis absents, connus et inconnus, que j'éprouve aujourd'hui le besoin de le faire à voix haute. Je serais un ingrat, si je ne les remerciais pour tout ce que je leur dois. Depuis que j'ai commencé d'écrire cette longue histoire de Jean-Christophe, c'est avec et pour eux que j'écris. Ils m'ont encouragé, suivi avec patience, réchauffé de leur sympathie. Si j'ai pu leur faire quelque bien, ils m'en ont fait beaucoup plus. Mon ouvrage est le fruit de nos pensées unies.

Lorsque j'ai débuté, je n'osais pas espérer que nous serions plus d'une poignée d'amis : mon ambition ne dépassait pas la maison de Socrate. Mais, d'année en année, j'ai senti davantage combien nous étions de frères à aimer les mêmes choses, à souffrir des mêmes choses, en province comme à Paris, hors de France comme en France. J'en ai eu la preuve, quand parut le volume, où Christophe, décharge sa conscience -- et la mienne, -- en disant son mépris pour La Foire sur la Place. Aucun de mes livres n'a éveillé un écho plus immédiat. C'est qu'il n'était pas seulement ma voix, mais celle de mes amis. Ils savent bien que Christophe est à eux autant qu'à moi. Nous avons mis en lui beaucoup de notre âme commune.

Puisque Christophe leur appartient, je dois à ceux qui me lisent quelques explications sur le volume que je leur présente aujourd'hui. Pas plus que dans La Foire sur la Place, ils ne trouveront ici d'aventures de roman, et la vie du héros y semble interrompue.

Il me faut exposer les conditions où j'ai entrepris l'ensemble de mon œuvre.

J'étais isolé. J'étouffais, comme tant d'autres en France, dans un monde moral ennemi ; je voulais respirer, je voulais réagir contre une civilisation malsaine, contre une pensée corrompue par une fausse élite, je voulais dire à cette élite : « Tu mens, tu ne représentes pas la France. »

Pour cela, il me fallait un héros aux yeux et au cœur purs, qui eût l'âme assez haute pour avoir le droit de parler, et la voix assez forte pour se faire entendre. J'ai bâti patiemment ce héros. Avant de me décider à écrire la première ligne de l'ouvrage, je l'ai porté en moi, dix ans ; Christophe ne s'est mis en route que quand j'avais déjà reconnu pour lui la route jusqu'au bout ; et tels chapitres de La Foire sur la Place, tels volumes de la fin de Jean-Christophe [1], ont été écrits avant L'Aube, ou en même temps. La vision de la France, qui se reflète en Christophe et en Olivier, avait, dès le début, sa place marquée dans ce livre. Il n'y faut donc pas voir une déviation de l'œuvre, mais une halte prévue, en cours de route, une de ces grandes terrasses de la vie, d'où l'on contemple la vallée que l'on vient de traverser et l'horizon lointain vers lequel on va se remettre en marche.

Il est clair que je n'ai jamais prétendu écrire un roman, dans ces derniers volumes (La Foire sur la Place et Dans la Maison), pas plus que dans le reste de l'ouvrage. Qu'est-ce donc que cette œuvre ? Un poème ? -- Qu'avez-vous besoin d'un nom ? Quand vous voyez un homme, lui demandez-vous s'il est un roman ou un poème ? C'est un homme que j'ai créé. La vie d'un homme ne s'enferme point dans le cadre d'une forme littéraire. Sa loi est en elle ; et chaque vie a sa loi. Son régime est celui d'une force de la nature. Certaines vies humaines sont des lacs tranquilles, d'autres de grands cieux clairs où voguent les nuages, d'autres des plaines fécondes, d'autres des cimes déchiquetées. Jean-Christophe m'est apparu comme un fleuve ; je l'ai dit, dès les premières pages. -- Il est, dans le cours des fleuves, des zones où ils s'étendent, semblent dormir, reflétant la campagne qui les entoure, et le ciel. Ils n'en continuent pas moins de couler et changer ; et parfois, cette immobilité feinte recouvre un courant rapide, dont la violence se fera sentir plus loin, au premier obstacle. Telle est l'image de ce volume de Jean-Christophe. Et maintenant que le fleuve s'est longuement amassé, absorbant les pensées de l'une et de l'autre rives, il va reprendre son cours vers la mer, -- où nous allons tous.

R. R.

Janvier 1909

J'ai un ami !... Douceur d'avoir trouvé une âme, où se blottir au milieu de la tourmente, un abri tendre et sûr où l'on respire enfin, attendant que s'apaisent les battements d'un cœur haletant ! N'être plus seul, ne devoir plus rester armé toujours, les yeux toujours ouverts et brûlés par les veilles, jusqu'à ce que la fatigue vous livre à l'ennemi ! Avoir le cher compagnon, entre les mains duquel on a remis tout son être, -- qui a remis en vos mains tout son être. Boire enfin le repos, dormir tandis qu'il veille, veiller tandis qu'il dort. Connaître la joie de protéger celui qu'on aime et qui se confie à vous comme un petit enfant. Connaître la joie plus grande de s'abandonner à lui, de sentir qu'il tient vos secrets, qu'il dispose de vous. Vieilli, usé, lassé de porter depuis tant d'années la vie, renaître jeune et frais dans le corps de l'ami, goûter avec ses yeux le monde renouvelé, étreindre avec ses sens les belles choses passagères, jouir avec son cœur de la splendeur de vivre... Souffrir même avec lui... Ah ! même la souffrance est joie, pourvu qu'on soit ensemble !

J'ai un ami ! Loin de moi, près de moi, toujours en moi. Je l'ai, je suis à lui. Mon ami m'aime. Mon ami m'a. L'amour a nos âmes en une âme mêlées.

La vie passe. Le corps et l'âme s'écoulent comme un flot. Les ans s'inscrivent sur la chair de l'arbre qui vieillit. Le monde entier des formes s'use et se renouvelle. Toi seule ne passes pas, immortelle Musique. Tu es la mer intérieure. Tu es l'âme profonde. Dans tes prunelles claires, la vie ne mire pas son visage morose. Au loin de toi s'enfuient, troupeau de nuées, les jours brûlants, glacés, fiévreux, que l'inquiétude chasse, que jamais rien ne fixe. Toi seule ne passes pas. Tu es en dehors du monde. Tu es un monde, à toi seule. Tu as ton soleil, qui mène ta ronde des planètes, ta gravitation, tes nombres et tes lois. Tu as la paix des étoiles, qui tracent dans le champ des espaces nocturnes leur sillon lumineux, -- charrues d'argent que mène l'invisible bouvier.

Musique, amie sereine, ta lumière lunaire est douce aux yeux fatigués par le brutal éclat du soleil d'ici-bas. L'âme qui se détourne de l'abreuvoir commun, où les hommes pour boire remuent la vase avec leurs pieds, se presse sur ton sein et suce à tes mamelles le ruisseau de lait du rêve. Musique, vierge mère, qui portes en ton corps immaculé toutes les passions, qui contiens dans le lac de tes yeux couleur de joncs, couleur de l'eau vert-pâle qui coule des glaciers, tout le bien, tout le mal, -- tu es par delà le mal, tu es par delà le bien ; qui chez toi fait son nid vit en dehors des siècles ; la suite de ses jours ne sera qu'un seul jour ; et la mort qui tout mord s'y brisera les dents.

Musique qui berças mon âme endolorie, Musique qui me l'as rendue calme, ferme et joyeuse, -- mon amour et mon bien, -- je baise ta bouche pure, dans tes cheveux de miel je cache mon visage, j'appuie mes paupières qui brûlent sur la paume douce de tes mains. Nous nous taisons, nos yeux sont clos, et je vois la lumière ineffable de tes yeux, et je bois le sourire de ta bouche muette ; et blotti sur ton cœur, j'écoute le battement de la vie éternelle.

I.

Come, quando i vapori umidi e spessi

A diradar cominciansi, la spera

Del sol debilemente entra per essi...

PURG. XVII.

Le grondement du fleuve monte derrière la maison. La pluie bat les carreaux depuis le commencement du jour. Une buée d'eau ruisselle sur la vitre au coin fêlé. Le jour jaunâtre s'éteint. Il fait tiède et fade dans la chambre.

Le nouveau-né s'agite dans son berceau. Bien que le vieux ait laissé, pour entrer, ses sabots à la porte, son pas a fait craquer le plancher : l'enfant commence à geindre. La mère se penche hors de son lit, afin de le rassurer ; et le grand-père allume la lampe en tâtonnant, pour que le petit n'ait pas peur de la nuit. La flamme éclaire la figure rouge du vieux Jean-Michel, sa barbe blanche et rude, son air bourru et ses yeux vifs. Il vient près du berceau. Son manteau sent le mouillé ; il traîne en marchant ses gros chaussons bleus. Louisa lui fait signe de ne pas s'approcher. Elle est d'un blond presque blanc ; ses traits sont tirés ; sa douce figure mouton est marquée de taches de rousseur ; elle a des lèvres pâles et grosses, qui ne parviennent pas à se rejoindre et qui sourient avec timidité ; elle couve l'enfant des yeux -- des yeux très bleus, très vagues, où la prunelle est un point tout petit, mais infiniment tendre.

L'enfant s'éveille et pleure. Son regard trouble s'agite. Quelle épouvante ! Les ténèbres, l'éclat brutal de la lampe, les hallucinations d'un cerveau à peine dégagé du chaos, la nuit étouffante et grouillante qui l'entoure, l'ombre sans fond d'où se détachent, comme des jets aveuglants de lumière, des sensations aiguës, des douleurs, des fantômes : ces figures énormes qui se penchent sur lui, ces yeux qui le pénètrent, qui s'enfoncent en lui, et qu'il ne comprend pas !... Il n'a pas la force de crier ; la terreur le cloue immobile, les yeux, la bouche ouverts, soufflant du fond de la gorge. Sa grosse tête boursouflée se plisse de grimaces lamentables et grotesques ; la peau de sa figure et de ses mains est brune, violacée, avec des taches jaunâtres...

-- Bon Dieu ! qu'il est laid ! fit le vieux, d'un ton convaincu. Il alla reposer la lampe sur la table.

Louisa fit une moue de petite fille grondée. Jean-Michel la regarda du coin de l'œil, et rit.

-- Tu ne voudrais pas que je te dise qu'il est beau ? Tu ne me croirais pas. Allons, ce n'est pas de ta faute. Ils sont tous comme cela.

L'enfant sortit de l'immobilité stupide où le plongeaient la flamme de la lampe et le regard du vieux. Il se mit à crier. Peut-être sentait-il dans les yeux de sa mère une caresse qui l'engageait à se plaindre. Elle lui tendit les bras, et dit :

-- Donnez-le-moi.

Le vieux commença par faire des théories, selon son habitude :

-- On ne doit pas céder aux enfants, quand ils pleurent. Il faut les laisser crier.

Mais il vint, prit le petit, et grogna :

-- Je n'en ai jamais vu d'aussi laid.

Louisa saisit l'enfant de ses mains fiévreuses et le cacha contre son sein. Elle le contempla avec un sourire confus et ravi :

-- Oh ! mon pauvre petit, dit-elle toute honteuse, que tu es laid, que tu es laid, comme je t'aime !

Jean-Michel retourna près du feu ; il se mit à tisonner, d'un air grognon ; mais un sourire démentait la solennité maussade de son visage.

-- Bonne fille, dit-il. Va, ne te tourmente pas, il a le temps de changer. Et puis, qu'est-ce que cela fait ? On ne lui demande qu'une chose, c'est de devenir un brave homme.

L'enfant s'était apaisé au contact du tiède corps maternel. On l'entendait téter avec un halètement goulu. Jean-Michel se renversa légèrement dans sa chaise, et répéta avec emphase :

-- Il n'y a rien de plus beau qu'un honnête homme.

Il se tut un instant, méditant s'il ne conviendrait pas de développer cette pensée ; mais il ne trouva rien de plus à dire ; et, après un silence, il reprit d'un ton irrité :

-- Comment se fait-il que ton mari ne soit pas ici ?

-- Je crois qu'il est au théâtre, dit timidement Louisa. Il a répétition.

-- Le théâtre est fermé. Je viens de passer devant. C'est encore un de ses mensonges.

-- Non, ne l'accusez pas toujours ! J'aurai mal compris. Il doit être retenu par une de ses leçons.

-- Il devrait être rentré, fit le vieux, mécontent.

Il hésita un instant, puis demanda d'un ton plus bas, un peu honteux :

-- Est-ce qu'il a... de nouveau ?

-- Non, père, non, père, dit précipitamment Louisa.

Le vieux la regarda ; elle évita son regard.

-- Ce n'est pas vrai, tu mens.

Elle pleura silencieusement.

-- Bon Dieu ! cria le vieillard, en donnant un coup de pied au foyer. Le tisonnier tomba bruyamment. La mère et l'enfant tressaillirent.

-- Père, je vous en prie, dit Louisa, il va pleurer.

L'enfant hésita quelques secondes s'il devait crier ou continuer son repas ; mais ne pouvant faire l'un et l'autre à la fois, il se remit au dernier.

Jean-Michel continua d'une voix plus sourde, avec des éclats de colère :

-- Qu'ai-je fait au bon Dieu pour avoir cet ivrogne de fils ? C'est bien la peine d'avoir vécu comme j'ai vécu, de m'être privé de tout !... Mais toi, toi, tu n'es donc pas capable de l'empêcher ? Car enfin, sacrebleu ! c'est ton rôle. Si tu le retenais au logis !...

Louisa pleurait plus fort.

-- Ne me grondez pas encore, je suis déjà si malheureuse ! J'ai fait tout ce que j'ai pu. Si vous saviez comme j'ai peur, quand je suis seule ! Il me semble que j'entends toujours son pas dans l'escalier. Alors j'attends que la porte s'ouvre, et je me demande : Mon Dieu ! comment va-t-il paraître ?... Cela me rend malade d'y songer.

Elle était secouée par ses sanglots. Le vieux s'inquiéta. Il vint près d'elle, ramena les couvertures défaites sur ses épaules qui tremblaient, et lui caressa la tête, de sa grosse main :

-- Allons, allons, n'aie pas peur, je suis là.

Elle s'apaisa à cause du petit, et essaya de sourire.

-- J'ai eu tort de vous dire cela.

Le vieux la regarda en hochant la tête :

-- Ma pauvre fille, ce n'est pas un joli cadeau que je t'ai fait là.

-- C'est ma faute à moi, dit-elle. Il ne devait pas m'épouser. Il a regret de ce qu'il a fait.

-- Que veux-tu qu'il regrette ?

-- Vous le savez bien. Vous-même, vous avez été fâché que sois devenue sa femme.

-- Ne parlons plus de cela. C'est vrai. J'ai été un peu chagrin. Un garçon comme lui, -- je peux bien le dire sans te blesser, -- élevé avec soin, musicien distingué, un véritable artiste, -- il aurait pu prétendre à d'autres partis qu'à toi, qui n'avais rien, qui étais d'une autre classe, et pas même du métier. Un Krafft épouser une fille qui ne fût pas musicienne, cela ne s'était pas vu depuis plus de cent ans ! -- Mais tu sais bien tout de même que je ne t'en ai pas voulu, et que j'ai de l'affection pour toi, depuis que je te connais. Puis, quand le choix est fait, il n'y a plus à y revenir : il ne reste qu'à faire son devoir, honnêtement.

Il retourna s'asseoir, prit un temps, et dit avec la solennité qu'il apportait à tous ses aphorismes :

-- La première chose dans la vie, c'est de faire son devoir.

Il attendit un démenti, cracha sur le feu ; puis, comme ni la mère ni l'enfant n'élevaient d'objection, il voulut continuer, -- et se tut.

Ils ne disaient plus mot. Jean-Michel, près du feu, Louisa, assise dans son lit, rêvaient tristement tous les deux. Le vieux, quoi qu'il eût dit, pensait au mariage de son fils, avec amertume. Louisa y pensait aussi, et elle s'accusait, bien qu'elle n'eût rien à se reprocher.

Elle était domestique, quand elle avait épousé, à la surprise de tous, et surtout à la sienne, Melchior Krafft, le fils de Jean-Michel. Les Krafft étaient sans fortune, mais considérés dans la petite ville rhénane, où le vieux s'était établi, il y avait presque un demi-siècle. Ils étaient musiciens de père en fils et connus des musiciens de tout le pays, entre Cologne et Mannheim. Melchior était violon au Hof-Theater ; et Jean-Michel avait dirigé naguère les concerts du grand-duc. Le vieillard fut profondément humilié du mariage de Melchior ; il bâtissait de grands espoirs sur son fils ; il eût voulu en faire l'homme éminent qu'il n'avait pu être lui-même. Ce coup de tête ruinait ses ambitions. Aussi avait-il tempêté d'abord et couvert de malédictions Melchior et Louisa. Mais, comme il était un brave homme, il avait pardonné à sa bru, dès qu'il avait appris à la mieux connaître ; et même, il s'était pris pour elle d'une affection paternelle, qui se traduisait le plus souvent par des rebuffades.

Nul ne pouvait comprendre ce qui avait poussé Melchior à ce mariage, -- Melchior moins que personne. Ce n'était certes pas la beauté de Louisa. Rien en elle n'était fait pour séduire : elle était petite, pâlotte et frêle ; et elle faisait un singulier contraste avec Melchior et Jean-Michel, tous deux hauts et larges, des colosses à la figure rouge, au poing solide, mangeant bien, buvant sec, aimant rire, et faisant grand bruit. Elle semblait écrasée par eux ; on ne la remarquait guère ; et elle cherchait à s'effacer encore plus. Si Melchior avait eu bon cœur, on eût pu croire qu'il avait préféré à tout autre avantage la simple bonté de Louisa ; mais il était l'homme le plus vain. Qu'un garçon de son espèce, assez beau et ne l'ignorant pas, très fat, non sans talent, et pouvant prétendre à quelque riche parti, capable même -- qui sait ? -- de tourner la tête à une de ses élèves bourgeoises, ainsi qu'il s'en vantait, eût été brusquement choisir une fille du peuple, pauvre, sans éducation, sans beauté, qui ne lui avait fait aucune avance... on eût dit une gageure !

Mais Melchior était de ces hommes qui font toujours le contraire de ce qu'on attend d'eux et de ce qu'ils en attendent eux-mêmes. Ce n'est pas qu'ils ne soient avertis : -- un homme averti en vaut deux, dit-on... -- Ils font profession de n'être dupes de rien et de diriger leur barque à coup sûr, vers un but précis. Mais ils comptent sans eux : car ils ne se connaissent pas. Dans un de ces instants de vide qui leur sont habituels, ils laissent le gouvernail ; et quand les choses sont livrées à elles-mêmes, elles ont un malin plaisir à contrecarrer leurs maîtres. Le bateau laissé libre va droit contre l'écueil ; et l'intrigant Melchior épousa une cuisinière. Il n'était cependant ni ivre ni stupide, le jour où il s'engagea pour la vie avec elle ; et il ne subissait pas un entraînement passionné : il s'en fallait de beaucoup. Mais peut-être y a-t-il en nous d'autres puissances que l'esprit et le cœur, d'autres même que les sens, -- de mystérieuses puissances, qui prennent le commandement dans les instants de néant où s'endorment les autres ; et peut-être Melchior les avait-il rencontrées au fond des pâles prunelles qui le regardaient timidement, un soir qu'il avait abordé la jeune fille sur la berge du fleuve, et qu'il s'était assis près d'elle, dans les roseaux, -- sans savoir pourquoi, -- pour lui donner sa main.

À peine marié, il se montra atterré de ce qu'il avait fait. Il ne le cacha point à la pauvre Louisa, qui, tout humble, lui en demandait pardon. Il n'était pas méchant, et le lui accordait volontiers ; mais, l'instant d'après, ses remords le reprenaient, au milieu de ses amis, ou chez ses riches élèves, maintenant dédaigneuses, qui ne tressaillaient plus au frôlement de sa main, quand il voulait rectifier la pose de leurs doigts sur le clavier. Il revenait alors avec une mine sombre, où Louisa, le cœur serré, lisait du premier coup d'œil les habituels reproches ; ou bien il s'attardait dans des stations au cabaret ; il y puisait le contentement de soi et l'indulgence pour autrui. Ces soirs-là il rentrait avec des éclats de rire, qui semblaient plus tristes à Louisa que les sous-entendus et la sourde rancune des autres jours. Elle se sentait un peu responsable des accès de déraison, où disparaissaient à chaque fois, avec l'argent de la maison, les faibles restes du bon sens de son mari. Melchior s'enlisait. À un âge où il aurait dû travailler sans répit à développer son médiocre talent, il se laissait glisser le long de la pente ; et d'autres prenaient sa place.

Mais qu'importait sans doute à la force inconnue qui l'avait rapproché de la servante aux cheveux de lin ? Il avait rempli son rôle ; et le petit Jean-Christophe venait de prendre pied sur cette terre, où le poussait son destin.

La nuit était tout à fait venue. La voix de Louisa arracha le vieux Jean-Michel à la torpeur où il s'abandonnait devant le feu, en pensant aux tristesses présentes et passées.

-- Père, il doit être tard, disait affectueusement la jeune femme. Il faut rentrer chez vous, vous avez loin à aller.

-- J'attends Melchior, répondit le vieillard.

-- Non, je vous en prie, j'aime mieux que vous ne restiez pas.

-- Pourquoi ?

Le vieux leva la tête, et la regarda attentivement.

Elle ne répondit pas. Il reprit :

-- Tu as peur, tu ne veux pas que je le rencontre ?

-- Eh bien, oui : cela ne servirait qu'à gâter encore les choses : vous vous fâcheriez ; je ne veux pas. Je vous en prie !

Le vieux soupira, se leva et dit :

-- Allons.

Il vint près d'elle, lui effleura le front de sa barbe râpeuse ; il demanda si elle n'avait besoin de rien, baissa la lumière de la lampe, et partit en heurtant les chaises, dans l'obscurité de la chambre. Mais il n'était pas dans l'escalier qu'il songeait à son fils revenant ivre ; et il s'arrêtait à chaque marche ; il imaginait mille dangers à le laisser rentrer seul...

Dans le lit, près de la mère, l'enfant s'agitait de nouveau. Une souffrance inconnue montait du fond de son être. Il se raidit contre elle. Il tordit son corps, il serra les poings, il fronça les sourcils. La douleur grandissait, tranquille, sûre de sa force. Il ne savait pas ce qu'elle était, ni jusqu'où elle allait. Elle lui paraissait immense, et ne devoir jamais prendre fin. Et il se mit à crier lamentablement. Sa mère le caressa avec de douces mains. Déjà la souffrance devenait moins aiguë. Mais il continuait de pleurer ; car il la sentait toujours près de lui, en lui. -- L'homme qui souffre peut diminuer son mal, en sachant d'où il vient ; il l'enferme par la pensée en un morceau de son corps, qui peut être guéri, arraché au besoin ; il en fixe les contours, il le sépare de lui. L'enfant n'a pas cette ressource trompeuse. Sa première rencontre avec la douleur est plus tragique et plus vraie. Comme son être même, elle lui semble sans limites ; il la sent installée dans son sein, assise dans son cœur, maîtresse de sa chair. Et cela est ainsi : elle n'en sortira plus qu'après l'avoir rongée.

La mère le presse contre elle, avec de petits mots :

« C'est fini, c'est fini, ne pleurons plus, mon jésus, mon petit poisson d'or...

Il continue toujours sa plainte entrecoupée. On dirait que cette misérable masse inconsciente et informe a le pressentiment de la vie de peines qui lui est réservée. Et rien ne peut l'apaiser...

Les cloches de Saint-Martin chantèrent dans la nuit. Leur voix était grave et lente. Dans l'air mouillé de pluie, elle cheminait comme un pas sur la mousse. L'enfant se tut au milieu d'un sanglot. La merveilleuse musique coulait doucement en lui, ainsi qu'un flot de lait. La nuit s'illuminait, l'air était tendre et tiède. Sa douleur s'évanouit, son cœur se mit à rire ; et il glissa dans le rêve, avec un soupir d'abandon.

Les trois cloches tranquilles continuaient à sonner la fête du lendemain. Louisa rêvait aussi, en les écoutant, à ses misères passées et à ce que serait plus tard le cher petit enfant endormi auprès d'elle. Elle était depuis des heures étendue dans son lit, lasse et endolorie. Ses mains et son corps la brûlaient ; le lourd édredon de plumes l'écrasait ; elle se sentait meurtrie et oppressée par l'ombre ; mais elle n'osait remuer. Elle regardait l'enfant ; et la nuit ne l'empêchait pas de lire dans ses traits vieillots... Le sommeil la gagnait, des images fiévreuses passaient dans son cerveau. Elle crut entendre Melchior ouvrir la porte, et son cœur tressauta. Par instants, le grondement du fleuve montait plus fort dans le silence, comme un mugissement de bête. La vitre sonna une ou deux fois encore sous le doigt de la pluie. Les cloches, plus lentement, chantèrent et s'éteignirent ; et Louisa s'endormit auprès de son enfant.

Pendant ce temps, le vieux Jean-Michel attendait devant la maison, sous la pluie, la barbe mouillée de brouillard. Il attendait que son misérable fils revînt ; car sa tête, qui travaillait toujours, ne cessait de lui raconter des histoires tragiques, amenées par l'ivresse ; et, bien qu'il n'y crût pas, il n'aurait pu dormir une minute, cette nuit, s'il s'en était allé sans l'avoir vu rentrer. Le chant des cloches le rendait très triste ; car il se rappelait ses espérances déçues. Il pensait à ce qu'il faisait là, à cette heure, dans la rue. Et, de honte, il pleurait.

Le vaste flot des jours se déroule lentement. Immuables, le jour et la nuit remontent et redescendent, comme le flux et le reflux d'une mer infinie. Les semaines et les mois s'écoulent et recommencent. Et la suite des jours est comme un même jour.

Jour immense, taciturne, que marque le rythme égal de l'ombre et de la lumière, et le rythme de la vie de l'être engourdi qui rêve au fond de son berceau, -- ses besoins impérieux, douloureux ou joyeux, si réguliers que le jour et la nuit qui les ramènent semblent ramenés par eux.

Le balancier de la vie se meut avec lourdeur. L'être s'absorbe tout entier dans sa pulsation lente. Le reste n'est que rêves, tronçons de rêves, informes et grouillants, une poussière d'atomes qui dansent au hasard, un tourbillon vertigineux qui passe et fait rire ou horreur. Des clameurs, des ombres mouvantes, des formes grimaçantes, des douleurs, des terreurs, des rires, des rêves, des rêves... Tout n'est que rêve... -- Et, parmi ce chaos, la lumière des yeux amis qui lui sourient, le flot de joie qui, du corps maternel, du sein gonflé de lait, se répand dans sa chair, la force qui est en lui et qui s'amasse énorme, inconsciente, l'océan bouillonnant qui gronde dans l'étroite prison de ce petit corps d'enfant. Qui saurait lire en lui verrait des mondes ensevelis dans l'ombre, des nébuleuses qui s'organisent, un univers en formation. Son être est sans limites. Il est tout ce qui est...

Les mois passent... Des îles de mémoire commencent à surgir du fleuve de la vie. D'abord, d'étroits îlots perdus, des rochers qui affleurent à la surface des eaux. Autour d'eux, dans le demi-jour qui point, la grande nappe tranquille continue de s'étendre. Puis, de nouveaux îlots, que dore le soleil.

De l'abîme de l'âme émergent quelques formes, d'une étrange netteté. Dans le jour sans bornes, qui recommence, éternellement le même, avec son balancement monotone et puissant, commence à se dessiner la ronde des jours qui se donnent la main ; leurs profils sont, les uns riants, les autres tristes. Mais les anneaux de la chaîne se rompent constamment, et les souvenirs se rejoignent par-dessus la tête des semaines et des mois...

Le Fleuve... Les Cloches... Si loin qu'il se souvienne, -- dans les lointains du temps, à quelque heure de sa vie que ce soit, -- toujours leurs voix profondes et familières chantent...

La nuit -- à demi endormi... Une pâle lueur blanchit la vitre... Le fleuve gronde. Dans le silence, sa voix monte toute-puissante ; elle règne sur les êtres. Tantôt elle caresse leur sommeil et semble près de s'assoupir elle-même, au bruissement de ses flots. Tantôt elle s'irrite, elle hurle, comme une bête enragée qui veut mordre. La vocifération s'apaise : c'est maintenant un murmure d'une infinie douceur, des timbres argentins, de claires clochettes, des rires d'enfants, de tendres voix qui chantent, une musique qui danse. Grande voix maternelle, qui ne s'endort jamais ! Elle berce l'enfant, ainsi qu'elle berça pendant des siècles, de la naissance à la mort, les générations qui furent avant lui ; elle pénètre sa pensée, elle imprègne ses rêves, elle l'entoure du manteau de ses fluides harmonies, qui l'envelopperont encore, quand il sera couché dans le petit cimetière qui dort au bord de l'eau et que baigne le Rhin...

Les cloches... Voici l'aube ! Elles se répondent, dolentes, un peu tristes, amicales, tranquilles. Au son de leurs voix lentes, montent des essaims de rêves, rêves du passé, désirs, espoirs, regrets des êtres disparus, que l'enfant ne connut point, et que pourtant il fut, puisqu'il fut en eux, puisqu'ils revivent en lui. Des siècles de souvenirs vibrent dans cette musique. Tant de deuils, tant de fêtes ! -- Et, du fond de la chambre, il semble, en les entendant, qu'on voie passer les belles ondes sonores qui coulent dans l'air léger, les libres oiseaux, et le tiède souffle du vent. Un coin de ciel bleu sourit à la fenêtre. Un rayon de soleil se glisse sur le lit, à travers les rideaux. Le petit monde familier aux regards de l'enfant, tout ce qu'il aperçoit de son lit, chaque matin, en s'éveillant, tout ce qu'il commence, au prix de tant d'efforts, à reconnaître et à nommer, afin de s'en faire le maître, -- son royaume s'illumine. Voici la table où l'on mange, le placard où il se cache pour jouer, le carrelage en losanges sur lequel il se traîne, et le papier du mur, dont les grimaces lui content des histoires burlesques ou effrayantes, et l'horloge qui jacasse des paroles boiteuses, qu'il est seul à comprendre. Que de choses dans cette chambre ! Il ne les connaît pas toutes. Chaque jour, il repart en exploration dans cet univers qui est à lui : -- tout est à lui. -- Rien n'est indifférent, tout se vaut, un homme ou une mouche ; tout vit également : le chat, le feu, la table, les grains de poussière qui dansent dans un rayon de soleil. La chambre est un pays ; un jour est une vie. Comment se reconnaître au milieu de ces espaces ? Le monde est si grand ! On s'y perd. Et ces figures, ces gestes, ce mouvement, ce bruit, qui font autour de lui un tourbillon perpétuel !... Il est las, ses yeux se ferment, il s'endort. Les doux, les profonds sommeils, qui le prennent tout d'un coup, à toute heure, n'importe où, où il est, sur les genoux de sa mère, ou bien sous la table, où il aime à se cacher !... Il fait bon. On est bien...

Ces premières journées bourdonnent dans sa tête comme un champ de blé, que le vent agite, et sur lequel passent les grandes ombres des nuages...

Les ombres fuient, le soleil monte. Christophe commence à retrouver son chemin dans le dédale de la journée.

Le matin... Ses parents dorment. Il est dans son petit lit, couché sur le dos. Il regarde les raies lumineuses qui dansent au plafond. C'est un amusement sans fin. À un moment, il rit tout haut, d'un de ces bons rires d'enfant qui dilatent le cœur de ceux qui l'entendent. Sa mère se penche vers lui, et dit : « Qu'est-ce que tu as donc, petit fou ? » Alors il rit de plus belle, et peut-être même il se force à rire, parce qu'il a un public. Maman prend un air sévère, et met un doigt sur sa bouche, pour qu'il ne réveille pas le père ; mais ses yeux fatigués rient malgré elle. Ils chuchotent ensemble... Brusquement, un grognement furieux du père. Ils tressautent tous deux. Maman tourne précipitamment le dos comme une petite fille coupable, elle fait semblant de dormir. Christophe s'enfonce dans son petit lit et retient son souffle... Silence de mort.

Après quelque temps, la petite figure blottie sous les draps revient à la surface. Sur le toit, la girouette grince. La gouttière s'égoutte. L'angélus tinte. Quand le vent souffle de l'est, de très loin lui répondent les cloches des villages sur l'autre rive du fleuve. Les moineaux, réunis en bande dans le mur vêtu de lierre, font un vacarme assourdissant, où se détachent, comme dans les jeux d'une troupe d'enfants, trois ou quatre voix, toujours les mêmes, plus criardes que les autres. Un pigeon roucoule au faîte d'une cheminée. L'enfant se laisse bercer par ces bruits. Il chantonne tout bas, puis moins bas, puis tout haut, puis très haut, jusqu'à ce que de nouveau la voix exaspérée du père crie : « Cet âne-là ne se taira donc jamais ! Attends un peu, je vais te tirer les oreilles ! » Alors il se renfonce dans ses draps, et il ne sait pas s'il doit rire ou pleurer. Il est effrayé et humilié ; et en même temps, l'idée de l'âne auquel on le compare le fait pouffer. Du fond de son lit, il imite son braiement. Cette fois, il est fouetté. Il pleure toutes les larmes de son corps. Qu'est-ce qu'il a fait ? Il a si envie de rire, de se remuer ! Et il lui est défendu de bouger. Comment font-ils pour dormir toujours ? Quand pourra-t-on se lever ?...

Un jour, il n'y tient plus. Il a entendu dans la rue un chat, un chien, quelque chose de curieux. Il se glisse hors du lit, et ses petits pieds nus tapotant gauchement le carreau, il veut descendre l'escalier pour voir ; mais la porte est fermée. Pour l'ouvrir, il monte sur une chaise : tout s'écroule, il se fait très mal, il hurle ; et par-dessus le marché, il est encore fouetté. Il est toujours fouetté !...

Il est à l'église avec grand-père. Il s'ennuie. Il n'est pas très à son aise. On lui défend de remuer, et les gens disent ensemble des mots qu'il ne comprend pas, et puis se taisent ensemble. Ils ont tous une figure solennelle et morose. Il les regarde, intimidé. La vieille Lina, la voisine, assise à côté de lui, a pris un air méchant ; à des moments, il ne reconnaît même plus son grand-père. Il a un peu peur. Puis il s'habitue, et il cherche à se désennuyer par tous les moyens dont il dispose. Il se balance, il se tord le cou pour regarder au plafond, il fait des grimaces, il tire grand-père par son habit, il étudie les pailles de sa chaise, il tâche d'y faire un trou avec ses doigts, il écoute les cris d'oiseaux, il bâille à se décrocher la mâchoire.

Soudain, une cataracte de sons : l'orgue joue. Un frisson lui court le long de l'échine. Il se retourne, le menton appuyé sur le dossier de sa chaise, et il reste très sage. Il ne comprend rien à ce bruit, il ne sait pas ce que cela veut dire : cela brille, cela tourbillonne, on ne peut rien distinguer. Mais c'est bon. C'est comme si on n'était plus assis, depuis une heure, sur une chaise qui fait mal, dans une ennuyeuse vieille maison. On est suspendu dans l'air, comme un oiseau ; et quand le fleuve de sons ruisselle d'un bout à l'autre de l'église, remplissant les voûtes, rejaillissant contre les murs, on est emporté avec lui, on vole à tire-d'aile, de-ci de-là, on n'a qu'à se laisser faire. On est libre, on est heureux, il fait soleil... Il s'assoupit.

Grand-père est mécontent de lui. Il se tient mal à la messe.

Il est à la maison, assis par terre, les pieds dans ses mains. Il vient de décider que le paillasson était un bateau, le carreau une rivière. Il croirait se noyer en sortant du tapis. Il est surpris et un peu contrarié que les autres n'y fassent pas attention, en passant dans la chambre. Il arrête sa mère par le pan de sa jupe : « Tu vois bien que c'est l'eau ! Il faut passer par le pont. » -- Le pont est une suite de rainures entre les losanges rouges. -- Sa mère passe, sans même l'écouter. Il est vexé, à la façon d'un auteur dramatique qui voit le public causer pendant sa pièce.

L'instant d'après, il n'y songe plus. Le carreau n'est plus la mer. Il est couché dessus, étendu tout de son long, le menton sur la pierre, chantonnant des musiques de sa composition, et se suçant le pouce gravement, en bavant. Il est plongé dans la contemplation d'une fissure entre les dalles. Les lignes des losanges grimacent comme des visages. Le trou imperceptible grandit, il devient une vallée ; il y a des montagnes autour. Un mille-pattes remue : il est gros comme un éléphant. Le tonnerre pourrait tomber, l'enfant ne l'entendrait pas.

Personne ne s'occupe de lui, il n'a besoin de personne. Il peut même se passer des bateaux-paillassons, et des cavernes du carreau, avec leur faune fantastique. Son corps lui suffit. Quelle source d'amusement ! Il passe des heures à regarder ses ongles, en riant aux éclats. Ils ont tous des physionomies différentes, ils ressemblent à des gens qu'il connaît. Il les fait causer ensemble, et danser, ou se battre. -- Et le reste du corps !... Il continue l'inspection de tout ce qui lui appartient. Que de choses étonnantes ! Il y en a de bien étranges. Il s'absorbe curieusement dans leur vue.

Il fut rudement attrapé parfois, quand on le surprit ainsi.

Certains jours, il profite de ce que sa mère a le dos tourné, pour sortir de la maison. D'abord, on court après lui, on le rattrape. Puis, on s'habitue à le laisser aller seul, pourvu qu'il ne s'éloigne pas trop. La maison est au bout du pays ; la campagne commence presque aussitôt. Tant qu'il est en vue des fenêtres, il marche sans s'arrêter, d'un petit pas posé, en sautillant sur un pied, de temps à autre. Mais dès qu'il a dépassé le coude du chemin et que les buissons le cachent aux regards, il change brusquement. Il commence par s'arrêter, le doigt dans la bouche, pour savoir quelle histoire il se racontera aujourd'hui ; car il en est plein. Il est vrai qu'elles se ressemblent toutes, et que chacune pourrait tenir en trois ou quatre lignes. Il choisit. D'habitude, il reprend la même, tantôt au point où il l'a laissée la veille, tantôt depuis le commencement, avec des variantes ; mais il suffit d'un rien, d'un mot entendu par hasard, pour que sa pensée coure sur une piste nouvelle.

Le hasard était fertile en ressources. On n'imagine pas le parti qu'on peut tirer d'un simple morceau de bois, d'une branche cassée, comme on en trouve le long des haies. (Quand on n'en trouve pas, on en casse.) C'était la baguette des fées. Longue et droite, elle devenait une lance, ou peut-être une épée ; il suffisait de la brandir pour faire surgir des armées. Christophe en était le général, il marchait devant elles, il leur donnait l'exemple, il montait à l'assaut des talus. Quand la branche était flexible, elle se transformait en fouet. Christophe montait à cheval, sautait des précipices. Il arrivait que la monture glissât ; et le cavalier se retrouvait au fond du fossé, regardant d'un air penaud ses mains salies et ses genoux écorchés. Si la baguette était petite, Christophe se faisait chef d'orchestre ; il était le chef, et il était l'orchestre ; il dirigeait, et il chantait ; et ensuite, il saluait les buissons, dont le vent agitait les petites têtes vertes.

Il était aussi magicien. Il marchait à grands pas dans les champs, en regardant le ciel et en agitant les bras. Il commandait aux nuages : -- « Je veux que vous alliez à droite. » -- Mais ils allaient à gauche. Alors il les injuriait, et réitérait l'ordre. Il les guettait du coin de l'œil, avec un battement de cœur, observant s'il n'y en aurait pas au moins un petit qui lui obéirait ; mais ils continuaient de courir tranquillement vers la gauche. Alors il tapait du pied, il les menaçait de son bâton, et il leur ordonnait avec colère de s'en aller à gauche : et en effet, cette fois, ils obéissaient parfaitement. Il était heureux et fier de son pouvoir. Il touchait les fleurs, en leur enjoignant de se changer en carrosses dorés, comme on lui avait dit qu'elles faisaient dans les contes ; et bien que cela n'arrivât jamais, il était persuadé que cela ne manquerait pas d'arriver, avec un peu de patience. Il cherchait un grillon pour en faire un cheval : il lui mettait doucement sa baguette sur le dos, et disait une formule. L'insecte se sauvait : il lui barrait le chemin. Après quelques instants, il était couché à plat ventre, près de lui, et il le regardait. Il avait oublié son rôle de magicien, et s'amusait à retourner sur le dos la pauvre bête, en riant de ses contorsions.

Il inventait d'attacher une vieille ficelle à son bâton magique, et il la jetait gravement dans le fleuve, attendant que le poisson vînt mordre. Il savait bien que les poissons n'ont pas coutume de manger une ficelle sans appât ni hameçon ; mais il pensait que pour une fois, et pour lui, ils pourraient faire une exception ; et il en vint, dans son inépuisable confiance, jusqu'à pêcher dans la rue avec un fouet, à travers la fente d'une plaque d'égout. Il retirait son fouet de temps en temps, très ému, s'imaginant que la corde était plus lourde cette fois, et qu'il allait ramener un trésor, ainsi que dans une histoire contée par grand-père...

Au milieu de ces jeux, il avait des instants de rêvasserie étrange et de complet oubli. Tout ce qui l'entourait s'effaçait, il ne savait plus ce qu'il faisait, il ne se souvenait même plus de lui-même. Cela le prenait à l'improviste. En marchant, en montant l'escalier, un vide soudain s'ouvrait... Il semblait qu'il ne pensât plus à rien. Quand il revenait à lui, il avait un étourdissement, en se retrouvant à la même place, dans l'obscur escalier. C'était comme s'il avait vécu toute une vie, -- l'espace de quelques marches.

Grand-père le prenait souvent avec lui, dans ses promenades du soir. Le petit trottinait à ses côtés, en lui donnant la main. Ils allaient par les chemins, au travers des champs labourés, qui sentaient bon et fort. Les grillons crépitaient. Des corneilles énormes, posées de profil en travers de la route, les regardaient venir de loin et s'envolaient lourdement à leur approche.

Grand-père toussotait. Christophe savait bien ce que cela voulait dire. Le vieux brûlait d'envie de raconter une histoire ; mais il voulait que l'enfant la lui demandât. Christophe n'y manquait pas. Ils s'entendaient ensemble. Le vieux avait une immense affection pour son petit-fils ; et ce lui était une joie de trouver en lui un public complaisant. Il aimait à conter des épisodes de sa vie, ou l'histoire des grands hommes antiques et modernes. Sa voix devenait alors emphatique et émue ; elle tremblait d'un plaisir enfantin, qu'il tâchait de refouler. On sentait qu'il s'écoutait avec ravissement. Par malheur, les mots lui manquaient, au moment de parler. C'était un désappointement qui lui était coutumier : car il se renouvelait aussi souvent que ses élans d'éloquence. Et comme il l'oubliait après chaque tentative, il ne parvenait pas à en prendre son parti.

Il parlait de Régulus, d'Arminius, des chasseurs de Lützow, de Kœrner et de Frédéric Stabs, celui qui voulait tuer l'empereur Napoléon. Sa figure rayonnait, en rapportant des traits d'héroïsme inouïs. Il disait des mots historiques, d'un ton si solennel qu'il devenait impossible de les comprendre ; et il croyait d'un grand art de faire languir l'auditoire aux moments palpitants : il s'arrêtait, feignait de s'étrangler, se mouchait bruyamment ; et son cœur jubilait, quand le petit demandait, d'une voix étranglée d'impatience : « Et puis, grand-père ? »

Un jour vint, quand Christophe fut plus grand, où il saisit le procédé de grand-père ; et il s'appliqua alors méchamment à prendre un air indifférent à la suite de l'histoire : ce qui peinait le pauvre vieux. -- Mais pour l'instant, il est tout livré au pouvoir du conteur. Son sang battait plus fort aux passages dramatiques. Il ne savait pas trop de qui il s'agissait, ni où, ni quand ces exploits se passaient, si grand-père connaissait Arminius, et si Régulus n'était pas, -- Dieu sait pourquoi ? -- quelqu'un qu'il avait vu à l'église, dimanche passé. Mais son cœur et celui du vieux se dilataient d'orgueil au récit des actes héroïques, comme si c'étaient eux-mêmes qui les avaient accomplis : car le vieux et l'enfant étaient aussi enfants l'un que l'autre.

Christophe était moins heureux, quand grand-père plaçait au moment pathétique un de ses discours rentrés qui lui tenaient à cœur. C'étaient des considérations morales, pouvant se ramener d'ordinaire à une pensée honnête, mais un peu connue, telle que : « Mieux vaut douceur que violence », -- ou : « L'honneur est plus cher que la vie », -- ou : « Il vaut mieux être bon que méchant » ; -- seulement, elles étaient beaucoup plus embrouillées. Grand-père ne redoutait pas la critique de son jeune public, et il s'abandonnait à son emphase ordinaire ; il ne craignait pas de répéter les mêmes termes, de ne pas finir les phrases, ou même, quand il était perdu au milieu de son discours, de dire tout ce qui lui passait par la tête, pour boucher les trous de sa pensée ; et il ponctuait ses mots, afin de leur donner plus de force, par des gestes à contresens. Le petit écoutait avec un profond respect ; et il pensait que grand-père était très éloquent, mais un peu ennuyeux.

Ils aimaient l'un et l'autre à revenir souvent sur la légende fabuleuse de ce conquérant corse qui avait pris l'Europe. Grand-père l'avait connu. Il avait failli se battre contre lui. Mais il savait reconnaître la grandeur de ses adversaires ; il l'avait dit vingt fois : il eût donné un de ses bras, pour qu'un tel homme fût né de ce côté du Rhin. Le sort l'avait voulu autrement : il l'admirait, et il l'avait combattu, -- c'est-à-dire qu'il avait été sur le point de le combattre. Mais comme Napoléon n'était plus qu'à dix lieues, et qu'ils marchaient à sa rencontre, une subite panique avait dispersé la petite troupe dans une forêt, et chacun s'était enfui en criant : « Nous sommes trahis ! » En vain, racontait grand-père, avait-il tâché de rallier les fuyards ; il s'était jeté devant eux, menaçant et pleurant ; il avait été entraîné par leur flot, et il s'était retrouvé le lendemain à une distance surprenante du champ de bataille : -- c'est ainsi qu'il appelait le lieu de déroute. -- Mais Christophe le rappelait impatiemment aux exploits du héros ; et il était dans l'extase de ces chevauchées merveilleuses par le monde. Il le voyait suivi de peuples innombrables, qui poussaient des cris d'amour, et qu'un geste de lui lançait en tourbillons sur les ennemis toujours en fuite. C'était un conte de fées. Grand-père y ajoutait un peu, pour embellir l'histoire ; il conquérait l'Espagne, et presque l'Angleterre, qu'il ne pouvait souffrir.

Il arrivait que le vieux Krafft entremêlât ses récits enthousiastes d'apostrophes indignées à l'adresse de son héros. Le patriote se réveillait en lui, et peut-être davantage au moment des défaites de l'Empereur que de la bataille d'Iéna. Il s'interrompait pour montrer le poing au fleuve, cracher avec mépris, et proférer des injures nobles, -- il ne s'abaissait pas aux autres. -- Il l'appelait : scélérat, bête féroce, homme sans moralité. Et si ce langage avait pour objet de rétablir dans l'esprit de l'enfant le sens de la justice, il faut avouer qu'il manquait son but ; car la logique enfantine risquait fort de conclure : « Si un grand homme comme celui-là n'avait pas de moralité, c'est donc que la moralité n'est pas grand'chose, et que la première affaire, c'est d'être un grand homme. » Mais le vieux était loin de se douter des pensées qui trottinaient à ses côtés.

Ils se taisaient tous deux, ruminant, chacun à sa façon, ces histoires admirables ; -- à moins que, sur le chemin, grand-père ne rencontrât un de ses nobles clients, faisant une promenade. Il s'arrêtait alors indéfiniment, saluait très bas, et prodiguait les formules d'obséquieuse politesse. L'enfant en rougissait, sans comprendre pourquoi. Mais grand-père avait au fond du cœur le respect des puissances établies, des personnes « arrivées » ; et il était possible qu'il n'aimât tant les héros dont il contait l'histoire, que parce qu'il voyait en eux des gens mieux arrivés, et plus haut que les autres.

Quand il faisait très chaud, le vieux Krafft s'asseyait sous un arbre, et il ne tardait pas à faire un petit somme. Alors Christophe s'asseyait près de lui, sur un talus de pierres branlantes, sur une borne, ou sur quelque haut siège bizarre et incommode ; et il balançait ses petites jambes, en chantonnant et en rêvassant. Ou bien, il se couchait sur le dos, et regardait courir les nuages : ils avaient l'air de bœufs, de géants, de chapeaux, de vieilles dames, d'immenses paysages. Il causait tout bas avec eux ; il s'intéressait au petit nuage, que le gros allait dévorer ; il avait peur de ceux qui étaient très noirs, presque bleus, ou qui couraient très vite. Il lui semblait qu'ils tenaient une place énorme dans la vie ; et il était surpris que son grand-père et sa mère n'y fissent pas attention. C'étaient de terribles êtres, s'ils voulaient faire du mal. Heureusement, ils passaient, bonasses, un peu grotesques, et ils ne s'arrêtaient pas. L'enfant finissait par avoir le vertige de trop regarder, et il gigotait des pieds et des mains, comme s'il allait tomber dans le ciel. Ses paupières clignotaient, le sommeil le gagnait... Silence. Les feuilles doucement frémissent et tremblent au soleil, une vapeur légère passe dans l'air, les mouches indécises se balancent, en ronflant comme un orgue ; les sauterelles ivres d'été crissent avec une âpre allégresse : tout se tait... Sous la voûte des bois, le cri du pivert a des timbres magiques. Au loin, dans la plaine, une voix de paysan interpelle ses bœufs ; le sabot d'un cheval sonne sur la route blanche. Les yeux de Christophe se ferment. Près de lui, une fourmi chemine sur une branche morte en travers d'un sillon. Il perd conscience... Des siècles ont passé. Il se réveille. La fourmi n'a pas encore fini de traverser la brindille.

Grand-père dormait trop longtemps quelquefois ; son visage devenait rigide, son long nez se tirait, sa bouche s'ouvrait en long. Christophe le regardait avec inquiétude et craignait de voir sa tête se changer en une forme fantastique. Il chantait plus fort pour le réveiller, ou il se laissait dégringoler à grand fracas de son talus de pierres. Un jour, il inventa de lui jeter à la figure quelques aiguilles de pin, et de lui dire qu'elles étaient tombées de l'arbre. Le vieux le crut : cela fit bien rire Christophe. Mais il eut la mauvaise idée de recommencer ; et, juste au moment où il levait la main, il vit les yeux de grand-père qui le regardaient. Ce fut une méchante affaire : le vieux était solennel et n'admettait point la raillerie sur le respect qu'on lui devait ; ils restèrent en froid pendant plus d'une semaine.

Plus le chemin était mauvais, plus Christophe le trouvait beau. La place de chaque pierre avait un sens pour lui ; il les connaissait toutes. Le relief d'une ornière lui semblait un accident géographique, à peu près du même ordre que le massif du Taunus. Il portait dans sa tête la carte des creux et des bosses de tout le pays qui s'étendait à deux kilomètres autour de la maison. Aussi, quand il changeait quelque chose à l'ordre établi dans les sillons, ne se croyait-il pas beaucoup moins important qu'un ingénieur avec une équipe d'ouvriers ; et lorsque avec son talon il avait écrasé la crête sèche d'une motte de terre et comblé la vallée qui se creusait au bas, il pensait n'avoir point perdu sa journée.

Parfois, on rencontrait sur la grande route un paysan dans sa carriole. Il connaissait grand-père. On montait auprès de lui. C'était le paradis sur terre. Le cheval filait vite, et Christophe riait de joie, à moins qu'on ne vînt à croiser d'autres promeneurs : alors, il prenait un air grave et dégagé, comme quelqu'un qui est habitué à aller en voiture ; mais son cœur était inondé d'orgueil. Grand-père et l'homme causaient, sans s'occuper de lui. Blotti entre leurs genoux, écrasé par leurs cuisses, à peine assis, et souvent pas assis du tout, il était parfaitement heureux ; il causait tout haut, sans s'inquiéter des réponses. Il regardait remuer les oreilles du cheval. Quelles bêtes étranges que ces oreilles ! Elles allaient de tous côtés, à droite, à gauche, elles pointaient en avant, elles retombaient de côté, elles se retournaient en arrière, d'une façon si burlesque qu'il riait aux éclats. Il pinçait son grand-père pour les lui faire remarquer. Mais grand-père ne s'y intéressait pas. Il repoussait Christophe, en lui disant de le laisser tranquille. Christophe réfléchissait : il pensait que quand on est grand, on ne s'étonne plus de rien, on est fort, on connaît tout. Et il tâchait d'être grand, lui aussi, de cacher sa curiosité, de paraître indifférent.

Il se taisait. Le roulement de la voiture l'assoupissait. Les grelots du cheval dansaient. Ding, ding, dong, ding. Des musiques s'éveillaient dans l'air ; elles voletaient autour des sonnailles argentines, comme un essaim d'abeilles ; elles se balançaient gaiement sur le rythme de la carriole ; c'était une source intarissable de chansons : l'une succédait à l'autre. Christophe les trouvait superbes. Il y en eut une surtout qui lui parut si belle qu'il voulut attirer l'attention de grand-père. Il la chanta plus fort. On n'y prit pas garde. Il la recommença, sur un ton au-dessus, -- puis encore une fois, à tue-tête, -- tant que le vieux Jean-Michel lui dit avec irritation : « Mais à la fin, tais-toi ! tu es assommant avec ton bruit de trompette ! » -- Cela lui coupa la respiration ; il rougit jusqu'au nez, et se tut, mortifié. Il écrasait de son mépris les deux lourds imbéciles, qui ne comprenaient pas ce que son chant avait de sublime, un chant qui ouvrait le ciel ! Il les trouva très laids, avec leur barbe de huit jours ; et ils sentaient mauvais.

Il se consola en regardant l'ombre du cheval. C'était là encore un spectacle étonnant. Cette bête toute noire courait le long de la route, couchée sur le côté. Le soir, en revenant, elle couvrait une partie de la prairie ; on rencontrait une meule, la tête montait dessus et se retrouvait à sa place, quand on avait passé ; le museau était tiré comme un ballon crevé ; les oreilles étaient grandes et pointues comme des cierges. Était-ce vraiment une ombre, ou bien était-ce un être ? Christophe n'eût pas aimé se rencontrer seul avec elle. Il n'aurait pas couru après, comme il faisait après l'ombre de grand-père, pour lui marcher sur la tête et piétiner dessus. -- L'ombre des arbres, quand le soleil tombait, était aussi un objet de méditations. Elle formait des barrières en travers de la route. Elle avait l'air de fantômes tristes et grotesques, qui disaient : « N'allez pas plus loin » ; et les essieux grinçants et les sabots du cheval répétaient : « Pas plus loin ! »

Grand-père et le voiturier continuaient sans se lasser leurs interminables bavardages. Leur ton s'élevait souvent, surtout quand ils parlaient d'affaires locales et d'intérêts blessés. L'enfant cessait de rêver, et les regardait, inquiet. Il lui semblait qu'ils étaient fâchés l'un contre l'autre, et il craignait qu'ils n'en vinssent aux coups. C'était, bien au contraire, au moment où ils s'entendaient le mieux dans une commune haine. Même le plus souvent, ils n'avaient point de haine, ni la moindre passion : ils parlaient de choses indifférentes, en criant à plein gosier, pour le plaisir de crier, comme c'est la joie du peuple. Mais Christophe, qui ne comprenait pas leur conversation, entendait seulement leurs éclats de voix, il voyait leurs traits crispés, et il pensait avec angoisse : « Comme il a l'air méchant ! Ils se haïssent, sûrement. Comme il roule les yeux ! Comme il ouvre la bouche ! Il m'a craché au nez, dans sa fureur. Mon Dieu ! il va tuer grand-père... »

La voiture s'arrêtait. Le paysan disait : « Vous voilà arrivés. » Les deux ennemis mortels se serraient la main. Grand-père descendait d'abord. Le paysan lui tendait le petit garçon. Un coup de fouet au cheval. La voiture s'éloignait : et l'on se retrouvait à l'entrée du petit chemin creux près du Rhin. Le soleil s'enfonçait dans les champs. Le sentier serpentait presque au ras de l'eau. L'herbe abondante et molle pliait sous les pas, avec un grésillement. Des aulnes se penchaient sur le fleuve, baignés jusqu'à mi-corps. Une nuée de moucherons dansaient. Un canot passait sans bruit, entraîné par le courant paisible aux larges enjambées. Les flots suçaient les branches des saules avec un petit bruit de lèvres. La lumière était fine et brumeuse, l'air frais, le fleuve gris argent. On revenait au gîte, et les grillons chantaient. Et dès le seuil souriait le cher visage de maman...

Ô délicieux souvenirs, bienfaisantes images, qui bourdonneront, comme un vol harmonieux, pendant toute la vie ! ... Les voyages qu'on fait plus tard, les grandes villes, les mers mouvantes, les paysages de rêves, les figures aimées, ne se gravent pas dans l'âme avec la justesse infaillible de ces promenades d'enfance, ou du simple coin de jardin tous les jours entrevu par la fenêtre, à travers la buée de vapeur que fait sur la vitre la petite bouche collée de l'enfant désœuvré...

Maintenant, c'est le soir dans la maison close. La maison... le refuge contre tout ce qui est effrayant : l'ombre, la nuit, la peur, les choses inconnues. Rien d'ennemi ne saurait passer le seuil... Le feu flambe. Une oie dorée tourne mollement à la broche. Une délicieuse odeur de graisse et de chair croustillante embaume la chambre. Joie de manger, bonheur incomparable, enthousiasme religieux, trépignements de joie ! Le corps s'engourdit de la douce chaleur, des fatigues du jour, du bruit des voix familières. La digestion le plonge en une extase, où les figures, les ombres, l'abat-jour de la lampe, les langues de flammes qui dansent avec une pluie d'étoiles dans la cheminée noire, tout prend une apparence réjouissante et magique. Christophe appuie sa joue sur son assiette pour mieux jouir de tout ce bonheur...

Il est dans son lit tiède. Comment y est-il venu ? La bonne fatigue l'écrase. Le bourdonnement des voix dans la chambre et des images de la journée se mêle dans son cerveau. Le père prend son violon ; les sons aigus et doux se plaignent dans la nuit. Mais le suprême bonheur est lorsque maman vient, qu'elle prend la main de Christophe assoupi, et que, penchée sur lui, à sa demande, elle chante à mi-voix une vieille chanson, dont les mots ne veulent rien dire. Le père trouve cette musique stupide ; mais Christophe ne s'en lasse pas. Il retient son souffle ; il a envie de rire et de pleurer ; son cœur est ivre. Il ne sait pas où il est, il déborde de tendresse ; il passe ses petits bras autour du cou de sa mère et l'embrasse de toutes ses forces. Elle lui dit en riant :

-- Tu veux donc m'étrangler ?

Il la serre plus fort. Comme il l'aime, comme il aime tout ! Toutes les personnes, toutes les choses ! Tout est bon, tout est beau... Il s'endort. Le grillon crie dans l'âtre. Les récits de grand-père, les figures héroïques flottent dans la nuit heureuse... Être un héros comme eux !... Oui, il le sera !... il l'est... Ah ! que c'est bon de vivre !...

Quelle surabondance de force, de joie, d'orgueil, en ce petit être ! Quel trop-plein d'énergie ! Son corps et son esprit sont toujours en mouvement, emportés dans une ronde qui tourne à perdre haleine. Comme une petite salamandre, il danse jour et nuit dans la flamme. Un enthousiasme que rien ne lasse, et que tout alimente. Un rêve délirant, une source jaillissante, un trésor d'inépuisable espoir, un rire, un chant, une ivresse perpétuelle. La vie ne le tient pas encore ; à tout instant, il s'en échappe : il nage dans l'infini. Qu'il est heureux ! qu'il est fait pour être heureux ! Rien en lui qui ne croie au bonheur, qui n'y tende de toutes ses petites forces passionnées ! ...

La vie se chargera vite de le mettre à la raison.

II.

L'alba vinceva l'ora mattutina

Che fuggia innanzi, si che di lontano

Conobbi il tremolar della marina...

PURG. I.

Les Krafft étaient originaires d'Anvers. Le vieux Jean-Michel avait quitté le pays, à la suite de frasques de jeunesse, d'une rixe violente, comme il en avait souvent, -- car il était diablement batailleur, -- et qui avait eu cette fois un fâcheux dénouement. Il était venu s'établir, presque un demi-siècle avant, dans la petite ville princière, dont les toits rouges aux faites pointus et les jardins ombreux, étagés sur la pente d'une molle colline, se mirent dans les yeux vert pâle du Vater Rhein. Excellent musicien, il s'était fait promptement apprécier dans un pays où tous sont musiciens. Il y avait pris racine en épousant, à quarante ans passés, Clara Sartorius, la fille du maître de chapelle du prince, qui lui transmit sa charge. Clara était une Allemande placide qui avait deux passions : la cuisine et la musique. Elle eut pour son mari un culte qu'égalait seul celui qu'elle avait pour son père. Jean-Michel n'admirait pas moins sa femme. Ils avaient vécu en parfait accord, pendant quinze ans ; et ils avaient eu quatre enfants. Puis Clara était morte ; et Jean-Michel, après l'avoir beaucoup pleurée, avait épousé cinq mois plus tard Ottilie Schutz, une fille de vingt ans, aux joues rouges, robuste et rieuse. Ottilie avait juste autant de qualités que Clara, et Jean-Michel l'avait aimée juste autant. Après huit ans de mariage, elle mourut à son tour, non sans avoir eu le temps de lui faire sept enfants. Au total, onze enfants, dont un seul avait survécu. Bien qu'il les aimât fort, tant de coups répétés n'avaient pas altéré sa solide bonne humeur. L'épreuve la plus rude avait été la mort d'Ottilie, il y avait trois ans maintenant, à un âge où il est malaisé de se rebâtir une vie et de fonder un nouveau foyer. Mais après un moment de désarroi, le vieux Jean-Michel avait repris son équilibre moral, qu'aucun malheur n'était capable de lui faire perdre.

C'était un homme affectueux ; mais la santé chez lui était plus forte que tout. Il avait une répulsion physique pour la tristesse, et un besoin de grosse gaieté à la flamande, un rire énorme et enfantin. Quelque chagrin qu'il eût, il n'en buvait pas une rasade de moins, ni n'en perdait un coup de dent à table ; et la musique ne chômait jamais. Sous sa direction, l'orchestre de la Cour acquit une petite célébrité dans les pays rhénans, où Jean-Michel était devenu légendaire par sa stature athlétique et par ses accès de colère. Il ne pouvait se maîtriser malgré tous ses efforts : car cet homme violent était au fond timide et craignait de se compromettre ; il aimait le décorum et redoutait l'opinion. Mais son sang l'emportait : il voyait rouge ; et il était pris brusquement par des impatiences folles, non seulement aux répétitions de l'orchestre, mais en plein concert, où il lui était arrivé, devant le prince, de jeter son bâton avec rage et de trépigner comme un possédé, en apostrophant un de ses musiciens, d'une voix furieuse et bredouillante. Le prince s'en amusait ; mais les artistes mis en cause lui gardaient rancune. En vain, Jean-Michel, honteux de son incartade, s'évertuait, l'instant d'après, à la faire oublier par une obséquiosité exagérée : à la première occasion, il éclatait de plus belle ; et cette extrême irritabilité, augmentant avec l'âge, finit par rendre sa position difficile. Il le sentit lui-même ; et, un jour qu'une de ses crises de colère avait failli amener une grève de l'orchestre, il offrit sa démission. Il espérait qu'après ses services, on ferait des difficultés pour l'accepter, qu'on le supplierait de rester : il n'en fut rien, et comme il était trop fier pour revenir sur son offre, il partit, navré, accusant l'ingratitude des hommes.

Depuis ce temps, il ne savait comment remplir ses journées. Il avait soixante-dix ans passés ; mais il était vigoureux encore ; il continuait de travailler et de courir par la ville, du matin au soir, donnant des leçons, discutant, pérorant, se mêlant de tout. Il était ingénieux et cherchait tous les moyens de s'occuper : il se mit à réparer les instruments de musique ; il imaginait, essayait, trouvait parfois des perfectionnements. Il composait aussi, il s'évertuait à composer. Il avait écrit jadis une Missa solemnis, dont il parlait souvent, et qui était la gloire de la famille. Elle lui avait demandé tant de peine qu'il avait failli avoir une congestion en l'écrivant. Il tâchait de se persuader que c'était une œuvre de génie ; mais il savait très bien dans quel néant de pensée il l'avait écrite ; et il n'osait plus revoir le manuscrit, parce qu'à chaque fois il reconnaissait dans les phrases qu'il croyait siennes des lambeaux d'autres auteurs, péniblement mis bout à bout, à coup de volonté. Ce lui était une grande tristesse. Il lui venait parfois des idées qu'il trouvait admirables. Il courait à sa table, avec un frémissement : tenait-il enfin l'inspiration, cette fois ? -- Mais à peine avait-il la plume en main, qu'il se retrouvait seul, dans le silence ; et tous ses efforts pour ranimer les voix disparues n'aboutissaient qu'à lui faire entendre des mélodies connues de Mendelssohn ou de Brahms.

« Il est, dit George Sand, des génies malheureux auxquels l'expression manque, qui emportent dans la tombe l'inconnu de leur méditation, comme disait un membre de cette grande famille de muets ou de bègues illustres : Geoffroy Saint-Hilaire. » -- Jean-Michel appartenait à cette famille. Il ne parvenait pas plus à s'exprimer en musique qu'en parole ; et toujours il se faisait illusion : il eût tant aimé à parler, à écrire, à être un grand musicien, un orateur éloquent ! C'était sa plaie secrète ; il n'en disait rien à personne, il ne se l'avouait pas à lui-même, il tâchait de n'y pas penser ; mais il y pensait malgré lui, et cela lui mettait la mort dans l'âme.

Pauvre vieux homme ! En rien, il ne parvenait à être lui-même tout à fait. Il y avait en lui tant de beaux et puissants germes ; mais ils n'arrivaient pas à leur croissance. Une foi profonde, touchante, dans la dignité de l'art, dans la valeur morale de la vie ; mais elle se traduisait, le plus souvent, d'une façon emphatique et ridicule. Tant de noble orgueil ; et, dans la vie, une admiration presque servile des supérieurs. Un si haut désir d'indépendance ; et, en fait, une docilité absolue. Des prétentions à l'esprit fort ; et toutes les superstitions. La passion de l'héroïsme, un courage réel ; et tant de timidité ! -- Une nature qui s'arrête en chemin.

Jean-Michel avait reporté ses ambitions sur son fils ; et Melchior promit d'abord de les réaliser. Il avait, dès l'enfance, de grands dons pour la musique. Il apprenait avec une facilité remarquable, et de bonne heure il acquit, comme violoniste, une virtuosité qui fit de lui pendant longtemps le favori, presque l'idole des concerts de la cour. Il jouait aussi fort agréablement du piano et d'autres instruments. Il était beau parleur, bien fait, quoiqu'un peu lourd, -- le type de ce qui passe en Allemagne pour la beauté classique : un large front inexpressif, de gros traits réguliers, et une barbe frisée : un Jupiter des bords du Rhin. Le vieux Jean-Michel savourait les succès de son fils ; il était en extase devant les tours de force du virtuose, lui qui n'avait jamais su jouer proprement d'aucun instrument. Ce n'était certes pas Melchior qui eût été en peine pour exprimer ce qu'il pensait. Le malheur est qu'il ne pensait rien ; et il ne s'en souciait même pas. Il avait tout juste l'âme d'un comédien médiocre, qui soigne ses inflexions de voix, sans s'occuper de ce qu'elles expriment, et surveille avec une vanité anxieuse leur effet sur le public.

Le plus curieux, c'est que chez lui, malgré son souci constant de l'attitude en scène, comme chez Jean-Michel, malgré son respect craintif des conventions sociales, il y avait toujours quelque chose de saccadé, d'inattendu, d'hurluberlu, qui faisait dire aux gens que tous les Krafft étaient un peu timbrés. Cela ne lui nuisit pas d'abord ; il semblait que ces excentricités mêmes fussent la preuve du génie qu'on lui prêtait ; car il est entendu, parmi les gens de bon sens, qu'un artiste n'en saurait avoir. Mais on ne tarda pas à être fixé sur le caractère des ces extravagances : la source ordinaire en était la bouteille. Nietzsche dit que Bacchus est le dieu de la musique ; et l'instinct de Melchior était du même avis ; mais, en ce cas, son dieu fut bien ingrat : loin de lui donner les idées qui lui manquaient, il lui enleva le peu de celles qu'il avait. Après son absurde mariage (absurde aux yeux du monde, et par conséquent aux siens), il s'abandonna de plus en plus. Il négligea son jeu, -- si sûr de sa supériorité qu'en peu de temps il la perdit. D'autres virtuoses survinrent, qui lui succédèrent dans la faveur publique : cela lui fut amer ; mais, au lieu de réveiller son énergie, ses échecs achevèrent de le décourager. Il se vengeait, en déblatérant contre ses rivaux avec ses compagnons de cabaret. Il comptait, dans son absurde orgueil, succéder à son père, comme directeur de musique : un autre fut nommé. Il se crut persécuté, et prit des airs de génie méconnu. Grâce à la considération dont jouissait le vieux Krafft, il garda sa place de violon à l'orchestre ; mais il perdit peu à peu presque toutes ses leçons en ville. Et si ce coup était le plus sensible à son amour-propre, il l'était encore plus à sa bourse. Depuis quelques années, les ressources du ménage avaient bien diminué, par suite de revers de fortune. Après avoir connu une réelle abondance, la gêne était venue et croissait de jour en jour. Melchior refusait de s'en apercevoir ; il n'en dépensait pas un sou de moins pour sa toilette et son plaisir.

Il n'était pas un mauvais homme, mais un homme demi-bon, ce qui est peut-être pire, faible, sans aucun ressort, sans force morale, au reste se croyant bon père, bon fils, bon époux, bon homme, et peut-être l'étant, si pour l'être il suffit d'une bonté facile, qui s'attendrit aisément, et de cette affection animale, qui fait qu'on aime les siens, comme une partie de soi. On ne pouvait même pas dire qu'il fût très égoïste : il n'avait pas assez de personnalité pour l'être. Il n'était rien. Terrible chose dans la vie que ces gens qui ne sont rien ! Comme un poids inerte qu'on abandonne en l'air, ils tendent à tomber, il faut absolument qu'ils tombent ; et ils entraînent dans leur chute tout ce qui est avec eux.

Ce fut au moment où la situation de la famille devenait le plus difficile, que le petit Christophe commença à comprendre ce qui se passait autour de lui.

Il n'était plus seul enfant. Melchior faisait un enfant à sa femme chaque année, sans s'inquiéter de ce qui en arriverait plus tard. Deux étaient morts en bas âge. Deux autres avaient trois et quatre ans. Melchior ne s'en occupait jamais. Louisa, forcée de sortir, les confiait à Christophe, qui avait maintenant six ans.

Il en coûtait à Christophe : car il devait renoncer pour ce devoir à ses bonnes après-midi dans les champs. Mais il était fier qu'on le traitât en homme, et il s'acquittait de sa tâche gravement. Il amusait de son mieux les petits, en leur montrant ses jeux ; et il s'appliquait à leur parler, comme il avait entendu sa mère causer avec le bébé. Ou bien il les portait dans ses bras, l'un après l'autre, comme il avait vu faire ; il fléchissait sous le poids, serrant les dents, pressant de toute sa force le petit être contre sa poitrine, pour qu'il ne tombât pas. Les petits voulaient toujours être portés, ils n'en étaient jamais las ; et quand Christophe ne pouvait plus, c'étaient des pleurs sans fin. Ils lui donnaient bien du mal, et il était souvent fort embarrassé d'eux. Ils étaient sales et demandaient des soins maternels. Christophe ne savait que faire. Ils abusaient de lui. Il avait envie parfois de les gifler ; mais il pensait : « Ils sont petits, ils ne savent pas » ; et il se laissait pincer, taper, tourmenter, avec magnanimité. Ernst hurlait pour rien ; il trépignait, il se roulait de colère : c'était un enfant nerveux, et Louisa avait recommandé à Christophe de ne pas contrarier ses caprices. Quant à Rodolphe, il était d'une malice de singe ; il profitait toujours de ce que Christophe avait Ernst sur les bras, pour faire derrière son dos toutes les sottises possibles ; il cassait les jouets, renversait l'eau, salissait sa robe, et faisait tomber les plats, en fouillant dans le placard.

Si bien que lorsque Louisa rentrait, au lieu de complimenter Christophe, elle lui disait, sans le gronder, mais d'un air chagrin, en voyant les dégâts :

-- Mon pauvre garçon, tu n'es pas bien habile.

Christophe était mortifié, et il avait le cœur gros.

Louisa, qui ne laissait échapper aucune occasion de gagner un peu d'argent, continuait à se placer comme cuisinière dans les circonstances exceptionnelles, les repas de noces ou de baptême. Melchior feignait de n'en rien savoir : cela froissait son amour-propre ; mais il n'était pas fâché qu'elle le fît, sans qu'il le sût. Le petit Christophe n'avait encore aucune idée des difficultés de la vie ; il ne connaissait d'autres limites à sa volonté que celle de ses parents, qui n'était pas bien gênante, puisqu'on le laissait pousser à peu près au hasard ; il n'aspirait qu'à devenir grand, pour pouvoir faire tout ce qu'il voulait. Il n'imaginait pas les contraintes où l'on se heurte à chaque pas ; et surtout il n'eût jamais pensé que ses parents ne fussent pas entièrement maîtres d'eux-mêmes. Le jour où il entrevit pour la première fois qu'il y avait parmi les hommes des gens qui commandent et des gens qui sont commandés, et que les siens et lui n'étaient pas des premiers, tout son être se cabra : ce fut la première crise de sa vie.

Ce jour-là, sa mère lui avait mis ses habits les plus propres, de vieux habits donnés, dont l'ingénieuse patience de Louisa avait su tirer parti. Il alla la rejoindre, comme elle le lui avait dit, dans la maison où elle travaillait. Il était intimidé, à l'idée d'entrer seul. Un valet flânait sous le porche ; il arrêta l'enfant et lui demanda d'un ton protecteur ce qu'il venait faire. Christophe balbutia en rougissant qu'il venait voir « madame Krafft », -- ainsi qu'on le lui avait recommandé de dire.

-- Madame Krafft ? Qu'est-ce que tu lui veux, à madame Krafft ? -- continua le domestique, en appuyant ironiquement sur le mot : madame. -- C'est ta mère ? Monte là. Tu trouveras Louisa à la cuisine, au fond du corridor.

Il alla, de plus en plus rouge ; il avait honte d'entendre appeler sa mère familièrement : Louisa. Il était humilié ; il eût voulu se sauver près de son cher fleuve, à l'abri des buissons, où il se contait des histoires.

Dans la cuisine, il tomba au milieu d'autres domestiques, qui l'accueillirent par des exclamations bruyantes. Au fond, près des fourneaux, sa mère lui souriait d'un air tendre et un peu gêné. Il courut à elle et se jeta dans ses jambes. Elle avait un tablier blanc et tenait une cuiller en bois. Elle commença par ajouter à son trouble, en voulant qu'il levât le menton, pour qu'on vît sa figure, et qu'il allât tendre la main à chacune des personnes qui étaient là, en leur disant bonjour. Il n'y consentit pas ; il se tourna contre le mur et se cacha la tête dans son bras. Mais peu à peu il s'enhardit, et il risqua hors de sa cachette un petit œil brillant et rieur, qui disparaissait de nouveau, toutes les fois qu'on le regardait. Il observa les gens, à la dérobée. Sa mère avait un air affairé et important, qu'il ne lui connaissait pas ; elle allait d'une casserole à l'autre, goûtant, donnant son avis, expliquant d'un ton sûr des recettes, que la cuisinière ordinaire écoutait avec respect. Le cœur de l'enfant se gonflait d'orgueil, en voyant combien on appréciait sa mère, et quel rôle elle jouait dans cette belle pièce, ornée d'objets magnifiques d'or et de cuivre qui brillaient.

Brusquement, les conversations s'arrêtèrent. La porte s'ouvrit. Une dame entra, avec un froissement d'étoffes raides. Elle jeta un regard soupçonneux autour d'elle. Elle n'était plus jeune ; et pourtant elle portait une robe claire, avec des manches larges ; elle tenait sa traîne à la main, pour ne rien frôler. Cela ne l'empêcha pas de venir près du fourneau, de regarder les plats, et même d'y goûter. Quand elle levait un peu la main, la manche retombait, et le bras était nu jusqu'au-dessus du coude : ce que Christophe trouva laid et malhonnête. De quel ton sec et cassant elle parlait à Louisa ! Et comme Louisa lui répondait humblement ! Christophe en fut saisi. Il se dissimula dans son coin, pour ne pas être aperçu ; mais cela ne servit à rien. La dame demanda qui était ce petit garçon ; Louisa vint le prendre et le présenter ; elle lui tenait les mains pour l'empêcher de se cacher la figure ; et, bien qu'il eût envie de se débattre et de fuir, Christophe sentit d'instinct qu'il fallait cette fois ne faire aucune résistance. La dame regarda la mine effarée de l'enfant ; et son premier mouvement, maternel, fut de lui sourire gentiment. Mais elle reprit aussitôt son air protecteur, et lui posa sur sa conduite, sur sa piété, des questions auxquelles il ne répondit rien. Elle regarda aussi comment les vêtements allaient ; et Louisa s'empressa de montrer qu'ils étaient superbes. Elle tirait le veston, pour effacer les plis ; Christophe avait envie de crier, tant il était serré. Il ne comprenait pas pourquoi sa mère remerciait.

La dame le prit par la main, et dit qu'elle voulait le conduire vers ses enfants. Christophe jeta un regard désespéré sur sa mère ; mais elle souriait à la maîtresse d'un air si empressé qu'il vit qu'il n'y avait rien à espérer, et il suivit son guide, comme un mouton qu'on mène à la boucherie.

Ils arrivèrent dans un jardin, où deux enfants à l'air maussade, un garçon et une fille, à peu près du même âge que Christophe, semblaient se bouder l'un l'autre. L'arrivée de Christophe fit diversion. Ils se rapprochèrent pour examiner le nouveau venu. Christophe, abandonné par la dame, restait planté dans une allée, sans oser lever les yeux. Les deux autres, immobiles à quelques pas, le regardaient des pieds à la tête, se poussaient du coude, et ricanaient. Enfin, ils se décidèrent. Ils lui demandèrent qui il était, d'où il venait, et ce que faisait son père. Christophe ne répondit rien, pétrifié : il était intimidé jusqu'aux larmes, surtout par la petite fille, qui avait des nattes blondes, une jupe courte, et les jambes nues.

Ils se mirent à jouer. Comme Christophe commençait à se rassurer un peu, le petit bourgeois tomba en arrêt devant lui, et touchant son habit, il dit :

-- Tiens, c'est à moi !

Christophe ne comprenait pas. Indigné de cette prétention que son habit fût à un autre, il secoua la tête avec énergie, pour nier.

-- Je le reconnais bien peut-être ! fit le petit ; c'est mon vieux veston bleu : il y a une tache là.

Et il y mit le doigt. Puis, continuant son inspection, il examina les pieds de Christophe, et lui demanda avec quoi étaient faits les bouts de ses souliers rapiécés. Christophe devint cramoisi. La fillette fit la moue et souffla à son frère -- Christophe l'entendit, -- que c'était un petit pauvre. Christophe en retrouva la parole. Il crut combattre victorieusement cette opinion injurieuse, en bredouillant d'une voix étranglée qu'il était le fils de Melchior Krafft, et que sa mère était Louisa, la cuisinière. Il lui semblait que ce titre était aussi beau que quelque autre que ce fût ; et il avait bien raison. Mais les deux autres petits, que d'ailleurs la nouvelle intéressa, ne parurent pas l'en considérer davantage. Ils prirent au contraire un ton de protection. Ils lui demandèrent ce qu'il ferait plus tard, s'il serait aussi cuisinier ou cocher. Christophe retomba dans son mutisme. Il sentait comme une glace qui lui pénétrait le cœur.

Enhardis par son silence, les deux petits riches, qui avaient pris brusquement pour le petit pauvre une de ces antipathies d'enfant, cruelles et sans raison, cherchèrent quelque moyen amusant de le tourmenter. La fillette était particulièrement acharnée. Elle remarqua que Christophe avait peine à courir, à cause de ses vêtements étroits ; et elle eut l'idée raffinée de lui faire accomplir des sauts d'obstacle. On fit une barrière avec de petits bancs, et on mit Christophe en demeure de la franchir. Le malheureux garçon n'osa dire ce qui l'empêchait de sauter ; il rassembla ses forces, se lança, et s'allongea par terre. Autour de lui, c'étaient des éclats de rire. Il fallut recommencer. Les larmes aux yeux, il fit un effort désespéré, et, cette fois, réussit à sauter. Cela ne satisfit point ses bourreaux, qui décidèrent que la barrière n'était pas assez haute ; et ils y ajoutèrent d'autres constructions, jusqu'à ce qu'elle devînt un casse-cou. Christophe essaya de se révolter ; il déclara qu'il ne sauterait pas. Alors la petite fille l'appela lâche et dit qu'il avait peur. Christophe ne put le supporter ; et, certain de tomber, il sauta, et tomba. Ses pieds se prirent dans l'obstacle : tout s'écroula avec lui. Il s'écorcha les mains, faillit se casser la tête ; et, pour comble de malheur, son vêtement éclata aux genoux, et ailleurs. Il était malade de honte ; il entendait les deux enfants danser de joie autour de lui ; il souffrait d'une façon atroce. Il sentait qu'ils le méprisaient, qu'ils le haïssaient... pourquoi ? pourquoi ? Il aurait voulu mourir ! -- Pas de douleur plus cruelle que celle de l'enfant qui découvre pour la première fois la méchanceté des autres : il se croit persécuté par le monde entier, et il n'a rien qui le soutienne : il n'y a plus rien, il n'y a plus rien !... Christophe essaya de se relever ; le petit bourgeois le poussa et le fit retomber ; la fillette lui donna des coups de pied. Il essaya de nouveau ; ils se jetèrent sur lui tous deux, s'asseyant sur son dos, lui appuyant la figure contre terre. Alors une rage le prit : c'était trop de malheurs ! Ses mains qui le brûlaient, son bel habit déchiré -- une catastrophe pour lui ! -- la honte, le chagrin, la révolte contre l'injustice, tant de misères à la fois se fondirent en une fureur folle. Il s'arc-bouta sur ses genoux et ses mains, se secoua comme un chien, fit rouler ses persécuteurs ; et, comme ils revenaient à la charge, il fonça la tête baissée sur eux, gifla la petite fille, et jeta d'un coup de poing le garçon au milieu d'une plate-bande.

Ce furent des hurlements. Les enfants se sauvèrent à la maison, avec des cris aigus. On entendit les portes battre, et des exclamations de colère. La dame accourut, aussi vite que la traîne de sa robe pouvait le lui permettre. Christophe la voyait venir, et il ne cherchait pas à fuir ; il était terrifié de ce qu'il avait fait : c'était une chose inouïe, un crime ; mais il ne regrettait rien. Il attendait. Il était perdu. Tant mieux ! Il était réduit au désespoir.

La dame fondit sur lui. Il se sentit frapper. Il entendit qu'elle lui parlait d'une voix furieuse, avec un flot de paroles ; mais il ne distinguait rien. Ses deux petits ennemis étaient revenus pour assister à sa honte, et piaillaient à tue-tête. Des domestiques étaient là : c'était une confusion de voix. Pour achever de l'accabler, Louisa, qu'on avait appelée, parut ; et, au lieu de le défendre, elle commença par le claquer, elle aussi, avant de rien savoir, et voulut qu'il demandât pardon. Il s'y refusa avec rage. Elle le secoua plus fort et le traîna par la main vers la dame et les enfants, pour qu'il se mît à genoux. Mais il trépigna, hurla, et mordit la main de sa mère. Il se sauva enfin au milieu des domestiques qui riaient.

Il s'en allait, le cœur gonflé, la figure brûlante de colère et des tapes qu'il avait reçues. Il tâchait de ne pas penser, et il hâtait le pas, parce qu'il ne voulait pas pleurer dans la rue. Il aurait voulu être rentré, pour se soulager de ses larmes ; il avait la gorge serrée, le sang à la tête : il éclatait.

Enfin, il arriva ; il monta en courant le vieil escalier noir, jusqu'à sa niche habituelle dans l'embrasure d'une fenêtre, au-dessus du fleuve ; il s'y jeta hors d'haleine ; et ce fut un déluge de pleurs. Il ne savait pas au juste pourquoi il pleurait ; mais il fallait qu'il pleurât ; et quand le premier flot fut à peu près passé, il pleura encore, parce qu'il voulait pleurer, avec une sorte de rage, pour se faire souffrir, comme s'il punissait ainsi les autres, en même temps que lui. Puis, il pensa que son père allait rentrer, que sa mère raconterait tout et que ses malheurs n'étaient pas près de leur fin. Il résolut de fuir, n'importe où, pour ne plus revenir jamais.

Juste au moment où il descendait, il se heurta à son père qui rentrait.

-- Que fais-tu là, gamin ? où vas-tu ? demanda Melchior.

Il ne répondait pas.

-- Tu as fait quelque sottise. Qu'est-ce que tu as fait ?

Christophe se taisait obstinément.

-- Qu'est-ce que tu as fait ? répéta Melchior. Veux-tu répondre ?

L'enfant se mit à pleurer, et Melchior à crier, de plus en plus fort l'un et l'autre, jusqu'à ce qu'on entendît le pas précipité de Louisa, qui montait l'escalier. Elle arriva, toute bouleversée encore. Elle commença par de violents reproches, mêlés de nouvelles gifles, auxquelles Melchior joignit, sitôt qu'il eut compris, -- et probablement avant, -- des claques à assommer un bœuf. Ils criaient tous les deux. L'enfant hurlait. Ils finirent par se disputer l'un l'autre avec la même colère. Tout en rossant son fils, Melchior disait que le petit avait raison, que voilà à quoi on s'exposait en allant servir chez des gens, qui se croient tout permis, parce qu'ils ont de l'argent. Et tout en frappant l'enfant, Louisa criait à son mari qu'il était un brutal, qu'elle ne lui permettait pas de toucher le petit, et qu'il l'avait blessé. En effet, Christophe saignait un peu du nez ; mais il n'y pensait guère, et il ne sut aucun gré à sa mère de le lui tamponner rudement avec un linge mouillé, puisqu'elle continuait à le gronder. À la fin, on le poussa dans un recoin obscur, où on l'enferma sans souper.

Il les entendait crier l'un contre l'autre ; et il ne savait pas lequel il détestait le plus. Il lui semblait que c'était sa mère ; car il n'eût jamais attendu d'elle une pareille méchanceté. Tous ses malheurs de la journée l'accablaient à la fois : tout ce qu'il avait souffert, l'injustice des enfants, l'injustice de la dame, l'injustice de ses parents, et -- ce qu'il sentait aussi, comme une blessure vive, sans s'en rendre compte, -- l'abaissement de ses parents, dont il était si fier, devant ces autres gens, méchants et méprisables. Cette lâcheté, dont il prenait une vague conscience, pour la première fois, lui paraissait ignoble. Tout en lui était ébranlé : son admiration pour les siens, le respect religieux qu'ils lui inspiraient, sa confiance dans la vie, le besoin naïf qu'il avait d'aimer les autres et d'en être aimé, sa foi morale, aveugle, mais absolue. C'était un écroulement total. Il était écrasé par la force brutale, sans nul moyen de se défendre, de réchapper jamais. Il suffoqua. Il crut mourir. Il se raidit de tout son être, dans une révolte désespérée. Il tapa des poings, des pieds, de la tête, contre le mur, hurla, fut pris de convulsions, et, se meurtrissant aux meubles, tomba par terre.

Ses parents, accourus, le prirent dans leurs bras. C'était à qui des deux, maintenant, serait le plus tendre. Sa mère le déshabilla, le porta dans son lit, s'assit à son chevet et resta auprès de lui, jusqu'à ce qu'il fût plus calme. Mais il ne désarmait point, il ne pardonnait rien, et il fit semblant de dormir, pour ne pas l'embrasser. Sa mère lui semblait mauvaise et lâche. Il ne se doutait pas de tout le mal qu'elle avait pour vivre et le faire vivre, et de ce qu'elle avait souffert de prendre parti contre lui.

Après qu'il eut épuisé jusqu'à la dernière goutte l'incroyable provision de larmes qui tient dans les yeux d'un enfant, il se sentit un peu soulagé. Il était las ; mais ses nerfs étaient trop tendus pour qu'il pût dormir. Les images de tantôt recommencèrent à flotter dans sa demi-torpeur. C'était surtout la petite fille qu'il revoyait, avec ses yeux brillants, son petit nez levé d'une façon dédaigneuse, ses cheveux sur ses épaules, ses jambes nues et sa parole enfantine et poseuse. Il tressaillit, en croyant réentendre sa voix. Il se rappelait combien il avait été stupide avec elle ; et il se sentait contre elle une haine farouche ; il ne lui pardonnait pas de l'avoir humilié, il était dévoré du désir de l'humilier à son tour, de la faire pleurer. Il en chercha les moyens, et n'en trouva aucun. Il n'y avait nulle apparence qu'elle se souciât jamais de lui. Mais, pour se soulager, il supposa que tout fût ainsi qu'il le souhaitait. Il établit donc qu'il était devenu très puissant et glorieux ; et il décida en même temps qu'elle était amoureuse de lui. Alors il commença de se raconter une de ces absurdes histoires, qu'il finissait par croire plus réelles que la réalité.

Elle se mourait d'amour ; mais il la dédaignait. Quand il passait devant sa maison, elle le regardait passer, cachée derrière les rideaux ; et il se savait regardé ; mais il feignait de n'y prendre pas garde, et il parlait gaiement. Il quittait même le pays et voyageait, au loin, afin d'augmenter sa peine. Il faisait de grandes choses. -- Ici, il introduisait dans son récit certains fragments choisis des récits héroïques de grand-père. -- Elle, pendant ce temps, tombait malade de chagrin. Sa mère, l'orgueilleuse dame, venait le supplier : « Ma pauvre fille se meurt. Je vous en prie, venez ! » Il venait. Elle était couchée. Elle avait la figure pâle et creusée. Elle lui tendait les bras. Elle ne pouvait parler ; mais elle lui prenait les mains et les baisait en pleurant. Alors il la regardait avec une bonté et une douceur admirables. Il lui disait de guérir, et consentait à ce qu'elle l'aimât. Arrivé à ce moment du récit, comme il se plaisait à en prolonger l'agrément, en répétant plusieurs fois les paroles et les attitudes, le sommeil vint le prendre ; et il s'endormit consolé.

Mais quand il rouvrit les yeux, le jour était venu ; et ce jour ne brillait plus avec l'insouciance du matin précédent : quelque chose était changé dans le monde. Christophe connaissait l'injustice.

Il y avait des moments de gêne très étroite à la maison. Ils étaient de plus en plus fréquents. On faisait maigre chère, ces jours-là. Nul ne s'en apercevait mieux que Christophe. Le père ne voyait rien ; il se servait le premier, et il avait toujours assez pour lui. Il causait bruyamment, riait aux éclats de ce qu'il disait ; et il ne remarquait pas le regard de sa femme, qui riait d'un rire forcé, en le surveillant, tandis qu'il se servait. Le plat, quand il passait ensuite, était à moitié vide. Louisa servait les petits : deux pommes de terre à chacun. Lorsque venait le tour de Christophe, souvent il n'en restait que trois sur l'assiette, et sa mère n'était pas servie. Il le savait d'avance, il les avait comptées, avant qu'elles arrivent à lui. Alors il rassemblait son courage, et d'un air dégagé :

-- Rien qu'une, maman.

Elle s'inquiétait un peu.

-- Deux, comme les autres.

-- Non, je t'en prie, une seule.

-- Est-ce que tu n'as pas faim ?

-- Non, je n'ai pas grand'faim.

Mais elle n'en prenait qu'une aussi, et ils la pelaient avec soin, ils la partageaient en tout petits morceaux, ils tâchaient de la manger le plus lentement possible. Sa mère le surveillait. Quand il avait fini :

-- Allons, prends-la donc !

-- Non, maman.

-- Mais tu es malade, alors ?

-- Je ne suis pas malade, mais j'ai assez mangé.

Il arrivait que son père lui reprochât de faire le difficile, et qu'il s'adjugeât la dernière pomme de terre. Mais Christophe se méfiait maintenant ; et il la réservait sur son assiette pour Ernst, le petit frère, toujours vorace, qui la guettait du coin de l'œil depuis le commencement du dîner, et qui finissait par lui demander :

-- Tu ne la manges pas ? Donne-la-moi, dis, Christophe.

Ah ! comme Christophe détestait son père, comme il lui en voulait de ne pas penser à eux, de ne même pas se douter qu'il leur mangeait leur part ! Il avait si faim qu'il le haïssait et qu'il aurait voulu le lui dire ; mais il pensait, dans son orgueil, qu'il n'en avait pas le droit, tant qu'il ne gagnerait pas sa vie. Ce pain que son père lui prenait, son père l'avait gagné. Lui n'était bon à rien ; il était une charge pour tous ; il n'avait pas le droit de parler. Plus tard, il parlerait -- s'il arrivait à plus tard. Oh ! il mourrait de faim, avant !...

Il souffrait plus qu'un autre enfant de ces jeûnes cruels. Son robuste estomac était à la torture ; parfois il en tremblait, la tête lui faisait mal ; il avait un trou dans la poitrine, un trou qui tournait et qui s'élargissait comme une vrille qu'on enfonce. Mais il ne se plaignait pas ; il se sentait observé par sa mère, et il prenait un air indifférent. Louisa, le cœur serré, comprenait vaguement que son petit garçon se privait de manger, pour que les autres eussent davantage ; elle repoussait cette pensée ; mais elle y revenait toujours. Elle n'osait pas l'éclaircir, demander à Christophe si c'était vrai ; car, si ç'avait été vrai, qu'aurait-elle pu faire ? Elle-même était habituée aux privations, depuis qu'elle était petite. À quoi sert de se plaindre, quand on ne peut faire autrement ? Elle ne se doutait pas, il est vrai, avec sa frêle santé et son peu de besoins, que l'enfant dût souffrir davantage. Elle ne lui disait rien ; mais, une ou deux fois, quand les autres étaient sortis, les enfants dans la rue, Melchior à ses affaires, elle priait son aîné de rester, pour lui rendre quelque petit service. Christophe lui tenait sa pelote, tandis qu'elle la dévidait. Brusquement, elle jetait tout, et l'attirait passionnément à elle ; elle le mettait sur ses genoux, quoiqu'il fût déjà bien lourd ; elle le serrait. Il lui passait avec violence ses bras autour du cou, et ils pleuraient tous deux, en s'embrassant comme des désespérés.

-- Mon pauvre petit garçon !...

-- Maman, chère maman ! ...

Ils ne disaient rien de plus ; mais ils se comprenaient.

Christophe fut assez longtemps avant de s'apercevoir que son père buvait. L'intempérance de Melchior ne passait pas certaines limites, au moins dans les commencements. Elle n'était point brutale. Elle se manifestait plutôt par les éclats d'une joie excessive. Il disait des inepties, chantait à tue-tête pendant des heures, en tapant sur la table ; et parfois, il voulait à toute force danser avec Louisa et avec les enfants. Christophe voyait bien que sa mère avait l'air triste ; elle se retirait à l'écart, et baissait le nez sur son ouvrage ; elle évitait de regarder l'ivrogne ; et elle tâchait doucement de le faire taire, quand il disait des grossièretés qui la faisaient rougir. Mais Christophe ne comprenait pas ; et il avait un tel besoin de gaieté qu'il se faisait presque une fête de ces retours bruyants du père. La maison était triste ; et ces folies étaient une détente pour lui. Il riait de tout son cœur des gestes grotesques et des plaisanteries stupides de Melchior ; il chantait et dansait avec lui ; et il trouvait très mauvais que sa mère, d'une voix fâchée, lui ordonnât de cesser. Comment cela eût-il été mal, puisque son père le faisait ? Bien que sa petite observation toujours en éveil, et qui n'oubliait rien, lui eût fait remarquer dans la conduite de son père plusieurs choses qui n'étaient pas conformes à son instinct enfantin et impérieux de justice, il continuait pourtant à l'admirer. C'est un tel besoin chez l'enfant ! Sans doute une des formes de l'éternel amour de soi. Quand l'homme se reconnaît trop faible pour réaliser ses désirs et satisfaire son orgueil, il les reporte, enfant, sur ses parents, homme vaincu par la vie, sur ses enfants à son tour. Ils sont, ou ils seront tout ce qu'il a rêvé d'être, ses champions, ses vengeurs ; et dans cette abdication orgueilleuse à leur profit, l'amour et l'égoïsme se mêlent avec une force et une douceur enivrantes. Christophe oubliait donc tous ses griefs contre son père, et il s'évertuait à trouver des raisons de l'admirer : il admirait sa taille, ses bras robustes, sa voix, son rire, sa gaieté ; et il rayonnait d'orgueil, quand il entendait admirer son talent de virtuose, ou quand Melchior racontait, en les amplifiant, les éloges qu'il avait reçus. Il croyait à ses vantardises ; et il regardait son père comme un génie, un des héros de grand-père.

Un soir, vers sept heures, il était seul à la maison. Les petits frères se promenaient avec Jean-Michel. Louisa lavait le linge, au fleuve. La porte s'ouvrit, et Melchior fit irruption. Il était sans chapeau, débraillé ; il exécuta pour entrer une sorte d'entrechat, et il alla tomber sur une chaise devant la table. Christophe commença à rire, pensant qu'il s'agissait d'une de ses farces habituelles ; et il vint vers lui. Mais dès qu'il le vit de près, il n'eut plus envie de rire. Melchior était assis, les bras pendants, et regardait devant lui, sans voir, avec des yeux qui clignotaient ; sa figure était cramoisie ; il avait la bouche ouverte ; il en sortait de temps en temps un gloussement stupide. Christophe fut saisi. Il crut d'abord que son père plaisantait ; mais voyant qu'il ne bougeait pas, il fut pris de peur.

-- Papa ! papa ! criait-il.

Melchior continuait à glousser comme une poule. Christophe lui saisit le bras avec désespoir, et le secoua de toutes ses forces :

-- Papa, cher papa, réponds-moi ! Je t'en supplie !

Le corps de Melchior vacilla comme une chose molle, faillit tomber ; sa tête s'inclina vers celle de Christophe ; il le regarda, en gargouillant des syllabes incohérentes et irritées. Quand les yeux de Christophe rencontrèrent ces yeux troubles, une terreur folle s'empara de lui. Il se sauva au fond de la chambre, se jeta à genoux devant le lit, et enfouit sa figure dans les draps. Ils restèrent longtemps ainsi. Melchior se balançait lourdement sur sa chaise, en ricanant. Christophe se bouchait les oreilles, pour ne pas entendre, et il tremblait. Ce qui se passait en lui était inexprimable : c'était un bouleversement affreux, un effroi, une douleur, comme si quelqu'un était mort, quelqu'un de cher et de vénéré.

Personne ne rentrait, ils restaient seuls tous deux ; la nuit tombait, et la peur de Christophe augmentait de minute en minute. Il ne pouvait s'empêcher d'écouter, et son sang se glaçait, en entendant cette voix qu'il ne reconnaissait plus ; l'horloge boiteuse marquait la mesure de ce jacassement insensé. Il n'y tint plus, il voulut fuir. Mais pour sortir, il fallait passer devant son père ; et Christophe frémissait, à l'idée de revoir ses yeux : il lui semblait qu'il en mourrait. Il tâcha de se glisser sur les mains et sur les genoux jusqu'à la porte de la chambre. Il ne respirait pas, il ne regardait pas, il s'arrêtait au moindre mouvement de Melchior, dont il voyait les pieds sous la table. Une jambe de l'ivrogne tremblait. Christophe parvint à la porte ; d'une main maladroite, il appuya sur la poignée ; mais, dans son trouble, il la lâcha : elle se referma brusquement. Melchior se retourna pour voir ; la chaise sur laquelle il se balançait perdit l'équilibre : il s'écroula avec fracas. Christophe épouvanté n'eut pas la force de fuir, il resta collé au mur, regardant son père allongé à ses pieds ; et il criait au secours.

La chute dégrisa un peu Melchior. Après avoir juré, sacré, bourré de coups de poing la chaise qui lui avait joué ce tour, après avoir vainement tenté de se relever, il s'affermit sur son séant, le dos appuyé à la table ; et il reconnut le pays environnant. Il vit Christophe qui pleurait : il l'appela. Christophe voulait se sauver ; il ne pouvait bouger. Melchior l'appela de nouveau ; et comme l'enfant ne venait pas, il jura de colère. Christophe s'approcha, en tremblant de tous ses membres. Melchior l'attira vers lui, et l'assit sur ses genoux. Il commença par lui tirer les oreilles, en lui faisant, d'une langue pâteuse et bredouillante, un sermon sur le respect que l'enfant doit à son père. Puis, il changea brusquement d'idée, et le fit sauter dans ses bras en débitant des inepties : il se tordait de rire. De là, sans transition, il passa à des idées tristes ; il s'apitoya sur le petit et sur lui-même ; il le serrait, le couvrait de baisers et de larmes ; et finalement, il le berça, en entonnant le De Profundis. Christophe ne faisait aucun mouvement pour se dégager ; il était glacé d'horreur. Étouffé contre la poitrine de son père, sentant sur sa figure l'haleine chargée de vin et les hoquets de l'ivrogne, mouillé par les baisers et les pleurs répugnants, il agonisait de dégoût et de peur. Il eût voulu crier, et nul cri ne pouvait sortir de sa bouche. Il resta dans cet état affreux, un siècle, à ce qu'il lui parut, -- jusqu'à ce que la porte s'ouvrît et que Louisa entrât, un panier de linge à la main. Elle poussa un cri, laissa tomber le panier, se précipita vers Christophe, et avec une violence que nul ne lui aurait crue, elle l'arracha des bras de Melchior :

-- Ah ! misérable ivrogne ! cria-t-elle.

Ses yeux flambaient de colère.

Christophe crut que son père allait la tuer. Mais Melchior fut si saisi par l'apparition menaçante de sa femme qu'il ne répliqua rien et se mit à pleurer. Il se roula par terre ; et il se frappait la tête contre les meubles, en disant qu'elle avait raison, qu'il était un ivrogne, qu'il faisait le malheur des siens, qu'il ruinait ses pauvres enfants, et qu'il voulait mourir. Louisa lui avait tourné le dos avec mépris ; elle emportait Christophe dans la chambre voisine, elle le caressait, elle cherchait à le rassurer. Le petit continuait de trembler, et il ne répondait pas aux questions de sa mère ; puis il éclata en sanglots. Louisa lui baigna la figure avec de l'eau ; elle l'embrassait, elle lui parlait tendrement, elle pleurait avec lui. Enfin, ils s'apaisèrent tous deux. Elle s'agenouilla, le mit à genoux auprès d'elle. Ils prièrent pour que le bon Dieu guérît le père de sa dégoûtante habitude, et que Melchior redevînt bon comme autrefois. Louisa coucha l'enfant. Il voulut qu'elle restât près de son lit, à lui tenir la main. Louisa passa une partie de la nuit, assise au chevet de Christophe qui avait la fièvre. L'ivrogne ronflait sur le carreau.

À quelque temps de là, à l'école, où Christophe passait son temps à regarder les mouches au plafond et à donner des coups de poing à ses voisins, pour les faire tomber du banc, le maître qui l'avait pris en grippe, parce qu'il remuait toujours, parce qu'on l'entendait toujours rire, et parce qu'il n'apprenait jamais rien, fit une allusion inconvenante, un jour que Christophe s'était lui-même laissé choir, à certain personnage bien connu dont il semblait vouloir suivre brillamment les traces. Tous les enfants éclatèrent de rire ; et certains se chargèrent de préciser l'allusion, en des commentaires aussi clairs qu'énergiques. Christophe se releva, rouge de honte, saisit son encrier, et le lança à toute volée à la tête du premier qu'il vit rire. Le maître tomba sur lui à coups de poing ; il fut fustigé, mis à genoux, et condamné à un pensum énorme.

Il rentra chez lui, blême, rageant en silence ; et il déclara froidement qu'il n'irait plus à l'école. On ne fit pas attention à ses paroles. Le lendemain matin, quand sa mère lui rappela qu'il était l'heure de partir, il répondit avec tranquillité qu'il avait dit qu'il n'irait plus. Louisa eut beau prier, crier, menacer : rien n'y fit. Il restait assis dans son coin, le front obstiné. Melchior le roua de coups : il hurla ; mais à toutes les sommations qu'on lui faisait après chaque correction, il répondait rageusement : « Non ! » On lui demanda au moins de dire pourquoi ; il serra les dents et ne voulut rien dire. Melchior l'empoigna, le porta à l'école et le remit au maître. Revenu à son banc, il commença par casser méthodiquement tout ce qui se trouvait à sa portée : son encrier, sa plume, il déchira son cahier et son livre, -- le tout d'une façon bien visible, en regardant le maître d'un air provocant. On l'enferma au cabinet noir. -- Quelques instants après, le maître le trouva, son mouchoir noué autour du cou, tirant de toutes ses forces sur les deux coins : il tâchait de s'étrangler.

Il fallut le renvoyer.

Christophe était dur au mal. Il tenait de son père et de son grand-père leur robuste constitution. On n'était pas douillet dans la famille : malade ou non, on ne se plaignait jamais, et rien n'était capable de changer quelque chose aux habitudes des deux Krafft, père et fils. Ils sortaient, quelque temps qu'il fît, été comme hiver, restaient pendant des heures sous la pluie ou le soleil, quelquefois tête nue et les vêtements ouverts, par négligence ou par bravade, faisaient des lieues sans jamais être las, et regardaient avec une pitié méprisante la pauvre Louisa, qui ne disait rien, mais qui était forcée de s'arrêter, toute blanche, les jambes gonflées, et le cœur battant à se briser. Christophe n'était pas loin de partager leur dédain pour sa mère : il ne comprenait pas qu'on fût malade ; quand il tombait, ou se frappait, ou se coupait, ou se brûlait, il ne pleurait pas ; mais il était irrité contre l'objet ennemi. Les brutalités de son père et de ses petits compagnons, les polissons des rues, avec qui il se battait, le trempèrent solidement. Il ne craignait pas les coups ; et il revint plus d'une fois au logis, avec le nez saignant et des bosses au front. Un jour, il fallut le dégager, presque étouffé, d'une de ces mêlées furieuses, où il avait roulé sous son adversaire, qui lui cognait avec férocité la tête sur le pavé. Il trouvait cela naturel, étant prêt à faire aux autres ce qu'on lui faisait à lui-même.

Cependant, il avait peur d'une infinité de choses ; et, bien qu'on n'en sût rien, -- car il était très orgueilleux, -- rien ne le fit tant souffrir que ces terreurs continuelles, durant une partie de son enfance. Pendant deux ou trois ans surtout, elles sévirent en lui, comme une maladie.

Il avait peur du mystérieux qui s'abrite dans l'ombre, des puissances mauvaises qui semblent guetter la vie, du grouillement de monstres, que tout cerveau d'enfant porte en lui avec épouvante et mêle à tout ce qu'il voit : derniers restes sans doute d'une faune disparue, des hallucinations des premiers jours près du néant, du sommeil redoutable dans le ventre de la mère, de l'éveil de la larve au fond de la matière.

Il avait peur de la porte du grenier. Elle donnait sur l'escalier, et était presque toujours entre-bâillée. Quand il devait passer devant, il sentait son cœur battre ; il prenait son élan, et sautait sans regarder. Il lui semblait qu'il y avait quelqu'un ou quelque chose derrière. Les jours où elle était fermée, il entendait distinctement par la chatière entr'ouverte remuer derrière la porte. Ce n'était pas étonnant, car il y avait de gros rats ; mais il imaginait un être monstrueux, des os déchiquetés, des chairs comme des haillons, une tête de cheval, des yeux qui font mourir, des formes incohérentes ; il ne voulait pas y penser et y pensait malgré lui. Il s'assurait d'une main tremblante que le loquet était bien mis : ce qui ne l'empêchait pas de se retourner dix fois, en descendant les marches.

Il avait peur de la nuit, au dehors. Il lui arrivait de s'arrêter chez le grand-père, ou d'y être envoyé le soir, pour quelque commission. Le vieux Krafft habitait un peu en dehors de la ville, la dernière maison sur la route de Cologne. Entre cette maison et les premières fenêtres éclairées de la ville, il y avait deux ou trois cents pas, qui paraissaient bien le triple à Christophe. Pendant quelques instants, le chemin faisait un coude, où l'on ne voyait rien. La campagne était déserte, au crépuscule ; la terre devenait noire, et le ciel d'une pâleur effrayante. Lorsqu'on sortait des buissons qui entouraient la route, et qu'on grimpait sur le talus, on distinguait encore une lueur jaunâtre au bord de l'horizon ; mais cette lueur n'éclairait pas, et elle était plus oppressante que la nuit ; elle faisait l'obscurité plus sombre autour d'elle : c'était une lumière de glas. Les nuages descendaient presque au ras du sol. Les buissons devenaient énormes et bougeaient. Les arbres squelettes ressemblaient à des vieillards grotesques. Les bornes du chemin avaient des reflets de linges livides. L'ombre remuait. Il y avait des nains assis dans les fossés, des lumières dans l'herbe, des vols effrayants dans l'air, des cris stridents d'insectes, qui sortaient on ne sait d'où. Christophe était toujours dans l'attente angoissée de quelque excentricité sinistre de la nature. Il courait, et son cœur sautait dans sa poitrine.

Quand il voyait la lumière dans la chambre de grand-père, il se rassurait. Mais le pire était que souvent le vieux Krafft n'était pas rentré. Alors c'était plus effrayant encore. Cette vieille maison, perdue dans la campagne, intimidait l'enfant, même en plein jour. Il oubliait ses craintes, quand le grand-père était là ; mais quelquefois, le vieux le laissait seul et sortait sans le prévenir. Christophe n'y avait pas pris garde. La chambre était paisible. Tous les objets étaient familiers et bienveillants. Il y avait un grand lit de bois blanc ; au chevet du lit, une grosse Bible sur une planchette, des fleurs artificielles sur la cheminée, avec les photographies des deux femmes et des onze enfants, -- le vieux avait écrit au bas de chacune d'elles la date de la naissance et celle de la mort. -- Aux murs, des versets encadrés, et de mauvais chromos de Mozart et de Beethoven. Un petit piano dans un coin, un violoncelle dans l'autre ; des rayons de livres pêle-mêle, des pipes accrochées, et, sur la fenêtre, des pots de géraniums. On était comme entouré d'amis. Les pas du vieux allaient et venaient dans la chambre à côté ; on l'entendait raboter ou clouer ; il se parlait tout seul, s'appelait imbécile, ou chantait de sa grosse voix, faisant un pot-pourri de bribes de chorals, de lieder sentimentaux, de marches belliqueuses et de chansons à boire. On se sentait à l'abri. Christophe était assis dans le grand fauteuil, près de la fenêtre, un livre sur les genoux ; penché sur les images, il s'absorbait en elles ; le jour baissait ; ses yeux devenaient troubles ; il finissait par ne plus regarder, et tombait dans une songerie vague. La roue d'un chariot grondait au loin sur la route. Une vache mugissait dans les champs. Les cloches de la ville, lasses et endormies, sonnaient l'angélus du soir. Des désirs incertains, d'obscurs pressentiments s'éveillaient dans le cœur de l'enfant qui rêvait.

Brusquement, Christophe se réveillait, pris d'une sourde inquiétude. Il levait les yeux : la nuit. Il écoutait : le silence. Grand-père venait de sortir. Il avait un frisson. Il se penchait à la fenêtre, pour tâcher de le voir encore : la route était déserte ; les choses commençaient à prendre un visage menaçant. Dieu ! si elle allait venir ? -- Qui ?... Il n'aurait su le dire. La chose d'épouvante... Les portes fermaient mal. L'escalier de bois craquait comme sous un pas. L'enfant bondissait, traînait le fauteuil, les deux chaises et la table au coin le plus abrité de la chambre ; il en formait une barrière : le fauteuil, adossé au mur, une chaise à droite, une chaise à gauche, et la table par devant. Au milieu, il installait une double échelle ; et, juché sur le sommet, avec son livre et quelques autres volumes, comme munitions en cas de siège, il respirait, ayant décidé, dans son imagination d'enfant, que l'ennemi ne pouvait en aucun cas traverser la barrière : ce n'était pas permis.

Mais l'ennemi surgissait parfois du livre même. -- Parmi les vieux bouquins achetés au hasard par le grand-père, il y en avait avec des images, qui faisaient sur l'enfant une impression profonde : elles l'attiraient et l'effrayaient. C'étaient des visions fantastiques, des tentations de saint Antoine où des squelettes d'oiseaux fientent dans des carafes, où des myriades d'œufs s'agitent comme des vers dans des grenouilles éventrées, où des têtes marchent sur des pattes, où des derrières jouent de la trompette, et où des ustensiles de ménage et des cadavres de bêtes s'avancent gravement, enveloppés de grands draps, avec des révérences de vieilles dames. Christophe en avait horreur, et toujours y revenait, ramené par son dégoût. Il les regardait longuement, et jetait de temps en temps un œil furtif autour de lui, pour voir ce qui remuait dans les plis des rideaux. -- Une image d'écorché dans un ouvrage d'anatomie lui était plus odieuse encore. Il tremblait de tourner la page, quand il approchait de l'endroit du livre où elle se trouvait. Ces informes bariolages avaient une intensité prodigieuse sur lui. La puissance de création, inhérente au cerveau des enfants, suppléait aux pauvretés de la mise en scène. Il ne voyait pas de différence entre ces barbouillages et la réalité. La nuit, ils agissaient plus fortement sur ses rêves que les images vivantes aperçues dans le jour.

Il avait peur du sommeil. Pendant plusieurs années, les cauchemars empoisonnèrent son repos : -- Il errait dans des caves, et il voyait entrer par le soupirail l'écorché grimaçant. -- Il était dans une chambre, seul, et il entendait un frôlement de pas dans le corridor ; il se jetait sur la porte pour la fermer, il avait juste le temps d'en saisir la poignée ; mais on la tirait du dehors ; il ne pouvait tourner la clef, il faiblissait, il appelait au secours. Et, de l'autre côté, il savait bien qui voulait entrer. -- Il était au milieu des siens ; et soudain, leur visage changeait ; ils faisaient des choses folles. -- Il lisait tranquillement ; et il sentait qu'un être invisible était autour de lui. Il voulait fuir, il se sentait lié. Il voulait crier, il était bâillonné. Une étreinte répugnante lui serrait le cou. Il s'éveillait, suffoquant, claquant des dents ; et il continuait de trembler, longtemps après s'être réveillé ; il ne parvenait pas à chasser son angoisse.

La chambre où il dormait était un réduit sans fenêtres et sans porte ; un vieux rideau, accroché par une tringle au-dessus de l'entrée, le séparait seulement de la chambre des parents. L'air épais l'étouffait. Ses frères, qui couchaient dans le même lit, lui donnaient des coups de pied. Il avait la tête brûlante, et il était en proie à une demi-hallucination, où se répercutaient tous les petits soucis du jour, indéfiniment grossis. Dans cet état d'extrême tension nerveuse, voisin du cauchemar, la moindre secousse lui était une souffrance. Le craquement du plancher lui causait un effroi. La respiration de son père s'enflait d'une façon fantastique ; elle ne paraissait plus être un souffle humain ; ce bruit monstrueux lui faisait horreur : il semblait que ce fût une bête qui était couchée là. La nuit l'écrasait, elle ne finirait jamais, ce serait toujours ainsi ; il y avait des mois qu'il était là. Il haletait, il se soulevait à demi sur son lit, il s'asseyait, il essuyait du bras de sa chemise sa figure couverte de sueur. Parfois, il poussait son frère Rodolphe, pour le réveiller ; mais l'autre grognait, tirait à lui le reste des couvertures, et se rendormait solidement.

Il restait ainsi dans l'angoisse de la fièvre, jusqu'à ce qu'une raie pâle parût sur le plancher, au bas du rideau. Cette blancheur timide de l'aube lointaine faisait soudain descendre en lui la paix. Il la sentait se glisser dans la chambre, alors que nul encore n'aurait pu la distinguer de l'ombre. Aussitôt sa fièvre tombait, son sang s'apaisait, comme un fleuve débordé qui rentre dans son lit ; une chaleur égale coulait dans tout son corps, et ses yeux brûlés d'insomnie se fermaient.

Le soir, il voyait revenir l'heure du sommeil avec effroi. Il se promettait de n'y pas céder, de veiller toute la nuit, par terreur des cauchemars. Mais la fatigue finissait par l'emporter ; et c'était toujours quand il s'y attendait le moins, que les monstres revenaient.

Nuit redoutable ! Si douce à la plupart des enfants, si terrible à certains d'entre eux !... Il avait peur de dormir. Il avait peur de ne pas dormir. Sommeil ou veille, il était entouré par des images monstrueuses, les fantômes de son esprit, les larves qui flottent dans le demi-jour crépusculaire de l'enfance, comme dans le clair-obscur sinistre de la maladie.

Mais ces terreurs imaginaires devaient bientôt s'effacer devant la grande Épouvante, celle qui ronge tous les hommes, et que la sagesse s'évertue vainement à oublier ou à nier : la Mort.

Un jour, en furetant dans un placard, il mit la main sur des objets qu'il ne connaissait pas : une robe d'enfant, une toque rayée. Il les apporta triomphalement à sa mère, qui, au lieu de lui sourire, prit une mine fâchée et lui ordonna de les reporter où il les avait pris. Comme il tardait à obéir, en demandant pourquoi, elle les lui arracha des mains, sans répondre, et les serra sur un rayon où il ne pouvait atteindre. Très intrigué, il la pressa de questions. Elle finit par dire que c'était à un petit frère qui était mort, avant que lui-même vînt au monde. Il en fut atterré : jamais il n'avait entendu parler de cela. Il resta un moment silencieux, puis il tâcha d'en savoir plus. Sa mère semblait distraite ; elle dit cependant qu'il se nommait Christophe comme lui, mais qu'il était plus sage. Il lui fit d'autres questions ; mais elle n'aimait pas à répondre. Elle dit qu'il était au ciel, et qu'il priait pour eux tous. Christophe n'en put rien tirer de plus ; elle lui ordonna de se taire et de la laisser travailler. Elle parut s'absorber en effet dans sa couture ; elle avait l'air soucieuse et ne levait pas les yeux. Mais après quelque temps, elle le regarda dans le coin où il s'était retiré pour bouder, se remit à sourire, et lui dit doucement d'aller jouer dehors.

Ces bribes de conversations agitèrent profondément Christophe. Ainsi, il y avait eu un enfant, un petit garçon de sa mère, tout comme lui, qui avait le même nom, qui était presque pareil, et qui était mort ! -- Mort, il ne savait pas au juste ce que c'était ; mais c'était quelque chose d'affreux. -- Et jamais on ne parlait de cet autre Christophe ; il était tout à fait oublié. Ce serait donc de même pour lui, s'il mourait à son tour ? -- Cette pensée le travaillait encore, le soir, quand il se trouva à table avec toute sa famille, et quand il les vit rire et parler de choses indifférentes. On pourrait donc être joyeux après qu'il serait mort ! Oh ! il n'aurait jamais cru que sa mère fût assez égoïste pour rire après la mort de son petit garçon ! Il les détestait tous : il avait envie de pleurer sur lui-même, sur sa propre mort, d'avance. En même temps, il aurait voulu poser une foule de questions ; mais il n'osait pas ; il se souvenait du ton sur lequel sa mère lui avait imposé silence. -- Enfin, il n'y tint plus ; et comme il se couchait, il demanda à Louisa, qui venait l'embrasser :

-- Maman, est-ce qu'il couchait dans mon lit ?

La pauvre femme tressaillit ; et, d'une voix qu'elle tâchait de rendre indifférente, elle demanda :

-- Qui ?

-- Le petit garçon... qui est mort, dit Christophe en baissant la voix.

Les mains de sa mère le serrèrent brusquement :

-- Tais-toi, tais-toi, dit-elle.

Sa voix tremblait ; Christophe, qui avait la tête appuyée contre sa poitrine, entendit son cœur qui battait. Il y eut un instant de silence, puis elle dit :

-- Il ne faut plus jamais parler de cela, mon chéri... Dors tranquillement... Non, ce n'est pas son lit.

Elle l'embrassa ; il crut que sa joue était mouillée, il aurait voulu en être sûr. Il était un peu soulagé, elle avait donc du chagrin ! Pourtant il en douta de nouveau, l'instant d'après, quand il l'entendit dans la chambre à côté parler d'une voix tranquille, sa voix de tous les jours. Qu'est-ce qui était vrai, de maintenant ou de tout à l'heure ? -- Il se tourna longtemps dans son lit, sans trouver de réponse. Il aurait voulu que sa mère eût de la peine : sans doute, il eût été triste de penser qu'elle était triste ; mais cela lui aurait fait, malgré tout, du bien ! Il se serait senti moins seul. -- Il s'endormit, et, le lendemain, n'y pensa plus.

Quelques semaines après, un des gamins avec qui il jouait dans la rue ne vint pas à l'heure habituelle. Un du groupe dit qu'il était malade ; et l'on s'accoutuma à ne plus le voir aux jeux : on avait l'explication, c'était tout simple. -- Un soir, Christophe était couché, de bonne heure ; et du réduit où était son lit, il voyait la lumière dans la chambre de ses parents. On frappa à la porte. Une voisine vint causer. Il écouta distraitement, se contant une histoire suivant son habitude ; les mots de la conversation ne lui arrivaient pas tous. Brusquement, il entendit la voisine qui disait qu' « il était mort ». Tout son sang s'arrêta : car il avait compris de qui il s'agissait. Il écouta, retenant son souffle. Ses parents s'exclamaient. La voix bruyante de Melchior cria :

-- Christophe, entends-tu ? Le pauvre Fritz est mort.

Christophe fit un effort, et répondit d'un ton tranquille :

-- Oui, papa.

Il avait la poitrine serrée.

Melchior revint à la charge :

-- Oui, papa. Voilà tout ce que tu trouves à dire ? Cela ne te fait pas de peine ?

Louisa, qui comprenait l'enfant, fit :

-- Chut ! laisse-le dormir !

Et l'on parla plus bas. Mais Christophe, l'oreille tendue, épiait tous les détails : la fièvre typhoïde, les bains froids, le délire, la douleur des parents. Il ne pouvait plus respirer ; une boule l'étouffait, lui montait dans le cou ; il frissonnait : toutes ces horribles choses se gravaient dans sa tête. Surtout il retint que le mal était contagieux, c'est-à-dire qu'il pourrait mourir aussi de la même façon ; et l'épouvante le glaçait : car il se rappelait qu'il avait donné la main à Fritz, la dernière fois qu'il l'avait vu, et que dans la journée même il avait passé devant sa maison. -- Cependant, il ne faisait aucun bruit, pour ne pas être obligé de parler ; et quand son père lui demanda après le départ de la voisine : « Christophe, dors-tu ? » il ne répondit pas. Il entendit Melchior qui disait à Louisa :

-- Cet enfant n'a pas de cœur.

Louisa ne répliqua rien ; mais un moment après, elle vint doucement soulever le rideau et regarda le petit lit. Christophe n'eut que le temps de fermer les yeux, et d'imiter le souffle régulier qu'il entendait à ses frères quand ils dormaient. Louisa s'éloigna sur la pointe des pieds. Qu'il eût voulu la retenir ! Qu'il eût voulu lui dire combien il avait peur, lui demander de le sauver, de le rassurer au moins ! Mais il craignait qu'on se moquât de lui, qu'on le traitât de lâche ; et puis, il savait trop déjà que tout ce qu'on pourrait dire ne servirait à rien. Et, pendant des heures, il resta plein d'angoisse, croyant sentir le mal qui se glissait en lui, des douleurs dans la tête, une gêne au cœur, et pensant, terrifié : « C'est fini, je suis malade, je vais mourir, je vais mourir !... » Une fois, il se dressa dans son lit, appela sa mère à voix basse ; mais ils dormaient, et il n'osa les réveiller.

Depuis ce temps, son enfance fut empoisonnée par l'idée de la mort. Ses nerfs le livraient à toutes sortes de petits maux sans cause, des oppressions, des élancements, des étouffements soudains. Son imagination s'affolait devant ces douleurs, et croyait voir en chacune d'elles la bête meurtrière qui lui prendrait sa vie. Que de fois il souffrit l'agonie, à quelques pas de sa mère, assise tout auprès de lui, sans qu'elle en devinât rien ! Car, dans sa lâcheté, il avait le courage de renfermer en lui ses terreurs, par un bizarre mélange de sentiments : la fierté de ne pas recourir aux autres, la honte d'avoir peur, les scrupules d'une affection qui ne veut pas inquiéter. Mais il pensait sans cesse : « Cette fois je suis malade, je suis gravement malade. C'est une angine qui commence... ». Il avait retenu ce mot d'angine au hasard... « Mon Dieu ! pas cette fois ! »

Il avait des idées religieuses : il croyait volontiers ce que lui disait sa mère, que l'âme après la mort montait devant le Seigneur, et que, si elle était pieuse, elle entrait dans le jardin du paradis. Mais il était beaucoup plus effrayé qu'attiré par ce voyage. Il n'enviait pas du tout les enfants que Dieu, par récompense, à ce que disait sa mère, enlevait au milieu de leur sommeil et rappelait à lui, sans les avoir fait souffrir. Il tremblait, au moment de s'endormir, que Dieu n'eût cette fantaisie à son égard. Ce devait être terrible de se sentir soudain détaché de la tiédeur du lit et entraîné dans le vide, mis en présence de Dieu. Il se figurait Dieu comme un soleil énorme, qui parlait avec une voix de tonnerre : quel mal cela devait faire ! cela brûlait les yeux, les oreilles, l'âme entière ! Puis, Dieu pouvait punir : on ne savait jamais... -- D'ailleurs, cela n'empêchait pas toutes les autres horreurs, qu'il ne connaissait pas bien, mais qu'il avait pu deviner par les conversations : le corps dans une boîte, tout seul au fond d'un trou, perdu au milieu de la foule de ces dégoûtants cimetières, où on l'emmenait prier... Dieu ! Dieu ! quelle tristesse !...

Et pourtant, ce n'était pas gai de vivre, de voir le père ivrogne, d'être brutalisé, de souffrir de tant de façons, des méchancetés des autres enfants, de la pitié insultante des grands, et de n'être compris par personne, même pas par sa mère. Tout le monde vous humilie, personne ne vous aime, on est tout seul, tout seul, et l'on compte si peu ! -- Oui ; mais c'était cela même qui lui donnait envie de vivre. Il sentait en lui une force bouillonnante de colère. Chose étrange que cette force ! Elle ne pouvait rien encore ; elle était comme lointaine, bâillonnée, emmaillotée, paralysée ; il n'avait aucune idée de ce qu'elle voulait, de ce qu'elle serait plus tard. Mais elle était en lui : il en était sûr, elle s'agitait et grondait. Demain, demain, comme elle prendrait sa revanche ! Il avait le désir enragé de vivre, pour se venger de tout le mal, de toutes les injustices, pour punir les méchants, pour faire de grandes choses. « Oh ! que je vive seulement... » (il réfléchissait un peu) « ...seulement jusqu'à dix-huit ans ! » -- D'autres fois, il allait jusqu'à vingt et un. C'était l'extrême limite. Il croyait que cela lui suffirait pour dominer le monde. Il pensait à ces héros qui lui étaient chers, à Napoléon, à cet autre plus lointain, mais qu'il aimait le mieux, à Alexandre le Grand. Sûrement il serait comme eux, si seulement il vivait encore douze ans... dix ans. Il ne songeait pas à plaindre ceux qui mouraient à trente. Ceux-là étaient des vieux ; ils avaient joui de la vie : c'était leur faute, si elle était manquée. Mais mourir maintenant, quel désespoir ! C'est trop malheureux de disparaître tout petit, et de rester pour toujours, dans la pensée des gens, un petit garçon à qui chacun se croit le droit de faire des reproches ! Il en pleurait de rage, comme s'il était déjà mort.

Cette angoisse de la mort tortura des années de son enfance, -- seulement corrigée par le dégoût de la vie.

Au milieu de ces lourdes ténèbres, dans la nuit étouffante qui semblait s'épaissir d'heure en heure, commença de briller, comme une étoile perdue dans les sombres espaces, la lumière qui devait illuminer sa vie : la divine musique...

Grand-père venait de donner à ses enfants un vieux piano, dont un de ses clients l'avait prié de le débarrasser, et que sa patiente ingéniosité avait remis à peu près en état. Le cadeau n'avait pas été très bien accueilli. Louisa trouvait que la chambre était déjà bien assez petite, sans l'encombrer encore ; et Melchior dit que papa Jean-Michel ne s'était pas ruiné : c'était du bois à brûler. Seul, le petit Christophe fut joyeux du nouveau venu, sans bien savoir pourquoi. Il lui semblait que c'était une boîte magique, pleine d'histoires merveilleuses, comme dans ce volume des Mille et une Nuits, dont le grand-père lui lisait de temps en temps quelques pages, qui les enchantaient tous les deux. Il avait entendu son père, pour essayer les notes, en faire sortir une petite pluie d'arpèges, pareille à celle qu'un souffle de vent tiède fait tomber, après une averse, des branches mouillées d'un bois. Il avait battu des mains et crié : « Encore ! » ; mais Melchior, dédaigneusement, ferma le piano, disant qu'il ne valait rien. Christophe n'insista plus ; il rôdait sans cesse autour de l'instrument ; et, dès qu'on avait le dos tourné, il soulevait le couvercle et poussait une touche, comme il eût remué du doigt la carapace verte de quelque gros insecte : il voulait faire sortir la bête enfermée là. Quelquefois, dans sa hâte, il frappait un peu trop fort ; et sa mère lui criait : « Ne te tiendras-tu pas tranquille ? Ne touche pas à tout ! » ; ou bien, il se pinçait, en refermant la boîte ; et il faisait de piteuses grimaces, en suçant son doigt meurtri...

Maintenant, sa plus grande joie est quand sa mère doit passer la journée en service, ou faire une course en ville. Il écoute ses pas descendre dans l'escalier : les voilà dans la rue ; ils s'éloignent. Il est seul. Il ouvre le piano, il approche une chaise, il se juche dessus ; ses épaules arrivent à hauteur du clavier : c'est assez pour ce qu'il veut. Pourquoi attend-il d'être seul ? Personne ne l'empêcherait de jouer, pourvu qu'il ne fît pas trop de bruit. Mais il a honte devant les autres, il n'ose pas. Et puis, on cause, on se remue : cela gâte le plaisir. C'est tellement plus beau, quand on est seul !... Christophe retient son souffle, pour que ce soit plus silencieux encore, et aussi parce qu'il est un peu ému, comme s'il allait tirer un coup de canon. Le cœur lui bat, en appuyant le doigt sur la touche ; quelquefois, il le relève, après l'avoir enfoncé à moitié, pour le poser sur une autre. Sait-on ce qui va sortir de celle-ci, plutôt que de celle-là ?... Tout à coup, le son monte : il y en a de profonds, il y en a d'aigus, il y en a qui tintent, il y en a d'autres qui grondent. L'enfant les écoute longuement, un à un, diminuer et s'éteindre ; ils se balancent comme les cloches, lorsqu'on est dans les champs, et que le vent les apporte et les éloigne tour à tour ; puis, quand on prête l'oreille, on entend dans le lointain d'autres voix différentes qui se mêlent et tournent, ainsi que des vols d'insectes ; elles ont l'air de vous appeler, de vous attirer loin... loin... de plus en plus loin, dans les retraites mystérieuses, où elles plongent et s'enfoncent... Les voilà disparues !... Non ! elles murmurent encore... Un petit battement d'ailes... Que tout cela est étrange ! Ce sont comme des esprits. Qu'ils obéissent ainsi, qu'ils soient tenus captifs dans cette vieille caisse, voilà qui ne s'explique point !

Mais le plus beau de tout, c'est quand on met deux doigts sur deux touches à la fois. Jamais on ne sait au juste ce qui va se passer. Quelquefois, les deux esprits sont ennemis ; ils s'irritent, ils se frappent, ils se haïssent, ils bourdonnent d'un air vexé ; leur voix s'enfle ; elle crie, tantôt avec colère, tantôt avec douceur. Christophe adore ce jeu : on dirait des monstres enchaînés, qui mordent leurs liens, qui heurtent les murs de leur prison ; il semble qu'ils vont les rompre et faire irruption au dehors, comme ceux dont parle le livre de contes, les génies emprisonnés dans des coffrets arabes sous le sceau de Salomon. -- D'autres vous flattent : ils tâchent de vous enjôler ; mais ils ne demandent qu'à mordre et ils ont la fièvre. Christophe ne sait pas ce qu'ils veulent : ils l'attirent et le troublent ; ils le font presque rougir. -- Et d'autres fois encore, il y a des notes qui s'aiment : les sons s'enlacent, comme, on fait avec les bras, quand on se baise ; ils sont gracieux et doux. Ce sont les bons esprits ; ils ont des figures souriantes et sans rides ; ils aiment le petit Christophe, et le petit Christophe les aime ; il a les larmes aux yeux de les entendre, et il ne se lasse pas de les rappeler. Ils sont ses amis, ses chers, ses tendres amis...

Ainsi l'enfant se promène dans la forêt des sons, et il sent autour de lui des milliers de forces inconnues, qui le guettent et l'appellent, pour le caresser, ou pour le dévorer.

Un jour, Melchior le surprit. Il le fit tressauter de peur avec sa grosse voix. Christophe, se croyant en faute, porta ses mains à ses oreilles pour les préserver des redoutables claques. Mais Melchior ne grondait pas, par extraordinaire ; il était de bonne humeur, il riait.

-- Cela t'intéresse donc, gamin ? demanda-t-il, en lui tapant amicalement la tête. Veux-tu que je t'apprenne à jouer ?

S'il le voulait !... Il murmura que oui, ravi. Ils s'assirent tous deux devant le piano, Christophe juché, cette fois, sur une pile de gros livres ; et, très attentif, il prit sa première leçon. Il apprit d'abord que ces esprits bourdonnants avaient de singuliers noms, des noms à la chinoise, d'une seule syllabe, ou même d'une seule lettre. Il en fut étonné, il les imaginait autres : de beaux noms caressants, comme les princesses des contes de fées. Il n'aimait pas la familiarité avec laquelle son père en parlait. Du reste, quand Melchior les évoquait, ce n'étaient plus les mêmes êtres ; ils prenaient un air indifférent, en se déroulant sous ses doigts. Cependant Christophe fut content d'apprendre les rapports qu'il y avait entre eux, leur hiérarchie, ces gammes qui ressemblent à un roi, commandant une armée, ou à une troupe de nègres attachés à la file. Il vit avec étonnement que chaque soldat, ou chaque nègre, pouvait devenir à son tour monarque, ou tête de colonne d'une troupe semblable, et même qu'on pouvait en dérouler des bataillons entiers, du haut en bas du clavier. Il s'amusait à tenir le fil qui les faisait marcher. Mais tout cela était devenu plus puéril que ce qu'il voyait d'abord : il ne retrouvait plus sa forêt enchantée. Pourtant il s'appliquait : car ce n'était pas ennuyeux, et il était surpris de la patience de son père. Melchior ne se lassait point ; il lui faisait recommencer la même chose dix fois. Christophe ne s'expliquait pas qu'il se donnât tant de peine : son père l'aimait donc ? Qu'il était bon ! L'enfant travaillait, le cœur plein de reconnaissance.

Il eût été moins satisfait, s'il avait su ce qui se passait dans la tête de son maître.

À partir de ce jour, Melchior l'emmena chez un voisin, où l'on avait organisé, trois fois par semaine, des séances de musique de chambre. Melchior tenait le premier violon, Jean-Michel le violoncelle. Les deux autres étaient un employé de banque, et le vieil horloger de la Schillerstrasse. De temps en temps, le pharmacien venait se joindre à eux et apportait sa flûte. On arrivait à cinq heures, et on restait jusqu'à neuf. Après chaque morceau, on absorbait de la bière. Des voisins entraient et sortaient, écoutaient sans mot dire, debout contre le mur, hochaient la tête, remuaient le pied en mesure, et remplissaient la chambre de nuages de tabac. Les pages succédaient aux pages, les morceaux aux morceaux, sans que rien pût lasser la patience des exécutants. Ils ne parlaient pas, contractés d'attention, le front plissé, poussant de loin en loin un grognement de plaisir, parfaitement incapables d'ailleurs non seulement d'exprimer la beauté d'un morceau, mais même de la sentir. Ils ne jouaient ni très juste ni très en mesure ; mais ils ne déraillaient jamais, et suivaient fidèlement les nuances qui étaient marquées. Ils avaient cette facilité musicale, qui se contente à peu de frais, cette perfection dans la médiocrité, qui abonde dans la race qu'on dit la plus musicienne du monde. Ils en avaient aussi la voracité de goût, peu difficile sur la qualité des aliments, pourvu que la quantité y soit, ce robuste appétit, pour qui toute musique est bonne, d'autant plus qu'elle est plus substantielle, -- et qui ne fait pas de différence entre Brahms et Beethoven, ou, dans l'œuvre d'un même maître, entre un concerto creux et une sonate émouvante, parce qu'ils sont de la même pâte.

Christophe se tenait à l'écart, dans un coin qui lui appartenait, derrière le piano. Nul ne pouvait l'y déranger : car il fallait, pour y entrer, qu'il marchât à quatre pattes. Il y faisait à moitié nuit ; et l'enfant avait juste la place de s'y tenir, couché sur le plancher, en se recroquevillant. La fumée du tabac lui entrait dans les yeux et la gorge ; et aussi, la poussière : il y en avait de gros flocons, comme des toisons de brebis ; mais il n'y prenait pas garde, et écoutait gravement, assis sur ses jambes, à la turque, et élargissant les trous dans la toile du piano avec ses petits doigts sales. Il n'aimait pas tout ce qu'on jouait ; mais rien de ce qu'on jouait ne l'ennuyait, et il ne cherchait jamais à formuler ses opinions : car il croyait qu'il était trop petit et qu'il n'y connaissait rien. Tantôt la musique l'endormait, tantôt elle le réveillait ; en aucun cas, elle n'était désagréable. Sans qu'il le sût, c'était presque toujours la bonne musique qui l'excitait. Sûr de n'être point vu, il faisait des grimaces avec toute sa figure ; il fronçait le nez, il serrait les dents, ou il tendait la langue, il faisait des yeux colères ou langoureux, il avait envie de marcher, de frapper, de réduire le monde en poudre. Il se démenait si bien qu'à la fin une tête se penchait au-dessus du piano, et lui criait : « Eh bien, gamin, est-ce que tu es fou ? Veux-tu laisser ce piano ? Veux-tu ôter ta main ? je vais te tirer les oreilles ! » ce qui le rendait penaud et furieux. Pourquoi venait-on lui troubler son plaisir ? Il ne faisait pas de mal. Il fallait qu'on le persécutât toujours ! Son père faisait chorus. On lui reprochait de faire du bruit, de ne pas aimer la musique. Il finissait par le croire. -- On eût bien étonné les honnêtes fonctionnaires, occupés à moudre des concertos, si on leur avait dit que le seul de la société qui sentit vraiment la musique était ce petit garçon.

Si l'on voulait qu'il se tînt tranquille, pourquoi lui jouait-on des airs qui font marcher ? Il y avait dans ces pages des chevaux emportés, des épées, les cris de la guerre, l'orgueil du triomphe ; et l'on aurait voulu qu'il restât, ainsi qu'eux, à branler la tête et à marquer la mesure avec son pied. On n'avait qu'à lui jouer des rêveries placides, ou de ces pages bavardes, qui parlent pour ne rien dire ; il n'en manque pas en musique : ce morceau de Goldmark, par exemple, dont le vieil horloger disait tout à l'heure, avec un sourire ravi : « C'est joli. Il n'y a pas d'aspérités. Tous les angles sont arrondis... » Le petit était bien tranquille alors. Il s'assoupissait. Il ne savait pas ce qu'on jouait ; même il finissait par ne plus l'entendre ; mais il était heureux, ses membres s'engourdissaient, il rêvassait.

Ses rêves n'étaient pas des histoires suivies ; ils n'avaient ni queue ni tête. À peine s'il voyait de temps en temps une image précise : sa mère faisant un gâteau et enlevant avec un couteau la pâte restée entre ses doigts ; -- un rat d'eau qu'il avait aperçu la veille nageant dans le fleuve ; -- un fouet qu'il voulait faire avec une lanière de saule... Dieu sait pourquoi ces souvenirs lui revenaient à présent ! -- Mais le plus souvent, il ne voyait rien du tout ; et pourtant, il sentait une infinité de choses. C'est comme s'il y avait une masse de choses très importantes, qu'on ne pouvait pas dire, ou qu'il était inutile de dire, parce qu'on les savait bien, et parce que cela était ainsi, depuis toujours. Il y en avait de tristes, de mortellement tristes ; mais elles n'avaient rien de pénible, comme celles qu'on rencontre dans la vie ; elles n'étaient pas laides et avilissantes, comme lorsque Christophe avait reçu des gifles de son père, ou qu'il songeait, le cœur malade de honte, à quelque humiliation : elles remplissaient l'esprit d'un calme mélancolique. Et il y en avait de lumineuses, qui répandaient des torrents de joie ; et Christophe pensait : « Oui, c'est ainsi... ainsi que je ferai plus tard. » Il ne savait pas du tout comment était ainsi, ni pourquoi il le disait ; mais il sentait qu'il fallait qu'il le dît, et que c'était clair comme le jour. Il entendait le bruit d'une mer, dont il était tout proche, séparé seulement par une muraille de dunes. Christophe n'avait nulle idée de ce qu'était cette mer et de ce qu'elle voulait de lui ; mais il avait conscience qu'elle monterait par-dessus les barrières, et qu'alors !... Alors, ce serait bien, il serait tout à fait heureux. Rien qu'à l'entendre, à se bercer au bruit de sa grande voix, tous les petits chagrins et les humiliations s'apaisaient ; ils restaient toujours tristes, mais ils n'étaient plus honteux, ni blessants : tout semblait naturel, et presque plein de douceur.

Bien souvent, de médiocres musiques lui communiquaient cette ivresse. Ceux qui les avaient écrites étaient de pauvres hères, qui ne pensaient à rien, qu'à gagner de l'argent, ou à se faire illusion sur le vide de leur vie, en assemblant des notes, suivant les formules connues, ou, -- pour être originaux, -- à l'encontre des formules. Mais il y a dans les sons, même maniés par un sot, une telle puissance de vie qu'ils peuvent déchaîner des orages dans une âme naïve. Peut-être même les rêves que suggèrent les sots sont-ils plus mystérieux et plus libres que ceux que souffle une impérieuse pensée, qui vous entraîne de force : car le mouvement à vide et le creux bavardage ne dérangent pas l'esprit de sa propre contemplation...

Ainsi, l'enfant restait, oublié, oubliant, dans le coin du piano, -- jusqu'à ce que brusquement il sentît des fourmis lui monter dans les jambes. Et il se souvenait alors qu'il était un petit garçon, avec des ongles noirs, et qu'il frottait son nez contre le mur, en tenant ses pieds entre ses mains.

Le jour où Melchior, entré sur la pointe des pieds, avait surpris l'enfant assis devant le clavier trop haut, il l'avait observé ; et une illumination lui avait traversé l'esprit : « Un petit prodige !... Comment n'y avait-il pas pensé !... Quelle fortune pour une famille !... Sans doute il avait cru que ce gamin ne serait qu'un petit rustre, comme sa mère. Mais il n'en coûtait rien d'essayer. Voilà qui serait une chance ! Il le promènerait en Allemagne, peut-être même au dehors. Ce serait une vie joyeuse, et noble avec cela. » -- Melchior ne manquait jamais de chercher la noblesse cachée de tous ses actes ; et il était rare qu'il n'arrivât pas à la trouver.

Fort de cette assurance, aussitôt après le souper, dès la dernière bouchée prise, il plaqua de nouveau l'enfant devant le piano et lui fit répéter la leçon de la journée, jusqu'à ce que ses yeux se fermassent de fatigue. Puis, le lendemain, trois fois. Puis, le surlendemain. Et tous les jours, depuis. Christophe se lassa vite ; puis il s'ennuya à mourir ; enfin, il n'y tint plus, et tenta de se révolter. Cela n'avait pas de sens, ce qu'on lui faisait faire ; il ne s'agissait que de courir le plus vite possible sur les touches, en escamotant le pouce, ou d'assouplir le quatrième doigt, qui restait gauchement collé entre ses deux voisins. Il en avait mal aux nerfs ; et cela n'avait rien de beau. Fini des résonances magiques, des monstres fascinants, de l'univers de songes pressenti un moment... Les gammes et les exercices se succédaient, secs, monotones, insipides, plus insipides que les conversations que l'on avait à table, et qui toujours roulaient sur les plats, et toujours sur les mêmes plats. L'enfant commença par écouter distraitement les leçons de son père. Semoncé rudement, il continua de mauvaise grâce. Les bourrades ne se firent pas attendre : il y opposa la plus méchante humeur. Ce qui y mit le comble, ce fut, un soir, d'entendre Melchior révéler ses projets, dans la chambre à côté. Ainsi, c'était pour l'exhiber comme un animal savant, qu'on l'ennuyait, qu'on l'obligeait tout le jour à remuer des morceaux d'ivoire ! Il n'avait même plus le temps d'aller faire visite à son cher fleuve. Qu'est-ce qu'on avait donc à s'acharner contre lui ? -- Il était indigné, blessé dans son orgueil et dans sa liberté. Il décida qu'il ne jouerait plus de musique, ou le plus mal possible, qu'il découragerait son père. Ce serait un peu dur ; mais il fallait sauver son indépendance.

Dès la leçon suivante, il tenta d'exécuter son plan. Il s'appliqua consciencieusement à taper à côté des notes et à rater tous ses traits. Melchior cria ; puis il hurla ; et les coups se mirent à pleuvoir. Il avait une forte règle. À chaque fausse note, il en frappait les doigts de l'enfant, en même temps qu'il lui vociférait à l'oreille, à le rendre sourd. Christophe grimaçait de douleur ; il se mordait les lèvres pour ne pas pleurer, et, stoïquement, il continuait à accrocher les notes de travers, rentrant sa tête dans ses épaules, à chaque coup qu'il sentait venir. Mais le système était mauvais, et il ne tarda pas à s'en apercevoir. Melchior était aussi têtu que lui ; et il jura que, quand ils y passeraient deux jours et deux nuits, il ne lui ferait grâce d'aucune note, avant qu'elle eût été exécutée correctement. Christophe mettait trop de conscience à ne jouer jamais juste ; et Melchior commençait à soupçonner la ruse, en voyant à chaque trait la petite main retomber lourdement de côté, avec une mauvaise volonté évidente. Les coups de règle redoublèrent ; Christophe ne sentait plus ses doigts. Il pleurait piteusement, en silence, reniflant, ravalant ses sanglots et ses larmes. Il comprit qu'il n'avait rien à gagner à continuer ainsi et qu'il lui fallait prendre un parti désespéré. Il s'arrêta, et, tremblant d'avance à l'idée de l'orage qu'il allait déchaîner, il dit courageusement :

-- Papa, je ne veux plus jouer.

Melchior fut suffoqué.

-- Quoi !... quoi !... cria-t-il.

Il lui secouait le bras, à le briser. Christophe, tremblant de plus en plus et levant le coude pour se garder des coups, continua :

-- Je ne veux plus jouer. D'abord parce que je ne veux pas être tapé. Et puis...

Il ne put achever. Une énorme gifle lui coupa la respiration. Melchior hurlait :

-- Ah ! tu ne veux pas être tapé ? tu ne veux pas ?...

C'était une grêle de coups. Christophe braillait, au travers de ses sanglots :

-- Et puis... je n'aime pas la musique !... je n'aime pas la musique !...

Il se laissa glisser de son siège. Melchior l'y rassit brutalement, et il lui frappait les poignets contre le clavier. Il criait :

--Tu joueras !

Et Christophe criait :

--Non ! non ! je ne jouerai pas !

Melchior dut y renoncer. Il le mit à la porte, lui disant qu'il n'aurait pas à manger de tout le jour, de tout le mois, qu'il n'eût joué ses exercices sans en manquer un seul. Il le poussa dehors d'un coup de pied au derrière, et fit battre sur lui la porte.

Christophe se trouva dans l'escalier, le sale et obscur escalier, aux marches vermoulues. Un courant d'air venait par le carreau brisé d'une lucarne ; l'humidité suintait aux murs. Christophe s'assit sur une des marches grasses ; son cœur sautait dans sa poitrine, de colère et d'émotion. Tout bas, il injuriait son père :

-- Animal ! voilà ce que tu es ! un animal... un grossier personnage... une brute ! oui, une brute !... et je-te hais, je te hais !... oh ! je voudrais que tu fusses mort, que tu fusses mort !

Sa poitrine se gonflait. Il regardait désespérément l'escalier gluant, la toile d'araignée que le vent balançait au-dessus de la vitre cassée. Il se sentait seul, perdu dans son malheur. Il regarda le vide entre les barreaux de la rampe... S'il se jetait en bas ?... ou bien par la fenêtre ?... Oui, s'il se tuait pour les punir ? Quels remords ils auraient ! Il entendait le bruit de sa chute dans l'escalier. La porte d'en haut s'ouvrait précipitamment. Des voix angoissées criaient : « Il est tombé ! il est tombé ! » Les pas dégringolaient l'escalier. Son père, sa mère, se jetaient sur son corps en pleurant. Elle sanglotait : « C'est ta faute ! c'est toi qui l'as tué ! » Lui, agitait les bras, se jetait à genoux, se frappait la tête contre la rampe, criant : « Je suis un misérable ! Je suis un misérable ! » -- Ce spectacle adoucissait sa peine. Il était sur le point d'avoir pitié de ceux qui le pleuraient ; mais il pensait après que c'était bien fait pour eux, et il savourait sa vengeance...

Quand il eut terminé son histoire, il se retrouva en haut de l'escalier, dans l'ombre ; il regarda encore une fois, en bas, et il n'eut plus du tout envie de s'y jeter. Même, il eut un petit frisson, et s'éloigna du bord, en pensant qu'il pourrait tomber. Alors il se sentit décidément prisonnier, comme un pauvre oiseau en cage, prisonnier pour toujours, sans aucune ressource que de se casser la tête et de se faire bien mal. Il pleura, il pleura ; et il se frottait les yeux avec ses petites mains sales, si bien, qu'en un moment il fut tout barbouillé. Tout en pleurant, il continuait de regarder les choses qui l'entouraient ; et cela le distrayait. Il s'arrêta un instant de gémir, pour observer l'araignée, qui venait de bouger. Puis il recommença, mais avec moins de conviction. Il s'écoutait pleurer, et continuait son bourdonnement machinal, sans plus très bien savoir pourquoi il le faisait. Il se leva bientôt ; la fenêtre l'attirait. Il s'assit sur le rebord intérieur, prudemment retiré dans le fond, et surveillant du coin de l'œil l'araignée qui l'intéressait, mais qui le dégoûtait.

Le Rhin coulait en bas, au pied de la maison. De la fenêtre de l'escalier, on était suspendu au-dessus du fleuve comme dans un ciel mouvant. Christophe ne manquait jamais de le regarder quand il descendait les marches en clopinant ; mais jamais il ne l'avait vu encore, comme aujourd'hui. Le chagrin aiguise les sens ; il semble que tout se grave mieux dans les regards, après que les pleurs ont lavé les traces fanées des souvenirs. Le fleuve apparut à l'enfant comme un être, -- inexplicable, mais combien plus puissant que tous ceux qu'il connaissait ! Christophe se pencha pour mieux voir ; il colla sa bouche et écrasa son nez sur la vitre. Où allait-il ? Que voulait-il ? Il avait l'air sûr de son chemin... Rien ne pouvait l'arrêter. À quelque heure que ce fût du jour ou de la nuit, pluie ou soleil au ciel, joie ou chagrin dans la maison, il continuait de passer ; et l'on sentait que tout lui était égal, qu'il n'avait jamais de peine et qu'il jouissait de sa force. Quelle joie d'être comme lui, de courir à travers les prairies, les branches de saules, les petits cailloux brillants, le sable grésillant, et de ne se soucier de rien, de n'être gêné par rien, d'être libre !...

L'enfant regardait et écoutait avidement ; il lui semblait qu'il était emporté par le fleuve... Quand il fermait les yeux, il voyait des couleurs : bleu, vert, jaune, rouge, et de grandes ombres qui courent, et des nappes de soleil... Les images se précisent. Voici une large plaine, des roseaux, des moissons ondulant sous la brise qui sent l'herbe fraîche et la menthe. Des fleurs de tous côtés, des bleuets, des pavots, des violettes. Que c'est beau ! Que l'air est délicieux ! Il doit faire bon s'étendre dans l'herbe épaisse et douce ! Christophe se sent joyeux et un peu étourdi, comme lorsque son père lui a, les jours de fête, versé dans son grand verre un doigt de vin du Rhin... -- Le fleuve passe... Le pays a changé... Ce sont maintenant des arbres qui se penchent sur l'eau ; leurs feuilles dentelées, comme de petites mains, trempent, s'agitent et se retournent sous les flots. Un village, parmi les arbres, se mire dans le fleuve. On voit les cyprès et les croix du cimetière par-dessus le mur blanc, que lèche le courant... Puis, ce sont des rochers, un défilé de montagnes, les vignes sur les pentes, un petit bois de sapins, et les burgs ruinées. Et de nouveau, la plaine, les moissons, les oiseaux, le soleil...

La masse verte du fleuve continue de passer, comme une seule pensée, sans vagues, presque sans plis, avec des moires luisantes et grasses. Christophe ne la voit plus ; il a fermé tout à fait les yeux, pour mieux l'entendre. Ce grondement continu le remplit, lui donne le vertige ; il est aspiré par ce rêve éternel et dominateur. Sur le fond tumultueux des flots, des rythmes précipités s'élancent avec une ardente allégresse. Et le long de ces rythmes, des musiques montent, comme une vigne qui grimpe le long d'un treillis : des arpèges de claviers argentins, des violons douloureux, des flûtes veloutées aux sons ronds... Les paysages ont disparu. Le fleuve a disparu. Il flotte une atmosphère tendre et crépusculaire. Christophe a le cœur tremblant d'émoi. Que voit-il maintenant ? Oh ! les charmantes figures !... -- Une fillette aux boucles brunes l'appelle, langoureuse et moqueuse... Un visage pâlot de jeune garçon aux yeux bleus le regarde avec mélancolie... D'autres sourires, d'autres yeux, -- des yeux curieux et provocants, dont le regard fait rougir, -- des yeux affectueux et douloureux, comme un bon regard de chien, -- et des yeux impérieux, et des yeux de souffrance... Et cette figure de femme, blême, les cheveux noirs, et la bouche serrée, dont les yeux semblent manger la moitié du visage, et le fixent avec une violence qui fait mal... Et la plus chère de toutes, celle qui lui sourit avec ses clairs yeux gris, la bouche un peu ouverte, ses petites dents qui brillent... Ah ! le beau sourire indulgent et aimant ! il fond le cœur de tendresse ! qu'il fait de bien, qu'on l'aime ! Encore ! Souris-moi encore ! Ne t'en va point !... -- Hélas ! il s'est évanoui ! Mais il laisse dans le cœur une douceur ineffable, Il n'y a plus rien de mal, il n'y a plus rien de triste, il n'y a plus rien... Rien qu'un rêve léger, une musique sereine, qui flotte dans un rayon de soleil, comme les fils de la Vierge par les beaux jours d'été... -- Qu'est-ce donc qui vient de passer ? Quelles sont ces images qui pénètrent l'enfant d'un trouble passionné ? Jamais il ne les avait vues ; et pourtant il les connaissait : il les a reconnues. D'où, viennent-elles ? De quel gouffre obscur de l'Être ? Est-ce de ce qui fut ... ou de ce qui sera ?

Maintenant, tout s'efface, toute forme s'est fondue... Une dernière fois encore, à travers un voile de brume, apparaît, comme si l'on planait très haut, au-dessus de lui, le fleuve débordé, couvrant les champs, roulant auguste, lent, presque immobile. Et tout à fait au loin, comme une lueur d'acier au bord de l'horizon, une plaine liquide, une ligne de flots qui tremblent, -- la Mer. Le fleuve court à elle. Elle semble courir à lui. Elle l'aspire. Il la veut. Il va disparaître... La musique tournoie, les beaux rythmes de danse se balancent éperdus ; tout est balayé dans leur tourbillon triomphal... l'âme libre fend l'espace, comme le vol des hirondelles, ivres d'air, qui traversent le ciel avec des cris aigus... Joie ! Joie ! Il n'y a plus rien !... Ô bonheur infini !...

Les heures avaient passé, le soir était venu, l'escalier était dans la nuit. Des gouttes de pluie faisaient sur la robe du fleuve des cercles, que le courant entraînait en dansant. Parfois une branche d'arbre, quelques écorces noires passaient sans bruit et s'en allaient. L'araignée meurtrière s'était retirée, repue, dans le coin le plus obscur. -- Et le petit Christophe était toujours penché sur le coin du soupirail, avec sa figure pâle, barbouillée, rayonnante de bonheur. Il dormait.

III.

E la faccia del sol nascere ombrata.

PURG. XXX.

Il avait fallu céder, Malgré l'obstination d'une résistance héroïque, les coups avaient eu raison de sa mauvaise volonté. Tous les matins, trois heures, et trois heures, tous les soirs, Christophe était placé devant l'instrument de torture. Crispé d'attention et d'ennui, de grosses larmes coulant le long de ses joues et de son nez, il remuait sur les touches blanches et noires ses petites mains rouges, souvent gourdes de froid, sons la menace de la règle qui s'abattait à chaque fausse note, et des vociférations de son maître, qui lui étaient plus odieuses que les coups. Il pensait qu'il haïssait la musique. Il s'appliquait pourtant avec un acharnement, que la peur de Melchior ne suffisait pas à expliquer. Certains mots du grand-père avaient fait impression sur lui. Le vieux, voyant pleurer son petit-fils, lui avait dit avec gravité qu'il valait bien la peine de souffrir un peu pour le plus bel art et le plus noble qui fût donné aux hommes, pour leur consolation et pour leur gloire. Et Christophe, qui était reconnaissant à grand-père de ce qu'il lui parlait comme à un homme, avait été secrètement touché par cette naïve parole qui s'accordait avec son stoïcisme enfantin et son orgueil naissant.

Mais, plus que tous les arguments, le souvenir profond de certaines émotions musicales l'arracha malgré lui, l'asservit, pour la vie, à cet art détesté, contre lequel il tentait en vain de se révolter.

Il y avait dans la ville, comme c'est l'habitude en Allemagne, un théâtre qui jouait l'opéra, l'opéra-comique, l'opérette, le drame, la comédie, le vaudeville, et tout ce qui pouvait se jouer, de tous les genres et de tous les styles. Les représentations avaient lieu trois fois par semaine, de six heures à neuf heures du soir. Le vieux Jean-Michel n'en manquait pas une, et témoignait à toutes un intérêt égal. Il emmena une fois avec lui son petit-fils. Plusieurs jours à l'avance, il lui avait raconté longuement le sujet de la pièce. Christophe n'y avait rien compris ; mais il avait retenu qu'il se passerait des choses terribles ; et, tout en brûlant du désir de les voir, il en avait grand'peur. Il savait qu'il y aurait un orage, et il craignait d'être foudroyé. Il savait qu'il y aurait une bataille, et il n'était pas sûr de ne pas être tué. La veille, dans son lit, il en avait une véritable angoisse ; et, le jour de la représentation, il souhaitait presque que grand-père fût empêché de venir. Mais l'heure approchant et grand-père ne venant pas, il commençait à se désoler et regardait à tout instant par la fenêtre. Enfin le vieux parut et ils partirent ensemble. Le cœur lui sautait dans la poitrine. Il avait la langue sèche, il ne pouvait articuler une syllabe.

Ils arrivèrent à cet édifice mystérieux, dont il était souvent question dans les entretiens de la maison. À la porte, Jean-Michel rencontra des gens de connaissance, et le petit, qui lui serrait la main très fort, tant il avait peur de le perdre, ne comprenait pas comment ils pouvaient causer tranquillement et rire, en cet instant.

Grand-père s'installa à sa place habituelle, au premier rang, derrière l'orchestre. Il s'appuyait sur la balustrade, et commençait aussitôt avec la contrebasse une interminable conversation. Il se trouvait là dans son milieu ; là, on l'écoutait parler, à cause de son autorité musicale ; et il en profitait : on peut même dire qu'il en abusait. Christophe était incapable de rien entendre. Il était écrasé par l'attente du spectacle, par l'aspect de la salle qui lui paraissait magnifique, par l'affluence du public qui l'intimidait horriblement. Il n'osait tourner la tête, croyant que tous les regards étaient fixés sur lui. Il serrait convulsivement entre ses genoux sa petite casquette ; et il fixait le rideau magique avec des yeux ronds.

Enfin, on frappa les trois coups. Grand-père se moucha, tira de sa poche le libretto, qu'il ne manquait jamais de suivre scrupuleusement, au point de négliger parfois ce qui se passait sur la scène ; et l'orchestre commença de jouer. Dès les premiers accords, Christophe se sentit tranquillisé. Dans ce monde des sons, il était chez lui ; et, à partir de ce moment, quelque extravagant que fût le spectacle, tout lui parut naturel.

Le rideau s'était levé, découvrant des arbres en carton et des êtres qui n'étaient pas beaucoup plus réels. Le petit regardait, béant d'admiration ; mais il n'était pas surpris. Cependant, la pièce se passait dans un Orient de fantaisie, dont il ne pouvait avoir aucune idée. Le poème était un tissu d'inepties, où il était impossible de se reconnaître. Christophe n'y voyait goutte ; il confondait tout, prenait un personnage pour un autre, tirait son grand-père par la manche, pour lui poser des questions saugrenues, qui prouvaient qu'il n'avait rien compris. Et non seulement il ne s'ennuyait pas, mais il était passionnément intéressé. Sur l'imbécile libretto, il bâtissait un roman de son invention, qui n'avait aucun rapport avec ce que l'on jouait ; à tout instant les événements le démentaient, et il fallait le remanier, mais cela ne troublait pas l'enfant. Il avait fait son choix parmi les êtres qui évoluaient sur la scène, avec des cris variés ; et il suivait, palpitant, les destinées de ceux à qui il avait accordé ses sympathies. Surtout il était troublé par une belle personne, entre deux âges, qui avait de longs cheveux blond ardent, des yeux d'une largeur exagérée, et qui marchait pieds nus. Les invraisemblances monstrueuses de la mise en scène ne le choquaient point. Ses yeux aigus d'enfant ne remarquaient pas la laideur grotesque des acteurs, énormes et charnus, les choristes difformes de toutes les dimensions, alignés sur deux rangs, la niaiserie des gestes, les faces congestionnées par les hurlements, les perruques touffues, les hauts talons du ténor, et le fard de sa belle amie, au visage tatoué de coups de crayon multicolores. Il était dans l'état d'un amoureux, à qui sa passion ne permet plus de voir, comme il est, l'objet aimé. Le merveilleux pouvoir d'illusion, qui est le propre des enfants, arrêtait au passage les sensations déplaisantes et les transformait à mesure.

La musique opérait ces miracles. Elle baignait les objets d'une atmosphère vaporeuse, où tout devenait beau, noble et désirable. Elle communiquait à l'âme un besoin dévorant d'aimer ; et en même temps, elle lui offrait des fantômes d'amour, pour remplir le vide qu'elle-même avait creusé. Le petit Christophe était éperdu d'émotion. Il y avait des mots, des gestes, des phrases musicales, qui le mettaient mal à l'aise ; il n'osait plus lever les yeux, il ne savait pas si c'était mal ou bien, il rougissait et pâlissait tour à tour ; il en avait des gouttes de sueur au front ; et il tremblait que les gens qui étaient là ne s'aperçussent de son trouble. Quand arrivèrent les catastrophes inévitables qui fondent sur les amants, au quatrième acte des opéras, afin de fournir au ténor et à la prima donna l'occasion de faire valoir leurs cris les plus aigus, l'enfant crut qu'il allait étouffer ; il avait la gorge douloureuse, comme quand il avait pris froid ; il se serrait le cou avec ses mains, il ne pouvait plus avaler sa salive ; il était gonflé de larmes. Heureusement que grand-père n'était pas beaucoup moins ému. Il jouissait du théâtre avec une naïveté d'enfant. Aux passages dramatiques, il toussotait d'un air indifférent, pour cacher son trouble ; mais Christophe le voyait ; et cela lui faisait plaisir. Il avait horriblement chaud, il tombait de sommeil, et il avait très mal où il était assis. Mais il pensait uniquement : « Y en a-t-il encore pour longtemps ? Pourvu que ce ne soit pas fini !... »

Et brusquement, tout fut fini, sans qu'il comprît pourquoi. Le rideau tomba, tout le monde se leva, l'enchantement était rompu.

Ils revinrent dans la nuit, les deux enfants ensemble, le vieux et le petit. Quelle belle nuit ! Quel calme clair de lune ! Ils se taisaient tous deux, ruminant leurs souvenirs. Enfin le vieux lui dit :

-- Es-tu content ?

Christophe ne pouvait pas répondre ; il était encore intimidé par son émotion, et il ne voulait pas parler, de peur de briser le charme ; il dut faire un effort, pour murmurer tout bas, avec un gros soupir :

--Oh ! oui !

Le vieux sourit. Après un temps, il reprit :

-- Vois-tu quelle chose admirable est le métier de musicien ? Créer ces spectacles merveilleux, y a-t-il rien de plus glorieux ? C'est être Dieu sur terre.

Le petit fut saisi. Quoi ! c'était un homme qui avait créé cela ! Il n'y avait pas songé. Il lui semblait presque que cela s'était fait tout seul, que c'était l'œuvre de la nature... Un homme, un musicien, comme il serait un jour ! Oh ! être cela un jour, un seul jour ! Et puis après... Après, tout ce qu'on voudra ! mourir, s'il le faut ! Il demanda :

-- Qui est-ce, grand-père, celui qui a fait cela ?

Grand-père lui parla de François-Marie Hassler, un jeune artiste allemand, qui habitait Berlin, et qu'il avait connu jadis. Christophe écoutait, tout oreilles. Brusquement, il dit :

-- Et toi, grand-père ?

Le vieux eut un tressaillement.

-- Quoi ? demanda-t-il.

-- Est-ce que tu en as fait, toi aussi, de ces choses ?

-- Certainement, fit le vieux, d'une voix fâchée.

Il se tut ; et après quelques pas, il soupira profondément. C'était une des douleurs de sa vie. Il avait toujours désiré écrire pour le théâtre, et l'inspiration l'avait toujours trahi. Il avait bien dans ses cartons un ou deux actes de sa façon ; mais il conservait si peu d'illusion sur leur valeur qu'il n'avait jamais osé les soumettre au jugement de personne.

Ils ne se dirent plus un mot, jusqu'à ce qu'ils fussent rentrés. Ils ne dormirent ni l'un ni l'autre. Le vieux avait de la peine. Il avait pris sa Bible pour se consoler. Christophe repassait dans son lit les événements de la soirée ; il se rappelait les moindres détails, et la fille aux pieds nus lui réapparaissait. Quand il allait s'assoupir, une phrase de musique résonnait à son oreille, aussi distinctement que si l'orchestre était là ; il tressautait ; il se soulevait sur son oreiller, la tête ivre, et il pensait : « Un jour, j'en écrirai aussi. Oh ! est-ce que je pourrai jamais ? »

À partir de ce moment, il n'eut plus qu'un désir : retourner au théâtre ; et il se remit au travail avec d'autant plus d'ardeur qu'on lui fit du théâtre la récompense de son travail. Il ne songeait plus qu'à cela : pendant la moitié de la semaine, il pensait au spectacle passé ; et il pensait au spectacle prochain, pendant l'autre moitié. Il tremblait de tomber malade pour la représentation ; et sa crainte lui faisait éprouver souvent les symptômes de trois ou quatre maladies. Le jour venu, il ne dînait pas, il s'agitait comme une âme en peine, il allait regarder cinquante fois l'horloge, il croyait que le soir n'arriverait jamais ; enfin, n'y tenant plus, il partait de la maison une heure avant l'ouverture des bureaux, dans la peur de ne pas trouver une place ; et, comme il était le premier dans la salle déserte, il commençait à s'inquiéter. Son grand-père lui avait raconté que, deux ou trois fois, le public n'étant pas assez nombreux, les comédiens avaient préféré ne pas jouer et rendre le prix des places. Il guettait les arrivants, il les comptait, il pensait : « Vingt-trois, vingt-quatre, vingt-cinq... oh ! ce n'est pas assez. !... jamais ce ne sera assez ! » Et quand il voyait entrer au balcon ou à l'orchestre quelque personnage d'importance, il avait le cœur plus léger ; il se disait : « Celui-là, ils n'oseront pas le renvoyer. Sûrement, ils joueront pour lui. » -- Mais il n'était pas convaincu ; il ne se rassurait que quand les musiciens s'installaient. Encore craignait-il jusqu'au dernier moment que le rideau se levât, et que l'on annonçât, comme on le fit un soir, un changement de spectacle. Il regardait de ses petits yeux de lynx sur le pupitre de la contrebasse si le titre inscrit sur le cahier était celui de la pièce attendue. Et quand il avait bien vu, deux minutes après, il regardait de nouveau pour s'assurer qu'il ne s'était pas trompé... Le chef d'orchestre n'était pas encore là. Sûrement il était malade... On s'agitait derrière le rideau, on entendait un bruit de voix et de pas précipités. C'était un accident, un malheur imprévu ?... Le silence se rétablissait. Le chef d'orchestre était à son poste. Tout semblait enfin prêt... On ne commençait pas ! Mais que se passait-il donc ? Il bouillait d'impatience. -- Enfin, le signal retentissait. Il avait des battements de cœur. L'orchestre préludait ; et, pendant quelques heures, Christophe nageait dans une félicité, que troublait seulement l'idée qu'elle finirait.

À quelque temps de là, un événement musical surexcita les pensées de Christophe. François-Marie Hassler, l'auteur du premier opéra qui l'avait bouleversé, allait venir. Il devait diriger un concert de ses œuvres. La ville fut en émoi. Le jeune maître était violemment discuté en Allemagne ; et, pendant quinze jours, on ne parla que de lui. Ce fut bien autre chose, quand il fut arrivé. Les amis de Melchior et ceux du vieux Jean-Michel venaient constamment aux nouvelles ; et ils en apportaient d'extravagantes sur les habitudes du musicien et ses excentricités. L'enfant suivait ces récits avec une attention passionnée. L'idée que le grand homme était là, dans sa ville, qu'il respirait le même air, qu'il foulait les mêmes pavés, le jetait dans un état d'exaltation muette. Il ne vivait plus que dans l'espérance de le voir.

Hassler était descendu au palais, où le grand-duc lui avait offert l'hospitalité. Il ne sortait guère que pour aller au théâtre diriger les répétitions, où Christophe n'était pas admis ; et comme il était fort indolent, il allait et revenait toujours dans la voiture du prince. Christophe avait donc peu d'occasions de le contempler ; il ne réussit qu'une fois à apercevoir au passage, au fond de la voiture, son manteau de fourrure, bien qu'il perdît des heures à l'attendre dans la rue, donnant de forts coups de poing à droite, à gauche, pour conquérir et maintenir sa place au premier rang des badauds. Il se consolait, en passant la moitié de ses journées à guetter les fenêtres du palais qu'on lui avait désignées comme étant celles du maître. Le plus souvent, il ne voyait que les volets : car Hassler se levait tard, et les fenêtres restaient fermées presque toute la matinée. C'est ce qui avait fait dire aux gens bien informés que Hassler ne pouvait supporter le jour, et qu'il vivait dans une nuit perpétuelle.

Enfin Christophe fut admis à approcher son héros. C'était le jour du concert. Toute la ville était là. Le grand-duc et sa cour occupaient la grande loge princière, surmontée d'une couronne, que tenaient dans les airs, avec des ronds de jambes, deux chérubins joufflus. Le théâtre avait un aspect de gala. La scène était ornée de branches de chêne et de lauriers fleuris. Tous les musiciens de quelque valeur s'étaient fait honneur de tenir leur partie dans l'orchestre. Melchior était à son poste, et Jean-Michel dirigeait les chœurs.

Lorsque Hassler parut, une acclamation monta de toutes parts, et les dames se levaient afin de mieux le voir. Christophe le dévorait des yeux. Hassler avait une figure jeune et fine, mais déjà un peu bouffie et fatiguée ; les tempes étaient dégarnies ; une calvitie précoce se montrait au sommet du crâne, parmi les cheveux blonds qui frisaient. Ses yeux bleus avaient un regard vague. Sous la petite moustache blonde, la bouche ironique restait rarement en repos, contractée par mille mouvements imperceptibles. Il était grand, et se tenait mal, non par gêne, mais par fatigue ou par ennui. Il dirigeait avec une souplesse capricieuse, de tout son grand corps dégingandé qui ondulait, comme sa musique, avec des gestes tour à tour caressants et cassants. On voyait qu'il était prodigieusement nerveux ; et sa musique était son reflet. Cette vie trépidante et saccadée pénétrait l'apathie ordinaire de l'orchestre. Christophe haletait : malgré sa crainte d'attirer sur lui les regards, il ne pouvait rester immobile à sa place ; il s'agitait, il se levait, et la musique lui causait de si violentes secousses, et si inattendues qu'il était contraint de remuer la tête, les bras, les jambes, au grand dommage de ses voisins, qui se garaient comme ils pouvaient de ses ruades. Au reste, tout le public était dans l'enthousiasme, fasciné par le succès, bien plus que par les œuvres. À la fin, il y eut un orage d'applaudissements et de cris, où les trompettes de l'orchestre, selon la mode allemande, mêlèrent leurs clameurs triomphales, pour saluer le vainqueur. Christophe tressaillait d'orgueil, comme si ces honneurs étaient pour lui. Il jouissait de voir le visage de Hassler s'illuminer d'un contentement enfantin. Les dames jetaient des fleurs, les hommes agitaient leurs chapeaux ; et ce fut une ruée du public vers l'estrade. Chacun voulait serrer la main du maître. Christophe vit une enthousiaste porter cette main à ses lèvres, et une autre dérober le mouchoir que Hassler avait laissé sur le coin de son pupitre. Il voulut, lui aussi, arriver à l'estrade, bien qu'il ne sût pas du tout pourquoi ; car s'il s'était trouvé en ce moment près de Hassler, il se serait enfui aussitôt, d'émotion. Mais il donnait des coups de tête, comme un bélier, dans les robes et les jambes qui le séparaient de Hassler. -- Il était trop petit. Il ne put arriver.

Heureusement, grand-père vint le prendre à la sortie du concert, pour l'emmener à une sérénade qu'on donnait à Hassler. C'était la nuit, on avait allumé des torches. Tous les musiciens de l'orchestre étaient là. On ne s'entretenait que des œuvres merveilleuses que l'on venait d'entendre. On arriva devant le palais, et on se disposa sans bruit sous les fenêtres du maître. On affectait des airs mystérieux, bien que tout le monde fût au courant, et Hassler comme les autres, de ce qu'on allait faire. Dans le beau silence de la nuit, on commença de jouer des pages célèbres de Hassler. Il parut à la fenêtre avec le prince, et on hurla en leur honneur. Ils saluaient, tous les deux. Un domestique vint, de la part du prince, inviter les musiciens à entrer au palais. Ils traversèrent des salles dont les murs étaient badigeonnés de peintures, qui représentaient des hommes nus avec des casques : ils étaient de couleur rougeâtre, et faisaient des gestes de défi. Le ciel était couvert de gros nuages, pareils à des éponges. Il y avait aussi des hommes et des femmes en marbre, vêtus de pagnes en tôle. On marchait sur des tapis si doux qu'on n'entendait point ses pas ; et on pénétra dans une salle, où il faisait clair comme en plein jour, et où des tables étaient chargées de boissons et de choses excellentes.

Le grand-duc était là ; mais Christophe ne le vit pas : il n'avait d'yeux que pour Hassler. Hassler s'avança vers les musiciens, il les remercia ; il cherchait ses mots, s'embarrassa dans une phrase, et s'en tira par une saillie burlesque qui fit rire tout le monde. On se mit à manger. Hassler prit à part quatre ou cinq artistes. Il distingua grand-père et lui dit quelques mots très flatteurs ; il se rappelait que Jean-Michel avait été un des premiers à faire exécuter ses œuvres ; et il dit qu'il avait souvent entendu parler de son mérite par un ami, qui avait été l'élève de grand-père. Grand-père se confondit en remerciements ; il riposta par des louanges si énormes que, malgré son adoration pour Hassler, le petit en eut honte. Mais Hassler semblait les trouver très agréables et naturelles. Enfin grand-père, qui s'était perdu dans son amphigouri, tira Christophe par la main et le présenta à Hassler. Hassler sourit à Christophe, lui caressa négligemment la tête ; et quand il sut que le petit aimait sa musique et qu'il ne dormait plus depuis plusieurs nuits, dans l'attente de le voir, il le prit dans ses bras et le questionna amicalement. Christophe, rouge de plaisir et muet de saisissement, n'osait pas le regarder. Hassler lui prit le menton, le força à lever le nez. Christophe se hasarda : les yeux de Hassler étaient bons et rieurs ; il se mit à rire aussi. Puis il se sentit si heureux, si admirablement heureux dans les bras de son cher grand homme qu'il fondit en larmes. Hassler fut touché par cet amour naïf ; il se fit plus affectueux encore, il embrassa le petit, et lui parla avec une tendresse maternelle. En même temps, il disait des mots drôles, et il le chatouillait pour le faire rire ; et Christophe ne pouvait s'empêcher de rire au milieu de ses larmes. Bientôt il fut familiarisé tout à fait, il répondit à Hassler sans aucune gêne ; et, de lui-même, il se mit à lui raconter à l'oreille tous ses petits projets, comme si Hassler et lui étaient de vieux amis : comment il voulait être musicien comme Hassler, faire de belles choses comme Hassler, devenir un grand homme. Lui, qui avait toujours honte, il parlait avec une entière confiance, il ne savait ce qu'il disait, il était dans une extase. Hassler riait de son babillage. Il dit :

-- Quand tu seras grand, quand tu seras devenu un brave musicien, tu viendras me voir à Berlin. Je ferai quelque chose de toi.

Christophe était trop ravi pour répondre. Hassler le taquina.

-- Tu ne veux pas ?

Christophe hocha la tête avec énergie, cinq à six fois, pour affirmer que si.

-- Alors, c'est convenu ?

Christophe recommença sa mimique.

-- Embrasse-moi, au moins !

Christophe jeta ses bras autour du cou de Hassler et le serra de toutes ses forces.

-- Allons, diable, tu me mouilles ! laisse-moi ! veux-tu te moucher !

Hassler riait, et il moucha lui-même l'enfant honteux et heureux. Il le déposa à terre, puis le prit par la main, le mena à une table, bourra ses poches de gâteaux, et le laissa en lui disant :

-- Au revoir ! Souviens-toi de ce que tu m'as promis.

Christophe nageait dans le bonheur. Le reste du monde n'existait plus. Il suivait avec amour tous les jeux de physionomie et les gestes de Hassler. Un mot de lui le frappa. Hassler tenait un verre ; il parlait, et son visage s'était subitement contracté ; il disait :

-- La joie de telles journées ne doit pas nous faire oublier nos ennemis. On ne doit jamais oublier ses ennemis. Il n'a pas dépendu d'eux que nous ne fussions écrasés. Il ne dépendra pas de nous qu'ils ne soient écrasés. C'est pourquoi mon toast sera qu'il y a des gens à la santé desquels... nous ne buvons pas !

Tout le monde avait applaudi et ri de ce toast original ; Hassler avait ri avec les autres et repris son air de bonne humeur. Mais Christophe était gêné. Bien qu'il ne se permît pas de discuter les actes de son héros, il lui déplaisait que celui-ci eût pensé à des choses laides, quand il ne devait y avoir, ce soir-là, que des figures et des pensées lumineuses. Mais son impression était confuse ; elle fut vite chassée par l'excès de sa joie et par le petit doigt de champagne qu'il but dans la coupe de grand-père.

Au retour, grand-père ne cessait de parler tout seul : les éloges qu'il avait reçus de Hassler le transportaient ; il s'écriait que Hassler était un génie, comme on n'en voit qu'un par siècle. Christophe se taisait, renfermant dans son cœur son ivresse amoureuse : Il l'avait embrassé, Il l'avait tenu dans ses bras ! Qu'Il était bon ! Qu'Il était grand !

-- Ah ! pensait-il, dans son petit lit, en embrassant passionnément son oreiller, je voudrais mourir, mourir pour lui !

Le brillant météore, qui avait passé un soir dans le ciel de sa petite ville, eut une influence décisive sur l'esprit de Christophe. Pendant toute son enfance, ce fut le modèle vivant, sur lequel il eut les yeux fixés ; et c'est à son exemple que le petit homme de six ans décida, lui aussi, qu'il écrirait de la musique. À vrai dire, il y avait longtemps déjà qu'il en faisait sans s'en douter ; il n'avait pas attendu, pour composer, de savoir qu'il composait.

Tout est musique pour un cœur musicien. Tout ce qui vibre, et s'agite, et palpite, les jours d'été ensoleillés, les nuits où le vent siffle, la lumière qui coule, le scintillement des astres, les orages, les chants d'oiseaux, les bourdonnements d'insectes, les frémissements des arbres, les voix aimées ou détestées, les bruits familiers du foyer, de la porte qui grince, du sang qui gonfle les artères dans le silence de la nuit, -- tout ce qui est, est musique : il ne s'agit que de l'entendre. Toute cette musique des êtres résonnait en Christophe. Tout ce qu'il voyait, tout ce qu'il sentait, se muait en musique. Il était comme une ruche bourdonnante d'abeilles. Mais nul ne le remarquait. Lui, moins que personne.

Comme tous les enfants, il chantonnait sans cesse. À toute heure du jour, quelque chose qu'il fît : -- qu'il se promenât dans la rue, en sautillant sur un pied ; -- ou que, vautré sur le plancher de grand-père, et la tête dans ses mains, il fût plongé dans les images d'un livre ; -- ou qu'assis sur sa petite chaise, dans le coin le plus obscur de la cuisine, il rêvassât sans penser, tandis que la nuit tombait ; -- toujours on entendait le murmure monotone de sa petite trompette, bouche close, et les joues gonflées, en s'ébrouant des lèvres. Cela durait des heures, sans qu'il s'en lassât. Sa mère n'y faisait pas attention ; puis, brusquement, elle en criait d'impatience.

Quand il était las de cet état de demi-somnolence, il était pris d'un besoin de se remuer et de faire du bruit. Alors, il inventait des musiques, qu'il chantait à tue-tête. Il en avait fabriqué pour toutes les occasions de sa vie. Il en avait pour quand il barbotait dans sa cuvette, le matin, comme un petit canard. Il en avait pour quand il montait au tabouret de piano, devant l'instrument détesté, -- et surtout quand il en descendait (celle-ci était bien plus brillante que l'autre). Il en avait pour quand maman apportait la soupe sur la table : -- il la précédait alors, en sonnant des fanfares. -- Il se jouait à lui-même des marches triomphales, pour se rendre solennellement de la salle à manger à sa chambre à coucher. Parfois, à cette occasion, il organisait des cortèges, avec ses deux petits frères : tous trois défilaient gravement, à la suite l'un de l'autre ; et chacun avait sa marche. Mais Christophe se réservait, comme de juste, la plus belle. Chacune de ces musiques était affectée rigoureusement à une occasion spéciale ; et Christophe n'aurait jamais eu l'idée de les confondre. Tout autre s'y serait trompé ; mais il y distinguait des nuances d'une précision lumineuse.

Un jour que, chez grand-père, il tournait autour de la chambre, en tapant des talons, la tête en arrière et le ventre en avant, il tournait, tournait indéfiniment, à se rendre malade, en exécutant une de ses compositions, -- le vieux, qui se faisait la barbe, s'arrêta de se raser, et, la figure toute barbouillée de savon, il le regarda et dit :

-- Qu'est-ce que tu chantes donc, gamin ?

Christophe répondit qu'il ne savait pas.

-- Recommence ! dit Jean-Michel.

Christophe essaya : il ne put jamais retrouver l'air. Fier de l'attention de grand-père, il voulut faire admirer sa belle voix, en chantant à sa façon un grand air d'opéra ; mais ce n'était pas là ce que demandait le vieux. Jean-Michel se tut et parut ne plus s'occuper de lui. Mais il laissa la porte de sa chambre entr'ouverte, tandis que le petit s'amusait seul dans la pièce à côté.

Quelques jours après, dans un cercle de chaises disposées autour de lui, Christophe était en train de jouer une comédie musicale, qu'il s'était fabriquée avec les bribes de ses souvenirs de théâtre ; très sérieux, il exécutait sur un air de menuet, comme il avait vu faire, des pas et des révérences qu'il adressait au portrait de Beethoven, suspendu au-dessus de la table. En se retournant pour une pirouette, il vit, par la porte entre-bâillée, la tête de grand-père, qui le regardait. Il pensa que le vieux se moquait de lui : il eut bien honte, il s'arrêta net ; et courant à la fenêtre, il écrasa sa figure contre les carreaux, comme s'il était absorbé dans une contemplation du plus haut intérêt. Mais le vieux ne dit rien : il vint vers lui, il l'embrassa ; et Christophe vit bien qu'il était content. Son petit amour-propre ne manqua pas de travailler sur ces données ; il était assez fier pour juger qu'on l'avait apprécié ; mais il ne savait pas au juste ce que grand-père avait le plus admiré en lui : si c'étaient ses talents d'auteur dramatique, de musicien, de chanteur, ou de danseur. Il penchait pour ces derniers ; car il en faisait cas.

Une semaine plus tard, quand il avait tout oublié, grand-père lui dit d'un air mystérieux qu'il avait quelque chose à lui montrer. Il ouvrit son secrétaire, en tira un cahier de musique, le mit sur le pupitre du piano, et dit à l'enfant de jouer. Christophe, très intrigué, déchiffra tant bien que mal. Le cahier était écrit à la main, de la grosse écriture du vieux, qui s'était spécialement appliqué. Les en-têtes étaient ornés de boucles et de paraphes. -- Après un moment, grand-père, qui était assis à côté de Christophe et lui tournait les pages, lui demanda quelle était cette musique. Christophe, trop absorbé par son jeu pour distinguer ce qu'il jouait, répondit qu'il n'en savait rien.

-- Fais attention. Tu ne connais pas cela ?

Oui, il croyait bien le reconnaître ; mais il ne savait pas où il l'avait entendu... Grand-père riait :

-- Cherche.

Christophe secouait la tête :

-- Je ne sais pas.

À vrai dire, des lueurs lui traversaient l'esprit ; il lui semblait que ces airs... Mais non ! il n'osait pas... Il ne voulait pas reconnaître...

-- Grand-père, je ne sais pas.

Il rougissait.

-- Allons, petit sot, tu ne vois pas que ce sont tes airs ?

Il en était sûr ; mais de l'entendre dire lui fit un coup au cœur :

-- Oh ! Grand-père !...

Le vieux, rayonnant, lui expliqua le cahier :

-- Voilà : Aria. C'est ce que tu chantais mardi, quand tu étais vautré par terre. -- Marche. C'est ce que je t'ai demandé de recommencer, l'autre semaine, et que tu n'as jamais pu retrouver. -- Menuet. C'est ce que tu dansais devant mon fauteuil... Regarde.

Sur la couverture était écrit, en gothique admirable :

Les Plaisirs du jeune âge : Aria, Minuetto, Walzer, et Marcia, op. I de Jean-Christophe Krafft.

Christophe fut ébloui. Voir son nom, ce beau titre, ce gros cahier, son œuvre !... Il continuait de balbutier :

-- Oh ! grand-père ! grand-père !...

Le vieux l'attira à lui. Christophe se jeta sur ses genoux, et cacha sa tête dans la poitrine de Jean-Michel. Il rougissait de bonheur. Le vieux, encore plus heureux que lui, reprit d'un ton qu'il tâchait de rendre indifférent, -- car il sentait qu'il allait s'émouvoir :

-- Naturellement, j'ai ajouté l'accompagnement, et les harmonies dans le caractère du chant. Et puis... -- (il toussa) -- et puis, j'ai aussi ajouté un trio au menuet, parce que... parce que c'est l'habitude... ; et puis... enfin, je crois qu'il ne fait pas mal.

Il le joua. -- Christophe était très fier de collaborer avec grand-père :

-- Mais alors, grand-père, il faut que tu mettes aussi ton nom.

-- Cela n'en vaut pas la peine. Il est inutile que d'autres que toi le sachent. Seulement... -- (ici, sa voix trembla) -- seulement, plus tard, quand je n'y serai plus, cela te rappellera ton vieux grand-père, n'est-ce pas ? Tu ne l'oublieras pas ?

Le pauvre vieux ne disait pas tout : il n'avait pu résister au plaisir, bien innocent, d'introduire un de ses malheureux airs dans l'œuvre de son petit-fils, qu'il pressentait devoir lui survivre ; mais son désir de participer à cette gloire imaginaire était bien humble et bien touchant, puisqu'il lui suffisait de transmettre, anonyme, une parcelle de sa pensée, afin de ne pas mourir tout entier. -- Christophe, très touché, lui couvrait la figure de baisers. Le vieux, qui se laissait attendrir de plus en plus, lui embrassait les cheveux.

-- N'est-ce pas, tu te souviendras ? Plus tard, quand tu seras devenu un bon musicien, un grand artiste, qui fera honneur à sa famille, à son art, et à la patrie, quand tu seras célèbre, tu te souviendras que c'est ton vieux grand-père qui t'a le premier deviné, qui a prédit ce que tu serais ?

Il avait les larmes aux yeux, de s'entendre parler. Il ne voulut pas laisser voir cette marque de faiblesse. Il eut une quinte de toux, prit un air bourru, et renvoya le petit, en serrant précieusement le manuscrit.

Christophe revint chez lui, étourdi de joie. Les pierres dansaient autour de lui. L'accueil qu'il reçut des siens le dégrisa un peu. Comme il se hâtait naturellement de leur raconter, tout glorieux, son exploit musical, ils jetèrent les hauts cris. Sa mère se moqua de lui. Melchior déclara que le vieux était fou et qu'il ferait beaucoup mieux de se soigner que de tourner la tête au petit ; quant à Christophe, il lui ferait le plaisir de ne plus s'occuper de ces niaiseries, de se mettre illico à son piano, et de jouer des exercices pendant quatre heures. Qu'il tâche d'abord d'apprendre à jouer proprement : pour la composition, il avait le temps de s'en occuper plus tard, quand il n'aurait rien de mieux à faire.

Ce n'est pas, comme ces sages paroles auraient pu le faire croire, que Melchior se préoccupât de défendre l'enfant contre l'exaltation dangereuse d'un orgueil prématuré. Il devait se charger de démontrer promptement le contraire. Mais, n'ayant jamais eu lui-même aucune idée à exprimer en musique, ni le moindre besoin d'en exprimer aucune, il en était arrivé, dans son infatuation de virtuose, à considérer la composition comme une chose secondaire, à laquelle l'art de l'exécutant donnait seul tout son prix. Il n'était certes pas insensible aux enthousiasmes suscités par les grands compositeurs, comme Hassler ; il avait pour ces ovations le respect qu'il éprouvait toujours pour le succès, -- mêlé secrètement d'un peu de jalousie, car il lui semblait que ces applaudissements lui étaient dérobés. Mais il savait par expérience que les succès des grands virtuoses ne sont pas moins bruyants, qu'ils sont même plus personnels et plus fertiles en conséquences agréables et flatteuses. Il affectait de rendre un profond hommage au génie des maîtres musiciens ; mais il avait plaisir à raconter d'eux des anecdotes ridicules, qui donnaient de leur intelligence et de leurs mœurs une triste opinion. Il plaçait le virtuose au sommet de l'échelle artistique : car, disait-il, il est bien connu que la langue est la plus noble partie du corps ; et que serait la pensée sans la parole ? que serait la musique sans l'exécutant ?

Quelle que fût d'ailleurs, la raison de la semonce qu'il administra à Christophe, cette semonce n'était pas inutile pour rendre au petit l'équilibre, que les louanges du grand-père risquaient fort de lui faire perdre. Elle ne suffisait même pas. Christophe ne manqua point de juger que son grand-père était beaucoup plus intelligent que son père ; et, s'il se mit au piano sans rechigner, ce fut bien moins pour obéir que pour pouvoir rêver à son aise, ainsi qu'il avait coutume, tandis que ses doigts couraient machinalement sur le clavier. Tout en exécutant ses interminables exercices, il entendait une voix orgueilleuse qui répétait en lui : « Je suis un compositeur, un grand compositeur. »

À partir de ce jour, puisqu'il était un compositeur, il se mit à composer. Avant de savoir à peine ses lettres, il s'évertua à griffonner des noires et des croches sur des lambeaux de papier, qu'il arrachait aux cahiers de comptes du ménage. Mais la peine qu'il se donnait pour savoir ce qu'il pensait, et pour le fixer par écrit, faisait qu'il ne pensait plus rien, sinon qu'il voulait penser quelque chose. Il ne s'en obstinait pas moins à construire des phrases musicales ; et comme il était naturellement musicien, il y arrivait tant bien que mal, encore qu'elles ne signifiassent rien. Alors il s'en allait les porter, triomphant, à grand-père, qui en pleurait de joie, -- il pleurait facilement, maintenant qu'il vieillissait, -- et qui proclamait que c'était admirable.

Il y avait de quoi le gâter tout à fait. Heureusement, son bon sens naturel le sauva, aidé par l'influence d'un homme, qui ne prétendait pourtant exercer aucune influence sur qui que ce fût, et qui ne donnait aux yeux du monde rien moins que l'exemple du bon sens. -- C'était le frère de Louisa.

Il était petit comme elle ; mince, chétif, un peu voûté. On ne savait au juste son âge ; il ne devait pas avoir passé la quarantaine ; mais il semblait avoir cinquante ans, et plus. Il avait une petite figure ridée, rosée, avec de bons yeux bleus très pâles, comme des myosotis un peu fanés. Quand il enlevait sa casquette, qu'il gardait frileusement partout, de crainte des courants d'air, il montrait un petit crâne tout nu, rose, et de forme conique qui faisait la joie de Christophe et de ses frères. Ils ne se lassaient pas de le taquiner à ce sujet, lui demandant ce qu'il avait fait de ses cheveux, et menaçant de le fouetter, excités par les grosses plaisanteries de Melchior. Il en riait le premier et se laissait faire avec patience. Il était petit marchand ambulant ; il allait de village en village, portant sur son dos un gros ballot, où il y avait de tout : de l'épicerie, de la papeterie, de la confiserie, des mouchoirs, des fichus, des chaussures, des boîtes de conserve, des almanachs, des chansons et des drogues. Plusieurs fois, on avait tenté de le fixer quelque part, de lui acheter un petit fonds, un bazar, une mercerie. Mais il ne pouvait s'y faire : une nuit il se levait, mettait la clef sous la porte, et repartait avec son ballot. On restait des mois sans le voir. Puis il reparaissait : un soir, on entendait gratter à l'entrée ; la porte s'entre-bâillait, et la petite tête chauve, poliment découverte, se montrait avec ses bons yeux et son sourire timide. Il disait : « Bonsoir à toute la compagnie », prenait soin d'essuyer ses souliers avant d'entrer, saluait chacun, en commençant par le plus âgé, et allait s'asseoir dans le coin le plus modeste de la chambre. Là, il allumait sa pipe, et il baissait le dos, attendant tranquillement que la grêle habituelle de quolibets fût passée. Les deux Krafft, le grand-père et le père, avaient pour lui un mépris goguenard. Cet avorton leur paraissait ridicule ; et leur orgueil était blessé de l'infime condition du marchand ambulant. Ils le lui faisaient sentir ; mais il ne semblait pas s'en apercevoir, et il leur témoignait un respect profond, qui les désarmait, surtout le vieux, très sensible aux égards qu'on avait pour lui. Ils se contentaient de l'écraser de lourdes plaisanteries qui faisaient monter le rouge au visage de Louisa. Celle-ci, habituée à s'incliner sans discussion devant la supériorité des Krafft, ne doutait pas que son mari et son beau-père n'eussent raison ; mais elle aimait tendrement son frère, et son frère avait pour elle une adoration muette. Ils étaient tous deux seuls de leur famille, et tous deux humbles, effacés, écrasés par la vie ; un lien de mutuelle pitié et de souffrances communes, secrètement supportées, les attachait ensemble avec une triste douceur. Au milieu des Krafft, robustes, bruyants, brutaux, solidement bâtis pour vivre, et vivre joyeusement, ces deux êtres faibles et bons, qui semblaient en dehors ou à côté de la vie, se comprenaient et se plaignaient, sans se le dire jamais.

Christophe, avec la légèreté cruelle de l'enfance, partageait le dédain de son père et de son grand-père pour le petit marchand. Il s'en divertissait comme d'un objet comique ; il le harcelait de taquineries stupides, que l'autre supportait avec son inaltérable tranquillité. Christophe l'aimait cependant, sans bien s'en rendre compte. Il l'aimait d'abord comme un jouet docile, dont on fait ce qu'on veut. Il l'aimait aussi parce qu'il y avait toujours quelque chose de bon à attendre de lui : une friandise, une image, une invention amusante. Le retour du petit homme était une joie pour les enfants ; car il leur faisait toujours quelque surprise. Si pauvre qu'il fût, il trouvait moyen d'apporter un souvenir à chacun ; et il n'oubliait la fête d'aucun de la famille. On le voyait arriver ponctuellement aux dates solennelles ; et il tirait de sa poche quelque gentil cadeau, choisi avec cœur. On y était si habitué qu'on songeait à peine à le remercier : il paraissait suffisamment payé par le plaisir qu'il avait à l'offrir. Mais Christophe, qui ne dormait pas très bien, et qui, pendant la nuit, ressassait dans son cerveau les événements de la journée, réfléchissait parfois que son oncle était très bon ; il lui venait pour le pauvre homme des effusions de reconnaissance, dont il ne lui montrait rien, une fois le jour venu, parce qu'alors il ne pensait plus qu'à se moquer. Il était d'ailleurs trop petit encore pour attacher à la bonté tout son prix : dans le langage des enfants, bon et bête sont presque synonymes ; et l'oncle Gottfried en semblait la preuve vivante.

Un soir que Melchior dînait en ville, Gottfried, resté seul dans la salle du bas, tandis que Louisa couchait les deux petits, sortit, et alla s'asseoir à quelques pas de la maison, au bord du fleuve. Christophe l'y suivit par désœuvrement ; et, comme d'habitude, il le persécuta de ses agaceries de jeune chien, jusqu'à ce qu'il fût essoufflé et se laissât rouler sur l'herbe à ses pieds. Couché sur le ventre, il s'enfonça le nez dans le gazon. Quand il eut repris haleine, il chercha quelque nouvelle sottise à dire, et, l'ayant trouvée, il la cria, en se tordant de rire, la figure toujours enfouie en terre. Rien ne lui répondit. Étonné de ce silence, il leva la tête, et s'apprêta à redire son bon mot. Son regard rencontra le visage de Gottfried, éclairé par les dernières lueurs du jour qui s'éteignait, dans des vapeurs dorées. Sa phrase lui resta dans la gorge. Gottfried souriait, les yeux à demi fermés, la bouche entr'ouverte ; et sa figure souffreteuse était d'un sérieux indicible. Christophe, appuyé sur les coudes, se mit à l'observer. La nuit venait ; la figure de Gottfried s'effaçait peu à peu. Le silence régnait. Christophe fut pris à son tour par les impressions mystérieuses qui se reflétaient sur le visage de Gottfried. La terre était dans l'ombre, et le ciel était clair : les étoiles naissaient. Les petites vagues du fleuve clapotaient sur la rive. L'enfant s'engourdissait ; il mâchait, sans les voir, de petites tiges d'herbes. Un grillon criait près de lui. Il lui semblait qu'il allait s'endormir... Brusquement, dans l'obscurité, Gottfried chanta. Il chantait d'une voix faible, voilée, comme intérieure ; on n'aurait pu l'entendre à vingt pas. Mais elle avait une sincérité émouvante ; on eût dit qu'il pensait tout haut, et qu'au travers de cette musique, comme d'une eau transparente, on pût lire jusqu'au fond de son cœur. Jamais Christophe n'avait entendu chanter ainsi. Et jamais il n'avait entendu une pareille chanson. Lente, simple, enfantine, elle allait d'un pas grave, triste, un peu monotone, sans se presser jamais, -- avec de longs silences, -- puis se remettait en route, insoucieuse d'arriver, et se perdait dans la nuit. Elle semblait venir de très loin, et allait on ne sait où. Sa sérénité était pleine de trouble ; et, sous sa paix apparente, dormait une angoisse séculaire. Christophe ne respirait plus, il n'osait faire un mouvement, il était tout froid d'émotion. Quand ce fut fini, il se traîna vers Gottfried, et, la gorge serrée :

-- Oncle !... demanda-t-il.

Gottfried ne répondit pas.

-- Oncle ! répéta l'enfant, en posant ses mains et son menton sur les genoux de Gottfried.

La voix affectueuse de Gottfried dit :

-- Mon petit...

-- Qu'est-ce que c'est, oncle ? Dis ! Qu'est-ce que tu as chanté ?

-- Je ne sais pas.

-- Dis ce que c'est !

-- Je ne sais pas. C'est une chanson.

-- C'est une chanson de toi ?

-- Non, pas de moi ! quelle idée !... C'est une vieille chanson.

-- Qui l'a faite ?

-- On ne sait pas...

-- Quand ?

-- On ne sait pas...

-- Quand tu étais petit ?

-- Avant que je fusse au monde, avant qu'y fût mon père, et le père de mon père, et le père du père de mon père... Cela a toujours été.

-- Comme c'est étrange ! Personne ne m'en a jamais parlé.

Il réfléchit un moment :

-- Oncle, est-ce que tu en sais d'autres ?

-- Oui.

-- Chante une autre, veux-tu ?

-- Pourquoi chanter une autre ? Une suffit. On chante, quand on a besoin de chanter, quand il faut qu'on chante. Il ne faut pas chanter pour s'amuser.

-- Mais pourtant, quand on fait de la musique ?

-- Ce n'est pas de la musique.

Le petit resta pensif. Il ne comprenait pas très bien. Cependant, il ne demanda pas d'explications : c'est vrai, ce n'était pas de la musique, de la musique comme les autres. Il reprit :

-- Oncle, est-ce que toi, tu en as fait ?

-- Quoi donc ?

-- Des chansons !

-- Des chansons ? oh ! comment est-ce que j'en ferais ? Cela ne se fait pas.

L'enfant insistait avec sa logique habituelle :

-- Mais, oncle, cela a été fait pourtant une fois...

Gottfried secouait la tête avec obstination :

-- Cela a toujours été.

L'enfant revenait à la charge :

-- Mais, oncle, est-ce qu'on ne peut pas en faire d'autres, de nouvelles ?

-- Pourquoi en faire ? Il y en a pour tout. Il y en a pour quand tu es triste, et pour quand tu es gai ; pour quand tu es fatigué, et que tu penses à la maison qui est loin ; pour quand tu te méprises, parce que tu as été un vil pécheur, un ver de terre ; pour quand tu as envie de pleurer, parce que les gens n'ont pas été bons avec toi ; et pour quand tu as le cœur joyeux, parce qu'il fait beau et que tu vois le ciel de Dieu, qui, lui, est toujours bon, et qui a l'air de te rire... Il y en a pour tout, pour tout. Pourquoi est-ce que j'en ferais ?

-- Pour être un grand homme ! dit le petit, tout plein des leçons de son grand-père et de ses rêves naïfs.

Gottfried eut un petit rire doux. Christophe, un peu vexé, demanda :

-- Pourquoi ris-tu ?

Gottfried dit :

-- Oh ! moi, je ne suis rien.

Et, caressant la tête de l'enfant, il demanda :

-- Tu veux donc être un grand homme, toi ?

-- Oui, répondit fièrement Christophe.

Il croyait que Gottfried allait l'admirer. Mais Gottfried répondit :

-- Pourquoi faire ?

Christophe fut interloqué. Après avoir cherché, il dit :

-- Pour faire de belles chansons !

Gottfried rit de nouveau, et dit :

-- Tu veux faire des chansons, pour être un grand homme ; et tu veux être un grand homme, pour faire des chansons. Tu es comme un chien qui tourne après sa queue.

Christophe fut très froissé. À tout autre moment, il n'eût pas supporté que son oncle, dont il avait l'habitude de se moquer, se moquât de lui à son tour. Et, en même temps, il n'eût jamais pensé que Gottfried pût être assez intelligent pour l'embarrasser par un raisonnement. Il chercha un argument, ou une impertinence à lui répondre, et ne trouva rien. Gottfried continuait.

-- Quand tu serais grand, comme d'ici à Coblentz, jamais tu ne feras une seule chanson.

Christophe se révolta :

-- Et si je veux en faire !...

-- Plus tu veux, moins tu peux. Pour en faire, il faut être comme eux. Écoute...

La lune s'était levée, ronde et brillante, derrière les champs. Une brume d'argent flottait au ras de terre, et sur les eaux miroitantes. Les grenouilles causaient, et l'on entendait dans les prés la flûte mélodieuse des crapauds. Le trémolo aigu des grillons semblait répondre au tremblement des étoiles. Le vent froissait doucement les branches des aulnes. Des collines au-dessus du fleuve, descendait le chant fragile d'un rossignol.

-- Qu'est-ce que tu as besoin de chanter ? soupira Gottfried, après un long silence... (On ne savait pas s'il se parlait à lui-même, ou à Christophe)... Est-ce qu'ils ne chantent pas mieux que tout ce que tu pourras faire ?

Christophe avait bien des fois entendu tous ces bruits de la nuit. Mais jamais il ne les avait entendus ainsi. C'est vrai : qu'est-ce qu'on avait besoin de chanter ?... Il se sentait le cœur gonflé de tendresse et de chagrin. Il aurait voulu embrasser les prés, le fleuve, le ciel, les chères étoiles. Et il était pénétré d'amour pour l'oncle Gottfried, qui lui semblait maintenant le meilleur, le plus intelligent, le plus beau de tous. Il pensait combien il l'avait mal jugé ; et il pensait que l'oncle était triste, parce que Christophe le jugeait mal. Il était plein de remords. Il éprouvait le besoin de lui crier : « Oncle, ne sois plus triste, je ne serai plus méchant ! Pardonne-moi, je t'aime bien ! » Mais il n'osait pas. -- Et tout d'un coup, il se jeta dans les bras de Gottfried ; mais sa phrase ne voulait pas sortir ; il répétait seulement : « Je t'aime bien ! » et il l'embrassait passionnément. Gottfried, surpris et ému, répétait : « Et quoi ? Et quoi ? » et il l'embrassait aussi. -- Puis il se leva, lui prit la main, et dit : « Il faut rentrer. » Christophe revenait, triste que l'oncle n'eût pas compris. Mais, comme ils arrivaient à la maison, Gottfried lui dit : « D'autres soirs, si tu veux, nous irons encore entendre la musique du bon Dieu, et je te chanterai d'autres chansons. » Et quand Christophe l'embrassa, plein de reconnaissance, en lui disant bonsoir, il vit bien que l'oncle avait compris.

Depuis lors, ils allaient souvent se promener ensemble, le soir ; et ils marchaient sans causer, le long du fleuve, ou à travers les champs. Gottfried fumait sa pipe lentement, et Christophe lui donnait la main, un peu intimidé par l'ombre. Ils s'asseyaient dans l'herbe ; et, après quelques instants de silence, Gottfried lui parlait des étoiles et des nuages ; il lui apprenait à distinguer les souffles de la terre et de l'air et de l'eau, les chants, les cris, les bruits du petit monde voletant, rampant, sautant ou nageant, qui grouille dans les ténèbres, et les signes précurseurs de la pluie et du beau temps, et les instruments innombrables de la symphonie de la nuit. Parfois Gottfried chantait des airs tristes ou gais, mais toujours de la même sorte ; et toujours Christophe retrouvait à l'entendre le même trouble. Jamais il ne chantait plus d'une chanson par soir ; et Christophe avait remarqué qu'il ne chantait pas volontiers, quand on le lui demandait ; il fallait que cela vînt de lui-même, quand il en avait envie. On devait souvent attendre longtemps, sans parler ; et c'était au moment où Christophe pensait : « Voilà ! il ne chantera pas ce soir... », que Gottfried se décidait.

Un soir que Gottfried ne chantait décidément pas, Christophe eut l'idée de lui soumettre une de ses petites compositions, qui lui donnaient à faire tant de peine et d'orgueil. Il voulait lui montrer quel artiste il était. Gottfried l'écouta tranquillement ; puis il dit :

-- Comme c'est laid, mon pauvre Christophe !

Christophe en fut si mortifié qu'il ne trouva rien à répondre. Gottfried reprit, avec commisération :

-- Pourquoi as-tu fait cela ? C'est si laid ! Personne ne t'obligeait à le faire.

Christophe protesta, rouge de colère :

-- Grand-père trouve ma musique très bien, cria-t-il.

-- Ah ! fit Gottfried, sans se troubler. Il a raison sans doute. C'est un homme bien savant. Il se connaît en musique. Moi, je ne m'y connais pas...

Et, après un moment :

-- Mais je trouve cela très laid.

Il regarda paisiblement Christophe, vit son visage dépité, sourit, et dit :

-- As-tu fait d'autres airs ? Peut-être j'aimerai mieux les autres que celui-ci.

Christophe pensa qu'en effet ses autres airs effaceraient l'impression du premier ; et il les chanta tous. Gottfried ne disait rien ; il attendait que ce fût fini. Puis, il secoua la tête, et dit avec une conviction profonde :

-- C'est encore plus laid.

Christophe serra les lèvres ; et son menton tremblait : il avait envie de pleurer. Gottfried, comme consterné lui-même, insistait :

-- Comme c'est laid !

Christophe, la voix pleine de larmes, s'écria :

-- Mais enfin, pourquoi est-ce que tu dis que c'est laid ?

Gottfried le regarda avec ses yeux honnêtes :

-- Pourquoi ?... Je ne sais pas... Attends... C'est laid... d'abord parce que c'est bête... Oui, c'est cela... C'est bête, cela ne veut rien dire... Voilà. Quand tu as écrit cela, tu n'avais rien à dire. Pourquoi as-tu écrit cela ?

-- Je ne sais pas, dit Christophe d'une voix lamentable. Je voulais écrire un joli morceau.

-- Voilà ! Tu as écrit pour écrire. Tu as écrit pour être un grand musicien, pour qu'on t'admirât. Tu as été orgueilleux, tu as menti : tu as été puni... Voilà ! On est toujours puni, lorsqu'on est orgueilleux et qu'on ment, en musique. La musique veut être modeste et sincère. Autrement, qu'est-ce qu'elle est ? Une impiété, un blasphème contre le Seigneur, qui nous a fait présent du beau chant pour dire des choses vraies et honnêtes.

Il s'aperçut du chagrin du petit et voulut l'embrasser. Mais Christophe se détourna avec colère ; et plusieurs jours, il le bouda. Il haïssait Gottfried. -- Mais il avait beau se répéter : « C'est un âne ! Il ne sait rien, rien ! Grand-père, qui est bien plus intelligent, trouve que ma musique est très bien » ; -- au fond de lui-même, il savait que c'était son oncle qui avait raison ; et les paroles de Gottfried se gravaient en lui : il avait honte d'avoir menti.

Aussi, malgré sa rancune tenace, pensait-il toujours à l'oncle maintenant, quand il écrivait de la musique ; et souvent il déchirait ce qu'il avait écrit, par honte de ce que Gottfried en aurait pu penser. Quand il passait outre et écrivait un air, qu'il savait ne pas être tout à fait sincère, il le lui cachait soigneusement ; il tremblait devant son jugement ; et il était tout heureux, quand Gottfried disait simplement d'un de ses morceaux : « Ce n'est pas trop laid... J'aime... »

Parfois aussi, pour se venger, sournoisement il lui jouait le tour de lui présenter, comme siens, des airs de grands artistes ; et il était dans la jubilation, quand Gottfried, par hasard, les trouvait détestables. Mais Gotttried ne se troublait pas. Il riait de bon cœur, en voyant Christophe battre des mains et gambader de joie autour de lui ; et il revenait toujours à son argument ordinaire : « C'est peut-être bien écrit, mais cela ne dit rien. » -- Jamais il ne voulut assister à un des petits concerts qu'on donnait à la maison. Si beau que fût le morceau, il commençait à bâiller et prenait un air hébété d'ennui. Bientôt il n'y tenait plus, et s'esquivait sans bruit. Il disait :

-- Vois-tu, petit : tout ce que tu écris dans la maison, ce n'est pas de la musique. La musique dans la maison, c'est le soleil en chambre. La musique est dehors, quand tu respires le cher petit air du bon Dieu.

Il parlait toujours du bon Dieu : car il était très pieux, à la différence des deux Krafft, père et fils, qui faisaient les esprits forts, tout en se gardant bien de manger gras le vendredi.

Soudain, sans que l'on sût pourquoi, Melchior changea d'avis. Non seulement il approuva que grand-père eût recueilli les inspirations de Christophe ; mais, à la grande surprise de ce dernier, il passa plusieurs soirs à faire de son manuscrit deux ou trois copies. À toutes les questions qu'on lui adressait à ce sujet, il répondait d'un air important qu' « on verrait... » ; ou bien il se frottait les mains en riant, frictionnait à tour de bras la tête du petit, par manière de plaisanterie, ou lui administrait joyeusement des claques sur les fesses. Christophe détestait ces familiarités ; mais il voyait que son père était content, et il ne savait pourquoi.

Il y eut entre Melchior et le grand-père des conciliabules mystérieux. Et, un soir, Christophe, très étonné, apprit qu'il avait, lui, Christophe, dédié à S. A. S. le grand-duc Léopold les Plaisirs du Jeune Age. Melchior avait fait pressentir les intentions du prince, qui s'était montré gracieusement disposé à accepter l'hommage. Là-dessus, Melchior triomphant déclara qu'il fallait, sans perdre un moment : primo, rédiger la demande officielle au prince ; -- secundo, publier l'œuvre ; -- tertio, organiser un concert afin de la faire entendre.

Melchior et Jean-Michel eurent encore de longues conférences. Pendant deux ou trois soirs, ils discutèrent avec animation. Il était défendu de venir les troubler. Melchior écrivait. Le vieux parlait tout haut, comme s'il disait des vers. Parfois ils se fâchaient, ou tapaient sur la table, parce qu'ils ne trouvaient pas un mot.

Puis, on appela Christophe, on l'installa devant la table, une plume entre les doigts, flanqué de son père à droite, à gauche de son grand-père ; et ce dernier commença à lui faire une dictée, à laquelle il ne comprit rien, parce qu'il avait une peine considérable à écrire chaque mot, parce que Melchior lui criait dans l'oreille, et parce que le vieux déclamait d'un ton si emphatique que Christophe, troublé par le son des paroles, ne pensait même plus à en écouter le sens. Le vieux n'était pas moins ému. Il n'avait pu rester assis ; il se promenait à travers la chambre, en mimant les expressions de son texte ; mais à tout instant, il venait regarder sur la page du petit ; et Christophe, intimidé par les deux grosses têtes penchées sur son dos, tirait la langue, ne pouvait plus tenir sa plume, avait les yeux troubles, faisait des jambages de trop, ou brouillait tout ce qu'il avait écrit : -- et Melchior hurlait ; et Jean-Michel tempêtait ; -- et il fallait recommencer, et encore recommencer ; et, quand on se croyait enfin arrivé au bout, sur la page irréprochable tombait un superbe pâté : -- alors on lui tirait les oreilles, et il fondait en larmes ; mais on lui défendait de pleurer, parce qu'il tachait le papier ; -- et on reprenait la dictée, depuis la première ligne ; et il croyait que cela durerait ainsi jusqu'à la fin de sa vie.

Enfin, on en vint à bout ; et Jean-Michel, adossé à la cheminée, relut l'œuvre, d'une voix qui tremblait de plaisir, tandis que Melchior, renversé sur sa chaise, regardait le plafond, et, hochant le menton, dégustait en fin connaisseur le style de l'épître qui suit :

« Hautement Digne, Très Sublime Altesse !

« Depuis ma quatrième année, la Musique commença d'être la première de mes occupations juvéniles. Aussitôt que j'eus lié commerce avec la noble Muse, qui incitait mon âme à de pures harmonies, je l'aimai ; et, à ce qu'il me sembla, elle me paya de retour. Maintenant, j'ai atteint le sixième de mes ans ; et, depuis quelque temps, ma Muse, souventefois, dans les heures d'inspiration, me chuchotait à l'oreille : « Ose ! Ose ! Écris les harmonies de ton âme ! » -- « Six années ! pensais-je ; et comment oserais-je ? Que diraient de moi les hommes savants dans l'art ? » J'hésitais. Je tremblais. Mais ma Muse le voulut... J'obéis. J'écrivis.

« Et maintenant, aurai-je,

Ô Très Sublime Altesse !

aurai-je la téméraire audace de déposer sur les degrés de Ton Trône les prémices de mes jeunes travaux ?... Aurai-je la hardiesse d'espérer que Tu laisseras tomber sur eux l'auguste approbation de Ton regard paternel ?...

« Oh ! oui ! car les Sciences et les Arts ont toujours trouvé en Toi leur sage Mécène, leur champion magnanime ; et le talent fleurit sous l'égide de Ta sainte protection.

« Plein de cette foi profonde et assurée, j'ose donc m'approcher de Toi avec ces essais puérils. Reçois-les comme une pure offrande de ma vénération, et daigne, avec bonté,

Ô Très Sublime Altesse !

jeter les yeux sur eux et sur leur jeune auteur, qui s'incline à Tes pieds, dans un profond abaissement !

De Sa Hautement Digne, Très Sublime Altesse,

le parfaitement soumis,

fidèlement, très obéissant serviteur,

Jean-Christophe Krafft. »

Christophe n'entendit rien : il était trop heureux d'en être quitte ; et, dans la crainte qu'on ne le fît recommencer encore, il se sauva dans les champs. Il n'avait nulle idée de ce qu'il avait écrit, et il ne s'en souciait point. Mais le vieux, après avoir terminé sa lecture, la reprit encore une fois, pour la mieux savourer ; et quand ce fut fini, Melchior et lui déclarèrent que c'était un maître morceau. Ce fut aussi l'avis du grand-duc, à qui la lettre fut présentée, avec une copie de l'œuvre musicale. Il eut la bonté de faire dire que l'une et l'autre étaient d'un style charmant. Il autorisa le concert, ordonna de mettre à la disposition de Melchior la salle de son Académie de musique, et daigna promettre qu'il se ferait présenter le jeune artiste, le jour de son audition...

Melchior s'occupa donc d'organiser au plus vite le concert. Il s'assura le concours du Hofmusikverein ; et, comme le succès de ses premières démarches avait exalté ses idées de grandeur, il entreprit en même temps de faire paraître une édition magnifique des Plaisirs du Jeune Age. Il eût voulu faire graver sur la couverture le portrait de Christophe au piano, avec lui-même, Melchior, debout auprès de lui, son violon à la main. Il fallut y renoncer, non à cause du prix, -- Melchior ne reculait devant aucune dépense, -- mais du manque de temps. Il se rabattit sur une composition allégorique, qui représentait un berceau, une trompette, un tambour, un cheval de bois, entourant une lyre d'où jaillissaient des rayons de soleil. Le titre portait, avec une longue dédicace, où le nom du prince se détachait en caractères énormes, l'indication que « Monsieur Jean-Christophe Krafft était âgé de six ans ». (Il en avait, à vrai dire, sept et demi.) La gravure du morceau coûta fort cher ; il fallut, pour la payer, que grand-père vendît un vieux bahut du dix-huitième siècle, avec des figures sculptées, dont il n'avait jamais voulu se défaire malgré les offres réitérées de Wormser le brocanteur. Mais Melchior ne doutait pas que les souscriptions ne couvrissent, et au delà, les dépenses du morceau.

Une autre question le préoccupait : celle du costume que Christophe porterait, le jour du concert. Il y eut à ce sujet un conseil de famille. Melchior eût souhaité que le petit pût se présenter en robe courte, et les mollets nus, comme un enfant de quatre ans. Mais Christophe était très robuste pour son âge ; et chacun le connaissait : on ne pouvait se flatter de faire illusion à personne. Melchior eut alors une idée triomphale. Il décida que l'enfant serait mis en frac, avec une cravate blanche. En vain, la bonne Louisa protestait qu'on voulait rendre ridicule son pauvre garçon. Melchior escomptait justement le succès de douce gaieté, produite par cette apparition imprévue. Il en fut fait ainsi, et le tailleur vint prendre mesure pour l'habit du petit homme. Il fallut aussi du linge fin et des escarpins vernis, et tout cela encore coûta les yeux de la tête. Christophe était fort gêné dans ses nouveaux vêtements. Pour l'y accoutumer, on lui fit répéter, plusieurs fois, ses morceaux en costume. Depuis un mois, il ne quittait plus le tabouret de piano. On lui apprenait aussi à saluer. Il n'avait plus un instant de liberté. Il enrageait, mais n'osait se révolter : car il pensait qu'il allait accomplir un acte éclatant ; et il en avait orgueil et peur. On le choyait, d'ailleurs ; on craignait qu'il n'eût froid ; on lui serrait le cou dans des foulards ; on chauffait ses chaussures, de peur qu'elles ne fussent mouillées ; et, à table, il avait les meilleurs morceaux.

Enfin, le grand jour arriva. Le coiffeur vint présider à la toilette et friser la chevelure rebelle de Christophe ; il ne la laissa point, qu'il n'en eût fait une toison de mouton. Toute la famille défila devant Christophe, et déclara qu'il était superbe. Melchior, après l'avoir dévisagé et retourné sur toutes les faces, se frappa le front, et alla chercher une large fleur, qu'il fixa à la boutonnière du petit. Mais Louisa, en l'apercevant, leva les bras au ciel et s'écria avec chagrin qu'il avait l'air d'un singe : ce qui le mortifia cruellement. Lui-même ne savait pas s'il devait être fier ou honteux de son accoutrement. D'instinct, il était humilié. Il le fut bien davantage au concert : ce devait être pour lui le sentiment dominant de cette mémorable journée.

Le concert allait commencer. La moitié de la salle était vide. Le grand-duc n'était pas venu. Un ami aimable et bien informé, comme il en est toujours, n'avait pas manqué d'apporter la nouvelle qu'il y avait réunion du Conseil au palais et que le grand-duc ne viendrait pas : il le savait de source sûre. Melchior, atterré, s'agitait, faisait les cent pas, se penchait à la fenêtre. Le vieux Jean-Michel se tourmentait aussi ; mais c'était au sujet de son petit-fils : il l'obsédait de recommandations. Christophe était gagné par la fièvre des siens ; il n'avait aucune inquiétude pour ses morceaux ; mais la pensée des saluts qu'il devait faire au public le troublait ; et à force d'y songer, cela devenait une angoisse.

Cependant, il fallait commencer ; le public s'impatientait. L'orchestre du Hofmusikverein entama l'Ouverture de Coriolan. L'enfant ne connaissait ni Coriolan ni Beethoven : car s'il avait souvent entendu des pages de celui-ci, c'était sans le savoir ; jamais il ne s'inquiétait du nom des œuvres qu'il entendait ; il les appelait de noms de son invention, forgeant à leur sujet de petites histoires, ou de petits paysages ; il les classait d'ordinaire en trois catégories : le feu, la terre et l'eau, avec mille nuances diverses. Mozart appartenait à l'eau : il était une prairie au bord d'une rivière, une brume transparente qui flotte sur le fleuve, une petite pluie de printemps, ou bien un arc-en-ciel. Beethoven était le feu : tantôt un brasier aux flammes gigantesques et aux fumées énormes, tantôt une forêt incendiée, une nuée lourde et terrible, d'où la foudre jaillit, tantôt un grand ciel plein de lumières palpitantes, d'où l'on voit, avec un battement de cœur, une étoile qui se détache, glisse et meurt doucement, par une belle nuit de septembre. Cette fois encore, les ardeurs impérieuses de cette âme héroïque le brûlèrent. Il fut saisi par le torrent de flammes. Tout le reste disparut : que lui faisait tout le reste ? Melchior consterné, Jean-Michel angoissé, tout ce monde affairé, le public, le grand-duc, le petit Christophe, qu'avait-il à faire de ces gens ? Il était dans cette volonté furieuse qui l'emportait. Il la suivait, haletant, les larmes aux yeux, les jambes engourdies, crispé de la paume des mains à la plante des pieds ; son sang battait la charge ; et il tremblait... -- Et, tandis qu'il écoutait ainsi, l'oreille tendue, caché derrière un portant, il eut un heurt violent au cœur : l'orchestre s'était arrêté net, au milieu d'une mesure ; et, après un instant de silence, il entonna à grand fracas de cuivres et de timbales un air militaire, d'une emphase officielle. Le passage d'une musique à l'autre était si brutal que Christophe en grinça des dents et tapa du pied avec colère, montrant le poing au mur. Mais Melchior exultait : c'était le prince qui entrait, et que l'orchestre saluait de l'hymne national. Et Jean-Michel faisait, d'une voix tremblante, ses dernières recommandations à son petit-fils.

L'ouverture recommença et finit, cette fois. C'était au tour de Christophe. Melchior avait ingénieusement combiné le programme, de manière à mettre en valeur à la fois la virtuosité du fils et celle du père : ils devaient jouer ensemble une sonate de Mozart pour piano et violon. Afin de graduer les effets, il avait été décidé que Christophe entrerait seul d'abord. On le mena à l'entrée de la scène, on lui montra le piano sur le devant de l'estrade, on lui expliqua une dernière fois tout ce qu'il avait à faire, et on le poussa hors des coulisses.

Il n'avait pas trop peur, étant depuis longtemps habitué aux salles de théâtre ; mais quand il se trouva seul sur l'estrade, en présence de centaines d'yeux, il fut brusquement si intimidé qu'il eut un mouvement instinctif de recul ; il se retourna même vers la coulisse pour y rentrer ; il aperçut son père, qui lui faisait des gestes et des yeux furibonds. Il fallait continuer. D'ailleurs, on l'avait aperçu dans la salle. À mesure qu'il avançait, montait un brouhaha de curiosité, bientôt suivi de rires, qui gagnèrent de proche en proche. Melchior ne s'était pas trompé, et l'accoutrement du petit produisit tout l'effet qu'on en pouvait attendre. La salle s'esclaffait à l'apparition du bambin aux longs cheveux, au teint de petit tzigane, trottinant avec timidité dans le costume de soirée d'un gentleman correct. On se levait pour mieux le voir ; ce fut bientôt une hilarité générale, qui n'avait rien de malveillant, mais qui eût fait perdre la tête au virtuose le plus résolu. Christophe, terrifié par le bruit, les regards, les lorgnettes braquées, n'eut plus qu'une idée : arriver au plus vite au piano, qui lui apparaissait comme un îlot au milieu de la mer. Tête baissée, sans regarder ni à droite ni à gauche, il défila au pas accéléré le long de la rampe ; et, arrivé au milieu de la scène, au lieu de saluer le public, comme c'était convenu, il lui tourna le dos et fonça droit sur le piano. La chaise était trop élevée pour qu'il pût s'y asseoir sans le secours de son père : au lieu d'attendre, dans son trouble, il la gravit sur les genoux. Cela ajouta à la gaieté de la salle. Mais maintenant, Christophe était sauvé : en face de son instrument, il ne craignait personne.

Melchior arriva enfin ; il bénéficia de la bonne humeur du public, qui l'accueillit par des applaudissements assez chauds. La sonate commença. Le petit homme la joua avec une sûreté imperturbable, la bouche serrée d'attention, les yeux fixés sur les touches, ses petites jambes pendantes le long de la chaise. À mesure que les notes se déroulaient, il se sentait plus à l'aise ; il était comme au milieu d'amis qu'il connaissait. Un murmure d'approbation arrivait jusqu'à lui ; il lui montait à la tête des bouffées de satisfaction orgueilleuse, en pensant que tout ce monde se taisait pour l'entendre et l'admirait. Mais à peine eut-il fini, que la peur le reprit ; et les acclamations qui le saluèrent lui firent plus de honte que de plaisir. Cette honte redoubla, quand Melchior, le prenant par la main, s'avança avec lui sur le bord de la rampe et lui fit saluer le public. Il obéit et salua très bas, avec une gaucherie amusante ; mais il était humilié, il rougissait de ce qu'il faisait, comme d'une chose ridicule et vilaine.

On le rassit devant le piano ; et il joua seul les Plaisirs du Jeune Age. Ce fut alors du délire. Après chaque morceau, on se récriait d'enthousiasme : on voulait qu'il recommençât ; et il était fier d'avoir du succès et presque blessé en même temps par ces approbations qui étaient des ordres. À la fin, toute la salle se leva pour l'acclamer ; le grand-duc donnait le signal des applaudissements. Mais comme Christophe était seul cette fois sur la scène, il n'osait plus bouger de sa chaise. Les acclamations redoublaient. Il baissait la tête de plus en plus, tout rouge et l'air penaud ; et il regardait obstinément du côté opposé à la salle. Melchior vint le prendre ; il le porta dans ses bras et lui dit d'envoyer des baisers : il lui indiquait la loge du granc-duc. Christophe fit la sourde oreille. Melchior lui prit le bras et le menaça à voix basse. Alors il exécuta les gestes passivement ; mais il ne regardait personne, il ne levait pas les yeux ; il continuait de détourner la tête, et il était malheureux : il souffrait, il ne savait pas de quoi ; il souffrait dans son amour-propre, il n'aimait pas du tout les gens qui étaient là. Ils avaient beau l'applaudir, il ne leur pardonnait pas de rire et de s'amuser de son humiliation, il ne leur pardonnait pas de le voir dans cette posture ridicule, suspendu en l'air et envoyant des baisers ; il leur en voulait presque de l'applaudir. Et quand Melchior enfin le posa à terre, il détala vers la coulisse. Une dame lui lança au passage un petit bouquet de violettes, qui lui frôla le visage. Il fut pris de panique et courut à toutes jambes, renversant une chaise qui se trouvait sur son chemin. Plus il courait, plus on riait ; et plus on riait, plus il courait.

Enfin il arriva à la sortie de la scène, encombrée par les gens qui regardaient, se fraya un passage au travers, à coups de tête, et courut se cacher tout au fond. Grand-père exultait, et le couvrait de bénédictions. Les musiciens de l'orchestre éclataient de rire, et félicitaient le petit, qui refusait de les regarder et de leur donner la main. Melchior, l'oreille aux aguets, évaluait les acclamations qui ne s'arrêtaient point, et voulait ramener Christophe sur la scène. Mais l'enfant refusa avec rage, s'accrochant à la redingote de grand-père, et lançant des coups de pieds à tous ceux qui l'approchaient. Il finit par avoir une crise de larmes, et on dut le laisser.

Juste à ce moment, un officier venait dire que le grand-duc demandait les artistes dans sa loge. Comment montrer l'enfant dans un état pareil ? Melchior sacrait de colère ; et son emportement ne faisait que redoubler les pleurs de Christophe. Pour mettre fin au déluge, grand-père promit une livre de chocolat, si Christophe se taisait ; et Christophe, qui était gourmand, s'arrêta net, ravala ses larmes, et se laissa emporter ; mais il fallut lui jurer d'abord de la façon la plus solennelle qu'on ne le mènerait pas, par surprise, sur la scène.

Dans le salon de la loge princière, il fut mis en présence d'un monsieur en veston, à figure de doguin avec des moustaches hérissées, une barbe courte et pointue, petit, rouge, un peu obèse, qui l'apostropha avec une familiarité goguenarde, lui tapa les joues avec ses mains grasses, et l'appela : « Mozart redivivus ! » C'était le grand-duc. -- Ensuite, il passa par les mains de la grande-duchesse, de sa fille, et de leur suite. Mais comme il n'osait pas lever les yeux, le seul souvenir qu'il garda de cette brillante assistance, fut celui d'une collection de robes et d'uniformes, vus de la ceinture aux pieds. Assis sur les genoux de la jeune princesse, il n'osait ni remuer, ni souffler. Elle lui posait des questions auxquelles Melchior répondait d'une voix obséquieuse, avec des formules d'un respect aplati ; mais elle n'écoutait pas Melchior et taquinait le petit. Il se sentait rougir de plus en plus ; et pensant que chacun remarquait sa rougeur, il voulut l'expliquer, et dit, avec un gros soupir :

-- Je suis rouge, j'ai chaud.

Ce qui fit pousser des éclats de rire à la jeune fille. Mais Christophe ne lui en voulut pas, comme il en voulait au public de tout à l'heure ; car ce rire était agréable ; et elle l'embrassa : ce qui ne lui déplut point.

À ce moment, il aperçut dans le corridor, à l'entrée de la loge, grand-père, rayonnant et honteux, qui aurait bien voulu se montrer et dire aussi son mot, mais qui n'osait, parce qu'on ne lui avait pas adressé la parole : il jouissait de loin de la gloire de son petit-fils. Christophe eut un élan de tendresse, un besoin irrésistible qu'on rendît aussi justice au pauvre vieux, qu'on sût ce qu'il valait. Sa langue se délia ; il se haussa à l'oreille de sa nouvelle amie, et lui chuchota :

-- Je veux vous dire un secret.

Elle rit et demanda :

-- Lequel ?

-- Vous savez, continua-t-il, le joli trio qu'il y a dans mon minuetto, le minuetto que j'ai joué ?... Vous savez bien ?... -- (Il le chantonna tout bas.) -- ...Eh bien ! c'est grand-père qui l'a fait, ce n'est pas moi. Tous les autres airs sont de moi. Mais celui-là, il est le plus joli. Il est de grand-père. Grand-père ne veut pas qu'on le dise. Vous ne le répéterez pas ?... -- (Et montrant le vieux) : -- Voilà grand-père. Je l'aime bien. Il est très bon pour moi.

Là-dessus, la jeune princesse rit de plus belle, cria qu'il était un mignon, le couvrit de baisers, et à la consternation de Christophe et de grand-père, elle raconta la chose à tous. Tous s'associèrent à son rire ; et le grand-duc félicita le vieux, tout confus, qui essayait vainement de s'expliquer, et balbutiait comme un coupable. Mais Christophe ne dit plus un mot à la jeune fille ; malgré, ses agaceries, il resta muet et raide : il la méprisait pour avoir manqué à sa parole. L'idée qu'il se faisait des princes subit une profonde atteinte, du fait de cette déloyauté. Il était si indigné qu'il n'entendit plus rien de ce que l'on disait, ni que le prince le nommait en riant son pianiste ordinaire, son Hofmusicus.

Il sortit avec les siens, et il se trouva entouré, dans les couloirs du théâtre, et jusque dans la rue, de gens qui le complimentaient, ou qui l'embrassaient, à son grand mécontentement : car il n'aimait pas à être embrassé, et il n'admettait point qu'on disposât de lui, sans lui demander la permission.

Enfin, ils arrivèrent à la maison, où, la porte à peine fermée, Melchior commença par l'appeler « petit idiot », parce qu'il avait raconté que le trio n'était pas de lui. Comme l'enfant se rendait très bien compte qu'il avait fait là une belle action, qui méritait des éloges, et non des reproches, il se révolta et dit des impertinences. Melchior se fâcha et dit qu'il le calotterait, si ces morceaux n'avaient pas été joués assez proprement, mais qu'avec son imbécillité tout l'effet du concert était manqué. Christophe avait un profond sentiment de la justice : il alla bouder dans un coin ; il associait dans son mépris son père, la princesse, le monde entier. Il fut blessé aussi de ce que les voisins venaient féliciter ses parents et rire avec eux, comme si c'étaient ses parents qui avaient joué les morceaux, et comme s'il était leur chose à tous.

Sur ces entrefaites, un domestique de la cour apporta de la part du grand-duc une belle montre en or, et de la part de la jeune princesse une boîte d'excellents bonbons. L'un et l'autre cadeau faisaient grand plaisir à Christophe ; il ne savait trop lequel lui en faisait le plus ; mais il était de si méchante humeur qu'il n'en voulait pas convenir ; et il continuait de bouder, louchant vers les bonbons, et se demandant s'il conviendrait d'accepter les dons d'une personne qui avait trahi sa confiance. Comme il était sur le point de céder, son père voulut qu'il se mît sur-le-champ à la table de travail, et qu'il écrivît sous sa dictée une lettre de remercîments. C'était trop, à la fin ! Soit énervement de la journée, soit honte instinctive de commencer sa lettre, comme le voulait Melchior, par ces mots :

« Le petit valet et musicien -- Knecht und Musicus -- de Votre Altesse... »

il fondit en larmes, et l'on n'en put rien tirer. Le domestique attendait, goguenard. Melchior dut écrire la lettre. Cela ne le rendit pas plus indulgent pour Christophe. Pour comble de malheur, l'enfant laissa tomber sa montre, qui se brisa. Une grêle d'injures s'abattit sur lui. Melchior cria qu'il serait privé de dessert. Christophe dit rageusement que c'était ce qu'il voulait. Pour le punir, Louisa annonça qu'elle commençait par lui confisquer ses bonbons. Christophe, exaspéré, dit qu'elle n'en avait pas le droit, que le sac était à lui, à lui, et à personne autre : personne ne le prendrait ! Il reçut une gifle, eut un accès de fureur, et, arrachant le sac des mains de sa mère, il le jeta par terre en trépignant dessus. Il fut fouetté, emporté dans sa chambre, déshabillé, et mis au lit.

Le soir, il entendit ses parents manger avec des amis le dîner magnifique, préparé depuis huit jours, en l'honneur du concert. Il faillit mourir de rage sur son oreiller, d'une telle injustice. Les autres riaient très haut et choquaient leurs verres. On avait dit aux invités que le petit était fatigué ; et nul ne s'inquiéta de lui. Seulement, après dîner, alors que les convives allaient se séparer, un pas traînant se glissa dans sa chambre, et le vieux Jean-Michel se pencha sur son lit, l'embrassa avec émotion, en lui disant : « Mon bon petit Christophe !... » Puis, comme s'il avait honte, il s'esquiva, sans rien dire de plus, après lui avoir glissé quelques friandises qu'il cachait dans sa poche.

Cela fut doux à Christophe. Mais il était si las de toutes les émotions de la journée qu'il n'eut même pas la force de toucher aux bonnes choses que grand-père lui avait données. Il était brisé de fatigue, et s'endormit presque aussitôt.

Son sommeil était saccadé. Il avait de brusques détentes nerveuses, comme des décharges électriques, qui lui secouaient le corps. Une musique sauvage le poursuivait en rêve. Dans la nuit, il s'éveilla. L'ouverture de Beethoven entendue au concert grondait à son oreille. Elle remplissait la chambre de son souffle haletant. Il se souleva sur son lit et se frotta les yeux, se demandant s'il dormait... Non, il ne dormait pas. Il la reconnaissait. Il reconnaissait ces hurlements de colère, ces aboiements enragés, il entendait les battements de ce cœur forcené qui saute dans la poitrine, ce sang tumultueux, il sentait sur sa face ces coups de vent frénétiques, qui cinglent et qui broient, et qui s'arrêtent soudain, brisés par une volonté d'Hercule. Cette âme gigantesque entrait en lui, distendait ses membres et son âme, et leur donnait des proportions colossales. Il marchait sur le monde. Il était une montagne, des orages soufflaient en lui. Des orages de fureur ! Des orages de douleur !... Ah ! quelle douleur !... Mais cela ne faisait rien ! Il se sentait si fort !... Souffrir ! souffrir encore !... Ah ! que c'est bon d'être fort ! Que c'est bon de souffrir, quand on est fort !...

Il rit. Son rire résonna dans le silence de la nuit. Son père se réveilla, et cria :

-- Qui est là ?

La mère chuchota :

-- Chut ! c'est l'enfant qui rêve !

Ils se turent tous trois. Tout se tut autour d'eux. La musique disparut. Et l'on n'entendit plus que le souffle égal des êtres endormis dans la chambre, compagnons de misère, attachés côte à côte sur la barque fragile, qu'une force vertigineuse emporte dans la Nuit.

I. -- La Mort de Jean-Michel.

Trois années ont passé. Christophe va avoir onze ans. Il continue son éducation musicale. Il apprend l'harmonie avec Florian Holzer, l'organiste de Saint-Martin, un ami de grand-père, un homme très savant. Le maître lui enseigne que les accords qu'il aime le mieux, des harmonies qui lui caressent si doucement l'oreille et le cœur qu'il ne peut les entendre sans un petit frisson tout le long de l'échine, sont mauvais et défendus. Quand l'enfant demande pourquoi, il n'est pas d'autre réponse, sinon que c'est ainsi : la règle les défend. Comme il est naturellement indiscipliné, il ne les en aime que mieux. Sa joie est d'en trouver des exemples chez les grands musiciens qu'on admire, et de les apporter à grand-père, ou à son maître. À cela, grand-père répond que, chez les grands musiciens, c'est admirable, et que Beethoven ou Bach pouvaient tout se permettre. Le maître, moins conciliant, se fâche, et dit aigrement que ce n'est pas ce qu'ils ont fait de mieux.

Christophe a ses entrées aux concerts et au théâtre ; il apprend à toucher de tous les instruments. Il est même d'une jolie force déjà sur le violon ; et son père a imaginé de lui faire donner un pupitre à l'orchestre. Il y tient si bien sa partie qu'après quelques mois de stage, il a été nommé officiellement second violon du Hofmusikverein. Ainsi, il commence à gagner sa vie ; et ce n'est pas trop tôt : car les affaires se gâtent de plus en plus à la maison. L'intempérance de Melchior a empiré, et le grand-père vieillit.

Christophe se rend compte des tristesses de la situation ; il a l'air sérieux et soucieux d'un petit homme. Il s'acquitte vaillamment de sa tâche, bien qu'elle ne l'intéresse guère, et qu'il tombe de sommeil, le soir, à l'orchestre. Le théâtre ne lui cause plus l'émotion de jadis, quand il était petit. Quand il était petit, -- il y a quatre ans de cela, -- sa suprême ambition eût été d'occuper cette place, où il est aujourd'hui. Aujourd'hui, il n'aime pas la plupart des musiques qu'on lui fait jouer ; il n'ose pas encore formuler son jugement sur elles : au fond, il les trouve sottes ; et quand, par hasard, on joue de belles choses, il est mécontent de la bonhomie avec laquelle on les joue ; les œuvres qu'il aime le mieux finissent par ressembler à ses collègues de l'orchestre, qui, le rideau tombé, lorsqu'ils ont fini de souffler ou de gratter, s'épongent en souriant, et racontent tranquillement leurs petites histoires, comme s'ils venaient de faire une heure de gymnastique. Il a revu de près son ancienne passion, la chanteuse blonde aux pieds nus ; il la rencontre souvent, pendant l'entr'acte, à la restauration. Elle sait qu'il a été amoureux d'elle, et elle l'embrasse volontiers ; il n'en éprouve aucun plaisir : il est dégoûté par son fard, son odeur, ses gros bras et sa voracité ; il la hait maintenant.

Le grand-duc n'oubliait pas son pianiste ordinaire : non que la modique pension attribuée pour ce titre fût exactement payée, -- il fallait toujours la réclamer ; -- mais, de temps en temps, Christophe recevait l'ordre de se rendre au château, quand il y avait des invités de marque, ou bien quand il prenait fantaisie à Leurs Altesses de l'entendre. C'était presque toujours le soir, à des heures où Christophe eût voulu rester seul. Il fallait tout laisser et venir en toute hâte. Parfois, on le faisait attendre dans une antichambre, parce que le dîner n'était pas fini. Les domestiques, habitués à le voir, lui parlaient familièrement. Puis, on l'introduisait dans un salon, plein de glaces et de lumières, où des personnes gourmées le dévisageaient avec une curiosité blessante. Il devait traverser la pièce trop cirée, pour aller baiser la main de Leurs Altesses ; et plus il grandissait, plus il devenait gauche : car il se trouvait ridicule, et son orgueil souffrait.

Ensuite, il se mettait au piano, et il devait jouer pour ces imbéciles : -- il les jugeait tels. -- À des moments, l'indifférence environnante l'oppressait tellement qu'il était sur le point de s'arrêter au milieu du morceau. L'air manquait autour de lui, il était comme asphyxié. Quand il avait fini, on l'assommait de compliments, on le présentait de l'un à l'autre. Il pensait qu'on le regardait comme un animal curieux, qui faisait partie de la ménagerie du prince, et que les éloges s'adressaient plus à son maître qu'à lui. Il se croyait avili, et il devenait d'une susceptibilité maladive, dont il souffrait d'autant plus qu'il n'osait la montrer. Il voyait une offense dans les façons d'agir les plus simples : si l'on riait dans un coin du salon, il se disait que c'était de lui ; et il ne savait pas si c'était de ses manières, ou de son costume, ou de sa figure, de ses pieds, de ses mains. Tout l'humiliait : il était humilié si on ne lui parlait pas, humilié si on lui parlait, humilié si on lui donnait des bonbons, comme à un enfant, humilié surtout si le grand-duc, avec un sans-façon princier, le renvoyait en lui mettant une pièce d'or dans la main. Il était malheureux d'être pauvre, d'être traité en pauvre. Un soir, rentrant chez lui, l'argent qu'il avait reçu lui pesait si fort qu'il le jeta en passant par le soupirail d'une cave. Et puis, immédiatement après, il eût fait des bassesses pour le ravoir : car à la maison, on devait plusieurs mois au boucher.

Ses parents ne se doutaient guère de ces souffrances d'orgueil. Ils étaient ravis de sa faveur auprès du prince. La bonne Louisa ne pouvait rien imaginer de plus beau pour son garçon que les soirées au château, dans une société magnifique. Pour Melchior, c'était un sujet de vanteries continuelles avec ses amis. Mais le plus heureux était grand-père. Il affectait bien l'indépendance, l'humeur frondeuse, le mépris des grandeurs ; mais il avait une admiration naïve pour l'argent, le pouvoir, les honneurs, les distinctions sociales ; sa fierté était sans pareille de voir son petit-fils approcher ceux qui y participaient : Il en jouissait, comme si cette gloire rejaillissait sur lui ; et malgré tous ses efforts pour rester impassible, son visage rayonnait. Les soirs où Christophe allait au château, le vieux Jean-Michel s'arrangeait toujours pour rester chez Louisa, sous un prétexte ou sous un autre. Il attendait le retour de son petit-fils, avec une impatience d'enfant ; et, quand Christophe rentrait, il commençait par lui adresser, d'un air détaché, quelques questions indifférentes, comme :

-- Eh bien ? cela a marché, ce soir ?

Ou des insinuations affectueuses, comme :

-- Voici notre petit Christophe, qui va nous raconter quelque chose de nouveau.

Ou bien quelque compliment ingénieux, afin de l'amadouer :

-- Salut à notre jeune gentilhomme !

Mais Christophe, maussade et irrité, répondait par un « Bonsoir ! » très sec, et allait bouder dans un coin. Le vieux insistait, posait des questions plus précises, auxquelles l'enfant ne répliquait que par oui ou par non. Les autres se mettaient de la partie, demandaient des détails : Christophe se renfrognait de plus en plus ; il fallait lui arracher les mots de la bouche, jusqu'à ce que Jean-Michel, furieux, s'emportât et lui dît des paroles blessantes. Christophe ripostait très peu respectueusement ; et cela finissait par une grosse fâcherie. Le vieux s'en allait, en faisant battre la porte. Ainsi Christophe gâtait toute la joie de ces pauvres gens, qui ne comprenaient rien à sa mauvaise humeur. Ce n'était pas leur faute s'ils étaient domestiques dans l'âme ! Ils ne se doutaient pas qu'on pût être autrement.

Christophe se repliait donc en lui ; et, sans juger les siens, il sentait un fossé qui le séparait d'eux. Il se l'exagérait sans doute ; et, malgré leurs différences de pensées, il est probable qu'il se fût fait comprendre, s'il avait réussi à leur parler intimement. Mais rien n'est plus difficile qu'une intimité absolue entre enfants et parents, même quand ils ont les uns pour les autres la plus tendre affection : car, d'une part, le respect décourage les confidences ; de l'autre, l'idée souvent erronée de la supériorité de l'âge et de l'expérience empêche d'attacher assez de sérieux aux sentiments de l'enfant, aussi intéressants parfois que ceux des grandes personnes, et presque toujours plus sincères.

La société que Christophe voyait chez lui, les conversations qu'il entendait, l'éloignaient encore davantage des siens.

À la maison venaient les amis de Melchior, pour la plupart musiciens de l'orchestre, buveurs et célibataires ; ils n'étaient pas de mauvaises gens, mais vulgaires ; ils faisaient trembler la chambre de leurs rires et de leurs pas. Ils aimaient la musique, mais en parlaient avec une bêtise révoltante. La grossièreté indiscrète de leur enthousiasme blessait à vif la pudeur de sentiment de l'enfant. Quand ils louaient ainsi une œuvre qu'il aimait, il lui semblait qu'on l'outrageait lui-même. Il se raidissait, blêmissait, prenait un air glacial, affectait de ne pas s'intéresser à la musique ; il l'eût haïe, si c'eût été possible. Melchior disait de lui :

-- Cet individu n'a pas de cœur. Il ne sent rien. Je ne sais pas de qui il tient.

Parfois ils chantaient ensemble de ces chants germaniques à quatre voix, -- à quatre pieds, -- qui, toujours semblables à eux-mêmes, s'avancent lourdement, avec une niaiserie solennelle et de plates harmonies. Christophe se réfugiait alors dans la chambre la plus éloignée et injuriait les murs.

Grand-père avait aussi ses amis : l'organiste, le tapissier, l'horloger, la contrebasse, de vieilles gens bavardes, qui ressassaient toujours les mêmes plaisanteries et se lançaient dans d'interminables discussions sur l'art, sur la politique, ou sur les généalogies des familles du pays, -- bien moins intéressés par les sujets dont ils parlaient, qu'heureux de parler et de trouver à qui parler.

Quant à Louisa, elle voyait seulement quelques voisins, qui lui rapportaient les commérages du quartier, et de loin en loin, quelque « bonne dame » qui, sous prétexte de s'intéresser à elle, venait retenir ses services pour un dîner prochain, et s'arrogeait une surveillance sur l'éducation religieuse des enfants.

De tous les visiteurs, nul n'était plus antipathique à Christophe que son oncle Théodore. C'était le beau-fils de grand-père, le fils d'un premier mariage de grand'mère Clara, la première femme de Jean-Michel. Il faisait partie d'une maison de commerce, qui avait des affaires avec l'Afrique et l'Extrême-Orient. Il réalisait le type d'un de ces Allemands nouveau style qui affectent de répudier avec des railleries le vieil idéalisme de la race, et, grisés par la victoire, ont pour la force et le succès un culte qui montre qu'ils ne sont pas habitués à les voir de leur côté. Mais, comme il est difficile de transformer d'un coup la nature séculaire d'un peuple, l'idéalisme refoulé ressortait à tout moment dans le langage, les façons, les habitudes morales, les citations de Gœthe à propos des moindres actes de la vie domestique ; et c'était un singulier mélange de conscience et d'intérêt, un effort bizarre pour accorder l'honnêteté de principes de l'ancienne bourgeoisie allemande avec le cynisme des nouveaux condottieri de magasin : mélange qui ne laissait pas d'avoir une odeur d'hypocrisie assez répugnante, -- car il aboutissait à faire de la force, de la cupidité et de l'intérêt allemands le symbole de tout droit, de toute justice, et de toute vérité.

La loyauté de Christophe en était profondément blessée. Il ne pouvait juger si son oncle avait raison ; mais il le détestait, il sentait en lui l'ennemi. Le grand-père n'aimait pas cela non plus, et il se révoltait contre ces théories ; mais il était vite écrasé dans la discussion par la parole facile de Théodore, qui n'avait point de peine à tourner en ridicule la généreuse naïveté du vieux. Jean-Michel finissait par avoir honte de son bon cœur ; et, pour montrer qu'il n'était pas aussi arriéré qu'on croyait, il s'essayait à parler comme Théodore : cela détonnait dans sa bouche, et il en était lui-même gêné. Quoi qu'il pensât d'ailleurs, Théodore lui en imposait ; le vieillard éprouvait du respect pour une habileté pratique, qu'il enviait d'autant plus qu'il s'en savait absolument incapable. Il rêvait pour un de ses petits-fils une situation semblable. C'était l'intention de Melchior, qui destinait Rodolphe à suivre les traces de son oncle. Aussi, tout le monde dans la maison s'ingéniait à flatter le parent riche, dont on attendait des services. Celui-ci, se voyant nécessaire, en profitait pour trancher en maître ; il se mêlait de tout, donnait son avis sur tout, et ne cachait pas son parfait mépris pour l'art et les artistes ; il l'affichait plutôt, pour le plaisir d'humilier ses parents musiciens ; il se livrait, sur leur compte, à de mauvaises plaisanteries, dont on riait lâchement.

Christophe surtout était pris pour cible des railleries de son oncle ; et il n'était pas patient. Il se taisait, serrait les dents, l'air mauvais. L'autre s'amusait de sa rage muette. Mais, un jour qu'à table Théodore le tourmentait plus que de raison, Christophe, hors de lui, lui cracha au visage. Ce fut une affaire épouvantable. L'outrage était inouï ; l'oncle en resta d'abord muet de saisissement ; puis la parole lui revint, avec un torrent d'injures. Christophe, pétrifié sur sa chaise par l'horreur de son action, recevait sans les sentir les coups qui pleuvaient sur lui ; mais quand on voulut le traîner à genoux devant l'oncle, il se débattit, bouscula sa mère, et se sauva hors de la maison. Il ne s'arrêta dans la campagne, que lorsqu'il ne put plus respirer. Il entendait des voix qui l'appelaient au loin ; et il se demandait s'il ne conviendrait pas qu'il se jetât dans le fleuve, faute de pouvoir y jeter son ennemi. Il passa la nuit dans les champs. Vers l'aube, il alla frapper à la porte de son grand-père. Le vieux était si inquiet de la disparition de Christophe, -- il n'en avait pas dormi, -- qu'il n'eut pas la force de le gronder. Il le ramena à la maison, où on évita de lui rien dire, parce qu'on vit qu'il était dans un état de surexcitation ; et il fallait le ménager : car il jouait le soir au château. Mais Melchior l'assomma, pendant plusieurs semaines, par ses doléances, -- en affectant de ne s'adresser à personne, en particulier, -- sur la peine qu'on prenait pour donner des exemples de vie irréprochable et de belles manières à des êtres indignes, qui vous déshonoraient. Et quand l'oncle Théodore le rencontrait dans la rue, il détournait la tête et se bouchait le nez, avec toutes les marques du plus profond dégoût.

Le peu de sympathie qu'il trouvait à la maison faisait qu'il y restait le moins possible. Il souffrait de la contrainte perpétuelle qu'on cherchait à lui imposer : il y avait trop de choses, trop de gens, qu'il fallait respecter, sans qu'il fût permis de discuter pourquoi ; et Christophe n'avait pas la bosse du respect. Plus on tâchait de le discipliner et de faire de lui un brave petit bourgeois allemand, plus il éprouvait le besoin de s'affranchir. Son plaisir eût été, après les mortelles séances, ennuyeuses et guindées, qu'il passait à l'orchestre ou au château, de se rouler dans l'herbe comme un poulain, de glisser du haut en bas de la pente gazonnée avec sa culotte neuve, ou de se battre à coup de pierres avec les polissons du quartier. S'il ne le faisait pas plus souvent, ce n'était pas qu'il fût arrêté par la peur des reproches et des claques ; mais il n'avait pas de camarades : il ne réussissait pas à s'entendre avec les autres enfants. Même les gamins des rues n'aimaient pas à jouer avec lui, parce qu'il prenait le jeu trop au sérieux, et qu'il donnait des coups trop fort. De son côté, il avait pris l'habitude de rester enfermé, à l'écart des enfants de son âge : il avait honte de n'être pas adroit au jeu et n'osait se mêler à leurs parties. Alors, il affectait de ne pas s'y intéresser, bien qu'il brûlât d'envie qu'on l'invitât à jouer. Mais on ne lui disait rien ; et il s'éloignait, navré, d'un air indifférent.

Sa consolation était de vagabonder avec l'oncle Gottfried, quand celui-ci était au pays. Il se rapprochait de lui de plus en plus, il sympathisait avec son humeur indépendante. Il comprenait si bien, maintenant, le plaisir que Gottfried trouvait à courir sur les chemins, sans être lié nulle part ! Souvent, ils allaient ensemble, le soir, dans la campagne, sans but, droit devant eux ; et comme Gottfried oubliait toujours l'heure, on revenait très tard, et on était grondé. La joie était de s'esquiver, la nuit, pendant que les autres dormaient. Gottfried savait que c'était mal ; mais Christophe le suppliait ; et lui-même ne pouvait résister au plaisir. Vers minuit, il venait devant la maison, et sifflait d'une façon convenue. Christophe s'était couché tout habillé. Il se glissait hors du lit, ses souliers à la main ; et, retenant son souffle, il rampait avec des ruses de sauvage jusqu'à la fenêtre de la cuisine, qui donnait sur la route. Il montait sur la table ; Gottfried le recevait de l'autre côté, sur ses épaules. Ils partaient, heureux comme des écoliers.

Quelquefois, ils allaient retrouver Jérémie, le pêcheur, un ami de Gottfried ; on filait dans sa barque, au clair de lune. L'eau s'égouttant des rames faisait de petits arpèges, des notes chromatiques. Une vapeur de lait tremblait à la surface du fleuve. Les étoiles frissonnaient. Les coqs se répondaient de l'une à l'autre rive ; et parfois on entendait, dans les profondeurs du ciel, les trilles des alouettes, qui montaient de la terre, trompées par la clarté de la lune. On se taisait. Gottfried chantait tout bas un air. Jérémie racontait des histoires étranges de la vie des animaux ; elles paraissaient d'autant plus mystérieuses qu'il s'exprimait d'une façon brève et énigmatique. La lune se cachait derrière les forêts. On longeait la sombre masse des collines. Les ténèbres du ciel et de l'eau se fondaient. Le fleuve était sans un pli. Tous les bruits s'éteignaient. La barque glissait dans la nuit. Glissait-elle ? Flottait-elle ? Restait-elle immobile ?... Les roseaux s'écartaient avec un froissement de soie. On abordait sans bruit. On descendait sur la rive, et on revenait à pied. Il arrivait qu'on ne rentrât qu'à l'aube. On suivait le bord du fleuve. Des nuées d'ablettes d'argent, vertes comme des épis, ou bleues comme des pierreries, fourmillaient, aux premières lueurs du jour ; elles grouillaient, pareilles aux reptiles de la tête de Méduse, se jetant voracement sur le pain qu'on jetait ; elles descendaient autour, à mesure qu'il s'enfonçait, et tournaient en spirales, puis s'effaçaient d'un trait, comme un rayon de lumière. Le fleuve se teintait de reflets roses et mauves. Les oiseaux s'éveillaient, les uns après les autres. On rentrait en hâte ; on regagnait, avec les mêmes précautions qu'au départ, la chambre à l'air épais, et le lit, où Christophe, qui tombait de sommeil, s'endormait aussitôt, le corps tout frais de l'odeur des champs.

Tout allait bien ainsi, et on ne se serait aperçu de rien, si Ernst, le frère cadet, n'avait un jour dénoncé les sorties de Christophe : dès lors, elles lui furent interdites, et on le surveilla. Il ne s'en échappa pas moins ; il préférait à toute autre société celle du petit colporteur et de ses amis. Les siens étaient scandalisés. Melchior disait qu'il avait des goûts de manant. Le vieux Jean-Michel était jaloux de l'affection de Christophe pour Gottfried ; et il le sermonnait de s'abaisser à plaisir en une compagnie aussi vulgaire, quand il avait l'honneur d'approcher l'élite et de servir les princes. On trouvait que Christophe manquait de dignité.

Malgré les embarras d'argent croissant avec l'intempérance et la fainéantise de Melchior, la vie fut supportable, tant que Jean-Michel fut là. Il était le seul qui eût quelque influence sur Melchior et qui, dans une certaine mesure, le retînt sur la pente de son vice. Puis, l'estime universelle dont il jouissait n'était pas inutile pour faire oublier les frasques de l'ivrogne. Enfin il venait en aide au ménage à court d'argent. En outre de la modique pension qu'il touchait, comme ancien maître de chapelle, il continuait de récolter quelques petites sommes, en donnant des leçons et accordant des pianos. Il en remettait la plus grande partie à sa bru, dont il voyait la gêne, en dépit des efforts qu'elle faisait pour la lui cacher. Louisa se désolait à la pensée qu'il se privait pour eux. Le vieux y avait d'autant plus de mérite qu'il était habitué à vivre largement et qu'il avait de forts besoins. Quelquefois ces sacrifices n'étaient même pas suffisants ; et Jean-Michel devait, pour couvrir une dette pressante, vendre en secret un meuble, des livres, des souvenirs, auxquels il était attaché. Melchior s'apercevait des cadeaux que son père faisait à Louisa, en se cachant de lui ; et souvent, il mettait la main dessus, malgré les résistances. Mais quand le vieux venait à l'apprendre, -- non de Louisa, qui lui taisait ses peines, mais d'un de ses petits-fils, -- il entrait dans une colère terrible ; et il y avait entre les deux hommes des scènes à faire trembler. Ils étaient tous deux extraordinairement violents, ils en arrivaient aussitôt aux gros mots et aux menaces ; ils semblaient près d'en venir aux mains. Mais dans ses pires emportements, un respect invincible retenait toujours Melchior ; et, si ivre qu'il fût, il finissait par baisser la tête sous l'averse d'injures et de reproches humiliants que son père déchargeait sur lui. Il n'en guettait pas moins la prochaine occasion de recommencer ; et Jean-Michel avait de tristes appréhensions, en pensant à l'avenir.

-- Mes pauvres enfants, disait-il à Louisa, qu'est-ce que vous deviendriez, si je n'étais plus là !... Heureusement, ajoutait-il en caressant Christophe, que je puis encore aller, jusqu'à ce que celui-ci vous tire d'affaire !

Mais il se trompait dans ses calculs : il était au bout de sa route. Nul ne s'en fût douté. À quatre-vingts ans passés, il avait tous ses cheveux, une crinière blanche, avec des touffes grises encore, et dans sa barbe drue des fils tout à fait noirs. Il ne lui restait qu'une dizaine de dents ; mais, avec, il s'escrimait solidement. Il faisait plaisir à voir à table. Il avait un robuste appétit ; et s'il reprochait à Melchior de boire, lui-même buvait sec. Il avait une prédilection pour les vins blancs de la Moselle. Au reste, vins, bières, ou cidres, il savait rendre justice à tout ce que le Seigneur a créé d'excellent. Il n'était pas assez malavisé pour laisser sa raison dans son verre, et il gardait la mesure. Il est vrai que cette mesure était copieuse, et que dans son verre une raison plus débile se fût noyée. Il avait bon pied, bon œil, et une activité infatigable. À six heures, il était levé, et faisait méticuleusement sa toilette : car il avait le souci du décorum et le respect de sa personne. Il vivait seul dans sa maison, s'occupant de tout lui-même et ne souffrant pas que sa bru mît le nez dans ses affaires ; il faisait sa chambre, préparait son café, recousait ses boutons, clouait, collait, raccommodait ; et, tout en allant et venant, en bras de chemise, du haut en bas de la maison, il chantait sans s'arrêter, d'une voix de basse retentissante, qu'il se plaisait à faire sonner, accompagnant ses airs de gestes d'opéra. -- Ensuite, il sortait, et par tous les temps. Il allait à ses affaires, sans en oublier aucune ; mais il était rarement exact : on le rencontrait à quelque coin de rue, discutant avec une connaissance, ou plaisantant avec une voisine, dont la figure lui revenait : car il aimait les jeunes minois et les vieux amis. Il s'attardait ainsi, et ne savait jamais l'heure. Il ne laissait pas cependant passer celle du dîner : il dînait où il se trouvait, s'invitant chez les gens. Il ne rentrait qu'au soir, la nuit tombée, après avoir vu longuement ses petits-enfants. Il se couchait, lisait dans son lit, avant de fermer l'œil, une page de sa vieille Bible ; et la nuit, -- car il ne dormait pas plus d'une ou deux heures de suite, -- il se levait pour prendre un de ses vieux bouquins, achetés d'occasion : histoire, théologie, littérature, ou sciences ; il lisait au hasard quelques pages qui l'intéressaient et qui l'ennuyaient, qu'il ne comprenait pas bien, mais dont il ne passait pas un mot... jusqu'à ce que le sommeil le reprît. Le dimanche, il allait à l'office, se promenait avec les enfants, et jouait aux boules. -- Jamais il n'avait été malade, que d'un peu de goutte aux doigts de pied, qui le faisait jurer la nuit, au milieu de ses lectures bibliques. Il semblait qu'il pût durer ainsi jusqu'au bout de son siècle, et il ne voyait aucune raison pour qu'il ne le dépassât point ; quand on lui prédisait qu'il mourrait centenaire, il pensait, comme un autre vieillard illustre, qu'il ne faut point assigner de limites aux bienfaits de la Providence. On ne s'apercevait qu'il vieillissait qu'à ce qu'il avait facilement la larme à l'œil et qu'il devenait plus irritable chaque jour. La moindre impatience le jetait dans des accès de colère folle. Sa figure rouge et son cou court devenaient cramoisis. Il bégayait furieusement, et il était forcé de s'arrêter, suffoquant. Le médecin de famille, un vieil ami, l'avait averti de se surveiller, de modérer à la fois sa colère et son appétit. Mais têtu comme un vieillard, il n'en faisait que plus d'imprudences, par bravade ; et il raillait la médecine et les médecins. Il affectait un grand mépris pour la mort, ne ménageant pas les discours, pour affirmer qu'il ne la craignait point.

Un jour d'été qu'il faisait très chaud, après avoir bu copieusement et s'être disputé par-dessus le marché, il rentra chez lui et se mit à travailler dans son jardin. Il aimait remuer la terre. Nu-tête, en plein soleil, tout irrité encore par sa discussion, il bêchait avec colère. Christophe était assis sous la tonnelle, un livre à la main ; mais il ne lisait guère : il rêvassait, en écoutant la crécelle endormante des grillons ; et, machinalement, il suivait les mouvements de grand-père. Le vieux lui tournait le dos ; il était courbé et arrachait les mauvaises herbes. Soudain, Christophe le vit se relever, battre l'air de ses bras et tomber comme une masse, la face contre terre. Une seconde, il eut envie de rire. Puis, il vit que le vieux ne bougeait pas. Il l'appela, il courut à lui, il le secoua de toutes ses forces. La peur le gagnait. Il s'agenouilla et essaya à deux mains de soulever la grosse tête, appliquée contre le sol. Elle était si lourde, et il tremblait tellement qu'il eut peine à la remuer. Mais quand il aperçut les yeux renversés, blancs et sanglants, il fut glacé d'horreur ; il la laissa retomber en poussant un cri aigu. Il se releva épouvanté, il se sauva. Il courut au dehors. Il criait et pleurait. Un homme, qui passait sur la route, arrêta l'enfant. Christophe était hors d'état de parler ; il montra la maison ; l'homme y entra, et Christophe le suivit. D'autres avaient entendu ses cris et arrivaient des maisons voisines. Bientôt le jardin fut plein de monde. On marchait sur les fleurs, on se penchait autour du vieux, on parlait tous à la fois. Deux ou trois hommes le soulevèrent de terre. Christophe, resté à l'entrée, tourné contre le mur, se cachait la figure dans ses mains, il avait peur de voir ; mais il ne pouvait pas s'en empêcher ; et, quand le cortège passa près de lui, il vit, à travers ses doigts, le grand corps du vieux qui s'abandonnait : un bras traînait à terre ; la tête, appuyée contre le genou d'un porteur, cahotait à chaque pas ; la face était tuméfiée, couverte de boue, saignante, avec la bouche ouverte, et ses terribles yeux. Il hurla de nouveau et prit la fuite. Il courut sans s'arrêter jusqu'à la maison de sa mère, comme s'il était poursuivi. Il fit irruption dans la cuisine, avec des cris affreux. Louisa épluchait des légumes. Il se jeta sur elle et l'étreignit avec désespoir, pour qu'elle vînt à son secours. La figure convulsée par ses sanglots, il pouvait à peine parler. Mais dès le premier mot, elle comprit. Elle devint toute blanche, laissa tomber ce qu'elle tenait, et, sans une parole, se précipita hors de la maison.

Christophe resta seul, blotti contre l'armoire ; il continuait de pleurer. Ses frères jouaient. Il ne se rendait pas compte exactement de ce qui s'était passé, il ne pensait pas à grand-père, il pensait aux images effrayantes qu'il avait vues tout à l'heure ; et sa terreur était qu'on ne l'obligeât à les revoir, à revenir là-bas.

Et en effet, vers le soir, comme les autres petits, las d'avoir fait dans la maison toutes les sottises possibles, commençaient à geindre qu'ils s'ennuyaient et qu'ils avaient faim, Louisa rentra précipitamment, les prit par la main et les emmena chez grand-père. Elle allait très vite ; et Ernst et Rodolphe essayèrent de grogner, suivant leur habitude ; mais Louisa leur imposa silence d'un tel ton qu'ils se turent. Une peur instinctive les gagnait : au moment d'entrer, ils se mirent à pleurer. Il ne faisait pas encore tout à fait nuit ; les dernières lueurs du couchant allumaient d'étranges reflets à l'intérieur de la maison, sur le bouton de la porte, sur le miroir, sur le violon accroché au mur dans la première pièce à demi obscure. Mais, chez le vieux, une bougie était allumée ; et la flamme vacillante, se heurtant au jour livide qui s'éteignait, rendait plus oppressante l'ombre lourde de la chambre. Assis près de la fenêtre, Melchior pleurait avec bruit. Le médecin, penché sur le lit, empêchait de voir celui qui y était couché. Le cœur de Christophe battait à se rompre. Louisa fit agenouiller les enfants au pied du lit. Christophe se risqua à regarder. Il s'attendait à quelque chose de si terrifiant, après le spectacle de l'après-midi, qu'au premier coup d'œil, il fut presque soulagé. Grand-père était immobile et semblait dormir. L'enfant eut, un instant, l'illusion que grand-père était guéri. Mais quand il entendit son souffle oppressé, quand, en regardant mieux, il vit cette figure bouffie, où la meurtrissure de la chute faisait une large tache violacée, quand il comprit que celui qui était là allait mourir, il se mit à trembler ; et, tout en répétant la prière de Louisa pour que grand-père guérît, il priait au fond de lui pour que, si grand-père ne devait pas guérir, grand-père fût déjà mort. Il avait l'épouvante de ce qui allait se passer.

Le vieux n'avait plus sa connaissance, depuis l'instant où il était tombé. Il ne la retrouva qu'un moment, juste assez pour prendre connaissance de son état : -- et ce fut lugubre. Le prêtre était là et récitait sur lui les dernières prières. On souleva le vieillard sur son oreiller ; il rouvrit lourdement ses yeux, qui ne semblaient plus obéir à sa volonté ; il respira bruyamment, regarda, sans comprendre, les figures, les lumières ; et soudain, il ouvrit la bouche ; un effroi indicible se peignait sur ses traits.

-- Mais alors... -- il bégayait, -- mais alors, je vais mourir !... L'accent terrible de cette voix perça le cœur de Christophe ; jamais elle ne devait plus sortir de sa mémoire. Le vieux ne parlait plus, il gémissait comme un petit enfant. Puis l'engourdissement le reprit ; mais sa respiration devenait encore plus pénible ; il se plaignait, il remuait les mains, il semblait lutter contre le sommeil mortel. Dans sa demi-conscience, une fois il appela :

-- Maman !

Ô l'impression poignante ! ce balbutiement du vieux homme, appelant sa mère avec angoisse, comme Christophe aurait fait, -- sa mère dont jamais il ne parlait dans la vie ordinaire, suprême et inutile recours dans la terreur suprême !... Il parut s'apaiser un instant ; il eut une lueur de conscience. Ses lourds yeux, dont l'iris semblait flotter à la dérive, rencontrèrent le petit, glacé de peur. Ils s'éclairèrent. Le vieux fit un effort pour sourire et parler. Louisa prit Christophe et l'approcha du lit. Jean-Michel remua les lèvres et chercha à lui caresser la tête avec sa main. Mais aussitôt il retomba dans sa torpeur. Ce fut la fin.

On avait renvoyé les enfants dans la chambre à côté ; mais on avait trop à faire pour s'occuper d'eux. Christophe, attiré par l'horreur, épiait, du seuil de la porte entrouverte, le tragique visage, renversé sur l'oreiller, étranglé par l'étreinte féroce qui se resserrait autour du cou... cette figure qui se creusait de seconde en seconde... cet enfoncement de l'être dans le vide, qui semblait l'aspirer comme une pompe... l'abominable râle, cette respiration mécanique, semblable à une bulle d'air qui crève à la surface de l'eau, derniers souffles du corps, qui s'obstine à vivre, quand l'âme n'est déjà plus. -- Puis, la tête glissa à côté de l'oreiller. Et tout se tut.

Ce ne fut que quelques minutes après, au milieu des sanglots, des prières, de la confusion causée par la mort, que Louisa aperçut l'enfant, blême, la bouche crispée, les yeux dilatés, qui serrait convulsivement la poignée de la porte. Elle courut à lui. Il fut pris, dans ses bras, d'une crise. Elle l'emporta. Il perdit connaissance. Il se retrouva dans son lit, hurla d'effroi, parce qu'on l'avait laissé seul un instant, eut une nouvelle crise, et s'évanouit encore. Il passa le reste de la nuit et la journée du lendemain dans la fièvre. Enfin il s'apaisa et tomba, la seconde nuit, dans un sommeil profond, qui se prolongea jusqu'au milieu du jour suivant. Il avait l'impression qu'on marchait dans la chambre, que sa mère était penchée sur son lit et l'embrassait : il crut entendre le chant doux et lointain des cloches. Mais il ne voulait pas remuer ; il était comme dans un rêve.

Quand il rouvrit les yeux, l'oncle Gottfried était assis au pied de son lit. Christophe était brisé, et ne se souvenait de rien. Puis la mémoire lui revint, il se mit à pleurer. Gottfried se leva et l'embrassa.

-- Eh bien, mon petit, eh bien ? disait-il doucement.

-- Ah ! oncle, oncle ! gémissait l'enfant se serrant contre lui.

-- Pleure, disait Gottfried, pleure !

Il pleurait aussi.

Lorsqu'il fut un peu soulagé, Christophe essuya ses yeux et regarda Gottfried. Gottfried comprit qu'il voulait lui demander quelque chose.

-- Non, fit-il, en mettant un doigt sur sa bouche. Il ne faut pas parler. Pleurer est bon. Parler est mauvais.

L'enfant insistait.

-- Cela ne sert à rien.

-- Seulement une chose, une seule !...

-- Quoi ?

Christophe hésita :

-- Ah ! oncle, demanda-t-il, où est-il maintenant ?

Gottfried répondit :

-- Il est avec le Seigneur, mon enfant.

Mais ce n'était pas ce que demandait Christophe.

-- Non, tu ne comprends pas : Où est-il, lui ?

(Il voulait dire : le corps.)

Il continua, d'une voix tremblante :

-- Est-ce qu'il est toujours dans la maison ?

-- On a enterré le cher homme, ce matin, dit Gottfried. N'as-tu pas entendu les cloches ?

Christophe fut soulagé. Puis, à la pensée qu'il ne reverrait plus le cher grand-père, il pleura de nouveau, amèrement.

-- Pauvre petit chat ! répétait Gottfried, regardant l'enfant avec commisération.

Christophe attendait que Gottfried le consolât ; mais Gottfried n'essayait pas, sachant que c'est inutile.

-- Oncle Gottfried, demanda l'enfant, est-ce que tu n'as donc pas peur aussi de cela, toi ?

(Combien il eût voulu que Gottfried n'eût pas peur et qu'il lui enseignât son secret !)

Mais Gottfried devint soucieux.

-- Chut ! fit-il, d'une voix altérée...

-- Et comment n'avoir pas peur ? dit-il après un instant. Mais qu'y faire ? C'est ainsi. Il faut se soumettre.

Christophe secoua la tête avec révolte.

-- Il faut se soumettre, mon enfant, répéta Gottfried. Il l'a voulu. Il faut aimer ce qu'Il veut.

-- Je le déteste ! cria Christophe haineusement, montrant le poing au ciel.

Gottfried, consterné, le fit taire. Christophe lui-même eut peur de ce qu'il venait de dire, et il se mit à prier avec Gottfried. Mais son cœur bouillonnait ; et tandis qu'il répétait les mots d'humilité servile et de résignation, il n'y avait au fond de lui qu'un sentiment de révolte passionnée et d'horreur contre l'abominable chose, et l'Être monstrueux qui l'avait pu créer.

Les jours s'écoulent, et les nuits pluvieuses, sur la terre fraîchement remuée, au fond de laquelle le pauvre vieux Jean-Michel gît abandonné. Sur le moment, Melchior a beaucoup pleuré, crié, sangloté. Mais la semaine n'est pas finie, que Christophe l'entend rire de bon cœur. Quand on prononce devant lui le nom du défunt, sa figure s'allonge et prend un air lugubre ; mais, l'instant d'après, il recommence à parler et à gesticuler avec animation. Il est sincèrement affligé ; mais il lui est impossible de rester sous une impression triste.

Louisa, passive, résignée, a accepté ce malheur, comme elle accepte tout. Elle a ajouté une prière à ses prières de chaque jour ; elle va régulièrement au cimetière, et prend soin de la tombe, comme si la tombe faisait partie du ménage.

Gottfried a des attentions touchantes pour le petit carré de terre, où dort le vieux. Quand il vient dans le pays, il y porte un souvenir, une croix qu'il a fabriquée, quelques fleurs que Jean-Michel aimait. Il n'y manque jamais ; et il se cache pour le faire.

Louisa emmène quelquefois Christophe, dans ses visites au cimetière. Christophe a un dégoût affreux pour cette terre grasse, revêtue d'une sinistre parure de fleurs et d'arbres, et pour l'odeur lourde qui flotte au soleil, mêlée à l'haleine des cyprès sonores. Mais il n'ose avouer sa répugnance, parce qu'il se la reproche comme une lâcheté et comme une impiété. Il est très malheureux. La mort de grand-père ne cesse de le hanter. Pourtant, il y a longtemps déjà qu'il sait ce que c'est que la mort, qu'il y pense et qu'il en a peur. Mais jamais il ne l'avait encore vue ; et qui la voit pour la première fois s'aperçoit qu'il ne connaissait rien, ni de la mort, ni de la vie. Tout est ébranlé d'un coup ; la raison ne sert de rien. On croyait vivre, on croyait avoir quelque expérience de la vie : on voit qu'on ne savait rien, on voit qu'on ne voyait rien, on vivait enveloppé d'un voile d'illusions que l'esprit avait tissé et qui cachait aux yeux le visage de la réalité. Il n'y a aucun rapport entre l'idée de la souffrance et l'être qui saigne et qui souffre. Il n'y a aucun rapport entre la pensée de la mort et les convulsions de la chair et de l'âme qui se débat et meurt. Tout le langage humain, toute la sagesse humaine, n'est qu'un guignol de raides automates, auprès de l'éblouissement funèbre de la réalité, -- ces misérables êtres de boue et de sang, dont tout le vain effort est de fixer une vie, qui pourrit, d'heure en heure.

Christophe y pensait, jour et nuit. Les souvenirs de l'agonie le poursuivaient ; il entendait l'horrible respiration. La nature entière avait changé ; il semblait que se fût étendue sur elle une brume de glace. Autour de lui, partout, de quelque côté qu'il se tournât, il sentait sur sa face le souffle meurtrier de la Bête aveugle ; il savait qu'il était sous le poing de cette Force de destruction, et qu'il n'y avait rien à faire. Mais loin de l'accabler, cette pensée le brûlait d'indignation contre l'impossible ; il avait beau se briser le front, et reconnaître qu'il n'était pas le plus fort : il ne cessait point de se révolter contre la souffrance. Dès lors, sa vie fut une lutte de tous les instants contre la férocité d'un Destin, qu'il ne voulait pas admettre.

À l'obsession de ses pensées la dureté même de la vie vint faire diversion. La ruine de la famille, que Jean-Michel retardait, se précipita, dès qu'il ne fut plus là. Avec lui les Krafft avaient perdu leurs meilleures ressources ; et la misère entra dans la maison.

Melchior y ajouta encore. Loin de travailler davantage, il s'abandonna tout à fait à son vice, quand il fut délivré du seul contrôle qui le retînt. Presque chaque nuit, il rentrait ivre, et il ne rapportait jamais rien de ce qu'il avait gagné. Du reste, il avait perdu à peu près toutes ses leçons. Une fois, il s'était présenté chez une élève dans un état d'ébriété complète : à la suite de ce scandale, toutes les maisons lui furent fermées. À l'orchestre, on ne le tolérait que par égard pour le souvenir de son père ; mais Louisa tremblait qu'il ne fût congédié d'un jour à l'autre, après un esclandre. Déjà on l'en avait menacé, certains soirs où il était arrivé à son pupitre vers la fin de la représentation. Deux ou trois fois, il avait même totalement oublié de venir. Et de quoi n'était-il pas capable dans ces moments d'excitation stupide, où il était pris d'une démangeaison de dire et de faire des sottises ! Ne s'avisa-t-il pas, un soir, de vouloir exécuter son grand concerto de violon, au milieu d'un acte de la Walküre ! On eut toutes les peines du monde à l'en empêcher. Il éclatait de rire, pendant la représentation, sous l'empire des images plaisantes qui se déroulaient sur la scène ou dans son cerveau. Il faisait la joie de ses voisins ; on lui passait beaucoup de choses, en faveur de son ridicule. Mais cette indulgence était pire que la sévérité ; et Christophe en mourait de honte.

L'enfant était maintenant premier violon à l'orchestre. Il s'arrangeait de façon à veiller sur son père, à le suppléer au besoin, à lui imposer silence, quand Melchior était dans ses jours d'expansion. Ce n'était pas aisé, et le mieux était de ne pas faire attention à lui ; sans quoi l'ivrogne, dès qu'il se sentait regardé, faisait des grimaces, ou commençait un discours. Christophe détournait donc les yeux, tremblant de lui voir faire quelque excentricité ; il essayait de s'absorber dans sa tâche, mais il ne pouvait s'empêcher d'entendre les réflexions de Melchior et les rires des voisins. Les larmes lui en venaient aux yeux. Les musiciens, braves gens, s'en étaient aperçus, et ils avaient pitié de lui ; ils mettaient une sourdine à leurs éclats, ils se cachaient de Christophe pour parler de son père. Mais Christophe sentait leur commisération. Il savait que, dès qu'il était sorti, les moqueries reprenaient leur train et que Melchior était la risée de la ville. Il ne pouvait rien pour l'empêcher ; c'était un supplice pour lui. Il ramenait son père à la maison après la fin du spectacle ; il lui donnait le bras, subissait ses bavardages, s'évertuait à cacher l'incertitude de sa marche. Mais à qui faisait-il illusion ? Et malgré ses efforts, il était rare qu'il réussît à conduire Melchior jusqu'au bout. Arrivé au tournant de la rue, Melchior déclarait qu'il avait un rendez-vous urgent avec des amis, et aucun argument ne pouvait lui persuader de manquer à cet engagement. Il était même prudent de ne pas trop insister, si on ne voulait s'exposer à une scène d'imprécations paternelles, qui attirait les voisins aux fenêtres.

Tout l'argent du ménage y passait. Melchior ne se contentait pas de boire ce qu'il gagnait. Il buvait ce que sa femme et son fils avaient tant de peine à gagner. Louisa pleurait ; mais elle n'osait pas résister, depuis que son mari lui avait durement rappelé que rien dans la maison n'était à elle et qu'il l'avait épousée sans un sou. Christophe voulut regimber : Melchior le calotta, le traita de polisson, et lui prit l'argent des mains. L'enfant avait douze à treize ans, il était robuste, et commençait à gronder contre les corrections ; pourtant il avait encore peur de se révolter, et il se laissait dépouiller. La seule ressource qu'ils eussent, Louisa et lui, était de cacher leur argent. Mais Melchior avait une ingéniosité singulière à découvrir leurs cachettes, quand ils n'étaient pas là.

Bientôt, cela ne lui suffit plus. Il vendit les objets hérités de son père. Christophe voyait partir avec douleur les livres, le lit, les meubles, les portraits des musiciens. Il ne pouvait rien dire. Mais un jour que Melchior, s'étant rudement heurté au vieux piano de grand-père, jura de colère, en se frottant le genou, et dit qu'on n'avait plus la place de remuer chez soi, et qu'il allait débarrasser la maison de toutes ces vieilleries, Christophe poussa les hauts cris. C'était vrai que les chambres étaient encombrées, depuis qu'on y avait entassé les meubles de grand-père pour vendre sa maison, la chère maison où Christophe avait passé les plus belles heures de son enfance. C'était vrai aussi que le vieux piano ne valait plus cher, qu'il avait une voix chevrotante, et que depuis longtemps Christophe l'avait abandonné, pour jouer sur le beau piano neuf, dû aux munificences du prince ; mais si vieux et si impotent qu'il fût, il était le meilleur ami de Christophe : il avait révélé à l'enfant le monde sans bornes de la musique ; sur ses touches jaunes et polies il avait découvert le royaume des sons ; c'était l'œuvre de grand-père, qui avait passé trois mois à le réparer pour son petit-fils : il était un objet sacré. Aussi Christophe protesta qu'on n'avait pas le droit de le vendre. Melchior lui intima l'ordre de se taire. Christophe cria plus fort que le piano était à lui et qu'il défendait qu'on y touchât. Il s'attendait à recevoir une solide correction. Mais Melchior le regarda avec un mauvais sourire, et se tut.

Le lendemain, Christophe avait oublié. Il rentrait à la maison, fatigué, mais d'assez bonne humeur. Il fut frappé des regards sournois de ses frères. Ils feignaient d'être absorbés dans une lecture ; mais ils le suivaient des yeux et guettaient ses mouvements, se replongeant dans leur livre, dès qu'il les regardait. Il ne douta point qu'ils ne lui eussent fait quelque mauvaise farce, mais il y était habitué, et ne s'en émut pas, résolu, quand il la découvrirait, à les rosser, comme il avait coutume. Il dédaigna donc d'approfondir la chose, et il se mit à causer avec son père, qui, assis au coin du feu, l'interrogeait sur sa journée avec une affectation d'intérêt, auquel il n'était point fait. Tandis qu'il lui parlait, il s'aperçut que Melchior échangeait en cachette des clignements d'yeux avec les deux petits. Il eut un serrement de cœur. Il courut dans sa chambre... La place du piano était vide ! Il poussa un cri de douleur. Il entendit dans l'autre pièce les rires étouffés de ses frères. Tout son sang lui monta au visage. Il bondit vers eux. Il cria :

-- Mon piano !

Melchior leva la tête, d'un air paisible et ahuri, qui fit éclater de rire les enfants. Lui-même ne put y tenir, en voyant la mine piteuse de Christophe ; et il se détourna pour pouffer. Christophe perdit conscience de ses actes. Il se jeta comme un fou sur son père. Melchior, renversé dans son fauteuil, n'eut pas le temps de se garer. L'enfant l'avait saisi à la gorge, et lui criait :

-- Voleur !

Ce ne fut qu'un éclair. Melchior se secoua et envoya rouler contre le carreau Christophe, qui se cramponnait avec fureur. La tête de l'enfant heurta contre les chenets. Christophe se releva sur les genoux, le front ouvert ; et il continuait de répéter, d'une voix suffoquée :

-- Voleur !... Voleur qui nous voles, maman, moi !... Voleur qui vends grand-père !

Melchior, debout, leva le poing sur la tête de Christophe. L'enfant le bravait avec des yeux haineux, et il tremblait de rage. Melchior se mit à trembler aussi. Il s'assit et se cacha la figure dans ses mains. Les deux petits s'étaient sauvés, en poussant des cris aigus. Au vacarme succéda le silence. Melchior gémissait des paroles vagues. Christophe, collé au mur, ne cessait pas de le fixer, les dents serrées. Melchior commença à s'accuser lui-même :

-- Je suis un voleur ! Je dépouille ma famille. Mes enfants me méprisent. Je ferais mieux d'être mort !

Quand il eut fini de geindre, Christophe, sans bouger, demanda d'une voix dure :

-- Où est le piano ?

-- Chez Wormser, dit Melchior, n'osant pas le regarder. Christophe fit un pas, et dit :

-- L'argent !

Melchior, annihilé, tira l'argent de sa poche, et le remit à son fils. Christophe se dirigea vers la porte. Melchior l'appela :

-- Christophe !

Christophe s'arrêta. Melchior reprit, d'une voix tremblante :

-- Mon petit Christophe !... Ne me méprise pas !

Christophe se jeta à son cou, et sanglota :

-- Papa, mon cher papa ! Je ne te méprise pas ! Je suis si malheureux !

Ils pleuraient bruyamment. Melchior se lamentait :

-- Ce n'est pas ma faute. Je ne suis pourtant pas méchant.

Il promettait de ne plus boire. Christophe hochait la tête, d'un air de doute ; et Melchior convenait qu'il ne pouvait pas résister, quand il avait de l'argent dans les mains. Christophe réfléchit, et dit :

-- Sais-tu, papa, il faudrait...

Il s'arrêta.

-- Quoi donc ?

-- J'ai honte...

-- Pour qui ? demanda naïvement Melchior.

-- Pour toi.

Melchior fit la grimace, et dit :

-- Cela ne fait rien.

Christophe expliqua qu'il faudrait que tout l'argent de la famille, même le traitement de Melchior, fût confié à un autre, qui remettrait à Melchior, jour par jour, ou semaine par semaine, ce dont il aurait besoin. Melchior, qui était en veine d'humilité, -- il n'était pas tout à fait à jeun, -- renchérit sur la proposition et déclara qu'il voulait écrire séance tenante une lettre au grand-duc, pour que la pension qui lui revenait fût régulièrement payée en son nom à Christophe. Christophe refusait, rougissant de l'humiliation de son père. Mais Melchior, dévoré d'une soif de sacrifice, s'obstina à écrire. Il était ému de la magnanimité de son acte. Christophe refusa de prendre la lettre ; et Louisa qui venait de rentrer, mise au courant de l'affaire, déclara qu'elle aimerait mieux mendier que d'obliger son mari à cet affront. Elle ajouta qu'elle avait confiance en lui, et qu'elle était sûre qu'il s'amenderait pour l'amour d'eux. Cela finit par une scène d'attendrissement général ; et la lettre de Melchior, oubliée sur la table, alla tomber sous l'armoire, où elle resta cachée.

Mais, quelques jours après, Louisa l'y retrouva, en faisant le ménage ; et comme elle était très malheureuse alors des nouveaux désordres de Melchior, qui avait recommencé, au lieu de déchirer le papier, elle le mit de côté. Elle le garda plusieurs mois, repoussant toujours l'idée de s'en servir, malgré les souffrances qu'elle endurait. Mais un jour qu'elle vit, une fois de plus, Melchior battre Christophe et le dépouiller de son argent, elle n'y tint plus ; et, seule avec l'enfant qui pleurait, elle alla prendre la lettre, la lui donna, et dit :

-- Va !

Christophe hésitait encore, mais il comprit qu'il n'y avait plus d'autre moyen, si on voulait sauver de la ruine totale le peu qui leur restait. Il alla au palais. Il mit près d'une heure à faire le trajet de vingt minutes. La honte de sa démarche l'accablait. Son orgueil, qui s'était exalté dans ces dernières années d'isolement, saignait à la pensée d'avouer publiquement le vice de son père. Par une étrange et naturelle inconséquence, il savait que ce vice était connu de tous ; et il s'obstinait à vouloir donner le change, il feignait de ne s'apercevoir de rien : il se fût laissé hacher en morceaux, plutôt que d'en convenir. Et maintenant, de lui-même, il allait !... Vingt fois, il fut sur le point de revenir ; il fit deux ou trois fois le tour de la ville, retournant sur ses pas, au moment d'arriver. Mais il n'était pas seul en cause. Il s'agissait de sa mère, de ses frères. Puisque son père les abandonnait, c'était à lui, fils aîné, de venir à leur aide. Il n'y avait plus à hésiter, à faire l'orgueilleux : il fallait boire la honte. Il entra au palais. Dans l'escalier, il faillit encore s'enfuir. Il s'agenouilla sur une marche. Il resta plusieurs minutes, sur le palier, la main sur le bouton de la porte, jusqu'à ce que l'arrivée de quelqu'un le forçât à entrer.

Tout le monde le connaissait aux bureaux. Il demanda à parler à Son Excellence l'intendant des théâtres, baron de Hammer Langbach. Un employé, jeune, gras, chauve, le teint fleuri, avec un gilet blanc et une cravate rose, lui serra familièrement la main, et se mit à parler de l'opéra de la veille. Christophe répéta sa question. L'employé répondit que Son Excellence était occupée en ce moment, mais que, si Christophe avait une requête à lui présenter, on la lui ferait passer avec d'autres pièces, qu'on allait lui porter à signer. Christophe tendit la lettre. L'employé y jeta les yeux, et poussa une exclamation de surprise :

-- Ah ! par exemple ! fit-il gaiement. Voilà une bonne idée ! Il y a longtemps qu'il aurait dû s'aviser de cela ! De toute sa vie, il n'a rien fait de mieux. Ah ! le vieux pochard ! Comment diable a-t-il pu s'y résoudre ?

Il s'arrêta net. Christophe lui avait arraché le papier des mains, et criait, blême de colère :

-- Je vous défends !... Je vous défends de m'insulter !

Le fonctionnaire fut stupéfait :

-- Mais, cher Christophe, essaya-t-il de dire, qui songe à t'insulter ? Je n'ai dit que ce que tout le monde pense. Toi-même, tu le penses.

-- Non ! cria rageusement Christophe.

-- Quoi ! tu ne le penses pas ? Tu ne penses pas qu'il boit ?

-- Ce n'est pas vrai ! dit Christophe.

Il trépignait.

L'employé haussa les épaules.

-- En ce cas, pourquoi a-t-il écrit cette lettre ?

-- Parce que... dit Christophe, -- (il ne sut plus que dire), -- parce que, comme je viens toucher mon traitement, chaque mois, je puis prendre en même temps celui de mon père. Il est inutile que nous nous dérangions tous deux... Mon père est très occupé.

Il rougissait de l'absurdité de son explication. L'employé le regardait avec un mélange d'ironie et de pitié. Christophe, froissant le papier dans sa main, fit mine de sortir. L'autre se leva et lui prit le bras.

-- Attends un moment, dit-il, je vais arranger les choses.

Il passa dans le cabinet du directeur. Christophe attendit, sous les regards des autres employés. Il ne savait pas ce qu'il devait faire. Il songea à se sauver, avant qu'on lui rapportât la réponse ; et il s'y disposait, quand la porte se rouvrit :

-- Son Excellence veut bien te recevoir, lui dit le trop serviable employé.

Christophe dut entrer.

Son Excellence le baron Hammer Langbach, un petit vieux, propret, avec des favoris, des moustaches, et le menton rasé, regarda Christophe par-dessus ses lunettes d'or, sans s'interrompre d'écrire, ni répondre d'un signe de tête à ses saluts embarrassés.

-- Ainsi, dit-il après un moment, vous demandez, monsieur Krafft ?...

-- Votre Excellence, dit précipitamment Christophe, je vous prie de me pardonner. J'ai réfléchi. Je ne demande plus rien.

Le vieillard ne chercha pas à avoir une explication de ce revirement subit. Il regarda plus attentivement Christophe, toussota, et dit :

-- Voudriez-vous me donner, monsieur Krafft, la lettre que vous tenez à la main ?

Christophe s'aperçut que le regard de l'intendant était fixé sur le papier qu'il continuait, sans y penser, à froisser dans son poing.

-- C'est inutile, Votre Excellence, balbutia-t-il. Ce n'est plus la peine maintenant.

-- Donnez, je vous prie, reprit tranquillement le vieillard, comme s'il n'avait pas entendu.

Christophe, machinalement, donna le chiffon de lettre ; mais il se lança dans un flot de paroles embrouillées, tendant toujours la main pour ravoir la lettre. L'Excellence déplia soigneusement le papier, le lut, regarda Christophe, le laissa patauger dans ses explications, puis l'interrompit, et dit, avec un éclair malicieux dans les yeux :

-- C'est bien, monsieur Krafft. La demande est accordée.

De la main, il lui donna congé et se replongea dans ses écritures.

Christophe sortit, consterné.

-- Sans rancune, Christophe ! lui dit cordialement l'employé, quand l'enfant repassa par le bureau. Christophe se laissa prendre et secouer la main, sans oser lever les yeux.

Il se retrouva hors du château. Il était glacé de honte. Tout ce qu'on lui avait dit lui revenait à l'esprit ; et il s'imaginait sentir une ironie injurieuse dans la pitié des gens qui l'estimaient et le plaignaient. Il rentra à la maison, il répondit à peine par quelques mots irrités aux questions de Louisa, comme s'il lui gardait rancune de ce qu'il venait de faire. Il était déchiré de remords, à la pensée de son père. Il voulait lui avouer tout, lui demander pardon. Melchior n'était pas là. Christophe l'attendit sans dormir, jusqu'au milieu de la nuit. Plus il pensait à lui, plus ses remords augmentaient : il l'idéalisait ; il se le représentait faible, bon, malheureux, trahi par les siens. Dès qu'il entendit son pas dans l'escalier, il sauta du lit pour courir à sa rencontre et se jeter dans ses bras. Mais Melchior rentrait dans un état d'ivresse si dégoûtant que Christophe n'eut même pas le courage de l'approcher ; et il alla se recoucher, en raillant amèrement ses illusions.

Quand Melchior, quelques jours plus tard, apprit ce qui s'était passé, il eut un accès de colère épouvantable ; et malgré les supplications de Christophe, il alla faire une scène au palais. Mais il en revint tout penaud, et il ne souffla mot de ce qui avait eu lieu. On l'avait reçu fort mal. On lui avait dit qu'il eût à le prendre sur un autre ton, -- qu'on ne lui avait conservé sa pension qu'en considération du mérite de son fils, et que si l'on apprenait de lui le moindre scandale à l'avenir, elle lui serait totalement supprimée. Aussi Christophe fut-il soulagé de voir son père accepter sa situation, du jour au lendemain, et se vanter même d'avoir eu l'initiative de ce sacrifice.

Cela n'empêcha point Melchior d'aller larmoyer au dehors qu'il était dépouillé par sa femme et par ses enfants, qu'il s'était exténué pour eux, toute sa vie, et que maintenant on le laissait manquer de tout. Il tâchait aussi de soutirer de l'argent à Christophe, par toutes sortes de câlineries et de ruses ingénieuses, qui donnaient envie de rire à Christophe, bien qu'il n'en eût guère sujet. Mais comme Christophe tenait bon, Melchior n'insistait pas. Il se sentait étrangement intimidé devant les yeux sévères de cet enfant de quatorze ans, qui le jugeait. Il se vengeait en cachette par quelque mauvais tour. Il allait au cabaret, buvait et régalait ; et il ne payait rien, prétendant que c'était à son fils d'acquitter ses dettes. Christophe ne protestait pas, de peur d'augmenter le scandale ; et, d'accord avec Louisa, ils s'épuisaient à payer les dettes de Melchior. -- Enfin, Melchior se désintéressa de plus en plus de sa charge de violoniste, depuis qu'il n'en touchait plus le traitement ; et ses absences devinrent si fréquentes au théâtre que, malgré les prières de Christophe, on finit par le mettre à la porte. L'enfant resta donc seul chargé de soutenir son père, ses frères, et toute la maison.

Ainsi, Christophe devint chef de famille, à quatorze ans.

Il accepta résolument cette tâche écrasante. Son orgueil lui défendait de recourir à la charité des autres. Il se jura de se tirer d'affaire seul. Il avait trop souffert, depuis l'enfance, de voir sa mère accepter, quêter d'humiliantes aumônes ; c'était un sujet de discussions avec elle, quand la bonne femme revenait au logis, triomphante d'un cadeau qu'elle avait obtenu d'une de ses protectrices. Elle n'y voyait pas malice et se réjouissait de pouvoir, grâce à cet argent, épargner un peu de peine à son Christophe et ajouter un plat au maigre souper. Mais Christophe devenait sombre ; il ne parlait plus, de la soirée ; il refusait, sans dire pourquoi, de toucher à la nourriture qui avait été ainsi obtenue. Louisa était chagrinée ; elle harcelait maladroitement son fils pour qu'il mangeât ; il s'obstinait ; elle finissait par s'impatienter et lui disait des choses désagréables, auxquelles il répondait ; alors il jetait sa serviette sur la table, et sortait. Son père haussait les épaules et l'appelait poseur. Ses frères se moquaient de lui et mangeaient sa part.

Il fallait pourtant trouver les moyens de vivre. Son traitement à l'orchestre n'y suffisait plus. Il donna des leçons. Son talent de virtuose, sa bonne réputation, et surtout la protection du prince lui attirèrent une nombreuse clientèle dans la haute bourgeoisie. Tous les matins, depuis neuf heures, il enseignait le piano à des fillettes, souvent plus âgées que lui, qui l'intimidaient par leur coquetterie et qui l'exaspéraient par la niaiserie de leur jeu. Elles étaient, en musique, d'une stupidité parfaite ; en revanche, elles possédaient toutes, plus ou moins, un sens aigu du ridicule ; et leur regard moqueur ne faisait grâce à Christophe d'aucune de ses maladresses. C'était une torture pour lui. Assis à côté d'elles, sur le bord de sa chaise, rouge et guindé, crevant de colère et n'osant pas bouger, se tenant à quatre pour ne pas dire de sottises et ayant peur du son de sa voix, s'efforçant de prendre un air sévère et se sentant observé du coin de l'œil, il perdait contenance, se troublait au milieu d'une observation, craignait d'être ridicule, l'était, et s'emportait jusqu'aux reproches blessants. Il était bien facile à ses élèves de se venger ; et elles n'y manquaient point, en l'embarrassant par une certaine façon de le regarder, de lui poser les questions les plus simples, qui le faisait rougir jusqu'aux yeux ; ou bien, elles lui demandaient un petit service, -- comme d'aller prendre sur un meuble un objet oublié : -- ce qui était pour lui la plus pénible épreuve : car il fallait traverser la chambre sous le feu des regards malicieux, qui guettaient impitoyablement les gaucheries de ses mouvements, ses jambes maladroites, ses bras raides, son corps ankylosé par l'embarras.

De ces leçons il devait courir à la répétition du théâtre. Souvent il n'avait pas le temps de déjeuner ; il emportait dans sa poche un morceau de pain et de charcuterie qu'il mangeait pendant l'entr'acte. Il suppléait parfois Tobias Pfeiffer, le Musikdirektor, qui s'intéressait à lui et l'exerçait à diriger de temps en temps à sa place les répétitions d'orchestre. Il lui fallait aussi continuer sa propre éducation musicale. D'autres leçons de piano remplissaient sa journée, jusqu'à l'heure de la représentation. Et bien souvent, le soir, après la fin du spectacle, on le demandait au château. Là, il devait jouer pendant une heure ou deux. La princesse prétendait se connaître en musique ; elle l'aimait fort, sans faire de différence entre la bonne et la mauvaise. Elle imposait à Christophe des programmes baroques, où de plates rapsodies coudoyaient les chefs-d'œuvre. Mais son plus grand plaisir était de le faire improviser ; et elle lui fournissait les thèmes, d'une sentimentalité écœurante.

Christophe sortait de là, vers minuit, harassé, les mains brûlantes, la tête fiévreuse, l'estomac vide. Il était en sueur ; et, dehors, la neige tombait, ou un brouillard glacé. Il avait plus de la moitié de la ville à traverser, pour regagner sa maison ; il rentrait à pied, claquant des dents, mourant d'envie de dormir, et il devait prendre garde à ne pas salir dans les flaques son unique habit de soirée.

Il retrouvait sa chambre, qu'il partageait toujours avec ses frères ; et jamais le dégoût et le désespoir de sa vie, jamais le sentiment de sa solitude ne l'accablait autant qu'à ce moment où, dans ce galetas à l'odeur étouffante, il lui était enfin permis de déposer son collier de misère. À peine avait-il le courage de se déshabiller. Heureusement, dès qu'il posait la tête sur l'oreiller, il était terrassé par le sommeil, qui lui enlevait la conscience de ses peines.

Mais, dès l'aube en été, bien avant l'aube en hiver, il fallait qu'il se levât. Il voulait travailler pour lui : le seul moment de liberté qu'il eût était entre cinq et huit heures. Encore en devait-il perdre une partie à des travaux de commande : car son titre de Hofmusicus et sa faveur auprès du grand-duc l'obligeaient à des compositions officielles pour les fêtes de la cour.

Ainsi, jusqu'à la source de sa vie était empoisonnée. Ses rêves mêmes n'étaient point libres. Mais, comme c'est l'habitude, la contrainte les rendait plus forts. Quand rien n'entrave l'action, l'âme a bien moins de raisons pour agir. Plus étroite se resserrait autour de Christophe la prison des soucis et des tâches médiocres, plus son cœur révolté sentait son indépendance. Dans une vie sans entraves, il se fût abandonné sans doute au hasard des heures. Ne pouvant être libre qu'une heure ou deux par jour, sa force s'y ruait, comme un torrent entre les rochers. C'est une bonne discipline pour l'art, que de resserrer ses efforts dans d'implacables limites. En ce sens, on peut dire que la misère est un maître, non seulement de pensée, mais de style ; elle apprend la sobriété à l'esprit, comme au corps. Quand le temps est compté et les paroles mesurées, on ne dit rien de trop et on prend l'habitude de ne penser que l'essentiel. Ainsi on vit double, ayant moins de temps pour vivre.

Il en fut ainsi. Christophe prit sous le joug pleine conscience de la valeur de la liberté ; et il ne gaspillait pas les minutes précieuses à des actes, ou des mots inutiles. Sa tendance naturelle à écrire avec une abondance diffuse, livrée à tous les caprices d'une pensée sincère, mais sans choix, trouva son correctif dans l'obligation de se réaliser le plus possible en le moins de temps possible. Rien n'eut tant d'influence sur son développement artistique et moral : -- ni les leçons de ses maîtres, ni l'exemple des chefs-d'œuvre. Il acquit, dans ces années où le caractère se forme, l'habitude de considérer la musique comme une langue précise, dont chaque note a un sens ; et il prit en haine les musiciens qui parlent pour ne rien dire.

Cependant, les compositions qu'il écrivait alors étaient bien loin de l'exprimer complètement, parce qu'il était lui-même bien loin de s'être découvert. Il se cherchait à travers l'amas de sentiments acquis que l'éducation impose à l'enfant, comme une seconde nature. Il n'avait que des intuitions de son être véritable, faute d'avoir encore ressenti les passions de l'adolescence, qui dégagent la personnalité de ses vêtements d'emprunt, comme un coup de tonnerre purge le ciel des vapeurs qui l'enveloppent. D'obscurs et puissants pressentiments se mêlaient en lui aux réminiscences étrangères, dont il ne pouvait se défaire. Il s'irritait de ces mensonges. Il se désolait de voir combien ce qu'il écrivait était inférieur à ce qu'il pensait. Il doutait amèrement de lui. Mais il ne pouvait se résigner à cette stupide défaite ; il s'enrageait à faire mieux, à écrire de grandes choses. Et toujours il échouait. Après un instant d'illusion, pendant qu'il écrivait, il s'apercevait que ce qu'il avait écrit ne valait rien ; il le déchirait, il le brûlait. Et, pour achever sa honte, il fallait qu'il vît conservées, sans pouvoir les anéantir, ses œuvres officielles, les plus médiocres de toutes, -- le concerto : l'Aigle royal, pour l'anniversaire du prince, et la cantate : l'Hymen de Pallas, écrite à l'occasion du mariage de la princesse Adélaïde, -- publiées à grands frais, en éditions de luxe, qui perpétuaient son imbécillité pour les siècles à venir : -- car il croyait aux siècles à venir... Il en pleurait d'humiliation.

Fiévreuses années ! Nul répit, nulle relâche. Rien qui fasse diversion à ce labeur affolant. Point de jeux, point d'amis. Comment en aurait-il ? L'après-midi, à l'heure où les autres enfants s'amusent, le petit Christophe, le front plissé par l'attention, est assis à son pupitre d'orchestre, dans la salle de théâtre poussiéreuse et mal éclairée. Et le soir, quand les autres enfants sont couchés, il est encore là, affaissé sur sa chaise et crispé de fatigue.

Aucune intimité avec ses frères. Le cadet, Ernst, avait douze ans : c'était un petit vaurien, vicieux et effronté, qui passait ses journées avec quelques chenapans de sa sorte, et qui, dans leur société, avait pris non seulement des façons déplorables, mais des honteuses habitudes, dont l'honnête Christophe, qui n'aurait même pu en concevoir l'idée, s'était aperçu un jour avec horreur. L'autre, Rodolphe, le favori de l'oncle Théodore, se destinait au commerce. Il était rangé, tranquille, mais sournois ; il se croyait très supérieur à Christophe, et n'admettait pas son autorité sur la maison, bien qu'il trouvât naturel de manger son pain. Il avait épousé les rancunes de Théodore et de Melchior contre lui, et il répétait leurs racontars ridicules. Aucun des deux frères n'aimait la musique ; et Rodolphe affectait de la mépriser, comme son oncle, par esprit d'imitation. Gênés par la surveillance et les semonces de Christophe, qui prenait au sérieux son rôle de chef de famille, les deux petits avaient tenté de se révolter ; mais Christophe avait de bons poings et la conscience de son droit : il faisait marcher rondement ses cadets. Ils n'en faisaient pas moins de lui ce qu'ils voulaient ; ils abusaient de sa crédulité, ils lui tendaient des panneaux, où il ne manquait jamais de tomber ; ils lui extorquaient de l'argent, mentaient impudemment, et se moquaient de lui derrière son dos. Le bon Christophe se laissait toujours prendre ; il avait un tel besoin d'être aimé qu'un mot affectueux suffisait pour désarmer sa rancune. Il leur eût tout pardonné, pour un peu d'amour. Mais sa confiance était cruellement ébranlée, depuis qu'il les avait entendus rire de sa bêtise, après une scène d'embrassements hypocrites qui l'avait ému jusqu'aux larmes : ce dont ils avaient profité pour le dépouiller d'une montre en or, cadeau du prince, qu'ils convoitaient. Il les méprisait, et pourtant continuait à se laisser duper, par un penchant incorrigible à croire et à aimer. Il le savait, il se mettait en rage contre lui-même, et il rouait de coups ses frères, quand il découvrait, une fois de plus, qu'ils s'étaient joués de lui. Après quoi, il avalait de nouveau le premier hameçon qu'il leur plaisait de lui jeter.

Une plus amère souffrance lui était réservée. Il apprit par d'officieux voisins que son père disait du mal de lui. Après avoir été glorieux des succès de son fils, Melchior avait la honteuse faiblesse d'en devenir jaloux. Il cherchait à les rabaisser. C'était bête à pleurer. On ne pouvait que hausser les épaules ; il n'y avait même pas à se fâcher : car il était inconscient de ce qu'il faisait, et aigri par sa déchéance. Christophe se taisait ; il eût craint, s'il parlait, de dire des choses trop dures ; mais il avait le cœur ulcéré.

Tristes réunions, que ces soupers de famille, le soir, autour de la lampe, sur la nappe tachée, au milieu des propos insipides et du bruit des mâchoires de ces êtres qu'il méprise, qu'il plaint, et qu'il aime malgré tout ! Avec la brave maman, seule, Christophe sentait un lien de commune affection. Mais Louisa, ainsi que lui, s'exténuait tout le jour ; et, le soir, elle était éteinte, elle ne disait presque rien et s'endormait sur sa chaise, après dîner, en reprisant des chaussettes. D'ailleurs, elle était si bonne qu'elle ne semblait pas faire de différence dans son affection entre son mari et ses trois fils ; elle les aimait tous également. Christophe ne trouvait pas en elle la confidente dont il avait tant besoin.

Il s'enfermait en lui. Il se taisait pendant des jours entiers, accomplissant sa tâche monotone et harassante, avec une sorte de rage silencieuse. Un tel régime était dangereux, pour un enfant, à un âge de crise où l'organisme, plus sensible, est livré à toutes les causes de destruction et risque de se déformer pour le reste de la vie. La santé de Christophe en souffrit gravement. Il avait reçu des siens une solide charpente, une chair saine et sans tares. Mais ce corps vigoureux ne fit qu'offrir plus d'aliment à la douleur, quand l'excès des fatigues et des soucis précoces y eut ouvert une brèche par où elle put entrer. De très bonne heure, s'étaient annoncés chez lui des désordres nerveux. Il avait, tout petit, des évanouissements, des convulsions, des vomissements, quand il éprouvait une contrariété. Vers sept ou huit ans, à l'époque de ses débuts au concert, son sommeil était inquiet : il parlait, criait, riait, pleurait, en dormant ; et cette disposition maladive se renouvelait, chaque fois qu'il avait des préoccupations vives. Puis ce furent de cruelles douleurs à la tête, tantôt des élancements dans la nuque et les côtés du crâne, tantôt un casque de plomb. Les yeux lui faisaient mal : c'étaient, par instants, des pointes d'aiguille qui s'enfonçaient dans l'orbite ; il avait des éblouissements et ne pouvait plus lire, il devait s'arrêter pendant quelques minutes. La nourriture insuffisante ou malsaine et l'irrégularité des repas ruinaient son robuste estomac. Il était rongé par des douleurs d'entrailles, ou une diarrhée qui l'épuisait. Mais rien ne le faisait plus souffrir que son cœur : il était d'une irrégularité folle ; tantôt il bondissait tumultueusement dans la poitrine, à croire qu'il allait se briser ; tantôt il battait à peine et semblait près de s'arrêter. La nuit, la température de l'enfant avait des sautes effrayantes ; elle passait sans transition de la grosse fièvre à l'anémie. Il brûlait, il tremblait de froid, il avait des angoisses, sa gorge se contractait, une boule dans le cou l'empêchait de respirer. -- Naturellement, son imagination se frappa : il n'osait parler aux siens de ce qu'il ressentait ; mais il l'analysait sans cesse, avec une attention qui grossissait ses souffrances ou en créait de nouvelles. Il se prêta, l'une après l'autre, toutes les maladies connues ; il crut qu'il allait devenir aveugle ; et comme il avait quelquefois des vertiges, en marchant, il craignait de tomber mort. -- Toujours cette horrible peur d'être arrêté en chemin, de mourir avant l'âge, l'obsédait, l'accablait, le talonnait à la fois. Ah ! s'il fallait mourir, au moins pas maintenant, pas avant d'être vainqueur !...

La victoire... l'idée fixe qui ne cesse de le brûler, sans qu'il s'en rende compte, qui le soutient à travers les dégoûts, les fatigues, le marais croupissant de cette vie ! Conscience sourde et puissante de ce qu'il sera plus tard, de ce qu'il est déjà !... Ce qu'il est ? Un enfant maladif et nerveux qui joue du violon à l'orchestre et écrit de médiocres concertos ? -- Non. Bien au delà de cet enfant. Ceci n'est que l'enveloppe, la figure d'un jour. Ceci n'est pas son Être. Il n'y a aucun rapport entre son Être profond et la forme présente de son visage et de sa pensée. Lui-même le sait bien. S'il se voit dans son miroir, il ne se reconnaît pas. Cette face large et rouge, ces sourcils proéminents, ces petits yeux enfoncés, ce nez court, gros du bout, aux narines dilatées, cette lourde mâchoire, cette bouche boudeuse, tout ce masque, laid et vulgaire, lui est étranger. Il ne se reconnaît pas davantage dans ses œuvres. Il se juge, il sait la nullité de ce qu'il fait, de ce qu'il est. Et pourtant il est sûr de ce qu'il sera et de ce qu'il fera. Il se reproche parfois cette certitude, comme un mensonge d'orgueil ; et il prend plaisir à s'humilier, à se mortifier amèrement, afin de se punir. Mais la certitude persiste, et rien ne peut l'altérer. Quoi qu'il fasse, quoi qu'il pense, aucune de ses pensées, de ses actions, de ses œuvres, ne l'enferme, ni ne l'exprime : il le sait, il a ce sentiment étrange, que ce qu'il est le plus, ce n'est pas ce qu'il est à présent, c'est ce qu'il sera demain... Il sera !... Il brûle de cette foi, il s'enivre de cette lumière ! Ah ! pourvu qu'aujourd'hui ne l'arrête pas au passage ! Pourvu qu'il ne trébuche pas dans un des pièges sournois, qu'aujourd'hui ne se lasse pas de tendre sous ses pas !...

Ainsi, il lance sa barque à travers le flot des jours, sans détourner les yeux ni à droite, ni à gauche, immobile à la barre, le regard fixe et tendu vers le but. À l'orchestre, parmi les musiciens bavards, à table, au milieu des siens, au palais, tandis qu'il joue, sans penser à ce qu'il joue, pour le divertissement des fantoches princiers, c'est dans ce problématique avenir, cet avenir qu'un atome peut ruiner à jamais, -- n'importe ! -- c'est là qu'il vit.

Il est à son vieux piano, dans sa mansarde, seul. La nuit tombe. La lueur mourante du jour glisse sur le cahier de musique. Il se brise les yeux à lire, jusqu'à la dernière goutte de lumière. La tendresse des grands cœurs éteints, qui s'exhale de ces pages muettes, le pénètre amoureusement. Ses yeux se remplissent de larmes. Il lui semble qu'un être cher se tient derrière lui, qu'une haleine caresse sa joue, que deux bras vont enlacer son cou. Il se retourne, frissonnant. Il sent, il sait qu'il n'est pas seul. Une âme aimante, aimée, est là, auprès de lui. Il gémit de ne pouvoir la prendre. Et pourtant, cette ombre d'amertume, mêlée à son extase, a encore une douceur secrète. La tristesse même est lumineuse. Il pense à ses maîtres chéris, les génies disparus, dont l'âme revit dans ces musiques. Le cœur gonflé d'amour, il songe au bonheur surhumain, qui dut être la part de ces glorieux amis, puisqu'un reflet de leur bonheur est encore si brûlant. Il rêve d'être comme eux, de rayonner cet amour, dont quelques rayons perdus illuminent sa misère d'un sourire divin. Être dieu à son tour, être un foyer de joie, être un soleil de vie !...

Hélas ! S'il devient un jour l'égal de ceux qu'il aime, s'il atteint à ce bonheur lumineux qu'il envie, il verra son illusion...

II. -- Otto.

Un dimanche que Christophe avait été invité par son Musikdirektor à venir dîner dans la petite maison de campagne, que Tobias Pfeiffer possédait à une heure de la ville, il prit le bateau du Rhin. Sur le pont, il s'assit auprès d'un jeune garçon de son âge, qui lui fit place avec empressement. Christophe n'y prêta aucune attention. Mais au bout d'un moment, sentant que son voisin ne cessait de l'observer, il le dévisagea. C'était un blondin aux joues roses et rebondies, avec une raie bien sage sur le côté de la tête et une ombre de duvet à la lèvre ; il avait la mine candide d'un grand poupon, malgré les efforts qu'il faisait pour paraître un gentleman ; il était mis avec un soin prétentieux : costume de flanelle, gants clairs, escarpins blancs, nœud de cravate bleu pâle ; et il tenait à la main une petite badine. Il regardait Christophe du coin de l'œil, sans tourner la tête, le cou raide, comme une poule ; et quand Christophe le regarda à son tour, il rougit jusqu'aux oreilles, tira un journal de sa poche, et feignit de s'y absorber, d'un air important. Mais quelques minutes après, il se précipita pour ramasser le chapeau de Christophe, qui était tombé. Christophe, surpris par tant de politesse, regarda de nouveau le jeune garçon, qui de nouveau rougit ; il remercia sèchement : car il n'aimait pas cet empressement obséquieux, et il détestait qu'on s'occupât de lui. Toutefois, il ne laissait pas d'en être flatté.

Bientôt, il n'y pensa plus ; son attention fut prise par le paysage.

Depuis longtemps, il n'avait pu s'échapper de la ville ; aussi jouissait-il avidement de l'air qui fouettait sa figure, du bruit des flots contre le bateau, de la grande plaine d'eau et du spectacle changeant des rives : berges grises et plates, buissons de saules baignant jusqu'à mi-corps, villes couronnées de tours gothiques et de cheminées d'usines aux fumées noires, vignes blondes et rochers légendaires. Et comme il s'extasiait tout haut, son voisin timidement, d'une voix étranglée, hasarda quelques détails historiques sur les ruines qu'on voyait, savamment restaurées et revêtues de lierre : il avait l'air de se faire un cours à lui-même. Christophe, intéressé, le questionna. L'autre se hâtait de répondre, heureux de montrer sa science ; et, à chaque phrase, il s'adressait à Christophe, en l'appelant : « Monsieur le Hofviolinist. »

-- Vous me connaissez donc ? demanda Christophe.

-- Oh ! oui ! dit le jouvenceau, d'un ton de naïve admiration, qui chatouilla la vanité de Christophe.

Ils causèrent. Le jeune garçon voyait Christophe aux concerts ; et son imagination avait été frappée par ce qu'il avait entendu raconter de lui. Il ne le disait pas à Christophe ; mais Christophe le sentait, et il en était agréablement surpris. Il n'avait pas l'habitude qu'on lui parlât sur ce ton de respect ému. Il continua d'interroger son voisin sur l'histoire des pays qu'on traversait ; l'autre faisait étalage de ses connaissances toutes fraîches ; et Christophe admirait sa science. Mais ce n'était là que le prétexte de leur entretien : ce qui les intéressait l'un et l'autre, c'était de se connaître eux-mêmes. Ils n'osaient aborder franchement ce sujet. Ils y revenaient de loin en loin par de gauches questions. Enfin ils se décidèrent ; et Christophe apprit que son nouvel ami se nommait « monsieur Otto Diener », et était le fils d'un riche commerçant de la ville. Il se trouva naturellement qu'ils avaient des connaissances communes, et peu à peu, leur langue se délia. Ils causaient avec animation, quand le bateau arriva à la ville, où Christophe devait descendre. Otto y descendait aussi. Ce hasard leur parut surprenant ; et Christophe proposa, en attendant l'heure du dîner, de faire quelques pas ensemble. Ils se lancèrent à travers champs. Christophe avait pris familièrement le bras d'Otto, et lui contait ses projets, comme s'il le connaissait depuis sa naissance. Il avait été tellement privé de la société des enfants de son âge qu'il sentait une joie inexprimable à se trouver avec ce jeune garçon, instruit et bien élevé, qui avait de la sympathie pour lui.

Le temps passait, et Christophe ne s'en apercevait pas. Diener, tout fier de la confiance que lui témoignait le jeune musicien, n'osait lui faire remarquer que l'heure de son dîner était déjà sonnée. Enfin il se crut obligé de le lui rappeler ; mais Christophe, qui s'était engagé dans une montée au milieu des bois, répondit qu'il fallait d'abord arriver au sommet ; et quand ils furent en haut, il s'allongea sur l'herbe, comme s'il avait l'intention d'y passer la journée. Après un quart d'heure, Diener, voyant qu'il ne semblait pas disposé à bouger, glissa de nouveau, timidement :

-- Et votre dîner ?

Christophe, étendu tout de son long, les mains derrière la tête, fit tranquillement :

-- Zut !

Puis il regarda Otto, vit sa mine effarée, et se mit à rire :

-- Il fait trop bon ici, expliqua-t-il. Je n'irai pas. Qu'ils m'attendent !

Il se souleva à moitié :

-- Êtes-vous pressé ? Non, n'est-ce pas ? Savez-vous ce qu'il faut faire ? Nous allons dîner ensemble. Je connais une auberge.

Diener aurait bien eu des objections à faire, non que personne l'attendît, mais parce qu'il lui était pénible de prendre une décision à l'improviste : il était méthodique et avait besoin de s'y préparer à l'avance. Mais la question de Christophe était posée d'un ton qui n'admettait guère la possibilité d'un refus. Il se laissa donc entraîner, et ils se remirent à causer.

À l'auberge, leur feu tomba. Ils étaient préoccupés tous deux de la grave question de savoir qui offrait le dîner à l'autre ; et chacun, en secret, mettait son point d'honneur à ce que ce fût lui : Diener, parce qu'il était le plus riche, Christophe, parce qu'il était le plus pauvre. Ils n'y faisaient aucune allusion directe ; mais Diener s'évertuait à affirmer son droit, par le ton d'autorité qu'il essayait de prendre, en commandant le menu. Christophe comprenait son intention ; et il renchérissait sur lui en commandant d'autres plats recherchés ; il voulait lui montrer qu'il était à son aise, autant que qui que ce fût. Et Diener ayant fait une nouvelle tentative, en tâchant de s'attribuer le choix des vins, Christophe le foudroya du regard, et fit venir une bouteille d'un des crus les plus chers que l'on eût à l'auberge.

Attablés devant un repas considérable, ils en furent intimidés. Ils ne trouvaient plus rien à se dire ; et ils mangeaient du bout des dents, gênés dans leurs mouvements. Ils s'apercevaient brusquement qu'ils étaient des étrangers l'un pour l'autre, et ils se surveillaient. Ils firent de vains efforts pour ranimer la conversation : elle retombait aussitôt. La première demi-heure fut d'un ennui mortel. Heureusement, le repas fit bientôt son effet ; et les deux convives se regardèrent avec plus de confiance. Christophe surtout, qui n'était pas accoutumé à de pareilles bombances, devint singulièrement loquace. Il raconta les difficultés de sa vie ; et Otto, sortant de sa réserve, avoua qu'il n'était pas heureux non plus. Il était faible et timide, et ses camarades en abusaient. Ils se moquaient de lui, ils ne lui pardonnaient pas de désapprouver leurs manières communes, ils lui jouaient de méchants tours. -- Christophe serra les poings, et dit qu'il ne ferait pas bon pour eux recommencer en sa présence. -- Otto était également incompris des siens. Christophe connaissait ce malheur ; et ils s'apitoyèrent sur leurs communes infortunes. Les parents de Diener voulaient faire de lui un commerçant, le successeur de son père. Mais lui voulait être poète. Il serait poète, quand bien même il devrait s'enfuir de sa ville, comme Schiller, et affronter la misère ! (D'ailleurs, la fortune de son père lui reviendrait tout entière, et elle n'était pas médiocre). Il avoua, en rougissant, qu'il avait déjà écrit des vers sur la tristesse de vivre ; mais il ne put se décider à les dire malgré les prières de Christophe. À la fin, cependant, il en cita deux ou trois, en bredouillant d'émotion. Christophe les trouva sublimes. Ils s'admiraient mutuellement. Outre sa réputation musicale, la force de Christophe, sa hardiesse de façons en imposaient à Otto. Et Christophe était sensible à l'élégance d'Otto, à la distinction de ses manières, -- tout est relatif en ce monde -- et à son grand savoir, ce savoir qui lui manquait totalement et dont il avait soif.

Engourdis par le repas, les coudes sur la table, ils partaient et s'écoutaient parler l'un l'autre, avec des yeux attendris. L'après-midi s'avançait. Il fallait partir. Otto fit un dernier effort pour s'emparer de la note ; mais Christophe le cloua sur place d'un regard mauvais, qui lui enleva tout désir d'insister. Christophe n'avait qu'une inquiétude : c'était qu'on ne lui demandât plus que ce qu'il possédait ; il eût donné sa montre, plutôt que d'en rien avouer à Otto. Mais il n'eut pas besoin d'en venir là ; il lui suffit de dépenser pour ce dîner à peu près tout son argent du mois.

Ils redescendirent la colline. L'ombre du soir commençait à se répandre à travers le bois de sapins ; les cimes flottaient encore dans la lumière rosée ; elles ondulaient gravement, avec un bruit de houle ; le tapis d'aiguilles violettes amortissait le son des pas. Ils se taisaient. Christophe voulait parler, une angoisse l'oppressait. Il s'arrêta un moment, et Otto fit comme lui. Tout était silencieux. Des mouches bourdonnaient très haut, dans un rayon de soleil. Une branche sèche tomba. Christophe saisit la main d'Otto, et demanda, d'une voix qui tremblait :

-- Est-ce que vous voulez être mon ami ?

Otto murmura :

-- Oui.

Ils se serrèrent la main ; leur cœur palpitait. Ils osaient à peine se regarder.

Après un moment, ils se remirent en marche. Ils étaient à quelques pas l'un de l'autre, et ils ne se dirent plus rien jusqu'à la lisière du bois : ils avaient peur d'eux-mêmes et de leur mystérieux émoi ; ils allaient très vite et ne s'arrêtèrent plus, qu'ils ne fussent sortis de l'ombre des arbres. Là, ils se rassurèrent et se reprirent la main. Ils admiraient le soir limpide qui tombait, et ils parlaient par mots entrecoupés.

Sur le bateau, assis à l'avant, dans l'ombre lumineuse, ils essayèrent de causer de choses indifférentes ; mais ils n'écoutaient pas ce qu'ils disaient ; ils étaient baignés d'une lassitude heureuse. Ils n'éprouvaient le besoin, ni de parler, ni de se donner la main, ni même de se regarder : ils étaient l'un près de l'autre...

Près d'arriver, ils convinrent de se retrouver le dimanche suivant. Christophe reconduisit Otto jusqu'à sa porte. À la lueur du bec de gaz, ils se sourirent timidement, et se balbutièrent un au revoir ému. Ils furent soulagés de se quitter, tant ils étaient harassés de la tension où ils vivaient depuis quelques heures, et de la peine que leur coûtait le moindre mot qui rompît le silence.

Christophe revint seul dans la nuit. Son cœur chantait : « J'ai un ami, j'ai un ami ! » Il ne voyait rien. Il n'entendait rien. Il ne pensait à rien autre.

Il tombait de sommeil et s'endormit à peine rentré. Mais il fut réveillé deux ou trois fois dans la nuit, comme par une idée fixe. Il se répétait : « J'ai un ami » ; et il se rendormait.

Le matin venu, il lui sembla qu'il avait rêvé tout cela. Pour s'en prouver la réalité, il entreprit de se rappeler les moindres détails de la journée précédente. Il s'absorbait encore dans cette occupation, pendant qu'il donnait ses leçons ; l'après-midi, il était si distrait à la répétition d'orchestre que c'est à peine, si, en sortant, il se souvenait de ce qu'il avait joué.

De retour à la maison, il vit une lettre qui l'attendait. Il n'eut pas besoin de se demander d'où elle venait. Il courut s'enfermer dans sa chambre pour la lire. Elle était écrite sur du papier bleu pâle, d'une écriture appliquée, longue, indécise, avec des paraphes très corrects :

« Cher monsieur Christophe,

-- oserai-je dire très honoré ami ?

« Je pense beaucoup à notre partie d'hier, et je vous remercie immensément de vos bontés pour moi. Je vous suis tellement reconnaissant de tout ce que vous avez fait, et de vos bonnes paroles, et de la ravissante promenade, et du dîner excellent ! Je suis fâché seulement que vous ayez dépensé tant d'argent pour ce dîner. Quelle superbe journée ! N'est-ce pas qu'il y a quelque chose de providentiel dans cette étonnante rencontre ? Il me semble que c'est le Destin lui-même qui a voulu nous réunir. Comme je me réjouis de vous revoir dimanche ! J'espère que vous n'aurez pas eu trop de désagréments, pour avoir manqué le dîner de monsieur le Hofmusikdirektor. Je serais si fâché que vous eussiez des contrariétés à cause de moi !

« Je suis pour toujours, très cher monsieur Christophe, votre très dévoué serviteur et ami.

« Otto Diener.

« P.-S. -- Ne venez pas, s'il vous plaît, dimanche, me prendre à la maison. Il vaut mieux, si vous le permettez, que nous nous rencontrions au Schlossgarten. »

Christophe lut cette lettre, les larmes aux yeux ; il la baisa ; il éclata de rire ; il fit une cabriole sur son lit. Puis il courut à sa table et prit la plume pour répondre sur-le-champ. Il n'aurait pu attendre une minute. Mais il n'avait pas l'habitude d'écrire ; il ne savait comment exprimer ce qui lui gonflait le cœur ; il crevait le papier avec sa plume et noircissait d'encre ses doigts ; il trépignait d'impatience. Enfin, après avoir tiré la langue et usé cinq ou six brouillons, il réussit à écrire, en lettres difformes qui s'en allaient dans tous les sens, et avec d'énormes fautes d'orthographe :

« Mon âme ! Comment oses-tu parler de reconnaissance, parce que je t'aime ? Ne t'ai-je pas dit combien j'étais triste et seul avant de te connaître ? Ton amitié m'est le plus grand des biens. Hier j'ai été heureux, heureux ! C'est la première fois de ma vie. Je pleure de joie en lisant ta lettre. Oui, n'en doute pas, mon aimé, c'est le Destin qui nous rapproche ; il veut que nous soyons unis pour accomplir de grandes choses. Amis ! Quel mot délicieux ! Se peut-il que j'aie enfin un ami ? Oh ! tu ne me quitteras plus, n'est-ce pas ? Tu me resteras fidèle ? Toujours ! Toujours !... Comme il sera beau de grandir ensemble, de travailler ensemble, de mettre en commun, moi mes lubies musicales, toutes ces bizarres choses qui me trottent par la tête, et toi ton intelligence et ta science étonnante ! Combien tu sais de choses ! Je n'ai jamais vu un homme aussi intelligent que toi ! Il y a des moments où je suis inquiet : il me semble que je ne suis pas digne de ton amitié. Tu es si noble et si accompli, et je te suis si reconnaissant d'aimer un être grossier comme moi !... Mais non ! je viens de le dire, il ne faut point parler de reconnaissance. En amitié, il n'y a ni obligés, ni bienfaiteurs. De bienfaits je n'en accepterais pas ! Nous sommes égaux, puisque nous nous aimons. Qu'il me tarde de te voir ! Je n'irai pas te prendre à ta maison, puisque tu ne le veux pas, -- quoique, à vrai dire, je ne comprenne pas toutes ces précautions ; -- mais tu es le plus sage, tu as certainement raison...

« Un mot seulement ! Ne parle plus jamais d'argent. Je hais l'argent : le mot, et la chose. Si je ne suis pas riche, je le suis toujours assez pour fêter mon ami ; et c'est ma joie de donner tout ce que j'ai pour lui. Ne ferais-tu pas de même ? Et, si j'en avais besoin, ne me donnerais-tu pas ta fortune entière ? -- Mais cela ne sera jamais ! J'ai de bons poings et une bonne tête, et je saurai toujours gagner le pain que je mange. -- À dimanche ! -- Mon Dieu ! Toute une semaine sans te voir ! Et, il y a deux jours, je ne te connaissais point ! Comment ai-je pu vivre si longtemps sans toi ?

« Le batteur de mesure a essayé de grogner. Mais ne t'en soucie pas plus que moi ! Que me font les autres ? Je méprise ce qu'ils pensent et ce qu'ils penseront jamais de moi. Il n'y a que toi qui m'importes. Aime-moi bien, mon âme, aime-moi comme je t'aime !... Je ne puis te dire combien je t'aime. Je suis tien, tien, de l'ongle à la prunelle. À toi pour jamais.

« Christophe ».

Christophe se rongea d'attente pendant le reste de la semaine. Il se détournait de son chemin et faisait de longs crochets, pour rôder du côté de la maison d'Otto, -- non qu'il pensât le voir ; mais la vue de sa maison suffisait à le faire pâlir et rougir d'émotion. Le jeudi, il n'y tint plus et envoya une seconde lettre, encore plus exaltée que la première. Otto y répondit, avec sentimentalité.

Le dimanche vint enfin, et Otto fut exact au rendez-vous. Mais il y avait près d'une heure que Christophe se dévorait d'impatience, en l'attendant sur la promenade. Il commençait à se tourmenter de ne pas le voir. Il tremblait qu'Otto fût malade ; car il ne supposait pas un instant qu'Otto pût lui manquer de parole. Il répétait tout bas : « Mon Dieu ! faites qu'il vienne ! » Et il frappait les petits cailloux de l'allée avec une baguette ; il se disait que, s'il manquait trois fois son coup, Otto ne viendrait pas, mais que, s'il touchait juste, Otto paraîtrait aussitôt. Et, malgré son attention et la facilité de l'épreuve, il venait de manquer son but trois fois, lorsqu'il aperçut Otto qui arrivait de son pas tranquille et posé : car Otto restait toujours correct, même quand il était le plus ému. Christophe courut à lui, et, la gorge sèche, lui dit bonjour. Otto répondit : bonjour ; et ils ne trouvèrent plus rien à se dire, sinon que le temps était fort beau, et qu'il était dix heures cinq, ou six, à moins que ce ne fût dix heures dix, parce que l'horloge du château était toujours en retard.

Ils allèrent à la gare, et prirent le chemin de fer pour une station voisine, qui était un but d'excursion. En route, ils ne parvinrent pas à échanger dix mots. Ils essayèrent d'y suppléer par des regards éloquents : cela ne réussit pas mieux. Ils avaient beau vouloir se dire ainsi quels amis ils étaient : leurs yeux ne disaient rien du tout, ils jouaient la comédie. Christophe s'en aperçut avec humiliation. Il ne comprenait pas pourquoi il ne parvenait point à exprimer, ni même à sentir tout ce qui lui remplissait le cœur, une heure auparavant. Otto ne se rendait peut-être pas compte aussi clairement de cette malchance, parce qu'il était moins sincère et regardait en lui avec plus d'égards pour lui-même ; mais il éprouvait un pareil désappointement. La vérité était que les deux enfants avaient, depuis huit jours, en l'absence l'un de l'autre, monté leurs sentiments à un diapason tel qu'il leur était impossible de les y maintenir dans la réalité, et qu'en se retrouvant, leur première impression devait être une déception : il en fallait rabattre. Mais ils ne pouvaient se résoudre à en convenir.

Ils errèrent tout le jour dans la campagne, sans réussir à secouer la contrainte maussade qui pesait sur eux. C'était jour de fête : les auberges et les bois étaient remplis d'une foule de promeneurs, -- des familles de petits bourgeois, qui faisaient du bruit et mangeaient dans tous les coins. Cela ajoutait à leur mauvaise humeur ; ils attribuaient à ces importuns l'impossibilité où ils étaient de retrouver l'abandon de la dernière promenade. Ils parlaient cependant, ils se donnaient grand mal pour trouver des sujets de conversation ; ils avaient peur de s'apercevoir qu'ils n'avaient rien à se dire. Otto étalait sa science d'école. Christophe entrait dans des explications techniques sur les œuvres musicales et le jeu du violon. Ils s'assommaient l'un l'autre. Ils s'assommaient eux-mêmes en s'entendant parler. Et ils parlaient toujours, tremblant de s'arrêter : car il s'ouvrait alors des abîmes de silence qui les glaçaient. Otto avait envie de pleurer ; et Christophe fut sur le point de le planter là et de se sauver, tant il avait de honte et d'ennui.

Une heure seulement avant de reprendre le train, ils se dégelèrent. Au fond du bois, un chien donnait de la voix, il chassait pour son compte. Christophe proposa de se cacher sur le parcours, pour tâcher de voir la bête poursuivie. Ils coururent au milieu des fourrés. Le chien s'éloignait et se rapprochait. Ils allaient à droite, à gauche, avançaient, revenaient sur leurs pas. Les aboiements devenaient plus forts ; le chien s'étranglait d'impatience dans son cri de carnage ; il arrivait vers eux. Christophe et Otto, couchés sur les feuilles mortes, dans l'ornière d'un sentier, attendaient, ne respirant plus. Les aboiements se turent ; le chien avait perdu la piste ; on l'entendit japper encore une fois, au loin ; puis, le silence descendit sur les bois. Plus un bruit : seul, le grouillement mystérieux des millions d'êtres, des insectes et des vers, qui rongent sans répit et détruisent la forêt, -- souffle régulier de la mort, qui ne s'arrête jamais. Les enfants écoutaient, et ils ne bougeaient pas. Juste au moment où, découragés, ils se relevaient pour dire : « C'est fini. Il ne viendra pas », -- un petit lièvre pointa hors des fourrés ; il venait droit sur eux : ils le virent en même temps et poussèrent un hurlement de joie. Le lièvre bondit sur place et sauta de côté : ils le virent plonger dans les taillis, cul par-dessus tête ; le frôlement des feuilles froissées s'effaça comme un sillage sur la surface de l'eau. Bien qu'ils eussent regret d'avoir crié, cette aventure les mit en joie. Ils se tordaient de rire, en pensant au bond effarouché du lièvre, et Christophe l'imita d'une façon grotesque. Otto fit de même. Puis ils se poursuivirent. Otto faisait le lièvre, et Christophe le chien ; ils dévalèrent bois et prés, passant à travers les haies et sautant par-dessus les fossés. Un paysan vociféra contre eux, parce qu'ils s'étaient lancés au milieu d'un champ de seigle ; ils ne s'arrêtèrent pas. Christophe imitait les aboiements enroués du chien avec une telle perfection que Otto pleurait de rire. Enfin, ils se laissèrent rouler le long d'une pente, en criant comme des fous. Quand ils ne purent plus articuler un son, ils s'assirent et se regardèrent avec des yeux rieurs. Ils étaient tout à fait heureux maintenant et satisfaits d'eux-mêmes. C'est qu'ils n'essayaient plus de jouer aux amis héroïques ; ils étaient franchement ce qu'ils étaient : deux enfants.

Ils revinrent bras dessus, bras dessous, en chantant des chansons dénuées de sens. Toutefois, au moment de rentrer en ville, ils jugèrent bon de reprendre leurs rôles ; et, sur le dernier arbre du bois, ils gravèrent leurs initiales enlacées. Mais leur bonne humeur eut raison de la sentimentalité ; et dans le train de retour, ils éclataient de rire, chaque fois qu'ils se regardaient. Ils se quittèrent, en se persuadant qu'ils avaient passé une journée « colossalement ravissante » (kolossal entzückend) ; et cette conviction s'affirma dès qu'ils se retrouvèrent seuls.

Ils reprirent leur œuvre de construction patiente et ingénieuse, plus que celle des abeilles : car ils parvenaient à façonner avec quelques bribes de souvenirs médiocres une image merveilleuse d'eux-mêmes et de leur amitié. Après s'être idéalisés toute la semaine, ils se revoyaient le dimanche ; et, malgré la disproportion qu'il y avait entre la vérité et leur illusion, ils s'habituaient à ne la point remarquer.

Ils s'enorgueillissaient d'être amis. Le contraste de leurs natures les rapprochait. Christophe ne connaissait rien d'aussi beau que Otto, Ses mains fines, ses jolis cheveux, son teint frais, sa parole timide, la politesse de ses manières et le soin méticuleux de sa mise le ravissaient. Otto était subjugué par la force débordante et l'indépendance de Christophe. Habitué par une hérédité séculaire au respect religieux de toute autorité, il éprouvait une jouissance mêlée de peur à s'associer à un camarade aussi irrévérencieux de nature pour toute règle établie. Il avait un petit frisson de terreur voluptueuse, en l'entendant fronder les réputations de la ville et contrefaire impertinemment le grand-duc. Christophe s'apercevait de la fascination qu'il exerçait ainsi sur son ami ; et il outrait son humeur agressive ; il sapait, comme un vieux révolutionnaire, les conventions sociales et les lois de l'État. Otto écoutait, scandalisé et ravi ; il s'essayait timidement à se mettre à l'unisson ; mais il avait soin de regarder autour de lui si personne ne pouvait entendre.

Christophe ne manquait pas, dans leurs courses, de sauter les barrières d'un champ, aussitôt qu'il voyait un écriteau qui le défendait, ou bien il cueillait les fruits par-dessus les murs des propriétés. Otto était dans les transes qu'on ne les surprît ; mais ces émotions avaient pour lui une saveur exquise ; et le soir, quand il était rentré, il se croyait un héros. Il admirait craintivement Christophe. Son instinct d'obéissance trouvait à se satisfaire dans une amitié où il n'avait qu'à acquiescer aux volontés de l'autre, Jamais Christophe ne lui donnait la peine de prendre une décision : il décidait de tout, décrétait l'emploi des journées, décrétait même déjà l'emploi de la vie, faisant pour l'avenir de Otto, comme pour le sien, des plans qui ne souffraient point de discussion. Otto approuvait, un peu révolté d'entendre Christophe disposer de sa fortune, pour construire plus tard un théâtre de son invention. Mais il ne protestait pas, intimidé par l'accent dominateur de son ami et convaincu par sa conviction, que l'argent amassé par M. le Kommerzienrath Oscar Diener ne pouvait trouver un plus noble emploi. Christophe n'avait pas l'idée qu'il fît violence à la volonté de Otto. Il était despote d'instinct et n'imaginait pas que son ami pût vouloir autrement que lui. Si Otto avait exprimé un désir différent du sien, il n'eût hésité à lui sacrifier ses préférences personnelles. Il lui eût sacrifié bien davantage. Il était dévoré du désir de s'exposer pour lui. Il souhaitait passionnément qu'une occasion se présentât de mettre son amitié à l'épreuve. Il espérait, dans ses promenades, rencontrer quelque danger et se jeter au-devant. Il fût mort avec délices pour Otto. En attendant, il veillait sur lui avec une sollicitude inquiète, il lui donnait la main dans les mauvais pas comme à une petite fille, il avait peur qu'il ne fût las, il avait peur qu'il n'eût chaud, il avait peur qu'il n'eût froid ; il enlevait son veston pour le lui jeter sur les épaules, quand ils s'asseyaient sous un arbre ; il lui portait son manteau, quand ils marchaient ; il l'eût porté lui-même. Il le couvait des yeux, comme un amoureux. Et à vrai dire, il était amoureux.

Il ne le savait pas, ne sachant pas encore ce que c'était que l'amour. Mais par instants, quand ils étaient ensemble, il était pris d'un trouble étrange, -- le même qui l'avait étreint, le premier jour de leur amitié, dans le bois de sapins ; -- des bouffées lui montaient à la face, lui mettaient le sang aux joues. Il avait peur. D'un accord instinctif, les deux enfants s'écartaient craintivement l'un de l'autre, se fuyaient, restaient en arrière, en avant, sur la route ; ils feignaient d'être occupés à chercher des mûres dans les buissons ; et ils ne savaient pas ce qui les inquiétait.

C'était surtout dans leurs lettres que ces sentiments s'exaltaient. Ils ne risquaient pas d'être contredits par les faits ; rien ne venait gêner leurs illusions, ni les intimider. Ils s'écrivaient maintenant, deux ou trois fois par semaine, dans un style d'un lyrisme passionné. À peine s'ils parlaient des événements réels. Ils agitaient de graves problèmes sur un ton apocalyptique, qui passait sans transition de l'enthousiasme au désespoir. Ils s'appelaient : « mon bien, mon espoir, mon aimé, mon moi-- même. » Ils faisaient une consommation effroyable du mot : « âme ». Ils peignaient avec des couleurs tragiques la tristesse de leur sort, et s'affligeaient de jeter dans l'existence de leur ami le trouble de leur destinée.

-- Je t'en veux, mon amour, écrivait Christophe, de la peine que je te cause. Je ne puis supporter que tu souffres : il ne le faut pas, je ne le veux pas. (Il soulignait les mots, d'un trait qui crevait le papier.) Si tu souffres, où trouverai-je la force de vivre ? Je n'ai de bonheur qu'en toi. Oh ! sois heureux ! Tout le mal, je le prends joyeusement sur moi ! Pense à moi ! Aime-moi ! J'ai besoin qu'on m'aime. Il me vient de ton amour une chaleur qui me rend la vie. Si tu savais comme je grelotte ! Il fait hiver et vent cuisant dans mon cœur. J'embrasse ton âme.

-- Ma pensée baise la tienne, répliquait Otto.

-- Je te prends la tête entre mes mains, ripostait Christophe ; et ce que je n'ai point fait et ne ferai point des lèvres, je le fais de tout mon être : je t'embrasse comme je t'aime. Mesure !

Otto feignait de douter :

-- M'aimes-tu autant que je t'aime ?

-- Oh ! Dieu ! s'écriait Christophe, non pas autant, mais dix, mais cent, mais mille fois davantage ! Quoi ! Est-ce que tu ne le sens pas ? Que veux-tu que je fasse, qui te remue le cœur ?

-- Quelle belle amitié que la nôtre ! soupirait Otto. En fut-il jamais une semblable dans l'histoire ? C'est doux et frais comme un rêve. Pourvu qu'il ne passe point ! Si tu allais ne plus m'aimer !

-- Comme tu es stupide, mon aimé, répliquait Christophe. Pardonne, mais ta crainte pusillanime m'indigne. Comment peux-tu me demander si je puis cesser de t'aimer ! Vivre, pour moi, c'est t'aimer. La mort ne peut rien contre mon amour. Toi-même, tu ne pourrais rien, si tu voulais le détruire. Quand tu me trahirais, quand tu me déchirerais le cœur, je mourrais en te bénissant de l'amour que tu m'inspires. Cesse donc, une fois pour toutes, de te troubler et de me chagriner par ces lâches inquiétudes !

Mais une semaine après, c'était lui qui écrivait :

-- Voici trois jours entiers que je n'entends plus aucune parole sortir de ta bouche. Je tremble. M'oublierais-tu ? Mon sang se glace à cette pensée... Oui ! Sans doute... L'autre jour, j'avais déjà remarqué ta froideur envers moi. Tu ne m'aimes plus ! Tu penses à me quitter !... Écoute ! Si tu m'oublies, si tu me trahis jamais, je te tue comme un chien !

-- Tu m'outrages, mon cher cœur, répondait Otto. Tu m'arraches des larmes. Je ne le mérite point. Mais tu peux tout te permettre. Tu as pris sur moi des droits tels que, me briserais-tu l'âme, un éclat en vivrait toujours pour t'aimer !

-- Puissance céleste ! s'écriait Christophe. J'ai fait pleurer mon ami !... Injurie-moi ! Bats-moi ! Foule-moi aux pieds ! Je suis un misérable ! Je ne mérite pas ton amour !

Ils avaient des façons spéciales d'écrire leur adresse sur la lettre, de poser le timbre-poste, renversé, obliquement, dans un coin de l'enveloppe en bas, et à droite, pour distinguer leurs lettres de celles qu'ils écrivaient aux indifférents. Ces secrets puérils avaient pour eux le charme de doux mystères d'amour.

Un jour, en revenant d'une leçon, Christophe aperçut dans une rue voisine Otto en compagnie d'un garçon de son âge. Ils riaient et causaient familièrement ensemble. Christophe pâlit et les suivit des yeux, jusqu'à ce qu'ils eussent disparu, au détour de la rue. Ils ne l'avaient point vu. Il rentra. C'était comme si un nuage avait passé sur le soleil. Tout était assombri.

Quand ils se retrouvèrent, le dimanche suivant, Christophe ne parla de rien d'abord. Mais après une demi-heure de promenade, il dit d'une voix étranglée :

-- Je t'ai vu, mercredi, dans la Kreuzgasse.

-- Ah ! dit Otto.

Et il rougit.

Christophe continua :

-- Tu n'étais pas seul.

-- Non, dit Otto, j'étais avec quelqu'un.

Christophe avala sa salive, et demanda d'un ton qui voulait être indifférent :

-- Qui était-ce ?

-- Mon cousin Franz.

-- Ah ! dit Christophe.

Et, après un moment :

-- Tu ne m'en avais pas parlé.

-- Il habite à Rheinbach.

-- Est-ce que tu le vois souvent ?

-- Il vient quelquefois ici.

-- Et toi, est-ce que tu vas aussi chez lui ?

-- Des fois.

-- Ah ! répéta Christophe.

Otto, qui n'était pas fâché de détourner la conversation, fit remarquer un oiseau qui donnait des coups de bec dans un arbre. Ils parlèrent d'autre chose. Dix minutes après, Christophe reprit brusquement :

-- Est-ce que vous vous entendez ensemble ?

-- Avec qui ? demanda Otto.

(Il savait parfaitement avec qui.)

-- Avec ton cousin ?

-- Oui, pourquoi ?

-- Pour rien.

Otto n'aimait pas beaucoup son cousin, qui le harcelait de mauvaises plaisanteries. Mais un instinct de malignité bizarre le poussa à ajouter, après quelques instants :

-- Il est très aimable.

-- Qui ? demanda Christophe.

(Il savait très bien qui.)

-- Franz.

Otto attendit une réflexion de Christophe ; mais celui-ci semblait n'avoir pas entendu : il taillait une baguette dans un noisetier. Otto reprit :

-- Il est amusant. Il sait toujours des histoires.

Christophe siffla négligemment.

Otto surenchérit :

-- Et il est si intelligent... et distingué !...

Christophe haussa les épaules, avec l'air de dire :

-- Quel intérêt cet individu peut-il bien avoir pour moi ?

Et comme Otto, piqué, se disposait à continuer, il lui coupa brutalement la parole et lui assigna un but pour y courir.

Ils ne touchèrent plus à ce sujet, de toute l'après-midi ; mais ils se battaient froid, en affectant une politesse exagérée, inaccoutumée entre eux, surtout de la part de Christophe. Les mots lui restaient dans la gorge. Enfin il n'y tint plus, et, au milieu du chemin, se retournant vers Otto qui suivait à cinq pas, il lui saisit les mains avec impétuosité et se débonda, d'un coup :

-- Écoute, Otto ! Je ne veux pas que tu sois intime avec Franz, parce que... parce que tu es mon ami ; et je ne veux pas que tu aimes quelqu'un mieux que moi ! Je ne veux pas ! Vois-tu, tu es tout pour moi. Tu ne peux pas... tu ne dois pas... Si je ne t'avais plus, je n'aurais plus qu'à mourir. Je ne sais pas ce que je ferais. Je me tuerais. Je te tuerais. Non, pardon !...

Les larmes lui jaillissaient des yeux.

Otto, ému et effrayé par la sincérité d'une douleur, qui grondait de menaces, se hâta de jurer qu'il n'aimait et n'aimerait jamais personne autant que Christophe, que Franz lui était indifférent, et qu'il ne le verrait plus, si Christophe le voulait. Christophe buvait ses paroles, son cœur renaissait. Il riait et respirait très fort. Il remerciait Otto avec effusion. Il avait honte de la scène qu'il avait faite ; mais il était soulagé d'un grand poids. Ils se regardaient tous deux, plantés l'un en face de l'autre, immobiles et se tenant la main ; ils étaient très heureux et embarrassés de leur personne. Ils revinrent silencieusement ; puis ils se remirent à parler, et ils retrouvèrent leur gaieté : ils se sentaient plus unis que jamais.

Mais ce ne fut pas la dernière scène de ce genre. Maintenant que Otto sentait son pouvoir sur Christophe, il était tenté d'en abuser ; il savait quel était le point sensible, et il avait une envie irrésistible d'y mettre le doigt. Non pas qu'il eût plaisir aux colères de Christophe : au contraire, elles lui faisaient peur. Mais il se prouvait sa force, en faisant souffrir Christophe. Il n'était pas méchant : il avait l'âme d'une fille.

Il continua donc, malgré ses promesses, à se montrer bras dessus, bras dessous, avec Franz, ou avec quelque autre camarade ; ils faisaient grand bruit ensemble, et il riait de façon affectée. Quand Christophe lui faisait des réflexions, il ricanait et n'avait pas l'air de les prendre au sérieux, jusqu'à ce que, voyant les yeux de Christophe changer et ses lèvres trembler de colère, il changeât de ton aussi, inquiet, et promît de ne plus recommencer. Il recommençait le lendemain. Christophe lui écrivait des lettres furibondes, où il l'appelait :

-- Gredin ! Que je n'entende plus parler de toi ! Je ne te connais plus. Que le diable t'emporte, toi, et tous les chiens de ton espèce !

Mais il suffisait d'un mot larmoyant de Otto, ou, comme il fit une fois, de l'envoi d'une fleur symbolisant sa constance éternelle, pour que Christophe se fondît en remords et écrivît :

--Mon ange ! Je suis un fou. Oublie mon imbécillité. Tu es le meilleur des hommes. Ton petit doigt vaut mieux à lui seul que le stupide Christophe tout entier. Tu as des trésors d'ingénieuse et délicate tendresse. Je baise ta fleur avec des larmes. Elle est là, sur mon cœur. Je l'enfonce dans ma peau, à coups de poing. Je voudrais qu'elle me fît saigner, pour que je sente plus fort ta bonté exquise et mon infâme idiotie !...

Cependant, ils commençaient à se lasser l'un de l'autre. Il est faux de prétendre que les petites brouilles entretiennent l'amitié. Christophe en voulait à Otto des injustices que Otto lui faisait commettre. Il essayait bien de se raisonner, il se reprochait son despotisme. Sa nature loyale et emportée, qui, pour la première fois, faisait l'épreuve de l'amour, s'y donnait tout entière et voulait qu'on se donnât tout entier. Il n'admettait pas le partage en amitié. Étant prêt à tout sacrifier à l'ami, il trouvait légitime, et même nécessaire, que l'ami lui sacrifiât tout. Mais il commençait à sentir que le monde n'était pas bâti sur le modèle de son caractère inflexible, et qu'il demandait aux choses ce qu'elles ne pouvaient pas donner. Alors il cherchait à se vaincre. Il s'accusait durement, il se traitait d'égoïste, qui n'avait pas le droit d'accaparer l'affection de son ami. Il faisait des efforts sincères, pour le laisser tout à fait libre, quoi qu'il lui en coûtât. Il s'imposait même, par esprit d'humiliation, d'engager Otto à ne pas négliger Franz ; il affectait de se persuader qu'il était bien aise de lui voir trouver plaisir dans d'autres sociétés que la sienne. Mais quand Otto, qui n'était point dupe, lui obéissait malicieusement, il ne pouvait s'empêcher de lui faire grise mine ; et brusquement, il éclatait de nouveau.

À la rigueur, il eût pardonné à Otto de lui préférer d'autres amis ; mais ce qu'il ne pouvait lui passer, c'était le mensonge. Otto n'était pas faux, ni hypocrite : il avait une difficulté naturelle à dire la vérité, comme un bègue à articuler ; ce qu'il disait n'était jamais ni tout à fait vrai, ni tout à fait faux ; soit timidité, soit incertitude sur ses propres sentiments, il parlait rarement d'une façon tout à fait nette, ses réponses étaient équivoques ; il faisait, à propos de tout, des cachotteries et des mystères, qui mettaient Christophe hors de lui. Quand on le prenait en faute, au lieu de le reconnaître, il s'obstinait à nier, et racontait des histoires absurdes. Un jour, Christophe, exaspéré, le gifla. Il crut que c'était fini de leur amitié et que jamais Otto ne lui pardonnerait. Mais après avoir boudé quelques heures, Otto revint à lui, comme si rien ne s'était passé. Il n'avait nulle rancune des violences de Christophe ; peut-être même y trouvait-il un charme. Tandis qu'il savait mauvais gré à Christophe de se laisser duper et d'avaler, bouche bée, toutes ses inventions ; il l'en méprisait un peu et se croyait son supérieur. Christophe, de son côté, en voulait à Otto d'accepter ses rebuffades sans révolte.

Ils ne se voyaient plus avec les yeux des premiers jours. Leurs défauts à tous deux apparaissaient en pleine lumière. Otto trouvait moins de charme à l'indépendance de Christophe. Christophe était, en promenade, un compagnon gênant. Il n'avait aucun souci du savoir-vivre. Il se mettait à l'aise, enlevait sa veste, ouvrait son gilet, entre-bâillait son col, relevait ses poignets de chemise, plantait son chapeau sur le bout de son bâton, et se dilatait à l'air. Il remuait les bras en marchant, il sifflait, il chantait à tue-tête ; il était rouge, suant et poudreux ; il avait l'air d'un paysan, qui revient de la foire. L'aristocratique Otto était mortifié d'être rencontré en sa compagnie. Quand il apercevait une voiture sur la route, il s'arrangeait de façon à rester de dix pas en arrière, et il feignait de se promener seul.

Christophe n'était pas moins embarrassant, lorsque, à l'auberge, ou dans le wagon, au retour, il se mettait à parler. Il causait bruyamment, disait tout ce qui lui passait par la tête, traitait Otto avec une familiarité révoltante ; il exprimait les opinions les plus dénuées de bienveillance sur le compte de personnages connus de tous, ou même sur le physique de gens assis à quelque distance ; ou bien, il entrait dans des détails intimes sur sa santé et sa vie domestique. Otto avait beau rouler les yeux et faire des signes effarés : Christophe n'avait pas l'air de s'en apercevoir et ne se gênait pas plus que s'il avait été seul. Otto surprenait des sourires sur les visages de ses voisins : il eût voulu rentrer sous terre. Il trouvait Christophe grossier : il ne comprenait pas comment il avait pu être séduit par lui.

Le plus grave était que Christophe continuait d'en user avec la même désinvolture à l'égard de toutes les haies, barrières, clôtures, murailles, défenses de passer, menaces d'amende, Verbote de toute sorte, -- de tout ce qui prétendait limiter sa liberté et garantir contre elle la sainte propriété. Otto vivait dans une peur de tous les instants, et ses observations ne servaient à rien : Christophe faisait pis, par bravade.

Un jour que Christophe, avec Otto sur les talons, se promenait comme chez lui au travers d'un bois particulier, en dépit, ou à cause des murs crénelés de tessons de bouteilles, qu'il leur avait fallu franchir, ils se trouvèrent nez à nez avec un garde, qui les accabla d'injures, et après les avoir tenus quelque temps sous la menace d'un procès-verbal, les mit dehors de la façon la plus ignominieuse. Otto ne brilla point dans cette épreuve : il se croyait déjà en prison, il larmoyait, protestant niaisement qu'il était entré par mégarde et qu'il avait suivi Christophe sans savoir où il allait. Quand il se vit sauvé, au lieu de se réjouir, il fit d'aigres reproches à son compagnon ; il se plaignit que Christophe le compromît. L'autre l'écrasa du regard, et l'appela : « Capon ! » Ils échangèrent des paroles vives. Otto se fût séparé de Christophe, s'il avait su comment revenir seul : il fut forcé de le suivre ; mais ils affectaient d'ignorer qu'ils étaient ensemble.

Un orage s'amassait. Dans leur colère, ils ne le virent pas venir. La campagne brûlante bruissait de cris d'insectes. Tout à coup, tout se tut. Ils ne s'aperçurent du silence qu'après quelques minutes : leurs oreilles bourdonnaient. Ils levèrent les yeux ; le ciel était sinistre ; d'énormes nuages lourds et livides l'avaient rempli ; ils arrivaient de tous côtés, comme un galop de cavalerie. Ils semblaient tous courir vers un point invisible, aspirés par un gouffre. Otto, angoissé, n'osait dire ses craintes à Christophe ; et celui-ci prenait un malin plaisir à ne vouloir rien remarquer. Ils se rapprochèrent pourtant sans se parler. Ils étaient seuls dans la plaine. Pas un souffle d'air. À peine un frisson de fièvre, qui faisait frémir par moments les petites feuilles des arbres. Soudain, un tourbillon de vent souleva la poussière, tordit les arbres, les fouetta furieusement. Et le silence retomba, plus sinistre qu'avant. Otto, d'une voix tremblante, se décida à parler :

-- C'est l'orage. Il faut rentrer.

Christophe dit :

-- Rentrons.

Mais il était trop tard. Une lumière aveuglante et brutale jaillit, le ciel mugit, la voûte des nuages gronda. En un instant, ils furent enveloppés par l'ouragan, affolés par les éclairs, assourdis par le tonnerre, trempés des pieds à la tête. Ils se trouvaient en rase campagne, à plus d'une demi-heure de toute habitation. Dans le tourbillon d'eau, dans la lumière morte, rougeoyaient les lueurs énormes de la foudre. Ils avaient envie de courir ; mais leurs vêtements collés par la pluie les empêchaient de marcher, leurs souliers clapotaient, l'eau ruisselait sur tour leur corps. Ils respiraient avec peine. Otto claquait des dents, et il était fou de colère ; il disait des choses blessantes à Christophe ; il voulait s'arrêter, il prétendait qu'il était dangereux de marcher, il menaçait de s'asseoir dans le chemin, de se coucher par terre, au milieu des champs labourés. Christophe ne répondait pas ; il continuait sa marche, aveuglé par le vent, la pluie et les éclairs, ahuri par le bruit, un peu inquiet aussi, mais se gardant de l'avouer.

Et soudain, ce fut fini. L'orage était passé, comme il était venu. Mais ils étaient tous deux en un piteux état. À la vérité, Christophe était si débraillé, à l'ordinaire, qu'un peu plus de désordre ne le changeait guère. Mais Otto, si soigné, si soigneux de sa mise, faisait triste figure ; il semblait sortir tout habillé du bain ; et quand Christophe se retourna vers lui, il ne put, en le voyant, réprimer un éclat de rire. Otto était dans un tel affaissement qu'il n'eut même pas la force de se fâcher. Christophe en eut pitié, il lui parla gaiement. Otto lui répondit d'un coup d'œil furieux. Christophe le fit entrer dans une ferme. Ils se séchèrent devant un grand feu et burent du vin chaud. Christophe trouvait l'aventure plaisante. Mais elle n'était pas du goût de Otto, qui garda un morne silence pendant le reste de la promenade. Ils revinrent en boudant et ne se tendirent pas la main, au moment de se quitter.

À la suite de cette équipée, ils ne se virent plus, d'une semaine. Ils se jugeaient sévèrement l'un l'autre. Mais après s'être punis eux-mêmes, en se privant d'un de leurs dimanches de promenade, ils s'ennuyèrent tellement que leur rancune tomba. Christophe fit les premières avances, selon son habitude. Otto daigna les accepter ; et ils firent la paix.

Malgré leurs désaccords, il leur était impossible de se passer l'un de l'autre. Ils avaient bien des défauts, ils étaient égoïstes tous les deux. Mais cet égoïsme était naïf, il ne connaissait pas les calculs de l'âge mûr, qui le rendent repoussant, il ne se connaissait pas lui-même : il était presque aimable, et il ne les empêchait pas de s'aimer sincèrement. Ils avaient un tel besoin d'amour et de sacrifice ! Le petit Otto pleurait sur son oreiller, en se racontant des histoires de dévouement romanesque, dont il était le héros ; il inventait des aventures pathétiques, où il était fort, vaillant, intrépide, et protégeait Christophe, qu'il s'imaginait adorer. Christophe ne voyait, n'entendait rien de beau ou de curieux, sans qu'il pensât : « Si Otto était là ! » Il mêlait l'image de son ami à sa vie tout entière ; et cette image se transfigurait, prenait une telle douceur qu'en dépit de ce qu'il savait de lui, il en était comme enivré. Certains mots de Otto, qu'il se rappelait longtemps après et qu'il embellissait, le faisaient tressaillir d'émotion. Ils s'imitaient mutuellement. Otto singeait les manières, les gestes, l'écriture de Christophe. Christophe était irrité de cette ombre qui répétait chaque mot qu'il avait dit et lui resservait ses propres pensées, comme des pensées neuves. Mais il ne s'apercevait pas qu'il contrefaisait lui-même Otto, il copiait sa façon de s'habiller, de marcher, de prononcer certains mots. C'était une fascination. Ils étaient pénétrés l'un de l'autre, ils avaient le cœur inondé de tendresse. Elle débordait de toutes parts comme une source. Chacun s'imaginait que son ami en était la cause. Ils ne savaient pas que c'était l'éveil de leur adolescence.

Christophe, qui ne se défiait de personne, laissait traîner ses papiers. Cependant une pudeur instinctive lui faisait serrer les brouillons de lettres qu'il griffonnait à Otto, et les réponses de celui-ci. Il ne les enfermait pas sous clef ; il les mettait entre les feuilles d'un de ses cahiers de musique, où il se croyait sûr qu'on n'irait pas les chercher. Il comptait sans la malice de ses frères.

Il les voyait depuis quelque temps rire et chuchoter en le regardant : ils se récitaient à l'oreille des fragments de discours, qui les jetaient dans des convulsions de gaieté. Christophe ne parvenait pas à entendre leurs paroles ; et d'ailleurs, suivant la tactique dont il usait à leur égard, il feignait une parfaite indifférence pour tout ce qu'ils pouvaient dire ou faire. Quelques mots éveillèrent son attention : il crut les reconnaître. Bientôt il n'eut plus de doute que ses frères n'eussent lu ses lettres. Mais quand il apostropha Ernst et Rodolphe, qui s'appelaient : « ma chère âme », avec un sérieux bouffon, il ne put rien en tirer. Les gamins firent semblant de ne pas comprendre, et dirent qu'ils avaient bien le droit de s'appeler comme ils voulaient. Christophe, qui avait retrouvé toutes ses lettres à leur place, n'insista pas davantage.

Peu après, il prit Ernst en flagrant délit de vol : le petit drôle fouillait dans le tiroir de la commode où Louisa renfermait l'argent. Christophe le secoua rudement, et il profita de l'occasion pour lui dire tout ce qu'il avait sur le cœur ; il énumérait, en termes qui manquaient de courtoisie, les méfaits de Ernst, dont la liste n'était pas courte. Ernst prit mal la semonce ; il répliqua avec arrogance que Christophe n'avait rien à lui reprocher ; et il laissa entendre sur l'amitié de son frère avec Otto des choses équivoques. Christophe ne comprit pas ; mais quand il entendit qu'on mêlait Otto à leur querelle, il somma Ernst de s'expliquer. Le petit ricanait ; puis, lorsqu'il vit Christophe blêmir de colère, il eut peur et ne voulut plus parler. Christophe comprit qu'il n'en tirerait rien ainsi ; il s'assit, en haussant les épaules, et affecta un mépris profond. Ernst, piqué, reprit son effronterie ; il s'appliqua à blesser son frère, il lui dit une kyrielle de choses plus viles les unes que les autres. Christophe se tenait à quatre pour ne pas éclater. Quand il finit par comprendre, il vit rouge : il bondit de sa chaise. Ernst n'eut pas le temps de crier. Christophe s'était jeté sur lui, avait roulé avec lui au milieu de la chambre, et lui frappait la tête contre les carreaux. Aux cris effrayants de la victime, Louisa, Melchior, toute la maison accourut. On dégagea Ernst en fort mauvais état. Christophe ne voulait pas lâcher prise : il fallut le rouer de coups. On l'appela brute ; et il en avait bien l'air. Les yeux lui sortaient de la tête, il grinçait des dents, il ne pensait qu'à se jeter de nouveau sur Ernst ; quand on lui demandait ce qui s'était passé, sa fureur redoublait, et il criait qu'il le tuerait. Ernst se refusait aussi à parler.

Christophe ne put ni manger, ni dormir. Il tremblait et pleurait dans son lit. Ce n'était pas seulement pour Otto qu'il souffrait. Une révolution se faisait en lui. Ernst ne se doutait guère du mal qu'il avait pu causer à son frère. Christophe était d'une intransigeance de cœur toute puritaine, qui ne pouvait admettre les souillures de la vie, et les découvrait peu à peu avec horreur. À quinze ans, avec une vie libre et de forts instincts, il était resté étrangement naïf. Sa pureté naturelle et son travail sans trêve l'avaient tenu à l'abri. Les paroles de son frère lui ouvrirent des abîmes. Jamais il n'eût imaginé de lui-même ces infamies ; et maintenant que l'idée en était entrée en lui, toute sa joie d'aimer et d'être aimé était gâtée. Non seulement son amitié pour Otto, mais toute amitié était empoisonnée.

Ce fut bien pis, quand quelques allusions sarcastiques lui firent croire, à tort peut-être, qu'il était en butte à la curiosité malsaine de la petite ville, et surtout quand Melchior, à quelque temps de là, lui fit des observations au sujet de ses promenades avec Otto. Melchior, probablement, n'y voyait pas malice ; mais Christophe, averti, lisait le soupçon dans toutes les paroles ; et il se croyait presque coupable. Otto, au même moment, passait par une crise analogue.

Ils essayèrent encore de se voir en cachette. Mais il fut impossible de retrouver l'abandon des entretiens passés. La franchise de leurs relations était altérée. Ces deux enfants, qui s'aimaient d'une tendresse si craintive qu'ils n'avaient jamais osé se donner un baiser fraternel, et qui n'imaginaient pas de plus grand bonheur que de se voir et de partager leurs rêves, se sentaient salis par le soupçon des cœurs malhonnêtes. Ils en arrivaient à voir le mal dans leurs actes les plus innocents : un regard, un serrement de main ; ils rougissaient, ils avaient de mauvaises pensées. Leurs rapports devenaient intolérables.

Sans se donner le mot, ils se virent moins souvent. Ils essayèrent de s'écrire ; mais ils surveillaient toutes leurs expressions. Leurs lettres devinrent froides et insipides. Ils se découragèrent. Christophe prétexta son travail, Otto ses occupations, pour cesser leur correspondance. Bientôt après, Otto partit pour l'Université ; et l'amitié qui avait illuminé quelques mois de leur vie, s'obscurcit tout à fait.

Aussi bien, un nouvel amour, dont celui-ci n'était qu'un avant-coureur, s'emparait du cœur de Christophe, et y faisait pâlir toute autre lumière.

III. -- Minna.

Quatre ou cinq mois avant ces événements, madame Josepha von Kerich, veuve depuis peu du conseiller d'État, Stephan von Kerich, avait quitté Berlin, où les fonctions de son mari les retenaient jusqu'alors, pour venir s'installer avec sa fillette dans la petite ville rhénane, son pays d'origine. Elle avait là une vieille maison de famille, avec un grand jardin, presque un parc, qui descendait le long de la colline, jusqu'au fleuve, non loin de la maison de Christophe. De sa mansarde, Christophe voyait les branches lourdes des arbres qui pendaient hors des murs, et le haut faîte du toit rouge aux tuiles moussues. Une petite ruelle en pente, où l'on ne passait guère, longeait le parc, à droite ; on pouvait de là, en grimpant sur une borne, regarder par-dessus le mur : Christophe ne s'en faisait pas faute. Il voyait alors les allées envahies par l'herbe, les pelouses semblables à des prairies sauvages, les arbres se mêlant et luttant en désordre, et la façade blanche, aux volets obstinément clos. Une ou deux fois par an, un jardinier venait faire une ronde et aérer la maison. La nature reprenait ensuite possession du jardin, et tout rentrait dans le silence.

Ce silence impressionnait Christophe. Il se hissait en cachette à son observatoire ; à mesure qu'il devenait plus grand, ses yeux, puis son nez, puis sa bouche, arrivaient au niveau de la crête du mur ; maintenant, il pouvait passer les bras par-dessus, en se haussant sur la pointe des pieds ; et, malgré l'incommodité de cette position, il restait, le menton appuyé sur le mur, regardant, écoutant, tandis que le soir épanchait sur les pelouses ses douces ondes dorées, qui s'allumaient de reflets bleuâtres, à l'ombre des sapins. Il s'oubliait là, jusqu'à ce qu'il entendît dans la rue des pas qui venaient. La nuit, flottaient autour du jardin des parfums : de lilas au printemps, d'acacias en été, de feuilles mortes en automne. Quand Christophe revenait, le soir, du château, si fatigué qu'il fût, il s'arrêtait près de sa porte, à boire leur souffle délicieux ; et il avait peine à rentrer dans sa chambre puante. Il avait aussi joué, -- du temps où il jouait, -- sur la petite place aux pavés garnis d'herbe, devant la grille d'entrée de la maison Kerich. À droite et à gauche de la porte, s'élevaient deux marronniers centenaires ; grand-père venait s'asseoir à leur pied, en fumant sa pipe, et les fruits servaient aux enfants de projectiles et de jouets.

Un matin, en passant dans la ruelle, il grimpa sur la borne, par habitude. Il regardait distraitement. Il allait redescendre, quand il eut la sensation de quelque chose d'anormal. Il tourna les yeux vers la maison ; les fenêtres étaient ouvertes ; le soleil se ruait à l'intérieur ; bien qu'on ne vît personne, la vieille demeure semblait réveillée de son sommeil de quinze ans et riait. Christophe revint, troublé.

À table, son père parla de ce qui alimentait les entretiens du quartier : l'arrivée de madame de Kerich et de sa fille, avec une quantité incroyable de bagages. La place aux marronniers était remplie de badauds qui venaient assister au déballage des voitures. Christophe, très intrigué par cette nouvelle, qui, dans l'horizon borné de sa vie, était un événement important, retourna au travail, cherchant d'après les récits de son père, hyperboliques comme à l'ordinaire, à imaginer les hôtes de la maison enchantée. Puis sa tâche le reprit, et il avait oublié, quand, près de rentrer chez lui, le soir, tout lui revint à l'esprit ; et une curiosité le poussa à monter à son poste d'observation, pour épier ce qui se passait à l'intérieur des murs. Il ne vit rien que les calmes allées, où les arbres immobiles semblaient dormir dans les derniers rayons de soleil. Au bout de quelques minutes, il avait perdu le souvenir de l'objet de sa curiosité, et il s'abandonnait à la douceur du silence. Cette place baroque, -- debout en équilibre instable sur le faîte de la borne, -- était un lieu d'élection pour ses rêves. Au sortir de la ruelle laide, étouffée dans l'ombre, les jardins ensoleillés avaient un rayonnement magique. Son esprit s'en allait à la dérive dans ces espaces harmonieux, et des musiques chantaient ; il s'endormait en elles...

Il rêvait ainsi, les yeux, la bouche ouverts, et il n'aurait pu dire depuis quand il rêvait : car il ne voyait rien. Soudain, il eut un saisissement. Devant lui, au détour d'une allée, debout, le regardaient deux figures féminines. L'une, -- une jeune dame en noir, aux traits fins, incorrects, aux cheveux blond cendré, grande, élégante, un laisser-aller nonchalant dans la pose de la tête, l'observait avec des yeux bienveillants et railleurs. L'autre, -- une fillette de quinze ans, également en grand deuil, faisait la mine d'une enfant prise d'un accès de fou rire ; un peu en arrière de sa mère, qui, sans la regarder, lui faisait signe de se taire, elle se cachait la bouche dans ses mains, comme si elle avait toutes les peines du monde à s'empêcher d'éclater. C'était une fraîche figure, blanche, rose et blonde ; elle avait un petit nez un peu gros, une petite bouche un peu grosse, un petit menton grassouillet, de fins sourcils, des yeux clairs, et une profusion de cheveux blonds qui, tressés en nattes, s'enroulaient en couronne autour de sa tête, découvrant la nuque ronde et le front lisse et blanc : -- une petite figure de Cranach.

Christophe fut pétrifié par cette apparition. Au lieu de se sauver, il resta cloué sur place. Ce ne fut que quand il vit la jeune dame faire quelques pas vers lui, avec son aimable sourire moqueur, qu'il s'arracha à son immobilité, et sauta -- dégringola -- de la borne, entraînant avec lui des plâtras du mur. Il entendait une voix bienveillante, qui l'appelait familièrement : « Petit ! » et un éclat de rire enfantin, clair, liquide comme une voix d'oiseau. Il se retrouva dans la ruelle, sur les genoux et les mains ; et, après une seconde d'ahurissement, il détala à toutes jambes, comme s'il avait peur qu'on le poursuivît. Il était honteux ; cette honte le reprenait par accès, dans sa chambre, tout seul. Depuis, il n'osa plus passer par la ruelle, dans la crainte baroque qu'on ne fût embusqué pour l'attendre. Quand il était forcé de s'aventurer près de la maison, il rasait les murs, baissait la tête, et courait presque, sans se retourner. En même temps, il ne cessait de penser aux deux aimables figures ; il montait au grenier, enlevant ses chaussures pour qu'on ne l'entendît pas ; et il s'ingéniait à regarder par la lucarne, du côté de la maison et du parc des Kerich, bien qu'il sût parfaitement qu'il était impossible de voir autre chose que le dôme des arbres et les cheminées du faîte.

Un mois après, il jouait dans un des concerts hebdomadaires du Hofmusikverein un concerto de sa composition pour piano et orchestre. Il était arrivé au milieu de la dernière partie du morceau, quand il vit par hasard, dans la loge en face de lui, madame de Kerich et sa fille qui le regardaient. Il s'y attendait si peu qu'il en fut étourdi et qu'il faillit manquer sa réponse à l'orchestre. Il continua de jouer d'une façon mécanique, jusqu'à la fin du concerto. Lorsque ce fut fini, il vit, bien qu'il évitât de regarder de leur côté, que madame et mademoiselle de Kerich applaudissaient avec une légère exagération, comme si elles avaient voulu qu'il les vît applaudir. Il se hâta de quitter la scène. Au moment de sortir du théâtre, il aperçut madame de Kerich qui semblait le guetter au passage. Il était impossible qu'il ne la vît pas : il feignit pourtant de ne pas la voir ; et, rebroussant chemin, il sortit précipitamment par la porte de service du théâtre. Ensuite, il se le reprocha ; car il se rendait bien compte que madame de Kerich ne lui voulait aucun mal. Mais il savait que, si c'était à recommencer, il recommencerait. Il avait la frayeur de la rencontrer dans la rue. Quand il apercevait au loin une forme qui lui ressemblait, il prenait un autre chemin.

Ce fut elle qui vint à lui.

Un matin qu'il rentrait pour dîner, Louisa, toute fière, lui raconta qu'un laquais en livrée était venu déposer une lettre à son adresse ; et elle lui remit une grande enveloppe bordée de noir, dont l'envers portait gravées les armes des Kerich. Christophe l'ouvrit, tremblant de lire -- précisément ce qu'il lut :

« Madame Josepha von Kerich invitait monsieur le Hofmusicus Christophe Krafft à venir prendre le thé chez elle, aujourd'hui à cinq heures et demie. »

-- Je n'irai pas, déclara Christophe.

-- Comment ! s'exclama Louisa. J'ai dit que tu irais.

Christophe fit une scène à sa mère, il lui reprocha de se mêler de ce qui ne la regardait pas.

-- Le domestique attendait la réponse. J'ai dit que tu étais justement libre aujourd'hui. Tu n'as rien, à cette heure.

Christophe eut beau s'irriter, jurer qu'il n'irait pas, il ne pouvait plus se dérober. Quand vint l'heure de l'invitation, il se prépara en rechignant ; secrètement, il n'était pas fâché que le hasard fît violence à sa mauvaise volonté.

Madame de Kerich n'avait pas eu de peine à reconnaître dans le pianiste du concert le petit sauvage, dont la tête ébouriffée lui était apparue au-dessus du mur de son jardin. Elle avait pris des informations sur lui dans le voisinage ; et ce qu'elle avait appris de la vie difficile et courageuse de l'enfant lui avait inspiré de l'intérêt pour lui et la curiosité de lui parler.

Christophe, guindé dans une absurde redingote, qui lui donnait l'air d'un pasteur de campagne, arriva à la maison, malade de timidité. Il cherchait à se persuader que mesdames de Kerich n'avaient pas eu le temps de remarquer ses traits, le premier jour qu'elles l'avaient vu. Par un long corridor, dont le tapis étouffait le bruit des pas, un domestique l'introduisit dans une chambre, dont une porte vitrée donnait sur le jardin. Il faisait, ce jour-là, une petite pluie froide ; un bon feu brûlait dans la cheminée. Près de la fenêtre, à travers laquelle on entrevoyait les silhouettes mouillées des arbres dans la brume, les deux femmes étaient assises, tenant sur leurs genoux, madame de Kerich un ouvrage, et sa fille un livre, dont elle faisait la lecture, lorsque Christophe entra. Elles échangèrent, en le voyant, un coup d'œil malicieux.

-- Elles me reconnaissent, pensa Christophe, tout penaud.

Il s'épuisait à faire de gauches révérences.

Madame de Kerich sourit gaiement, et lui tendit la main :

-- Bonjour, mon cher voisin, dit-elle. Je suis contente de vous voir. Depuis que je vous ai entendu au concert, je voulais vous dire le plaisir que vous nous aviez fait. Et comme le seul moyen de vous le dire était de vous faire venir, j'espère que vous me pardonnerez de l'avoir employé.

Il y avait dans ces paroles aimables et banales tant de cordialité, malgré une pointe cachée d'ironie, que Christophe se sentit rassuré.

-- Elles ne me reconnaissent pas, pensa-t-il, soulagé.

Madame de Kerich désigna sa fille, qui avait fermé son livre et observait curieusement Christophe.

-- Ma fille Minna, dit-elle, qui désirait beaucoup vous voir.

-- Mais, maman, dit Minna, ce n'est pas la première fois que nous nous voyons.

Et elle éclata de rire.

-- Elles m'ont reconnu, pensa Christophe, atterré.

-- C'est vrai, dit madame de Kerich en riant aussi, vous nous avez fait visite, le jour de notre arrivée.

À ces mots, la fillette rit de plus belle, et Christophe prit un air si piteux que, quand Minna jetait les yeux sur lui, son rire redoublait. C'était un rire fou : elle en pleurait. Madame de Kerich, qui voulait l'arrêter, ne pouvait s'empêcher de rire aussi ; et Christophe, malgré sa gêne, fut gagné par la contagion. Leur bonne humeur était irrésistible : impossible de s'en formaliser. Mais Christophe perdit tout à fait contenance, lorsque Minna, reprenant haleine, lui demanda ce qu'il pouvait bien faire sur leur mur. Elle s'amusait de son trouble, et il balbutiait, éperdu. Madame de Kerich vint à son secours et détourna l'entretien, en faisant servir le thé.

Elle le questionna amicalement sur sa vie. Mais il ne se rassurait pas. Il ne savait comment s'asseoir, il ne savait comment tenir sa tasse, qui menaçait de chavirer ; il se croyait obligé, à chaque fois qu'on lui offrait de l'eau, du lait, du sucre, ou des gâteaux, de se lever précipitamment et de remercier avec des révérences, raide, serré dans sa redingote, son col et sa cravate, comme dans une carapace, n'osant pas, ne pouvant pas tourner la tête, ni à droite, ni à gauche, ahuri par la multiplicité des questions de madame de Kerich et par l'exubérance de ses façons, glacé par les regards de Minna qu'il sentait attachés à ses traits, à ses mains, à ses mouvements, à son habillement. Elles le troublaient encore plus, en voulant le mettre à l'aise, -- madame de Kerich, par son flot de paroles, -- Minna, par les œillades coquettes qu'elle lui faisait, pour s'amuser.

Enfin, elles renoncèrent à tirer de lui autre chose que des salutations et des monosyllabes ; et madame de Kerich, qui faisait à elle seule tous les frais de la conversation, lui demanda, lassée, de se mettre au piano. Bien plus intimidé que par un public de concert, il joua un adagio de Mozart. Mais sa timidité même, le trouble que son cœur commençait d'éprouver auprès de ces deux femmes, l'émotion ingénue qui gonflait sa poitrine, et le rendait heureux et malheureux ensemble, s'accordaient avec la tendresse et la pudeur juvénile de ces pages, et leur prêtaient un charme de printemps. Madame de Kerich en fut touchée ; elle le dit avec l'exagération louangeuse, habituelle aux gens du monde ; elle n'en était pas moins sincère, et l'excès même de l'éloge était doux, venant d'une aimable bouche. La maligne Minna se taisait, elle regardait avec étonnement ce garçon si stupide quand il parlait, et dont les doigts étaient si éloquents. Christophe sentait leur sympathie, et il s'enhardissait. Il continua de jouer ; puis, se retournant à demi vers Minna, avec un sourire gêné, et sans lever les yeux :

-- Voilà ce que je faisais sur le mur, dit-il timidement.

Il joua une petite œuvre, où il avait en effet développé les idées musicales qui lui étaient venues à sa place favorite, en regardant le jardin, non pas, à vrai dire, le soir où il avait vu Minna et madame de Kerich, -- (il cherchait à se le persuader, pour quelles obscures raisons ?) -- mais bien des soirs avant ; et l'on pouvait retrouver dans le balancement tranquille de cet andante con moto les impressions sereines des chants d'oiseaux et de l'endormement majestueux des grands arbres dans la paix du soleil couchant.

Ses deux auditrices l'écoutaient avec ravissement. Quand il eut fini, madame de Kerich se leva, lui prit les mains avec sa vivacité habituelle, et le remercia avec effusion. Minna battit des mains, cria que c'était « admirable », et que, pour qu'il composât encore d'autres œuvres aussi « sublimes » que celle-là, elle lui ferait mettre une échelle contre le mur, afin qu'il pût travailler tout à son aise. Madame de Kerich dit à Christophe de ne pas écouter cette folle de Minna ; elle le pria, puisqu'il aimait son jardin, d'y venir aussi souvent qu'il voudrait ; et elle ajouta qu'il n'aurait même pas besoin de venir les saluer, si cela l'ennuyait.

-- Vous n'avez pas besoin de venir nous saluer, trouva bon de répéter Minna. Seulement, si vous ne venez pas, gare à vous !

Elle agitait le doigt, d'un petit air menaçant.

Minna n'avait nullement un désir impérieux que Christophe lui fît visite, ni même qu'il s'astreignît envers elle aux règles de la politesse ; mais il lui plaisait de produire un petit effet, que son instinct lui faisait juger charmant.

Christophe rougit de plaisir. Madame de Kerich acheva de le gagner par le tact avec lequel elle lui parla de sa mère et de son grand-père, qu'elle avait autrefois connu. L'affectueuse cordialité des deux femmes le pénétrait ; il s'exagérait cette bonté facile, cette bonne grâce mondaine, par le désir qu'il avait de la croire profonde. Il se mit à raconter ses projets, ses misères, avec une naïve confiance. Il ne s'apercevait plus de l'heure qui passait, et il eut un sursaut d'étonnement, lorsqu'un domestique vint annoncer le dîner. Mais sa confusion se changea en bonheur, quand madame de Kerich lui dit de rester dîner avec elles, comme de bons amis qu'on allait être, qu'on était déjà. On lui mit son couvert entre la mère et la fille ; et il donna une idée moins avantageuse de ses talents à table qu'au piano. Cette partie de son éducation avait été fort négligée ; il était disposé à croire qu'à table, manger et boire étaient l'essentiel, que la façon n'importait guère. Aussi, la proprette Minna le regardait avec une moue scandalisée.

On comptait qu'aussitôt après le souper, il s'en irait. Mais il les suivit dans le petit salon, il s'assit avec elles, il ne songeait pas à partir. Minna étouffait des bâillements et faisait des signes à sa mère. Il ne s'en apercevait pas, parce qu'il était grisé de son bonheur et qu'il pensait que les autres étaient comme lui, -- parce que Minna, en le regardant, continuait de jouer des prunelles, par habitude, -- et enfin, parce qu'une fois assis, il ne savait plus comment se lever et prendre congé. Il serait resté toute la nuit, si madame de Kerich ne l'eût congédié, avec un aimable sans-façon.

Il partit, emportant en lui la lumière caressante des yeux bruns de madame de Kerich, des yeux bleus de Minna ; il sentait sur sa main le fin contact des doigts délicats et doux comme des fleurs ; et une subtile odeur, qu'il n'avait jamais encore respirée, l'enveloppait, l'étourdissait, le faisait défaillir.

Il revint deux jours après, comme ils en étaient convenus, pour donner une leçon de piano à Minna. À partir de ce moment, il venait régulièrement sous ce prétexte, deux fois par semaine, le matin ; et, bien souvent, il retournait le soir, pour faire de la musique et pour causer.

Madame de Kerich le voyait volontiers. C'était une femme intelligente et bonne. Elle avait trente-cinq ans, lorsqu'elle avait perdu son mari ; et bien que jeune de corps et de cœur, elle s'était retirée sans regret du monde, où elle était fort lancée. Peut-être s'en séparait-elle d'autant plus facilement qu'elle s'y était beaucoup amusée et jugeait sainement qu'on ne peut à la fois avoir eu et avoir. Elle s'était attachée à la mémoire de monsieur de Kerich, non qu'elle eût eu pour lui, à aucun moment de son union, rien qui ressemblât à de l'amour : il lui suffisait d'une bonne amitié ; elle avait des sens tranquilles et un esprit affectueux.

Elle s'était consacrée à l'éducation de sa fille ; mais la même modération, qu'elle portait dans l'amour, atténuait ce que la maternité a souvent d'exalté et de maladif, quand l'enfant est le seul être sur qui la femme puisse reporter ses jalouses exigences d'aimer et d'être aimée. Elle chérissait Minna, mais la jugeait avec clarté, et ne se dissimulait aucune de ses imperfections, pas plus qu'elle ne cherchait à se faire illusion sur elle-même. Spirituelle, sensée, elle avait un regard infaillible pour découvrir du premier coup d'œil le faible et le ridicule de chacun ; elle y trouvait plaisir, sans l'ombre de méchanceté ; car elle était aussi indulgente que railleuse, et, tout en s'amusant des gens, elle aimait à leur rendre service.

Le petit Christophe fournit à sa bonté et à son esprit critique une occasion de s'exercer. Durant les premiers temps de son séjour dans la ville, où son grand deuil la tenait à l'écart de la société, Christophe lui fut une distraction. Par son talent d'abord. Elle aimait la musique, quoique n'étant pas musicienne ; elle y trouvait un bien-être physique et moral, où sa pensée s'engourdissait paresseusement dans une agréable mélancolie. Assise auprès du feu, -- tandis que Christophe jouait, -- un ouvrage dans les mains, et souriant vaguement, elle goûtait une jouissance muette au va-et-vient machinal de ses doigts, et aux mouvements incertains de sa rêverie, flottant parmi les images tristes ou douces du passé.

Mais plus encore qu'à la musique, elle s'intéressait au musicien. Elle était assez intelligente pour sentir les rares dons de Christophe, bien qu'elle ne fût pas capable de discerner son originalité véritable. Elle se plaisait curieusement à surveiller l'éveil de cette flamme mystérieuse, qu'elle voyait poindre en lui. Elle avait vite apprécié ses qualités morales, sa droiture, son courage, cette sorte de stoïcisme, si touchant chez un enfant. Elle ne l'en regardait pas moins avec la perspicacité ordinaire de ses yeux fins et moqueurs. Elle s'amusait de sa gaucherie, de sa laideur, de ses petits ridicules ; elle ne le prenait pas tout à fait au sérieux (elle ne prenait pas grand'chose au sérieux). Les saillies bouffonnes, les violences, l'humeur fantasque de Christophe, lui faisaient croire d'ailleurs qu'il n'était pas très bien équilibré ; elle voyait en lui un de ces Krafft, qui étaient de braves gens et de bons musiciens, mais tous un peu toqués.

Cette légère ironie échappait à Christophe ; il ne sentait que la bonté de madame de Kerich. Il était si peu habitué à ce qu'on fût bon pour lui ! Bien que ses fonctions au palais le missent en contact journalier avec le monde, le pauvre Christophe était resté un petit sauvage, sans instruction et sans éducation. L'égoïsme de la cour ne s'occupait de lui que pour tirer profit de son talent, sans chercher à lui servir en rien. Il venait au palais, se mettait au piano, jouait, et s'en allait, sans que jamais personne se donnât la peine de causer avec lui, si ce n'était pour lui faire quelque compliment distrait. Personne, depuis la mort du grand-père, ni à la maison, ni au dehors, n'avait eu la pensée de l'aider à s'instruire, à se conduire dans la vie, à devenir un homme. Il souffrait de son ignorance et de sa grossièreté de manières. Il suait sang et eau pour se former tout seul ; mais il n'y arrivait pas. Les livres, les entretiens, les exemples, tout lui manquait. Il eût fallu avouer sa détresse à un ami et il ne pouvait s'y décider. Même avec Otto, il n'avait pas osé, parce qu'aux premiers mots qu'il avait hasardés, Otto avait pris un ton de supériorité dédaigneuse, qui lui avait été comme une brûlure de fer rouge.

Et voici qu'avec madame de Kerich tout devenait aisé. D'elle-même, sans qu'il fût besoin de lui demander rien -- (il en coûtait tellement à l'orgueil de Christophe !) -- elle lui remontrait doucement ce qu'il ne fallait pas faire, l'avertissait de ce qu'il fallait faire, lui donnait des conseils sur la façon de s'habiller, de manger, de marcher, de parler, ne lui laissait passer aucune faute d'usage, de goût ou de langage ; et il était impossible d'en être blessé, tant sa main était légère et attentive à ménager cet amour-propre ombrageux d'enfant. Elle fit son éducation littéraire, sans avoir l'air d'y toucher : elle ne semblait pas s'étonner de ses étranges ignorances ; mais elle ne négligeait aucune occasion de relever ses erreurs, simplement, tranquillement, comme s'il était tout naturel que Christophe se fût trompé ; au lieu de l'effaroucher par des leçons pédantes, elle avait imaginé d'occuper leurs réunions du soir, en faisant lire à Minna ou à lui de belles pages d'histoire, ou des poètes allemands et étrangers. Elle le traitait en enfant de la maison, avec quelques petites nuances de familiarité protectrice, qu'il n'apercevait pas. Elle s'occupait même de ses vêtements, elle les lui renouvelait, elle lui tricotait un cache-nez de laine, elle lui faisait présent de menus objets de toilette, et avec tant de gentillesse qu'il ne se sentait pas gêné de ces soins et de ces cadeaux.

Bref, elle avait pour lui ces petites attentions et cette sollicitude quasi maternelle, que toute bonne femme a d'instinct pour tout enfant qui lui est confié, sans qu'il soit nécessaire qu'elle éprouve pour lui un sentiment profond. Mais Christophe croyait que cette tendresse s'adressait à lui personnellement, et il se fondait en reconnaissance ; il avait des effusions brusques et passionnées, qui semblaient un peu ridicules à madame de Kerich, mais qui ne laissaient point de lui faire plaisir.

Avec Minna, les rapports étaient autres. Quand Christophe l'avait revue pour sa première leçon, tout enivré encore des souvenirs de la veille et des regards caressants de la fillette, il avait été surpris de trouver une petite personne entièrement différente de celle qu'il avait vue, quelques heures auparavant. Elle le regardait à peine, n'écoutait pas ce qu'il disait ; et, lorsqu'elle levait les yeux vers lui, il y lisait une froideur si glaciale qu'il en était saisi. Il se tourmenta longtemps pour savoir en quoi il avait pu l'offenser. Il ne l'avait offensée en rien ; et les sentiments de Minna ne lui étaient ni moins, ni plus favorables, aujourd'hui qu'hier : aujourd'hui comme hier, Minna avait pour lui une parfaite indifférence. Si, la première fois, elle s'était mise en frais de sourires pour le recevoir, c'était par une coquetterie instinctive de petite fille, qui s'amuse à essayer le pouvoir de ses yeux sur le premier venu, fût-il un chien coiffé, qui s'offre à son désœuvrement. Mais, dès le lendemain, cette conquête trop facile n'avait plus aucun intérêt pour elle. Elle avait sévèrement observé Christophe ; et elle l'avait jugé un garçon laid, pauvre, mal élevé, qui jouait bien du piano, mais qui avait de vilaines mains, qui tenait sa fourchette à table d'une façon abominable, et qui coupait le poisson avec son couteau. Il lui paraissait donc fort peu intéressant. Elle voulait bien prendre des leçons de piano avec lui ; elle consentait même à s'amuser avec lui, parce qu'elle n'avait pas d'autre compagnon pour le moment, et que, malgré ses prétentions à n'être plus une enfant, il lui venait par bouffées un besoin fou de dépenser son trop-plein de gaieté, que surexcitait, comme chez sa mère, la contrainte imposée par le deuil récent. Mais elle ne se souciait pas plus de Christophe que d'un animal domestique ; s'il lui arrivait encore, dans ses jours de pire froideur, de lui faire les doux yeux, c'était par pur oubli, et parce qu'elle pensait à autre chose, -- ou bien, tout simplement, pour n'en pas perdre l'habitude. Le cœur de Christophe bondissait, quand elle le regardait ainsi. Et c'est à peine si elle le voyait : elle se racontait des histoires. Cette jeune personne était à l'âge où l'on se caresse les sens avec des rêves agréables et flatteurs. Elle pensait constamment à l'amour, avec un grand intérêt et une curiosité, qui n'était innocente que par son ignorance. D'ailleurs, elle n'imaginait l'amour, en demoiselle bien élevée, que sous l'espèce du mariage. La forme de son idéal était loin d'être fixée. Tantôt elle rêvait d'épouser un lieutenant, tantôt un poète dans le genre sublime et correct, à la Schiller. Un projet démolissait l'autre ; et le dernier venu était toujours accueilli avec le même sérieux et une égale conviction. Les uns et les autres étaient tout prêts à céder le pas à une réalité avantageuse. Car il est remarquable de voir avec quelle aisance les jeunes filles romanesques oublient leurs rêves, quand une apparence moins idéale, mais plus sûre, vient se présenter à elles.

Au demeurant, la sentimentale Minna était tranquille et froide. En dépit de son nom aristocratique et de la fierté que lui donnait sa particule nobiliaire, elle avait une âme de petite ménagère allemande, à l'âge exquis de l'adolescence.

Christophe ne comprenait naturellement rien au mécanisme compliqué, -- plus compliqué en apparence qu'en réalité, -- du cœur féminin. Il était souvent dérouté par les façons de ses belles amies ; mais il était si heureux de les aimer qu'il leur faisait crédit de tout ce qui chez elles l'inquiétait et l'attristait un peu, afin de se persuader qu'il en était aimé autant qu'il les aimait. Un mot ou un regard affectueux le plongeait dans le ravissement. Il en était si bouleversé parfois qu'il avait des crises de larmes.

Assis devant la table, dans le tranquille petit salon, à quelques pas de madame de Kerich, qui cousait à la lueur de la lampe -- (Minna lisait de l'autre côté de la table ; ils ne se parlaient pas : par la porte entr'ouverte du jardin, on voyait le sable de l'allée briller au clair de lune ; un murmure léger venait des cimes des arbres...) -- il se sentait le cœur gonflé de bonheur. Brusquement, sans raison, il sautait de sa chaise, se jetait aux genoux de madame de Kerich, lui saisissait la main, armée ou non de l'aiguille, et la couvrait de baisers, y appuyait sa bouche, ses joues, ses yeux, en sanglotant. Minna levait les yeux de son livre, et haussait légèrement les épaules, en faisant sa petite moue. Madame de Kerich regardait en souriant le grand garçon qui se roulait à ses pieds, et elle lui caressait la tête de sa main restée libre, en disant de sa jolie voix, affectueuse et ironique :

-- Eh bien, mon grand bêta, eh bien ! qu'est-ce qu'il y a donc ?

Ô la douceur de cette voix, de cette paix, de ce silence, de cette atmosphère délicate, sans cris, sans heurts, sans rudesse, de cette oasis au milieu de la rude vie, et, -- lumière héroïque, dorant de ses reflets les objets et les êtres, -- de ce monde enchanté qu'évoquait la lecture des divins poètes, Gœthe, Schiller, Shakespeare, torrents de force, de douleur et d'amour !...

Minna lisait, la tête penchée sur le livre, la figure légèrement colorée par l'animation du débit, avec sa voix fraîche, qui zézayait un peu et tâchait de prendre un ton important, quand elle parlait au nom des guerriers et des rois. Parfois, madame de Kerich prenait elle-même le livre ; elle prêtait alors aux actions tragiques la grâce spirituelle et tendre de son être ; mais, le plus souvent, elle écoutait, renversée dans son fauteuil, son éternel ouvrage sur ses genoux ; elle souriait à sa propre pensée : car c'était toujours elle qu'elle retrouvait au fond de toutes les œuvres.

Christophe aussi avait essayé de lire ; mais il avait dû y renoncer : il ânonnait, s'embrouillait dans les mots, sautait les ponctuations, semblait ne rien comprendre, et était si ému qu'il devait s'arrêter aux passages pathétiques, sentant venir les larmes. Alors, dépité, il jetait le livre sur la table ; et ses deux amies riaient aux éclats... Combien il les aimait ! Il emportait partout leur image avec lui, et cette image se mêlait à celles des figures de Shakespeare et de Gœthe. Il ne les distinguait presque plus les unes des autres. Telle suave parole du poète, qui éveillait jusqu'au fond de son être des frémissements passionnés, ne se séparait plus pour lui de la chère bouche qui la lui avait fait entendre pour la première fois. Vingt ans plus tard, il ne pourra relire ou voir jouer Egmont ou Roméo, sans que surgisse à certains vers le souvenir de ces calmes soirées, de ces rêves de bonheur, et les visages aimés de madame de Kerich et de Minna.

Il passait des heures à les regarder, le soir, quand elles lisaient, -- la nuit, quand il rêvait, dans son lit, éveillé, les yeux ouverts, -- le jour, quand il rêvait, au pupitre d'orchestre, ou jouant machinalement, les paupières à demi closes. Il avait pour toutes deux la plus innocente tendresse ; et, ne connaissant pas l'amour, il se croyait amoureux. Mais il ne savait pas au juste s'il l'était de la mère ou de la fille. Il s'interrogeait gravement, et ne savait laquelle choisir. Cependant, comme il lui semblait qu'il fallait se décider à tout prix, il penchait pour madame de Kerich. Et en effet il découvrit, aussitôt après avoir pris ce parti, que c'était elle qu'il aimait. Il aimait ses yeux intelligents, le sourire distrait de sa bouche entr'ouverte, son joli front d'un caractère si jeune, avec la raie de côté dans les cheveux fins et lisses, sa voix un peu voilée, avec sa petite toux, ses mains maternelles, l'élégance de ses mouvements, et son âme inconnue. Il frissonnait de bonheur quand, assise auprès de lui, elle lui expliquait avec bonté un passage d'un livre qu'il ne comprenait pas : elle appuyait sa main sur l'épaule de Christophe ; il sentait la tiédeur de ses doigts, son haleine sur sa joue, et le doux parfum de son corps ; il écoutait dans l'extase, ne pensait plus au livre, et ne comprenait rien. Elle s'en apercevait, elle lui demandait de répéter ce qu'elle avait dit : il restait muet ; elle se fâchait en riant, et lui poussait le nez dans son livre, en lui disant qu'il ne serait jamais qu'un petit âne. À quoi il répliquait que cela lui était égal, pourvu qu'il fût son petit âne, et qu'elle ne le chassât pas de chez elle. Elle feignait de faire des difficultés ; puis elle disait que, bien qu'il fût un vilain petit âne, fort stupide, elle consentait à le garder, -- et peut-être même à l'aimer, -- quoiqu'il ne fût bon à rien, si au moins il était bon tout court. Alors ils riaient tous deux, et il nageait dans la joie.

Depuis qu'il avait découvert qu'il aimait madame de Kerich, Christophe se détachait de Minna. Il commençait à être irrité de sa froideur dédaigneuse ; et comme, à force de la voir, il s'était enhardi peu à peu à reprendre avec elle sa liberté de manières, il ne lui cachait pas sa mauvaise humeur. Elle aimait à le piquer, et il répliquait vertement. Ils se disaient des choses désagréables, dont madame de Kerich ne faisait que rire. Christophe, qui n'avait pas le dessus dans cette joute de paroles, sortait parfois si exaspéré qu'il croyait détester Minna. Il se persuadait qu'il ne revenait chez elle qu'à cause de madame de Kerich.

Il continuait à lui enseigner le piano. Deux fois par semaine, le matin de neuf heures à dix heures, il surveillait les gammes et les exercices de la fillette. La chambre où ils se tenaient était le studio de Minna. Curieuse salle de travail, qui reflétait avec une fidélité amusante le fouillis baroque de ce petit cerveau féminin.

Sur la table, de minuscules statuettes de chats musiciens, -- tout un orchestre, -- l'un jouant du violon, l'autre du violoncelle, une petite glace de poche, des objets de toilette, et des objets pour écrire, parfaitement rangés. Sur l'étagère, des bustes microscopiques de musiciens : Beethoven renfrogné, Wagner avec son béret, et l'Apollon du Belvédère. Sur la cheminée, à côté d'une grenouille fumant une pipe de roseau, un éventail en papier, sur lequel était peint le théâtre de Bayreuth. Dans la bibliothèque à deux rayons, quelques livres : Lübke, Mommsen, Schiller, Sans famille, Jules Verne, Montaigne. Aux murs, de grandes photographies de la Vierge Sixtine et des tableaux de Herkomer : elles étaient bordées de rubans bleus et verts. Il y avait aussi une vue d'hôtel suisse, dans un cadre de chardons argentés ; et surtout, une profusion, partout, dans tous les coins de la chambre, de photographies d'officiers, de ténors, de chefs d'orchestre, d'amies, -- toutes avec des dédicaces, presque toutes avec des vers, ou du moins, avec ce qu'on est convenu, en Allemagne, d'appeler des vers. Au milieu de cette pièce, sur un socle de marbre, trônait le buste de Brahms barbu ; et, au-dessus du piano, se balançaient au bout d'un fil de petits singes en peluche et des souvenirs de cotillon.

Minna arrivait en retard, les yeux encore gonflés de sommeil, l'air boudeur ; elle tendait à peine la main à Christophe, disait un froid bonjour, et, muette, grave et digne, allait s'asseoir au piano. Quand elle était seule, elle se plaisait à faire d'interminables gammes : car cela lui permettait de prolonger agréablement son état de demi-sommeil et les rêves qu'elle se contait. Mais Christophe l'obligeait à fixer son attention sur des exercices difficiles : aussi, pour se venger, elle s'ingéniait quelquefois à jouer le plus mal qu'elle pouvait. Elle était assez musicienne mais n'aimait pas la musique, -- comme beaucoup d'Allemandes. Mais, comme beaucoup d'Allemandes, elle croyait devoir l'aimer ; et elle prenait ses leçons assez consciencieusement, à part quelques moments de malice diabolique, pour faire enrager son maître. Elle le faisait enrager bien davantage par l'indifférence glaciale avec laquelle elle s'appliquait. Le pire était quand elle imaginait qu'il était de son devoir de mettre de l'âme dans un passage d'expression : elle devenait sentimentale, et elle ne sentait rien.

Le petit Christophe, assis auprès d'elle, n'était pas très poli. Il ne lui faisait jamais de compliments : loin de là. Elle lui en gardait rancune, et ne laissait passer aucune de ses observations, sans réplique. Elle discutait tout ce qu'il disait ; quand elle se trompait, elle s'obstinait à soutenir qu'elle jouait ce qui était marqué. Il s'irritait, et ils continuaient à échanger des impertinences. Les yeux baissés sur les touches, elle observait Christophe et jouissait de sa fureur. Pour se désennuyer, elle inventait de petites ruses stupides, qui n'avaient d'autre objet que d'interrompre la leçon et d'agacer Christophe. Elle feignait de s'étrangler, pour se rendre intéressante ; elle avait une quinte de toux, ou bien elle avait quelque chose de très important à dire à la femme de chambre. Christophe savait que c'était de la comédie ; et Minna savait que Christophe savait que c'était de la comédie ; et elle s'en amusait : car Christophe ne pouvait lui dire ce qu'il pensait.

Un jour qu'elle se livrait à ce divertissement, et qu'elle toussotait languissamment, le museau caché dans son mouchoir, comme si elle était près de suffoquer, guettant du coin de l'œil Christophe exaspéré, elle eut l'idée ingénieuse de laisser tomber le mouchoir, pour forcer Christophe à le ramasser : ce qu'il fit de la plus mauvaise grâce du monde. Elle l'en récompensa d'un «Merci ! » de grande dame, qui faillit le faire éclater.

Elle jugea ce jeu trop bon pour ne pas le redoubler. Le lendemain, elle recommença. Christophe ne broncha pas : il bouillait de colère. Elle attendit un moment, puis dit d'un ton dépité :

-- Voudriez-vous, je vous prie, ramasser mon mouchoir ?

Christophe n'y tint plus.

-- Je ne suis pas votre domestique ! cria-t-il grossièrement. Ramassez-le vous-même !

Minna fut suffoquée. Elle se leva brusquement de son tabouret, qui tomba :

-- Oh ! c'est trop fort, dit-elle, tapant rageusement sur le clavier. Elle sortit furieuse.

Christophe l'attendit. Elle ne revint pas. Il avait honte de son action : il sentait qu'il s'était conduit comme un petit goujat. Aussi, il était à bout, elle se moquait de lui avec trop d'effronterie ! Il craignit que Minna ne se plaignît et qu'il ne se fût aliéné pour toujours l'esprit de madame de Kerich. Il ne savait que faire ; car, s'il regrettait sa brutalité, pour rien au monde il n'eût demandé pardon.

Il revint à tout hasard le lendemain, quoiqu'il pensât que Minna refuserait de prendre sa leçon. Mais Minna, qui était trop fière pour se plaindre, Minna, dont la conscience n'était pas d'ailleurs à l'abri de tout reproche, reparut, après s'être fait attendre cinq minutes de plus qu'à l'ordinaire ; et elle alla s'asseoir devant le piano, droite, raide, sans tourner la tête, ni prononcer un mot, comme si Christophe n'existait pas. Elle n'en prit pas moins sa leçon et toutes les leçons suivantes, parce qu'elle savait fort bien que Christophe se connaissait en musique et qu'elle devait apprendre à jouer proprement du piano, si elle voulait être -- ce qu'elle prétendait être : une demoiselle bien née, d'une éducation accomplie.

Mais qu'elle s'ennuyait ! Qu'ils s'ennuyaient tous deux !

Un matin de mars brumeux, que de petits flocons de neige voltigeaient, comme des plumes, dans l'air gris, ils étaient dans le studio. Il faisait à peine jour. Minna discutait, selon son habitude, une fausse note qu'elle avait faite, et prétendait que « c'était écrit ». Bien qu'il sût parfaitement qu'elle mentait, Christophe se pencha sur le cahier, pour voir de près le passage en question. Elle avait sa main posée sur le pupitre, elle ne la dérangea même pas. Il avait la bouche tout près de cette main. Il essayait de lire et n'y parvenait pas : il regardait autre chose, -- cette chose délicate, transparente, comme des pétales de fleur. Brusquement -- (il ne sut ce qui lui passait par la tête) -- il appuya de toutes ses forces ses lèvres sur cette menotte.

Ils en furent aussi saisis l'un que l'autre. Il se rejeta en arrière, elle retira sa main, -- rougissants tous les deux. Ils ne se dirent pas un mot, ils ne se regardaient pas. Après un moment de silence confus, elle se remit à jouer ; sa poitrine se soulevait légèrement, comme si elle était oppressée ; et elle faisait fausse note sur fausse note. Il ne s'en apercevait pas : il était bien plus troublé qu'elle ; ses tempes battaient, il n'entendait rien, et, pour rompre le silence, faisait d'une voix étranglée quelques observations à tort et à travers. Il pensait qu'il était définitivement perdu dans l'opinion de Minna. Il était confondu de son action, il la jugeait stupide et grossière. L'heure de la leçon écoulée, il quitta Minna sans la regarder, et il oublia même de la saluer. Elle ne lui en voulut pas. Elle ne pensait plus à trouver Christophe mal élevé ; si elle avait fait tant de fautes en jouant, c'est qu'elle ne cessait de l'observer du coin de l'œil avec une curiosité étonnée, et -- pour la première fois -- sympathique.

Quand elle fut seule, au lieu d'aller retrouver sa mère, comme les autres jours, elle s'enferma dans sa chambre et s'interrogea sur cet événement extraordinaire. Elle mordait légèrement sa lèvre dans l'effort de la réflexion. Et tout en regardant avec complaisance son gentil visage, elle revoyait la scène, rougissait et souriait. À table, elle fut animée et joyeuse. Elle refusa de sortir ensuite et resta au salon, une partie de l'après-midi ; elle avait un ouvrage à la main et n'y fit pas dix points qui ne fussent de travers ; mais que lui importait ! Dans un coin de la chambre, le dos tourné à sa mère, elle souriait ; ou, prise d'un soudain besoin de se détendre, elle bondissait dans la pièce, en chantant à tue-tête. Madame de Kerich tressautait, et l'appelait folle. Minna se jetait à son cou, en se tordant de rire, et l'embrassait à l'étrangler.

Le soir, rentrée dans sa chambre, elle fut longtemps avant de se coucher. Elle se regardait toujours dans sa glace, cherchait à se souvenir, et ne pensait à rien, à force d'avoir pensé tout le jour à la même chose. Elle se déshabilla lentement ; elle s'arrêtait à chaque instant, assise sur son lit, cherchant à retrouver l'image de Christophe : c'était un Christophe de fantaisie qui lui apparaissait ; et maintenant, il ne lui semblait plus si mal. Elle se coucha et éteignit la lumière. Dix minutes après, la scène du matin lui revint brusquement à l'esprit, et elle éclata de rire. Sa mère se leva doucement et ouvrit la porte, croyant que malgré sa défense elle lisait dans son lit. Elle trouva Minna tranquillement couchée, les yeux grands ouverts dans la demi-lueur de la veilleuse.

-- Qu'y a-t-il donc, demanda-t-elle, qui te met en gaieté ?

-- Rien du tout, répondit gravement Minna. Je pense.

-- Tu es bien heureuse de t'amuser ainsi dans ta compagnie Mais maintenant, il faut dormir.

-- Oui, maman, répondit la docile Minna.

En elle-même, elle grondait :

-- Mais va-t'en donc ! Va-t'en donc !

jusqu'à ce que la porte se refermât, et qu'elle pût continuer à savourer ses rêves. Elle tomba dans un mol engourdissement. Tout près de s'endormir, elle sursauta de joie :

-- Il m'aime... Quel bonheur ! Qu'il est gentil de m'aimer !... Comme je l'aime !

Elle embrassa son oreiller, et s'endormit tout à fait.

La première fois que les deux enfants se retrouvèrent ensemble Christophe fut surpris de l'amabilité de Minna. Elle lui dit bonjour, et lui demanda comment il allait, avec une voix très douce ; elle s'assit au piano, d'un air sage et modeste ; et elle fut un ange de docilité. Elle n'eut plus aucune de ses fantaisies de malicieuse écolière ; mais elle écoutait religieusement les observations de Christophe, reconnaissait leur justesse, poussait elle-même de petits cris effarouchés quand elle avait fait une faute, et s'appliquait à se corriger. Christophe n'y comprenait rien. En très peu de temps, elle fit des progrès étonnants. Non seulement elle jouait mieux, mais elle aimait la musique. Si peu flatteur qu'il fût, il dut lui en faire compliment. Elle rougit de contentement et l'en remercia, d'un regard humide de reconnaissance. Elle se mettait en frais de toilette pour lui ; elle avait des rubans d'une nuance exquise ; elle faisait à Christophe des sourires et des yeux langoureux, qui lui déplaisaient, qui l'irritaient, qui le remuaient jusqu'au fond de l'âme. À présent, c'était elle qui cherchait à causer ; mais ses conversations n'avaient rien d'enfantin : elle parlait gravement, et citait les poètes, d'un petit ton pédant et prétentieux. Lui, ne répondait guère ; il était mal à l'aise : cette nouvelle Minna, qu'il ne connaissait pas, l'étonnait et l'inquiétait.

Elle l'observait toujours. Elle attendait... Quoi ? Le savait-elle exactement ?... Elle attendait qu'il recommençât. -- Il s'en fût bien gardé, convaincu qu'il avait agi comme un rustre ; il semblait même n'y plus penser du tout. Elle s'énervait ; et, un jour qu'il était tranquillement assis, à distance respectable des dangereuses petites pattes, une impatience la prit : d'un mouvement si prompt qu'elle n'eut pas le temps d'y réfléchir, elle lui colla sa menotte sur les lèvres. Il en fut ahuri, puis furieux et honteux. Il ne la baisa pas moins, et passionnément. Cette effronterie naïve l'indignait ; il était sur le point de planter là Minna.

Mais il ne pouvait plus. Il était pris. Un tumulte de pensées s'agitait en lui : il n'y reconnaissait rien. Comme des vapeurs qui montent d'une vallée, elles s'élevaient du fond de son cœur. Il allait en tout sens, au hasard, dans cette brume d'amour ; et quoi qu'il fît, il ne faisait que tourner en rond autour d'une obscure idée fixe, un Désir inconnu, redoutable et fascinant, comme la flamme pour l'insecte. Soudain bouillonnement des forces aveugles de la Nature...

Ils passèrent par une période d'attente. Ils s'observaient, se désiraient, et se craignaient tous deux. Ils étaient inquiets. Ils n'en continuaient pas moins leurs petites hostilités et leurs bouderies ; mais il n'y avait plus de familiarités entre eux : ils se taisaient. Chacun était, en silence, occupé à construire son amour.

L'amour a de curieux effets rétroactifs. Dès l'instant que Christophe découvrit qu'il aimait Minna, il découvrit du même coup qu'il l'avait toujours aimée. Depuis trois mois, ils se voyaient presque chaque jour, sans qu'il se fût douté de cet amour. Mais du moment qu'il l'aimait aujourd'hui, il fallait absolument qu'il l'eût aimée de toute éternité.

Ce fut un bien-être pour lui de découvrir enfin qui il aimait, Il y avait si longtemps qu'il aimait, sans savoir qui ! Il fut soulagé, à la façon d'un malade, qui, souffrant d'un malaise général, vague et énervant, le voit se préciser en une douleur aiguë, localisée sur un point. Rien ne brise autant que l'amour sans objet précis : il ronge et dissout les forces. Une passion qu'on connaît tend l'esprit à l'excès ; on est harassé : du moins, on sait pourquoi. Tout plutôt que le vide !

Bien que Minna eût donné à Christophe de bonnes raisons de croire qu'il ne lui était pas indifférent, il ne manquait pas de se tourmenter, et pensait qu'elle le dédaignait. Ils n'avaient jamais eu une idée nette l'un de l'autre ; mais jamais cette idée n'avait été plus confuse qu'aujourd'hui : c'était une suite incohérente d'imaginations baroques, qui ne parvenaient pas à s'accorder ensemble : car ils passaient d'un extrême à l'autre se prêtant tour à tour des défauts et des charmes qu'ils n'avaient pas : ceux-ci, quand ils étaient éloignés l'un de l'autre, ceux-là quand ils étaient réunis. Dans les deux cas, ils se trompaient juste autant.

Ils ne savaient pas ce qu'ils désiraient eux-mêmes. Pour Christophe, son amour prenait la forme de cette soif de tendresse, impérieuse, absolue, qui le brûlait depuis l'enfance, qu'il réclamait des autres, qu'il eût voulu leur imposer, de gré ou de force. Par moments, se mêlaient à ce désir despotique d'un sacrifice entier de soi et des autres, -- surtout des autres, peut-être, -- des bouffées de désir brutal et obscur, qui lui donnaient le vertige et qu'il ne comprenait pas. Minna, surtout curieuse, et ravie d'avoir un roman, cherchait à en tirer tout le plaisir possible d'amour-propre et de sentimentalité ; elle se dupait de tout cœur sur ce qu'elle éprouvait. Une bonne partie de leur amour était purement livresque. Ils se ressouvenaient des romans qu'ils avaient lus, et se prêtaient des sentiments qu'ils n'avaient point.

Mais le moment venait où ces petits mensonges, ces petits égoïsmes allaient s'évanouir devant le divin rayonnement de l'amour. Un jour, une heure, quelques secondes éternelles... Et ce fut si inattendu !...

Ils causaient seuls, un soir. L'ombre tombait dans le salon. Leur entretien avait pris une teinte grave. Ils parlaient de l'infini, de la vie, et de la mort. C'était un cadre plus grandiose pour leur passionnette. Minna se plaignait de sa solitude : ce qui amena naturellement la réponse de Christophe, qu'elle n'était pas si seule qu'elle disait.

-- Non, fit-elle en secouant sa petite tête, tout cela, ce sont des mots. Chacun vit pour soi ; personne ne s'intéresse à vous, personne ne vous aime.

Un silence.

-- Et moi ? dit brusquement Christophe, pâle d'émotion.

La porte s'ouvrit. Ils se rejetèrent en arrière. Madame de Kerich entra. Christophe se plongea dans un livre, qu'il lisait à l'envers. Minna, pliée sur son ouvrage, s'enfonçait son aiguille dans le doigt.

Ils ne se trouvèrent plus seuls, de toute la soirée, et ils avaient peur de l'être. Madame de Kerich s'étant levée pour chercher un objet dans la chambre voisine, Minna, peu complaisante d'ordinaire, courut le prendre à sa place ; et Christophe profita de son absence pour partir, sans lui dire bonsoir.

Le lendemain, ils se retrouvèrent, impatients de reprendre l'entretien interrompu. Ils n'y réussirent point. Les circonstances leur furent cependant favorables. Ils allèrent en promenade avec madame de Kerich, et ils eurent dix occasions de causer à leur aise. Mais Christophe ne pouvait parler ; et il en était si malheureux qu'il se tenait sur la route le plus loin possible de Minna. Celle-ci faisait semblant de ne pas remarquer son impolitesse ; mais elle en fut piquée, et elle le montra bien. Quand Christophe se força enfin à articuler quelques mots, elle l'écouta d'un air glacé : ce fut à peine s'il eut le courage d'aller jusqu'au bout de sa phrase. La promenade s'achevait. Le temps passait. Et il se désolait de n'avoir pas su l'employer.

Une semaine s'écoula. Ils crurent s'être trompés sur leurs sentiments réciproques. Ils n'étaient pas sûrs de n'avoir pas rêvé la scène de l'autre soir. Minna gardait rancune à Christophe. Christophe redoutait de la rencontrer seule. Ils étaient plus en froid que jamais.

Un jour vint. -- Il avait plu toute la matinée et une partie de l'après-midi. Ils étaient restés enfermés dans la maison, sans se parler, à lire, bâiller, regarder par la fenêtre ; ils étaient ennuyés et maussades. Vers quatre heures, le ciel s'éclaircit. Ils coururent au jardin. Ils s'accoudèrent sur la terrasse, contemplant au-dessous d'eux les pentes de gazon qui descendaient vers le fleuve. La terre fumait, une tiède vapeur montait au soleil ; des gouttelettes de pluie étincelaient sur l'herbe ; l'odeur de la terre mouillée et le parfum des fleurs se mêlaient ; autour d'eux bruissait le vol doré des abeilles. Ils étaient côte à côte, et ne se regardaient pas ; ils ne pouvaient se décider à rompre le silence. Une abeille vint gauchement s'accrocher à une grappe de glycine, lourde de pluie, et fit basculer sur elle une cataracte d'eau. Ils rirent en même temps ; et aussitôt, ils sentirent qu'ils ne se boudaient plus, qu'ils étaient bons amis. Pourtant ils continuaient à ne pas se regarder.

Brusquement, sans tourner la tête, elle lui prit la main, et elle lui dit :

-- Venez !

Elle l'entraîna en courant vers le petit labyrinthe boisé, aux sentiers bordés de buis, qui s'élevait au centre du bosquet. Ils escaladèrent la pente, ils glissaient sur le sol détrempé ; et les arbres mouillés secouaient sur eux leurs branches. Près d'arriver au faîte, elle s'arrêta, pour respirer.

-- Attendez... attendez... dit-elle tout bas, tâchant de reprendre haleine.

Il la regarda. Elle regardait d'un autre côté : elle souriait, haletante, la bouche entr'ouverte ; sa main était crispée dans la main de Christophe. Ils sentaient leur sang battre dans leurs paumes pressées et leurs doigts qui tremblaient. Autour d'eux, le silence. Les pousses blondes des arbres frissonnaient au soleil ; une petite pluie s'égouttait des feuilles, avec un bruit argentin ; et dans le ciel passaient les cris aigus des hirondelles.

Elle retourna la tête vers lui : ce fut un éclair. Elle se jeta à son cou, il se jeta dans ses bras.

-- Minna ! Minna ! chérie !...

-- Je t'aime, Christophe ! je t'aime !

Ils s'assirent sur un banc de bois mouillé. Ils étaient pénétrés d'amour, un amour doux, profond, absurde. Tout le reste avait disparu. Plus d'égoïsme, plus de vanité, plus d'arrière-pensées. Toutes les ombres de l'âme étaient balayées par ce souffle d'amour. « Aimer, aimer », -- disaient leurs yeux riants et humides de larmes. Cette froide et coquette petite fille, ce garçon orgueilleux, étaient dévorés du besoin de se donner, de souffrir, de mourir l'un pour l'autre. Ils ne se reconnaissaient plus, ils n'étaient plus eux-mêmes ; tout était transformé : leur cœur, leurs traits, leurs yeux rayonnaient d'une bonté et d'une tendresse touchantes. Minutes de pureté, d'abnégation, de don absolu de soi, qui ne reviendront plus dans la vie !

Après un balbutiement éperdu, après des promesses passionnées d'être l'un à l'autre toujours, après des baisers et des mots incohérents et ravis, ils s'aperçurent qu'il était tard, et ils revinrent en courant, se tenant par la main, au risque de tomber dans les allées étroites, se heurtant aux arbres, ne sentant rien, aveugles et ivres de joie.

Lorsqu'il l'eut quittée, il ne rentra pas chez lui : il n'aurait pu dormir. Il sortit de la ville et marcha à travers champs ; il se promena au hasard dans la nuit. L'air était frais, la campagne obscure et déserte. Une chouette hululait frileusement. Il allait comme un somnambule. Il monta la colline au milieu des vignes. Les petites lumières de la ville tremblaient dans la plaine, et les étoiles dans le ciel sombre. Il s'assit sur un mur du chemin, et fut pris brusquement d'une crise de larmes. Il ne savait pourquoi. Il était trop heureux ; et l'excès de sa joie était fait de tristesse et de joie ; il s'y mêlait de la reconnaissance pour son bonheur, de la pitié pour ceux qui n'étaient pas heureux, un sentiment mélancolique et doux de la fragilité des choses, l'enivrement de vivre. Il pleura avec délices, il s'endormit au milieu de ses pleurs. Quand il se réveilla, c'était l'aube incertaine. Les brouillards blancs traînaient sur le fleuve et enveloppaient la ville, où Minna dormait, écrasée de fatigue, le cœur illuminé par un rire de bonheur.

Dès le matin, ils réussirent à se revoir au jardin, et ils se dirent de nouveau qu'ils s'aimaient ; mais, déjà, ce n'était plus la divine inconscience de la veille. Elle jouait un peu l'amoureuse ; et lui, quoique plus sincère, tenait aussi un rôle. Ils parlèrent de ce que serait leur vie. Il regretta sa pauvreté, son humble condition. Elle affecta la générosité, et elle jouit de sa générosité. Elle se disait indifférente à l'argent. Il est vrai qu'elle l'était : car elle ne le connaissait pas, ne connaissant pas son manque. Il lui promit de devenir un grand artiste ; elle trouvait cela amusant et beau, comme un roman. Elle crut de son devoir de se conduire en véritable amoureuse. Elle lut des poésies elle fut sentimentale. Il était gagné par la contagion. Il soignait sa toilette : il était ridicule ; il surveillait sa façon de parler : il était prétentieux. Madame de Kerich le regardait en riant, et se demandait ce qui avait pu le rendre aussi stupide.

Mais ils avaient des minutes d'ineffable poésie. Elles éclataient subitement au milieu des journées un peu pâles, tel un rayon de soleil au travers du brouillard. C'était un regard, un geste, un mot qui ne signifiait rien, et les inondait de bonheur ; c'étaient les : « Au revoir ! », le soir, dans l'escalier mal éclairé, les yeux qui se cherchaient, se devinaient dans la demi-obscurité, le frisson des mains qui se touchaient, le tremblement de la voix, tous ces petits riens, dont leur souvenir se repaissait, la nuit, quand ils dormaient d'un sommeil si léger que le son de chaque heure les réveillait, et quand leur cœur chantait : « Il m'aime », comme le murmure d'un ruisseau.

Ils découvrirent le charme des choses. Le printemps souriait avec une merveilleuse douceur. Le ciel avait un éclat, l'air avait une tendresse, qu'ils ne connaissaient pas. La ville tout entière, les toits rouges, les vieux murs, les pavés bosselés, se paraient d'un charme familier, qui attendrissait Christophe. La nuit, quand tout le monde dormait, Minna se levait du lit et restait à la fenêtre, assoupie et fiévreuse. Et les après-midi, quand il n'était pas là, elle rêvait, assise dans la balançoire, un livre sur les genoux, les yeux à demi fermés, somnolente de lassitude heureuse, le corps et l'esprit flottant dans l'air printanier. Elle passait des heures maintenant au piano, répétant, avec une patience exaspérante pour les autres, des accords, des passages, qui la faisaient devenir toute blanche et glacée d'émotion. Elle pleurait en entendant de la musique de Schumann. Elle se sentait pleine de pitié et de bonté pour tous ; et il l'était, comme elle. Ils donnaient de furtives aumônes aux pauvres qu'ils rencontraient, et ils échangeaient des regards compatissants : ils étaient heureux d'être si bons.

À vrai dire, ils ne l'étaient que par intermittences. Minna découvrait tout à coup combien était triste l'humble vie de dévouement de la vieille Frida, qui servait dans la maison, depuis l'enfance de sa mère ; et elle courait se jeter à son cou, au grand étonnement de la bonne vieille, occupée à repriser du linge dans la cuisine. Mais cela ne l'empêchait pas, deux heures après, de lui parler durement, parce que Frida n'était pas venue au premier coup de sonnette. Et Christophe, qui était dévoré d'amour pour tout le genre humain, et se détournait de sa route, pour ne pas écraser un insecte, était plein d'indifférence pour sa propre famille. Par une réaction bizarre, il était même d'autant plus froid et plus sec avec les siens qu'il avait plus d'affection pour le reste des êtres : à peine s'il pensait a eux ; il leur parlait avec brusquerie et les voyait avec ennui. Leur bonté à tous deux n'était qu'un trop-plein de tendresse, qui débordait par crises, et dont bénéficiait, au hasard, le premier qui passait. En dehors de ces crises, ils étaient plus égoïstes qu'à l'ordinaire ; car leur esprit était rempli par une pensée unique, et tout y était ramené.

Quelle place avait prise dans la vie de Christophe la figure de la fillette ! Quelle émotion, quand, la cherchant dans le jardin, il apercevait de loin la petite robe blanche ; -- quand, au théâtre, assis à quelques pas de leurs places encore vides, il entendait la porte de la baignoire s'ouvrir, et la rieuse voix qu'il connaissait si bien ; -- quand, dans une conversation étrangère, le cher nom de Kerich était prononcé ! Il pâlissait, rougissait ; pendant quelques minutes, il ne voyait ni n'entendait plus rien. Et aussitôt après, un torrent de sang lui remontait dans le corps, un assaut de forces inconnues.

Cette petite Allemande naïve et sensuelle avait des jeux bizarres. Elle posait sa bague sur une couche de farine ; et il fallait la prendre, l'un après l'autre, avec les dents, sans se blanchir le nez. Ou bien elle passait au travers d'un biscuit une ficelle, dont chacun mettait un des bouts dans sa bouche ; et il s'agissait d'arriver le plus vite possible, en mangeant la ficelle, à mordre le biscuit. Leurs visages se rapprochaient, leurs souffles se mêlaient, leurs lèvres se touchaient, ils riaient d'un rire factice, et leurs mains étaient glacées. Christophe se sentait envie de mordre, de faire du mal ; il se rejetait brusquement en arrière ; et elle continuait à rire, d'une façon forcée. Ils se détournaient l'un de l'autre, feignaient l'indifférence, et se regardaient à la dérobée.

Ces jeux troubles avaient pour eux un attrait inquiétant. Christophe en avait peur et leur préférait la gêne même des réunions, où madame de Kerich ou quelque autre assistait. Nulle présence importune ne pouvait interrompre l'entretien de leurs cœurs amoureux ; la contrainte ne faisait que le rendre plus intense et plus doux. Tout alors prenait entre eux un prix infini : un mot, un plissement de lèvres, un coup d'œil, suffisaient à faire transparaître sous le voile banal de la vie ordinaire le riche et frais trésor de leur vie intérieure. Eux seuls le pouvaient voir : ils le croyaient du moins et se souriaient, heureux de leurs petits mystères. À écouter leurs paroles, on n'eût rien remarqué qu'une conversation de salon sur des sujets indifférents : pour eux, c'était un chant perpétuel d'amour. Ils lisaient les nuances les plus fugitives de leurs traits et de leur voix, comme en un livre ouvert ; aussi bien auraient-ils pu lire, les yeux fermés : car ils n'avaient qu'à écouter leur propre cœur, pour y entendre l'écho du cœur de l'ami. Ils débordaient de confiance dans la vie, dans le bonheur, en eux-mêmes. Leurs espoirs étaient sans limites. Ils aimaient, ils étaient aimés, heureux, sans une ombre, sans un doute, sans une crainte pour l'avenir. Sérénité unique de ces jours de printemps ! Pas un nuage au ciel. Une foi si fraîche que rien ne semble pouvoir la faner jamais. Une joie si abondante que rien ne pourra l'épuiser. Vivent-ils ? Rêvent-ils ? Ils rêvent sans doute. Il n'y a rien de commun entre la vie et leur rêve. Rien, sinon qu'à cette heure magique, eux-mêmes ne sont qu'un rêve : leur être s'est fondu, au souffle de l'amour.

Madame de Kerich ne fut pas longue à s'apercevoir de leur petit manège, qui se croyait très fin, et qui était très gauche. Minna en avait quelque soupçon, depuis que sa mère était entrée à l'improviste, un jour qu'elle parlait à Christophe de plus près qu'il ne convenait, et qu'au bruit de la porte ils s'étaient éloignés précipitamment, avec une maladroite confusion. Madame de Kerich avait feint de ne rien remarquer. Minna le regrettait presque. Elle eût voulu avoir à lutter contre sa mère : c'eût été plus romanesque.

Sa mère se garda bien de lui en fournir l'occasion ; elle était trop intelligente pour s'inquiéter. Mais devant Minna, elle parlait de Christophe avec ironie, et raillait impitoyablement ses ridicules : elle le démolit en quelques mots. Elle n'y mettait aucun calcul, elle agissait d'instinct, avec la perfidie d'une bonne femme, qui défend son bien. Minna eut beau se rebiffer, bouder, dire des impertinences, et s'obstiner à nier la vérité des observations : elles n'étaient que trop justifiées, et madame de Kerich avait une habileté cruelle à blesser au bon endroit. La largeur des souliers de Christophe, la laideur de ses habits, son chapeau mal brossé, sa prononciation provinciale, sa façon ridicule de saluer, la vulgarité de ses éclats de voix, rien n'était oublié de ce qui pouvait atteindre l'amour-propre de Minna : c'était une simple remarque, décochée en passant ; jamais cela ne prenait la forme d'un réquisitoire ; et quand Minna, irritée, se dressait sur ses ergots pour répliquer, madame de Kerich, innocemment, était déjà occupée d'un autre sujet. Mais le trait restait et Minna était touchée.

Elle commença à voir Christophe d'un œil moins indulgent. Il le sentait vaguement et lui demandait, inquiet :

-- Pourquoi me regardez-vous ainsi ?

Elle répondait :

-- Pour rien.

Mais, l'instant d'après, quand il était joyeux, elle lui reprochait avec âpreté de rire trop bruyamment. Il était consterné, il n'eût jamais pensé qu'il fallût se surveiller avec elle, pour rire : toute sa joie était gâtée. -- Ou bien, quand il causait, dans un entier abandon, elle l'interrompait d'un air distrait, pour faire une remarque désobligeante sur sa toilette, ou elle relevait ses expressions communes avec un pédantisme agressif. Il n'avait plus envie de parler, et parfois se fâchait. Puis il se persuadait que ces façons qui l'irritaient étaient une preuve de l'intérêt que lui portait Minna ; et elle se le persuadait elle-même. Il tâchait humblement d'en faire son profit. Elle lui en savait peu de gré : car il n'y réussissait guère.

Mais il n'eut pas le temps de s'apercevoir du changement qui s'opérait en elle. Pâques était venu, et Minna devait faire, avec sa mère, un petit voyage chez des parents, du côté de Weimar.

La dernière semaine avant la séparation, ils retrouvèrent leur intimité des premiers jours. Sauf quelques impatiences, Minna fut plus affectueuse que jamais. La veille du départ, ils se promenèrent longuement dans le parc ; elle attira Christophe au fond de la charmille, et lui passa au cou un sachet parfumé, où elle avait enfermé une boucle de ses cheveux ; ils se renouvelèrent des serments éternels, ils jurèrent de s'écrire chaque jour ; et, dans le ciel, ils firent choix d'une étoile, afin de la regarder, chaque soir, au même moment, tous deux.

Le jour fatal arriva. Dix fois, dans la nuit, il s'était demandé : « Où sera-t-elle demain ? » ; et maintenant, il pensait : « C'est aujourd'hui. Ce matin, elle est encore ici. Ce soir... » Il alla chez elle, avant qu'il fût huit heures. Elle n'était pas levée. Il essaya de se promener dans le jardin : il ne put, il revint. Les corridors étaient pleins de malles et de paquets ; il s'assit dans le coin de la chambre, épiant les bruits de porte, les craquements du plancher, reconnaissant les pas qui trottaient à l'étage au-dessus. Madame de Kerich passa, eut un léger sourire, et lui jeta, sans s'arrêter, un bonjour railleur. Minna parut enfin ; elle était pâle, elle avait les yeux gonflés ; elle n'avait pas plus dormi que lui, cette nuit. Elle donnait des ordres aux domestiques, d'un air affairé ; elle tendit la main à Christophe, en continuant de parler à la vieille Frida. Elle était déjà prête à partir. Madame de Kerich revint. Elles discutèrent ensemble, au sujet d'un carton à chapeau. Minna ne semblait faire aucune attention à Christophe, qui se tenait, oublié, malheureux, à côté du piano. Elle sortit avec sa mère, puis rentra ; du seuil, elle cria encore quelque chose à madame de Kerich. Elle ferma la porte. Ils étaient seuls. Elle courut à lui, lui saisit la main, et l'entraîna dans le petit salon voisin, dont les volets étaient clos. Alors elle approcha brusquement sa figure de celle de Christophe, et elle l'embrassa violemment, de toutes ses forces. Elle demandait, en pleurant :

-- Tu promets, tu promets, tu m'aimeras toujours ?

Ils sanglotaient tout bas, et faisaient des efforts convulsifs, pour qu'on ne les entendît pas. Ils se séparèrent, au bruit de pas qui venaient. Minna, s'essuyant les yeux, reprit avec les domestiques son petit air important ; mais sa voix tremblait.

Il réussit à lui voler son mouchoir, qu'elle avait laissé tomber, son petit mouchoir sale, fripé, humide de ses pleurs.

Il accompagna ses amies dans leur voiture jusqu'à la gare. Assis en face l'un de l'autre, les deux enfants osaient à peine se regarder, de peur de fondre en larmes. Leurs mains se cherchaient furtivement et se serraient, à se faire mal. Madame de Kerich les observait avec une bonhomie narquoise et semblait ne rien voir.

Enfin, l'heure sonna. Debout près de la portière, quand le train s'ébranla, Christophe se mit à courir à côté de la voiture, sans regarder devant lui, bousculant les employés, les yeux attachés aux yeux de Minna, jusqu'à ce que le train le dépassât. Il continua de courir, jusqu'à ce qu'il ne vît plus rien. Alors il s'arrêta, hors d'haleine ; et il se retrouva sur le quai de la gare, au milieu d'indifférents. Il rentra à sa maison, d'où par bonheur les siens étaient sortis ; et, tout le matin, il pleura.

Il connut pour la première fois l'affreux chagrin de l'absence, Tourment intolérable pour tous les cœurs aimants. Le monde est vide, la vie est vide, tout est vide. On ne peut plus respirer : c'est une angoisse mortelle. Surtout quand persistent autour de nous les traces matérielles du passage de l'amie, quand les objets qui nous entourent l'évoquent constamment, quand on reste dans le décor familier où l'on vécut ensemble, quand on s'acharne à revivre aux mêmes lieux le bonheur disparu. Alors, c'est comme un gouffre qui s'ouvre sous les pas : on se penche, on a le vertige, on va tomber, on tombe. On croit voir la mort en face. Et c'est bien elle qu'on voit : l'absence n'est qu'un de ses masques. On assiste tout vif à la disparition du plus cher de son cœur : la vie s'efface, c'est le trou noir, le néant.

Christophe alla revoir tous les endroits aimés, pour souffrir davantage. Madame de Kerich lui avait laissé la clef du jardin, pour qu'il pût s'y promener en leur absence. Il y retourna, le jour même, et faillit suffoquer de douleur. Il lui semblait, en venant, qu'il y retrouverait un peu de celle qui était partie : il ne la retrouva que trop, son image flottait sur toutes les pelouses ; il s'attendait à la voir paraître à tous les détours des allées : il savait bien qu'elle ne paraîtrait pas ; mais il se torturait à se persuader le contraire, à rechercher les traces de ses souvenirs amoureux, le chemin du labyrinthe, la terrasse tapissée de glycine, le banc dans la charmille ; et il mettait une insistance de bourreau à se répéter : « Il y a huit jours... il y a trois jours... hier, c'était ainsi, hier, elle était ici... ce matin même... » Il se labourait le cœur avec ces pensées, jusqu'à ce qu'il dût s'arrêter, étouffant, près de mourir. -- À son deuil se mêlait une colère contre lui de tout ce beau temps perdu, sans qu'il en eût profité. Tant de minutes, tant d'heures, où il jouissait du bonheur infini de la voir, de la respirer, de se nourrir d'elle ! Et il ne l'avait pas apprécié ! Il avait laissé fuir le temps, sans avoir savouré chacun des plus petits moments ! Et maintenant !... Maintenant, il était trop tard... Irréparable ! Irréparable !

Il revint chez lui. Les siens lui furent odieux. Il ne put supporter leurs visages, leurs gestes, leurs entretiens insipides, les mêmes que la veille, les mêmes que les jours d'avant, les mêmes que lorsqu'elle était là. Ils continuaient de mener leur vie accoutumée, comme si un tel malheur ne venait pas de s'accomplir auprès d'eux. La ville non plus ne se doutait du rien. Les gens allaient à leurs occupations, riants, bruyants, affairés ; les grillons chantaient, le ciel rayonnait. Il les haïssait tous, il se sentait écrasé par l'égoïsme universel. Mais il était plus égoïste, à lui seul, que l'univers entier. Rien n'avait plus de prix pour lui. Il n'avait plus de bonté. Il n'aimait plus personne.

Il passa de lamentables journées. Ses occupations le reprirent d'une façon automatique ; mais il n'avait plus de courage pour vivre.

Un soir qu'il était à table avec les siens, muet et accablé, le facteur heurta à la porte et lui remit une lettre. Son cœur la reconnut, avant d'avoir vu l'écriture. Quatre paires d'yeux, braqués sur lui, avec une curiosité indiscrète, attendaient qu'il la lût, s'accrochant à l'espoir de cette distraction, qui les sortît de leur ennui accoutumé. Il posa la lettre à côté de son assiette et se força à ne pas l'ouvrir, prétendant avec indifférence qu'il savait de quoi il s'agissait. Mais ses frères, vexés, n'en crurent rien, et continuèrent de l'épier : en sorte qu'il fut à la torture, jusqu'à la fin du repas. Alors seulement il fut libre de s'enfermer dans sa chambre. Son cœur battait si fort qu'il faillit déchirer la lettre en l'ouvrant. Il tremblait de ce qu'il allait lire ; mais, dès qu'il eut parcouru les premiers mots, une joie l'envahit.

C'étaient quelques lignes très affectueuses. Minna lui écrivait en cachette. Elle l'appelait : « Cher Christlein », elle lui disait qu'elle avait bien pleuré, qu'elle avait regardé l'étoile, chaque soir, qu'elle avait été à Francfort, qui était une ville grandiose, où il y avait des magasins admirables, mais qu'elle ne faisait attention à rien, parce qu'elle ne pensait qu'à lui. Elle lui rappelait qu'il avait juré de lui rester fidèle, et de ne voir personne en son absence, afin de penser uniquement à elle. Elle voulait qu'il travaillât pendant tout le temps qu'elle ne serait pas là, afin qu'il devînt célèbre, et qu'elle le fût aussi. Elle finissait en lui demandant s'il se souvenait du petit salon, où ils s'étaient dit adieu, le matin du départ ; et elle le priait d'y retourner un matin ; elle assurait qu'elle y serait encore, en pensée, et qu'elle lui dirait encore adieu, de la même façon. Elle signait : « Éternellement à toi ! Éternellement !... » et elle avait ajouté un post-scriptum, pour lui recommander d'acheter un chapeau canotier au lieu de son vilain feutre ; -- « tous les messieurs distingués en portent ici : un canotier de grosse paille, avec un large ruban bleu ».

Christophe lut quatre fois la lettre, avant d'arriver à la comprendre tout à fait. Il était étourdi, il n'avait même plus la force d'être heureux ; il se sentit brusquement si las qu'il se coucha, relisant et baisant la lettre à tout instant. Il la mit sous son oreiller, et sa main s'assurait sans cesse qu'elle était là. Un bien-être ineffable se répandait en lui. Il dormit d'un trait jusqu'au lendemain.

Sa vie devint plus supportable. La pensée fidèle de Minna flottait autour de lui. Il entreprit de lui répondre ; mais il n'avait pas le droit de lui écrire librement, il devait cacher ce qu'il sentait ; c'était pénible et difficile. Il s'évertua à voiler maladroitement son amour sous des formules de politesse cérémonieuse, dont il se servait toujours d'une façon ridicule.

Sa lettre partie, il attendit la réponse de Minna, il ne vécut plus que dans cette attente. Pour prendre patience, il essaya de se promener, de lire. Mais il ne pensait qu'à Minna, il se répétait son nom avec une obstination de maniaque ; il avait pour ce nom un amour si idolâtre qu'il gardait dans sa poche un volume de Lessing, parce que le nom de Minna s'y trouvait ; et, chaque jour, il faisait un long détour, au sortir du théâtre, pour passer devant une boutique de mercière, dont l'enseigne portait les cinq lettres adorées.

Il se reprocha de se distraire, quand elle lui avait recommandé avec insistance de travailler, pour la rendre illustre. La naïve vanité de cette demande le touchait, comme une marque de confiance. Il résolut, pour y répondre, d'écrire une œuvre qui lui serait non seulement dédiée, mais vraiment consacrée. Aussi bien n'aurait-il pu rien faire d'autre, en ce moment. À peine en eut-il conçu le dessein que les idées musicales affluèrent. Telle une masse d'eau, accumulée dans un réservoir depuis des mois, et qui s'écroulerait d'un coup, brisant ses digues. Il ne sortit plus de sa chambre, pendant huit jours, Louisa déposait son dîner à la porte : car il ne la laissait même pas entrer.

Il écrivit un quintette pour clarinette et instruments à cordes. La première partie était un poème d'espoir et de désir juvéniles ; la dernière, un badinage d'amour, où faisait irruption l'humour un peu sauvage de Christophe. Mais l'œuvre entière avait été écrite pour le second morceau : le larghetto, où Christophe avait peint une petite âme ardente et ingénue, qui était, ou devait être le portrait de Minna. Nul ne l'y eût reconnue, et elle moins que personne ; mais l'important était qu'il l'y reconnût parfaitement ; il éprouvait un frémissement de plaisir à l'illusion de sentir qu'il s'était emparé de l'être de la bien-aimée. Nul travail ne lui fut plus facile et heureux : c'était une détente à l'excès d'amour, que l'absence amassait en lui ; et en même temps, le souci de l'œuvre d'art, l'effort nécessaire pour dominer et concentrer la passion dans une forme belle et claire, lui donnait une santé d'esprit, un équilibre de toutes ses facultés, qui lui causait une volupté physique. Souveraine jouissance connue de tout artiste : pendant le temps qu'il crée, il échappe à l'esclavage du désir et de la douleur ; il en devient le maître ; et tout ce qui le faisait jouir, et tout ce qui le faisait souffrir, lui semble le libre jeu de sa volonté. Instants trop courts : car il retrouve ensuite, plus lourdes, les chaînes de la réalité.

Tant que Christophe fut occupé de ce travail, il eut à peine le temps de songer à l'absence de Minna : il vivait avec elle. Minna n'était plus en Minna, elle était toute en lui. Mais quand il eut fini, il se retrouva seul, plus seul qu'avant, plus las ; il se rappela qu'il y avait deux semaines qu'il avait écrit à Minna, et qu'elle ne lui avait pas répondu.

Il lui écrivit de nouveau ; et, cette fois, il ne put se résoudre à observer tout à fait la contrainte qu'il s'était imposée dans la première lettre. Il reprochait à Minna, sur un ton de plaisanterie, -- car il n'y croyait pas, -- de l'avoir oublié. Il la taquinait sur sa paresse et lui faisait d'affectueuses agaceries. Il parlait de son travail avec beaucoup de mystère, pour piquer sa curiosité, et parce qu'il voulait lui en faire une surprise au retour. Il décrivait minutieusement le chapeau qu'il avait acheté ; et il racontait que, pour obéir aux ordres de la petite despote, -- car il avait pris à la lettre toutes ses prétentions, -- Il ne sortait plus de chez lui, et se disait malade, afin de refuser toutes les invitations. Il n'ajoutait pas qu'il était même en froid avec le grand-duc, parce que, dans l'excès de son zèle, il s'était dispensé de se rendre à une soirée du château, où il était convié. Toute la lettre était d'un joyeux abandon, et pleine de ces petits secrets, chers aux amoureux : il s'imagina que Minna seule en avait la clef, et il se croyait fort habile, parce qu'il avait eu soin de remplacer partout le mot d'amour par celui d'amitié.

Après avoir écrit, il éprouva un soulagement momentané : d'abord, parce que la lettre lui avait donné l'illusion d'un entretien avec l'absente ; et parce qu'il ne doutait pas que Minna n'y répondît aussitôt. Il fut donc très patient pendant les trois jours qu'il avait accordés à la poste pour porter sa lettre à Minna et lui rapporter sa réponse. Mais quand le quatrième jour fut passé, il recommença à ne plus pouvoir vivre. Il n'avait plus d'énergie, ni d'intérêt aux choses, que pendant l'heure qui précédait l'arrivée de chaque poste. Alors il trépignait d'impatience. Il devenait superstitieux et cherchait dans les moindres signes -- le pétillement du foyer, un mot dit au hasard -- l'assurance que la lettre arrivait. Une fois l'heure passée, il retombait dans sa prostration. Plus de travail, plus de promenades : le but seul de l'existence était d'attendre le prochain courrier ; et toute son énergie était dépensée à trouver la force d'attendre jusque-là. Mais quand le soir venait et qu'il n'y avait plus d'espérance pour la journée, alors c'était l'accablement : Il lui semblait qu'il ne réussirait jamais à vivre jusqu'au lendemain ; et il restait des heures, assis devant sa table, sans parler, sans penser, n'ayant même pas la force de se coucher, jusqu'à ce qu'un reste de volonté lut fît gagner son lit ; et il dormait d'un lourd sommeil, plein de rêves stupides, qui lui faisaient croire que la nuit ne finirait jamais.

Cette attente continuelle devenait à la longue une véritable maladie. Christophe en arrivait à soupçonner son père, ses frères, le facteur même, d'avoir reçu la lettre et de la lui cacher. Il était rongé d'inquiétudes. De la fidélité de Minna, il ne doutait pas un instant. Si donc elle ne lui écrivait pas, c'est qu'elle était malade, mourante, morte peut-être. Il sauta sur sa plume, et écrivit une troisième lettre, quelques lignes déchirantes, où il ne pensait pas plus, cette fois, à surveiller ses sentiments que son orthographe. L'heure de la poste pressait ; il avait fait des ratures, brouillé la page en la tournant, sali l'enveloppe en la fermant : n'importe ! Il n'aurait pu attendre au courrier suivant. Il courut jeter la lettre à la poste, il attendit dans une angoisse mortelle. La seconde nuit, il eut la vision de Minna, malade, qui l'appelait ; il se leva, fut sur le point de partir à pied, d'aller la rejoindre. Mais où ? Où la retrouver ?

Le quatrième matin arriva la lettre de Minna, -- une demipage, -- froide et pincée. Minna disait qu'elle ne comprenait pas ce qui avait pu lui inspirer ces stupides appréhensions, qu'elle allait bien, qu'elle n'avait pas le temps d'écrire, qu'elle le priait de s'exalter moins à l'avenir et d'interrompre sa correspondance.

Christophe fut atterré. Il ne mit pas en doute la sincérité de Minna. Il s'accusa lui-même, il pensa que Minna était justement irritée des lettres imprudentes et absurdes qu'il avait écrites. Il se traita d'imbécile, et se frappa la tête avec ses poings. Mais il avait beau faire : il était bien forcé de sentir que Minna ne l'aimait pas autant qu'il l'aimait.

Les jours qui suivirent furent si mornes qu'ils ne peuvent se raconter. Le néant ne se décrit point. Privé du seul bien qui le rattachât à l'existence : ses lettres à Minna, Christophe ne vécut plus que d'une façon machinale ; et le seul acte de sa vie auquel il s'intéressât, était lorsque, le soir, au moment de se coucher, il rayait, comme un écolier, sur son calendrier, une des interminables journées qui le séparaient du retour de Minna.

La date du retour était passée. Depuis une semaine déjà, elle aurait dû être là. À la prostration de Christophe avait succédé une agitation fébrile. Minna lui avait promis, en partant, de l'avertir du jour et de l'heure de l'arrivée. Il attendait, de moment en moment, pour aller au-devant d'elle ; et il se perdait en conjectures pour expliquer ce retard.

Un soir, un voisin de la maison, un ami de grand-père, le tapissier Fischer, était venu fumer sa pipe et bavarder avec Melchior, comme il faisait souvent, après dîner. Christophe, qui se rongeait, allait remonter dans sa chambre, après avoir en vain guetté le passage du facteur, quand un mot le fit tressaillir. Fischer disait que le lendemain matin, de bonne heure, il irait chez les de Kerich, pour poser des rideaux. Christophe, saisi, demanda :

-- Elles sont donc revenues ?

-- Farceur ! tu le sais aussi bien que moi, dit le vieux Fischer goguenard. Il y a beau temps ! Elles sont rentrées avant-hier.

Christophe n'entendit rien de plus ; il quitta la chambre et se prépara à sortir. Sa mère, qui depuis quelque temps le surveillait à la dérobée, le suivit dans le couloir et lui demanda timidement où il allait. Il ne répondit pas et sortit. Il souffrait.

Il courut chez mesdames de Kerich. Il était neuf heures du soir. Elles étaient au salon toutes deux, et ne parurent pas surprises de le voir. Elles lui dirent bonsoir avec tranquillité. Minna, occupée à écrire, lui tendit la main par dessus la table, et continua sa lettre, en lui demandant de ses nouvelles, d'un air distrait. Elle s'excusait d'ailleurs de son impolitesse et feignait d'écouter ce qu'il disait ; mais elle l'interrompit pour demander un renseignement à sa mère. Il avait préparé des paroles touchantes sur ce qu'il avait souffert pendant leur absence : il put à peine en balbutier quelques mots ; personne ne les releva, et il n'eut pas le courage de continuer : cela sonnait faux.

Quand Minna eut terminé la lettre, elle prit un ouvrage, et, s'asseyant à quelques pas de lui, se mit à lui raconter le voyage qu'elle avait fait. Elle parlait des semaines agréables qu'elle avait passées, des promenades à cheval, de la vie de château, de la société intéressante ; elle s'animait peu à peu et faisait des allusions à des événements ou à des gens que Christophe ne connaissait pas, et dont le souvenir les faisait rire, sa mère et elle. Christophe se sentait un étranger au milieu de ce récit ; il ne savait quelle contenance faire, et riait d'un air gêné. Il ne quittait pas des yeux le visage de Minna, implorant l'aumône d'un regard. Mais quand elle le regardait, -- ce qu'elle faisait rarement, s'adressant plus souvent à sa mère qu'à lui, -- ses yeux, comme sa voix, étaient aimables et indifférents. Se surveillait-elle à cause de sa mère ? Il eût voulu lui parler, seul à seule ; mais madame de Kerich ne les quitta pas un moment. Il essaya de mettre la conversation sur un sujet qui lui fût personnel ; il parla de ses travaux, de ses projets ; il avait conscience que Minna lui échappait ; et il tâchait de l'intéresser à lui. En effet, elle sembla l'écouter avec beaucoup d'attention ; elle coupait son récit par des interjections variées, qui ne tombaient pas toujours très à propos, mais dont le ton semblait plein d'intérêt. Mais au moment où il se remettait à espérer, grisé par un de ses charmants sourires, il vit Minna mettre sa petite main devant sa bouche, et bâiller. Il s'interrompit net. Elle s'en aperçut, et s'excusa aimablement, prétextant sa fatigue. Il se leva, pensant qu'on le retiendrait encore ; mais on ne lui dit rien. Il prolongeait ses saluts, il attendait une invitation à revenir le lendemain : il n'en fut pas question. Il fallut partir. Minna ne le reconduisit pas. Elle lui tendit la main, -- une main indifférente, qui s'abandonnait froidement dans sa main ; et il prit congé d'elle au milieu du salon.

Il rentra chez lui, l'effroi au cœur. De la Minna d'il y avait deux mois, de sa chère Minna, il ne restait plus rien. Que s'était-il passé ? Qu'était-elle devenue ? Pour un pauvre garçon, qui n'avait jamais encore éprouvé les changements incessants, la disparition totale, et le renouvellement absolu des âmes vivantes, dont la plupart ne sont pas des âmes, mais des collections d'âmes, qui se succèdent, et s'éteignent constamment, la simple vérité était trop cruelle pour qu'il pût se résoudre à y croire. Il en repoussait l'idée avec épouvante, et tâchait de se persuader qu'il avait mal su voir, que Minna était toujours la même. Il décida de retourner chez elle, le lendemain matin, de lui parler à tout prix.

Il ne dormit pas. Il compta, dans la nuit, toutes les sonneries de l'horloge. Dès la première heure, il alla rôder autour de la maison des de Kerich ; il entra aussitôt qu'il put. Ce ne fut pas Minna qu'il vit, ce fut madame de Kerich. Active et matinale, elle s'occupait à arroser avec une carafe les pots de fleurs sous la véranda. Elle eut une exclamation moqueuse, en apercevant Christophe :

-- Ah ! fit-elle, c'est vous !... Vous venez à propos, j'ai justement à vous parler. Attendez, attendez...

Elle rentra un moment, pour déposer la carafe et s'essuyer les mains, et revint, avec un petit sourire, en voyant la mine déconfite de Christophe, qui sentait l'approche du malheur.

-- Allons au jardin, reprit-elle, nous serons plus tranquilles.

Dans le jardin, tout rempli de son amour, il suivit madame de Kerich. Elle ne se pressait pas de parler, s'amusant du trouble de l'enfant.

-- Asseyons-nous là, dit-elle enfin.

Ils étaient sur le banc, où Minna lui avait tendu ses lèvres, la veille du départ.

-- Je pense que vous savez de quoi il s'agit, dit madame de Kerich, qui prit un air grave, pour achever de le confondre. Je n'aurais jamais cru cela, Christophe. Je vous estimais un garçon sérieux. J'avais confiance en vous. Je n'aurais jamais pensé que vous en abuseriez, pour essayer de tourner la tête à ma fille. Elle était sous votre garde. Vous deviez la respecter, me respecter, vous respecter vous-même.

Il y avait une légère ironie dans le ton : -- madame de Kerich n'attachait pas la moindre importance à cet amour d'enfants ; -- mais Christophe ne le sentit pas ; et ces reproches, qu'il prit au tragique, comme il prenait toute chose, lui allèrent au cœur.

-- Mais, madame... mais, madame..., balbutia-t-il, les larmes aux yeux, je n'ai jamais abusé de votre confiance... Ne le croyez pas, le vous en prie... Je ne suis pas un malhonnête homme, je vous jure !... J'aime mademoiselle Minna, je l'aime de toute mon âme, mais je veux l'épouser.

Madame de Kerich sourit.

-- Non, mon pauvre garçon, dit-elle, avec cette bienveillance, si dédaigneuse au fond, qu'il allait enfin comprendre, -- non, ce n'est pas possible, c'est un enfantillage.

-- Pourquoi ? Pourquoi ? demandait-il.

Il lui saisissait les mains, ne croyant pas qu'elle parlât sérieusement, rassuré presque par sa voix plus douce. Elle continuait de sourire, et disait :

-- Parce que.

Il insistait. Avec des ménagements ironiques, -- (elle ne le prenait pas tout à fait au sérieux) -- elle lui dit qu'il n'avait pas de fortune, que Minna avait d'autres goûts. Il protestait que cela ne faisait rien, qu'il serait riche, célèbre, qu'il aurait les honneurs, l'argent, tout ce que voudrait Minna. Madame de Kerich se montrait sceptique ; elle était amusée de cette confiance en soi, et se contentait de secouer la tête pour dire non. Il s'obstinait toujours.

-- Non, Christophe, dit-elle d'un ton décidé, non, ce n'est pas la peine de discuter, c'est impossible. Il ne s'agit pas seulement d'argent. Tant de choses !... La situation...

Elle n'eut pas besoin d'achever. Ce fut une aiguille qui le perça jusqu'aux moelles. Ses yeux s'ouvrirent. Il vit l'ironie du sourire amical, il vit la froideur du regard bienveillant, il comprit brusquement tout ce qui le séparait de cette femme, qu'il aimait d'un amour filial, qui semblait le traiter d'une façon maternelle ; il sentait ce qu'il y avait de protecteur et de dédaigneux dans son affection. Il se leva, tout pâle. Madame de Kerich continuait à lui parler de sa voix caressante ; mais c'était fini : il n'entendait plus la musique des paroles, il percevait sous chaque mot la sécheresse de cette âme élégante. Il ne put répondre un mot. Il partit. Tout tournait autour de lui.

Rentré dans sa chambre, il se jeta sur son lit, et il eut une convulsion de colère et d'orgueil révolté, comme quand il était petit. Il mordait son oreiller, il enfonçait son mouchoir dans sa bouche, pour qu'on ne l'entendît pas crier. Il haïssait madame de Kerich. Il haïssait Minna. Il les méprisait avec fureur. Il lui semblait qu'il avait été souffleté, il tremblait de honte et de rage. Il lui fallait répondre, agir sur-le-champ. Il mourrait, s'il ne se vengeait.

Il se releva, et écrivit une lettre d'une violence imbécile :

« Madame,

« Je ne sais pas si, comme vous le dites, vous vous êtes trompée sur moi. Mais ce que je sais, c'est que je me suis trompé cruellement sur vous. J'avais cru que vous étiez mes amies. Vous le disiez, vous faisiez semblant de l'être, et je vous aimais plus que ma vie. Je vois maintenant que tout cela est un mensonge, et que votre affection pour moi n'était qu'une duperie : vous vous serviez de moi, je vous amusais, je vous distrayais, je vous faisais de la musique, -- j'étais votre domestique. Votre domestique, je ne le suis pas ! Je ne suis celui de personne !

« Vous m'avez fait durement sentir que je n'avais pas le droit d'aimer votre fille. Rien au monde ne peut empêcher mon cœur d'aimer ce qu'il aime ; et si je ne suis pas de votre rang, je suis aussi noble que vous. C'est le cœur qui ennoblit l'homme : si je ne suis pas comte, j'ai peut-être plus d'honneur en moi que bien des comtes. Valet ou comte, du moment qu'il m'insulte, je le méprise. Je méprise comme la boue tout ce qui se prétend noble, s'il n'a pas la noblesse de l'âme.

« Adieu ! Vous m'avez méconnu. Vous m'avez trompé. Je vous déteste.

« Celui qui aime, en dépit de vous, et qui aimera jusqu'à sa mort mademoiselle Minna, parce qu'elle est à lui, et que rien ne peut la lui reprendre. »

À peine eut-il jeté sa lettre à la boîte qu'il eut la terreur de ce qu'il avait fait. Il essaya de n'y plus penser ; mais certaines phrases lui revenaient à la mémoire ; et il avait une sueur froide, en songeant que madame de Kerich lisait ces énormités. Au premier moment, il était soutenu par son désespoir même ; mais, dès le lendemain, il comprit que sa lettre n'aurait d'autre résultat que de le séparer tout à fait de Minna : et cela lui parut le pire des malheurs. Il espérait encore que Madame de Kerich, qui connaissait ses emportements, ne prendrait pas celui-ci au sérieux, qu'elle se contenterait d'une sévère remontrance, et, -- qui sait ? -- qu'elle serait peut-être touchée par la sincérité de sa passion. Il n'attendait qu'un mot pour se jeter à ses pieds. Il l'attendit cinq jours. Puis vint une lettre. Elle disait :

« Cher Monsieur,

« Puisque, à votre avis, il y a eu un malentendu entre nous, le plus sage est sans doute de ne point le prolonger. Je me reprocherais de vous imposer davantage des relations devenues pénibles pour vous. Vous trouverez donc naturel que nous les interrompions. J'espère que vous ne manquerez pas, dans la suite, d'autres amis, qui sauront vous apprécier, comme vous désirez l'être. Je ne doute point de votre avenir, et suivrai de loin, avec sympathie, vos progrès dans la carrière musicale. Salutations.

« Josepha von Kerich. »

Les plus amers reproches eussent été moins cruels. Christophe se vit perdu. On peut répondre à qui vous accuse injustement. Mais que faire contre le néant de cette indifférence polie ? Il s'affola. Il pensa qu'il ne verrait plus Minna, qu'il ne la reverrait plus jamais ; et il ne put le supporter. Il sentit le peu que pèse tout l'orgueil du monde, au prix d'un peu d'amour. Il oublia toute dignité, il devint lâche, il écrivit de nouvelles lettres, où il suppliait qu'on lui pardonnât. Elles n'étaient pas moins stupides que celle où il s'emportait. On ne lui répondit rien.

Et tout fut dit.

Il faillit mourir. Il pensa à se tuer. Il pensa à tuer. Il se figura du moins qu'il le pensait. Il eut des désirs incendiaires. On ne se doute pas du paroxysme d'amour et de haine qui dévorent certains cœurs d'enfants. Ce fut la crise la plus terrible de son enfance. Elle mit fin à son enfance. Elle trempa sa volonté. Mais elle fut bien près de la briser pour toujours.

Il ne pouvait plus vivre. Accoudé sur sa fenêtre, pendant des heures, et regardant le pavé de la cour, il songeait, comme quand il était petit, qu'il y avait un moyen d'échapper à la torture de la vie. Le remède était là, sous ses yeux, immédiat... Immédiat -- Qui le savait ?... Peut-être après des heures -- des siècles -- de souffrances atroces !... Mais si profond était son désespoir d'enfant qu'il se laissait glisser au vertige de ces pensées.

Louisa voyait qu'il souffrait. Elle ne pouvait se douter exactement de ce qui se passait en lui ; mais son instinct l'avertissait du danger. Elle tâchait de se rapprocher de son fils, de connaître ses peines, afin de le consoler. Mais la pauvre femme avait perdu l'habitude de causer intimement avec Christophe ; depuis bien des années, il renfermait ses pensées en lui ; et elle était trop absorbée par les soucis matériels de la vie, pour avoir le temps de chercher à le deviner. Maintenant qu'elle eût voulu lui venir en aide, elle ne savait que faire. Elle rôdait autour de lui, comme une âme en peine ; elle eût souhaité de trouver les mots qui lui eussent fait du bien ; et elle n'osait parler, de crainte de l'irriter. Et malgré ses précautions, elle l'irritait par tous ses gestes, par sa présence même ; car elle n'était pas très adroite, et il n'était pas très indulgent. Cependant il l'aimait, ils s'aimaient. Mais il suffit de si peu pour séparer des êtres qui se chérissent ! Un parler trop fort, des gestes maladroits, un tic inoffensif dans les yeux ou le nez, une façon de manger, de marcher et de rire, une gêne physique qu'on ne peut analyser... On se dit que ce n'est rien ; et pourtant, c'est un monde. C'est assez, bien souvent, pour qu'une mère et un fils, deux frères, deux amis, qui sont tout près l'un de l'autre, restent éternellement étrangers l'un à l'autre.

Christophe ne trouvait donc pas auprès de sa mère un appui dans la crise qu'il traversait. Et d'ailleurs, de quel prix est l'affection des autres pour l'égoïsme de la passion, préoccupée d'elle seule ?

Une nuit que les siens dormaient, et qu'assis dans sa chambre, sans penser, sans bouger, il s'enlisait dans ses dangereuses idées, un bruit de pas fit résonner la petite rue silencieuse, et un coup frappé à la porte l'arracha à son engourdissement. On entendait un murmure de voix indistinctes. Il se rappela que son père n'était pas rentré le soir, et il pensa avec colère qu'on le ramenait encore ivre, comme l'autre semaine, où on l'avait trouvé couché en travers de la rue. Car Melchior n'observait plus aucune retenue ; il se livrait à son vice, sans que sa santé athlétique parût souffrir d'excès et d'imprudences, qui eussent tué un autre homme. Il mangeait comme quatre, buvait à tomber ivre mort, passait des nuits dehors sous la pluie glacée, se faisait assommer dans des rixes, et se retrouvait sur ses pieds, le lendemain, avec sa bruyante gaieté, voulant que tout le monde fût gai autour de lui.

Louisa, déjà levée, allait précipitamment ouvrir. Christophe, qui n'avait pas bougé, se boucha les oreilles, pour ne pas entendre la voix avinée de Melchior et les réflexions goguenardes des voisins...

Soudain, une angoisse inexplicable le saisit : il eut peur de ce qui allait venir... Et aussitôt, un cri déchirant lui fit relever la tête. Il bondit à la porte...

Au milieu d'un groupe d'hommes, qui parlaient à voix basse, dans le corridor obscur, éclairé par la lueur tremblante d'une lanterne, sur une civière était couché, comme autrefois grand-père, un corps ruisselant d'eau, immobile. Louisa sanglotait à son cou. On avait trouvé Melchior noyé dans le ru du moulin.

Christophe poussa un cri. Tout le reste du monde disparut, ses autres peines furent balayées. Il se jeta sur le corps de son père, à côté de Louisa, et ils pleurèrent ensemble.

Assis auprès du lit, veillant le dernier sommeil de Melchior, dont le visage avait pris maintenant une expression sévère et solennelle, il sentait la sombre tranquillité du mort entrer en lui. Sa passion enfantine s'était dissipée, comme un accès de fièvre ; le souffle glacial de la tombe avait tout emporté. Minna, son orgueil, son amour, hélas ! quelle misère ! Que tout était peu de chose auprès de cette réalité, la seule réalité : la mort ! Était-ce la peine de tant souffrir, désirer, s'agiter, pour en arriver là !...

Il regardait son père endormi, et il était pénétré d'une pitié infinie. Il se rappelait ses moindres actes de bonté et de tendresse. Car, avec toutes ses tares, Melchior n'était pas méchant, il y avait beaucoup de bon en lui. Il aimait les siens. Il était honnête. Il avait un peu de la probité intransigeante des Krafft, qui, dans les questions de moralité et d'honneur, ne souffrait pas de discussion et n'eût jamais admis ces petites saletés morales, que tant de gens de la société ne regardent pas tout à fait comme des fautes. Il était brave et, en toute occasion dangereuse, s'exposait avec une sorte de jouissance. S'il était dépensier pour lui-même. il l'était aussi pour les autres : il ne pouvait supporter qu'on fût triste ; et il faisait volontiers largesse de ce qui lui appartenait -- et de ce qui ne lui appartenait pas, -- aux pauvres diables qu'il rencontrait sur son chemin. Toutes ses qualités apparaissaient maintenant à Christophe : il les exagérait. Il lui semblait qu'il avait méconnu son père. Il se reprochait de ne pas l'avoir assez aimé. Il le voyait vaincu par la vie : il croyait entendre cette malheureuse âme, entraînée à la dérive, trop faible pour lutter, et gémissant de sa vie inutilement perdue. Il entendait cette lamentable prière, dont l'accent l'avait déchiré naguère :

-- Christophe ! ne me méprise pas !

Et il était bouleversé de remords. Il se jetait sur le lit et baisait le visage du mort, en pleurant. Il répétait, comme autrefois :

-- Mon cher papa ! ne te méprise pas, je t'aime ! Pardonne-moi !

Mais la plainte ne s'apaisait pas, et reprenait, angoissée :

-- Ne me méprisez pas ! Ne me méprisez pas !...

Et brusquement, Christophe se vit couché lui-même à la place du mort ; il entendait les terribles paroles sortir de sa propre bouche, il sentait sur son cœur peser le désespoir d'une inutile vie, irrémédiablement perdue. Et il pensait avec épouvante : « Toutes les souffrances, toutes les misères du monde, plutôt que d'en arriver là !... » Combien il en avait été près ! N'avait-il pas failli céder à la tentation de briser sa vie, pour échapper lâchement à sa peine ? Comme si les peines, toutes les trahisons n'étaient pas des chagrins d'enfant auprès de la torture et du crime suprêmes de se trahir soi-même, de renier sa foi, de se mépriser dans la mort !

Il vit que la vie était une bataille sans trêve et sans merci, où qui veut être un homme digne du nom d'homme doit lutter constamment contre des armées d'ennemis invisibles : les forces meurtrières de la nature, les désirs troubles, les obscures pensées, qui poussent traîtreusement à s'avilir et à s'anéantir. Il vit qu'il avait été sur le point de tomber dans le piège. Il vit que le bonheur et l'amour étaient une duperie d'un moment, pour amener le cœur à désarmer et à abdiquer. Et le petit puritain de quinze ans entendit la voix de son Dieu :

-- Va, va, sans jamais te reposer.

-- Mais où irai-je, Seigneur ? Quoi que je fasse, où que j'aille, la fin n'est-elle pas toujours la même, le terme n'est-il point là ?

-- Allez mourir, vous qui devez mourir ! Allez souffrir, vous qui devez souffrir ! On ne vit pas pour être heureux. On vit pour accomplir ma Loi. Souffre. Meurs. Mais sois ce que tu dois être : -- un Homme.

I.

LA MAISON EULER

La maison était plongée dans le silence. Depuis la mort du père, tout semblait mort. Maintenant que s'était tue la voix bruyante de Melchior, on n'entendait plus, du matin au soir, que le murmure lassant du fleuve.

Christophe s'était rejeté dans un travail obstiné. Il mettait une rage muette à se punir d'avoir voulu être heureux. Aux condoléances et aux mots affectueux il ne répondait rien, raidi dans son orgueil. Il s'acharnait à ses tâches quotidiennes, et donnait ses leçons avec une attention glacée. Ses élèves qui connaissaient son malheur étaient choquées de son insensibilité. Mais ceux qui, plus âgés, avaient quelque expérience de la douleur, savaient ce que cette froideur apparente pouvait, chez un enfant, dissimuler de souffrance ; et ils avaient pitié. Il ne leur savait point gré de leur sympathie. La musique même ne lui apportait aucun soulagement. Il en faisait sans plaisir, comme un devoir. On eût dit qu'il trouvât une joie cruelle à ne plus avoir de joie à rien, ou à se le persuader, à se priver de toutes les raisons de vivre, et à vivre pourtant.

Ses deux frères, effrayés par le silence de la maison en deuil, s'étaient empressés de la fuir. Rodolphe était entré dans la maison de commerce de son oncle Théodore, et il logeait chez lui. Quant à Ernst, après avoir essayé de deux ou trois métiers, il s'était engagé sur un des bateaux du Rhin, qui font le service entre Mayence et Cologne ; et il ne reparaissait que quand il avait besoin d'argent. Christophe restait donc seul avec sa mère dans la maison trop grande ; et l'exiguïté des ressources, le paiement de certaines dettes qui s'étaient découvertes après la mort du père, les avaient décidés, quelque peine qu'ils en eussent, à chercher un autre logement plus humble et moins coûteux.

Ils trouvèrent un petit étage, -- deux ou trois chambres au second d'une maison de la rue du Marché. Le quartier était bruyant, au centre de la ville, loin du fleuve, loin des arbres et de tous les lieux familiers. Mais il fallait consulter la raison, et non le sentiment ; Christophe avait là une belle occasion de satisfaire à son besoin chagrin de mortification. D'ailleurs, le propriétaire de la maison, le vieux greffier Euler, était un ami de grand-père, il connaissait la famille : c'était assez pour décider Louisa, perdue dans sa maison vide, et irrésistiblement attirée vers ceux qui gardaient le souvenir des êtres qu'elle avait aimés.

Ils se préparèrent au départ. Ils savourèrent longuement l'amère mélancolie des derniers jours passés au foyer triste et cher que l'on quitte pour jamais. Ils osaient à peine échanger leur douleur ; ils en avaient honte ou peur. Chacun pensait qu'il ne devait pas montrer sa faiblesse à l'autre. À table, tous deux seuls dans une lugubre pièce aux volets demi-clos, ils n'osaient pas élever la voix, ils se hâtaient de manger et évitaient de se regarder, par crainte de ne pouvoir cacher leur trouble. Ils se séparaient aussitôt après. Christophe retournait à ses affaires ; mais, dès qu'il avait un instant de liberté, il revenait, il s'introduisait en cachette chez lui, il montait sur la pointe des pieds dans sa chambre ou au grenier. Alors il fermait la porte, il s'asseyait dans un coin, sur une vieille malle, ou sur le rebord de la fenêtre, et il restait sans penser, se remplissant du bourdonnement indéfinissable de la vieille maison qui tressaillait au moindre pas. Son cœur tremblait comme elle. Il épiait anxieusement les souffles du dedans et du dehors, les craquements du plancher, les bruits imperceptibles et familiers : il les reconnaissait tous. Il perdait conscience, sa pensée était envahie par les images du passé ; il ne sortait de son engourdissement qu'au son de l'horloge de Saint-Martin, qui lui rappelait qu'il était temps de repartir.

À l'étage au-dessous, le pas de Louisa allait et venait doucement. Pendant des heures, on ne l'entendait plus ; elle ne faisait aucun bruit. Christophe tendait l'oreille. Il descendait, un peu inquiet, comme on le reste longtemps, après un grand malheur. Il entr'ouvrait la porte : Louisa lui tournait le dos ; elle était assise devant un placard, au milieu d'un fouillis de choses : des chiffons, de vieux effets, des objets dépareillés, des souvenirs qu'elle avait sortis, sous prétexte de les ranger. Mais la force lui manquait : chacun lui rappelait quelque chose ; elle le tournait et le retournait ; et elle se mettait à rêver ; l'objet s'échappait de ses mains ; elle restait, des heures, les bras pendants, affaissée sur sa chaise et perdue dans une torpeur douloureuse.

La pauvre Louisa vivait maintenant la meilleure partie de ses jours dans le passé, -- ce triste passé, qui avait été pour elle bien avare de joie ; mais elle était si habituée à souffrir qu'elle conservait la gratitude des moindres bienfaits rendus, et que les pâles lueurs qui brillaient de loin en loin dans sa vie suffisaient à l'illuminer. Tout le mal que lui avait fait Melchior était oublié, elle ne se souvenait que du bien. L'histoire de son mariage avait été le grand roman de sa vie. Si Melchior y avait été entraîné par un caprice, dont il s'était vite repenti, c'était de tout son cœur qu'elle s'était donnée ; elle s'était crue aimée, comme elle aimait ; et elle en avait gardé à Melchior une reconnaissance attendrie. Ce qu'il était devenu, par la suite, elle ne cherchait pas à le comprendre. Incapable de voir la réalité comme elle est, elle savait seulement la supporter comme elle est, en humble et brave femme, qui n'a pas besoin de comprendre la vie, pour vivre. Ce qu'elle ne s'expliquait pas, elle s'en remettait à Dieu de l'expliquer. Par une piété singulière, elle prêtait à Dieu la responsabilité des injustices qu'elle avait pu souffrir de Melchior et des autres, n'attribuant à ceux-ci que le bien qu'elle en avait reçu. Aussi cette existence de misère ne lui avait laissé aucun souvenir amer. Elle se sentait seulement usée, chétive créature, -- par ces années de privations et de fatigues ; et maintenant que Melchior n'était plus là, maintenant que deux de ses fils s'étaient envolés du foyer, et que le troisième semblait pouvoir se passer d'elle, elle avait perdu tout courage pour agir ; elle était lasse, somnolente, sa volonté était engourdie. Elle traversait une de ces crises de neurasthénie, qui frappent souvent, au déclin de la vie, les personnes laborieuses, quand un coup imprévu leur enlève toute raison de travailler. Elle n'avait plus le courage de finir le bas qu'elle tricotait, de ranger le tiroir où elle cherchait, de se lever pour fermer la fenêtre : elle restait assise, la pensée vide, sans force, -- que pour se souvenir. Elle avait conscience de sa déchéance, et elle en rougissait ; elle s'efforçait de la cacher à son fils ; et Christophe, absorbé par l'égoïsme de sa propre peine, n'avait rien remarqué. Sans doute, il avait des impatiences secrètes contre les lenteurs de sa mère, maintenant, à parler, à faire les moindres choses ; mais, si différentes que fussent ces façons de son activité accoutumée, il ne s'en était pas préoccupé.

Il en fut frappé, pour la première fois, un jour qu'il la surprit, au milieu de ses chiffons répandus sur le parquet, entassés à ses pieds, remplissant ses mains et couvrant ses genoux. Elle avait le cou tendu, la tête penchée en avant, le visage rigide. En l'entendant entrer, elle eut un tressaillement ; une rougeur monta à ses joues blanches ; d'un mouvement instinctif, elle s'efforça de cacher les objets qu'elle tenait, et elle balbutia, avec un sourire gêné :

-- Tu vois, je rangeais...

Il eut la sensation poignante de cette pauvre âme échouée parmi les reliques de son passé, et il fut saisi de compassion. Pourtant il prit un ton un peu brusque et grondeur, afin de l'arracher à son apathie :

-- Allons, maman, allons, il ne faut pas rester ainsi, au milieu de cette poussière, dans cette chambre fermée ! Cela fait du mal. Il faut se secouer, il faut en finir avec ces rangements.

-- Oui, dit-elle docilement.

Elle essaya de se lever, pour remettre les objets dans le tiroir. Mais elle se rassit aussitôt, laissant tomber avec découragement ce qu'elle avait pris.

-- Je ne peux pas, je ne peux pas, gémit-elle, je n'en viendrai jamais à bout !

Il fut effrayé. Il se pencha sur elle, il lui caressa le front avec ses mains.

-- Voyons, maman, qu'est-ce que tu as ? dit-il. Veux-tu que je t'aide ? Est-ce que tu es malade ?

Elle ne répondit pas. Elle avait une sorte de sanglot intérieur. Il lui prit les mains, il se mit à genoux devant elle, pour mieux la voir dans la demi-ombre de la chambre.

-- Maman ! dit-il, inquiet.

Louisa, le front appuyé sur son épaule, s'abandonna à une crise de larmes.

-- Mon petit, répétait-elle, en se serrant contre lui, mon petit !... Tu ne me quitteras pas ? Promets-moi, tu ne me quitteras pas ?

Il avait le cœur déchiré de pitié :

-- Mais non, maman, je ne te quitterai pas. Qu'est-ce que c'est que cette idée ?

-- Je suis si malheureuse ! Ils m'ont tous quitté, tous...

Elle montrait les objets qui l'entouraient, et l'on ne savait si elle parlait d'eux, ou de ses fils et de ses morts.

-- Tu resteras avec moi ? Tu ne me quitteras pas ?... Qu'est-ce que je deviendrais, si tu t'en allais aussi ?

-- Je ne m'en irai pas. Nous resterons ensemble. Ne pleure plus. Je te le promets.

Elle continuait à pleurer, sans pouvoir s'arrêter. Il lui essuya les yeux avec son mouchoir.

-- Qu'as-tu, chère maman ? Tu souffres ?

-- Je ne sais pas, je ne sais pas ce que j'ai.

Elle faisait un effort pour se calmer et sourire.

-- J'ai beau me raisonner : pour un rien, je me remets à pleurer... Tiens, tu vois, je recommence... Pardonne-moi. Je suis bête. Je suis vieille. Je n'ai plus de force. Je n'ai plus de goût à rien. Je ne suis plus bonne à rien. Je voudrais être enterrée avec tout cela...

Il la pressait contre son cœur, comme un enfant.

-- Ne te tourmente pas, repose-toi, ne pense plus...

Elle s'apaisait peu à peu.

-- C'est absurde, j'ai honte... Mais, qu'est-ce que j'ai ? Qu'est-ce que j'ai ?

Cette vieille travailleuse ne parvenait pas à comprendre pourquoi sa force s'était tout à coup rompue ; et elle en était humiliée. Il feignit de ne pas s'en apercevoir.

-- Un peu de fatigue, maman, dit-il, tâchant de prendre un ton indifférent. Cela ne sera rien, tu verras...

Mais il était inquiet aussi. Depuis l'enfance, il était habitué à la voir vaillante, résignée, silencieusement résistante à toutes les épreuves. Et cet abattement lui faisait peur.

Il l'aida à ranger les affaires éparses sur le plancher. De temps en temps, elle s'attardait à un objet ; mais il le lui prenait des mains doucement, et elle le laissait faire.

À partir de ce jour, il s'obligea à rester davantage avec elle. Dès qu'il avait fini sa tâche, au lieu de s'enfermer chez lui, il venait la rejoindre. Il sentait combien elle était seule, et qu'elle n'était pas assez forte pour l'être : il y avait danger à la laisser.

Il s'asseyait à côté d'elle, le soir, près de la fenêtre ouverte qui donnait sur la route. La campagne s'éteignait peu à peu. Les gens rentraient à leur foyer. Les petites lumières s'allumaient dans les maisons, au loin. Ils avaient vu cela mille fois. Mais bientôt, ils ne le verraient plus. Ils échangeaient des mots entrecoupés. Ils se faisaient mutuellement remarquer les moindres incidents connus, prévus, de la soirée, avec un intérêt toujours renouvelé. Ils se taisaient longuement. Louisa rappelait, sans raison apparente, un souvenir, une histoire décousue, qui lui passait par la tête. Sa langue se déliait un peu, maintenant qu'elle sentait auprès d'elle un cœur aimant. Elle faisait effort pour parler. Cela lui était difficile : car elle avait pris l'habitude de rester à l'écart des siens ; elle regardait ses fils et son mari comme trop intelligents, pour causer avec elle ; elle n'osait pas se mêler à leur conversation. La pieuse sollicitude de Christophe lui était chose nouvelle et infiniment douce, mais qui l'intimidait. Elle cherchait ses mots, elle avait peine à s'exprimer ; ses phrases restaient inachevées, obscures. Parfois, elle avait honte ce qu'elle disait ; elle regardait son fils, et s'arrêtait au milieu d'une histoire. Mais il lui serrait la main : elle se sentait rassurée. Il était pénétré d'amour et de pitié pour cette âme enfantine et maternelle, où il s'était blotti, quand il était enfant, et qui cherchait en lui maintenant un appui. Et il prenait un plaisir mélancolique à ces petits bavardages sans intérêt pour tout autre que pour lui, à ces souvenirs insignifiants d'une vie toujours médiocre et sans joie, mais qui semblaient à Louisa d'un prix infini. Il cherchait quelquefois à l'interrompre ; il craignait que ces souvenirs ne l'attristassent encore, il l'engageait à se coucher. Elle comprenait son intention, et elle lui disait, avec des yeux reconnaissants :

-- Non, je t'assure, cela me fait du bien ; restons encore un peu.

Ils restaient jusqu'à ce que la nuit fût avancée, et le quartier endormi. Alors, ils se disaient bonsoir, elle, un peu soulagée de s'être déchargée d'une partie de ses pensées, lui, le cœur gros de ce fardeau nouveau.

Le jour du départ arrivait. La veille, ils restèrent plus longtemps que d'habitude dans la chambre sans lumière. Ils ne se parlaient pas. De temps en temps, Louisa gémissait : « Ah ! mon Dieu ! » Christophe tâchait d'occuper son attention des mille petits détails du déménagement du lendemain. Elle ne voulait pas se coucher. Il l'y obligea affectueusement. Mais lui-même, remonté dans sa chambre, ne se coucha pas avant longtemps. Penché à la fenêtre, il s'efforçait de percer l'obscurité, de voir une dernière fois les ténèbres mouvantes du fleuve, au pied de la maison. Il entendait le vent dans les grands arbres du jardin de Minna. Le ciel était noir. Nul passant dans la rue. Une pluie froide commençait à tomber. Les girouettes grinçaient. Dans une maison voisine, un enfant pleurait. La nuit pesait sur la terre, d'une tristesse écrasante. Les heures monotones, les demies et les quarts au timbre fêlé, s'égouttaient dans le silence morne, que ponctuait le bruit de la pluie sur les toits.

Comme Christophe se décidait enfin à se coucher, le cœur transi, il entendit la fenêtre au-dessous qui se fermait. Et, dans son lit, il pensa qu'il est cruel pour les pauvres gens de s'attacher au passé : car ils n'ont pas le droit d'avoir, comme les riches, un passé ; ils n'ont pas de maison, pas un coin sur la terre où ils puissent abriter leurs souvenirs : leurs joies, leurs peines, tous leurs jours sont dispersés au vent.

Le lendemain, ils transportèrent, sous la pluie battante, leur pauvre mobilier dans le nouveau logis. Fischer, le vieux tapissier, leur avait prêté une charrette et son petit cheval ; et il vint leur donner un coup de main. Mais ils ne purent emporter tous les meubles ; car l'appartement où ils allaient était beaucoup plus étroit que l'ancien. Christophe dut décider sa mère à laisser les plus vieux et les plus inutiles. Ce ne fut pas sans peine ; les moindres avaient du prix pour elle : une table boiteuse, une chaise brisée, elle ne voulait rien sacrifier. Il fallut que Fischer, fort de l'autorité que lui donnait sa vieille amitié avec grand-père, joignît sa voix grondeuse à celle de Christophe, et même que, bonhomme, et comprenant sa peine, il promit de lui conserver en dépôt quelques-uns de ces précieux débris pour le jour où elle pourrait les reprendre. Alors elle consentit à s'en séparer, avec déchirement.

Les deux frères avaient été prévenus du déménagement, mais Ernst était venu dire, la veille, qu'il ne pourrait être là, et Rodolphe ne parut qu'un moment, vers midi ; il regarda charger les meubles, donna quelques conseils, et partit d'un air affairé.

Le cortège se mit en marche par les rues boueuses. Christophe tenait la bride du cheval qui glissait sur les pavés gluants. Louisa, marchant à côté de son fils, tâchait de l'abriter de la pluie. Ce fut ensuite la lugubre installation dans l'appartement humide, rendu plus sombre encore par les reflets blafards du ciel bas. Ils n'eussent pas résisté au découragement qui les oppressait, sans les attentions de leurs hôtes. Mais, la voiture étant partie et leurs meubles entassés pêle-mêle dans la chambre, comme la nuit tombait, Christophe et Louisa, harassés, affalés l'un sur une caisse, l'autre sur un sac, entendirent une petite toux sèche dans l'escalier : on frappa à leur porte. Le vieux Euler entra. Il s'excusa cérémonieusement de déranger ses chers hôtes ; il ajouta que, pour fêter le premier soir de cette heureuse arrivée, il espérait qu'ils voudraient bien souper en famille avec eux. Louisa, enfoncée dans sa tristesse, voulait refuser. Christophe n'était pas très tenté non plus par cette réunion familiale ; mais le vieux insista, et Christophe, songeant qu'il était mieux pour sa mère de ne point passer cette première soirée dans la nouvelle maison, seule avec ses pensées, la força à accepter.

Ils descendirent à l'étage au-dessous, où ils trouvèrent toute la famille réunie : le vieux, sa fille, son gendre Vogel, et ses petits-enfants, un garçon et une fille, un peu moins âgés que Christophe. Tous s'empressèrent autour d'eux, leur souhaitant la bienvenue, s'informant s'ils étaient fatigués, s'ils étaient contents de leurs chambres, s'ils n'avaient besoin de rien, leur posant dix questions, auxquelles Christophe ahuri ne comprenait rien ; car ils parlaient tous à la fois. La soupe était déjà servie : ils se mirent à table. Mais le bruit continua. Amalia, la fille de Euler, avait entrepris aussitôt de mettre Louisa au courant de toutes les particularités locales, de la topographie du quartier, des habitudes et des avantages de la maison, de l'heure où passait le laitier, de l'heure où elle se levait, des divers fournisseurs et des prix qu'elle payait. Elle ne la lâchait point, qu'elle n'eût tout expliqué. Louisa, assoupie, s'efforçait de témoigner de l'intérêt à ces renseignements ; mais les remarques qu'elle se hasardait à faire témoignaient qu'elle n'avait rien compris, et provoquaient, avec les exclamations indignées d'Amalia, un redoublement d'informations. Le vieux greffier Euler expliquait à Christophe les difficultés de la carrière musicale. L'autre voisine de Christophe, Rosa, la fille d'Amalia, parlait sans s'arrêter, depuis le commencement du repas, avec une telle volubilité qu'elle n'avait pas le temps de respirer : elle perdait haleine au milieu d'une phrase ; mais elle reprenait aussitôt. Vogel, morne, se plaignait de ce qu'il mangeait. Et c'étaient à ce sujet des discussions passionnées. Amalia, Euler, la petite, interrompaient leurs discours pour prendre part au débat ; et il s'élevait des controverses sans fin sur la question de savoir s'il y avait trop de sel dans le ragoût, ou pas assez : ils se prenaient à témoin les uns les autres ; et pas un avis n'était semblable à l'autre. Chacun méprisait le goût de son voisin, et croyait le sien seul raisonnable et sain. On aurait pu discuter là-dessus jusqu'au Jugement Dernier.

Mais, à la fin, tous s'entendirent pour gémir en commun sur la méchanceté des temps. Ils s'apitoyèrent affectueusement sur les chagrins de Louisa et de Christophe, dont ils louèrent, en termes qui le touchèrent, la conduite courageuse. Ils se complurent à rappeler non seulement les malheurs de leurs hôtes, mais les leurs, et ceux de tous leurs amis et de tous ceux qu'ils connaissaient ; et ils tombèrent d'accord que les bons étaient toujours malheureux, et qu'il n'y avait de joie que pour les égoïstes et les malhonnêtes gens. Ils conclurent que la vie était triste, qu'elle ne servait à rien, et qu'il vaudrait beaucoup mieux être mort, si ce n'était la volonté de Dieu, sans doute, qu'on vécût pour souffrir. Comme ces idées se rapprochaient du pessimisme actuel de Christophe, il en conçut plus d'estime pour ses hôtes, et ferma les yeux sur leurs petits travers.

Quand il remonta avec sa mère dans la chambre en désordre, ils se sentirent tristes et las, mais un peu moins seuls ; et tandis que Christophe, les yeux ouverts dans la nuit, ne pouvant dormir à cause de sa fatigue et du bruit du quartier, écoutait les lourdes voitures qui ébranlaient les murs, et les souffles de la famille endormie à l'étage au-dessous, il tâchait de se persuader qu'il serait, sinon heureux, moins malheureux ici, au milieu de ces braves gens, -- à vrai dire, un peu ennuyeux, mais qui souffraient des mêmes maux que lui, qui semblaient le comprendre, et qu'il croyait comprendre.

Mais s'étant à la fin assoupi, il fut désagréablement réveillé dès l'aube par les voix des voisins qui commençaient à discuter, et par le grincement de la pompe qu'une main rageuse faisait marcher, pour procéder ensuite au lavage à grande eau de la cour et de l'escalier.

Justus Euler était un petit vieillard voûté, aux yeux inquiets et moroses, une figure rouge, plissée, bossuée, la mâchoire édentée, et une barbe mal soignée, qu'il ne cessait de tourmenter avec ses mains. Très brave homme, un peu prud'homme, profondément moral, il s'entendait assez bien avec grand-père. On prétendait qu'il lui ressemblait. Et, en vérité, il était de la même génération et élevé dans les mêmes principes ; mais il lui manquait la forte vie physique de Jean-Michel : c'est-à-dire que, tout en pensant comme lui sur une quantité de points, au fond il ne lui ressemblait guère ; car ce qui fait les hommes, c'est le tempérament, bien plus que les idées ; et quelles que soient les divisions, factices ou réelles, que l'intelligence a mises entre eux, la grande division de l'humanité est celle des gens bien portants et de ceux qui ne le sont point. Le vieux Euler n'était pas des premiers. Il parlait de morale, comme grand-père ; mais sa morale n'était pas la même que celle de grand-père ; elle n'avait pas son estomac, ses poumons, et sa face joviale. Tout chez lui et les siens était bâti sur un plan plus parcimonieux et plus étriqué. Quarante ans fonctionnaire, maintenant retraité, il souffrait de cette tristesse de l'inaction, si lourde chez les vieillards qui ne se sont pas ménagé pour leurs dernières années la ressource d'une vie intérieure. Toutes ses habitudes naturelles ou acquises, toutes celles de son métier lui avaient donné quelque chose de méticuleux et de chagrin, qui se retrouvait à quelque degré chez chacun de ses enfants.

Son gendre, Vogel, employé à la chancellerie du palais, avait une cinquantaine d'années. Grand, fort, tout à fait chauve, des lunettes d'or collées aux tempes, et d'assez bonne mine, il se croyait malade, et sans doute l'était, bien qu'il n'eût évidemment pas tous les maux qu'il se prêtait, mais l'esprit aigri par la niaiserie de son métier, et le corps un peu ruiné par sa vie sédentaire. Très laborieux d'ailleurs, non sans mérite, ayant même une certaine culture, il était victime de l'absurde vie moderne, et comme beaucoup d'employés enchaînés à leurs bureaux, succombait au démon de l'hypocondrie. Un de ces malheureux, que Gœthe appelait « ein trauriger ungriechischer Hypochondrist » -- « un hypocondre morose et pas du tout grec », -- qu'il plaignait, mais qu'il avait bien soin de fuir.

Amalia n'usait ni de l'un ni de l'autre système. Robuste, bruyante et active, elle ne s'apitoyait pas sur les jérémiades de son mari ; elle le secouait rudement. Mais à vivre toujours ensemble, nulle force ne résiste ; et quand, dans un ménage, l'un des deux est neurasthénique, il y a de grandes chances pour que, quelques années après, ils le soient tous les deux. Amalia avait beau crier contre Vogel : l'instant d'après, elle gémissait plus fort que lui ; et sautant sans transition des rebuffades aux lamentations, elle ne lui faisait aucun bien ; elle décuplait au contraire son mal, en donnant à des niaiseries un retentissement assourdissant. Elle finissait non seulement par achever d'accabler le malheureux Vogel, épouvanté des proportions que prenaient ses plaintes répercutées par cet écho, mais par s'accabler elle-même. À son tour, elle prenait l'habitude de gémir sans raison sur sa solide santé, et sur celle de son père, et de sa fille, et de son fils. Ce devenait une manie : à force de le dire, elle se le persuadait ; le moindre rhume était pris au tragique ; tout était un sujet d'inquiétudes. Quand on allait bien, elle se tourmentait encore, en pensant à la maladie prochaine. Ainsi la vie se passait dans des transes perpétuelles. Au reste, on ne s'en portait pas plus mal ; et il semblait que cet état de plaintes constantes servît à entretenir la santé générale. Chacun mangeait, dormait, travaillait, comme à l'ordinaire ; et la vie du ménage n'en était pas ralentie. L'activité d'Amalia ne se satisfaisait point de s'exercer du matin au soir, du haut en bas de la maison : il fallait que chacun s'évertuât autour d'elle ; et c'était un branle-bas de meubles, un lavage de carreaux, un frottement de parquets, un bruit de voix, de pas, une trépidation, un mouvement perpétuels.

Les deux enfants, écrasés par cette bruyante autorité, qui ne laissait personne libre, semblaient trouver naturel de s'y soumettre. Le garçon, Leonhard, avait une jolie figure insignifiante, et des manières compassées. La jeune fille, Rosa, une blondine, avec d'assez beaux yeux, bleus, doux, et affectueux, eût été agréable, par la fraîcheur de son teint délicat et son air de bonté, sans un nez un peu fort et gauchement planté, qui alourdissait la figure et lui donnait un caractère niais. Elle rappelait cette jeune fille de Holbein, qui est au musée de Bâle, -- la fille du bourgmestre Meier, -- assise, les yeux baissés, les mains sur ses genoux, ses cheveux pâles dénoués sur ses épaules, l'air gêné de son nez disgracieux. Mais Rosa ne s'en inquiétait guère, et cela ne troublait point son caquet inlassable. On entendait sans cesse sa voix aiguë qui racontait des histoires, -- toujours essoufflée, comme si elle n'avait jamais le temps de tout dire, toujours excitée et pleine d'entrain, en dépit des gronderies qu'elle essuyait de sa mère, de son père, de son grand-père, exaspérés, moins parce qu'elle parlait toujours, que parce qu'elle les empêchait de parler. Car ces excellentes gens, bons, loyaux, dévoués, -- la crème des honnêtes gens, -- avaient presque toutes les vertus ; mais il leur en manquait une qui fait le charme de la vie : la vertu du silence.

Christophe était en veine de patience. Ses chagrins avaient assagi son humeur intolérante et emportée. L'expérience qu'il avait faite de l'indifférence cruelle des âmes élégantes, le portait à sentir davantage le prix des braves gens sans grâce et diablement ennuyeux, mais qui avaient de la vie une conception austère ; parce qu'ils vivaient sans joie, ils lui semblaient vivre sans faiblesse. Ayant décidé qu'ils étaient excellents et qu'ils devaient lui plaire, il s'efforçait, en Allemand qu'il était, de se persuader qu'ils lui plaisaient en effet. Mais il n'y réussissait point : il manquait de ce complaisant idéalisme germanique, qui ne veut pas voir et ne voit pas ce qu'il lui serait désagréable de remarquer, par crainte de troubler la tranquillité commode de ses jugements et l'agrément de sa vie. Au contraire, il ne sentait jamais si bien les défauts des gens que quand il les aimait, car il eût voulu les aimer entièrement, sans aucune restriction : c'était une sorte de loyauté inconsciente, un besoin irrésistible de vérité, qui le rendait plus clairvoyant et plus exigeant à l'égard de ce qui lui était le plus cher. Aussi ne tarda-t-il pas à ressentir une sourde irritation des travers de ses hôtes. Ceux-ci ne cherchaient point à les déguiser. Ils étalaient tout ce qu'ils avaient d'insupportable ; et le meilleur restait en eux caché. C'était ce que se disait Christophe, qui, s'accusant d'injustice, entreprit de passer outre à ses premières impressions et de découvrir les excellentes qualités qu'ils dissimulaient avec tant de soin.

Il essaya de lier conversation avec le vieux Justus Euler, qui ne demandait pas mieux. Il éprouvait pour lui une secrète sympathie, en souvenir de grand-père qui l'aimait et le vantait. Mais le bon Jean-Michel avait, plus que Christophe, l'heureuse faculté de se faire illusion sur ses amis ; et Christophe s'en aperçut. En vain chercha-t-il à connaître les souvenirs de Euler sur grand-père. Il ne réussit à tirer de lui qu'une image décolorée, passablement caricaturesque de Jean-Michel, et des bribes d'entretiens sans aucun intérêt. Invariablement, les récits de Euler commençaient par :

-- Comme je le disais à ton pauvre grand-père...

Il n'avait rien entendu, que ce qu'il avait dit lui-même.

Peut-être que Jean-Michel n'écoutait pas autrement. La plupart des amitiés ne sont guère que des associations de complaisance mutuelle, pour parler de soi avec un autre. Mais du moins Jean-Michel, si naïvement qu'il s'abandonnât à sa joie de discourir, avait une sympathie toujours prête à se dépenser à tort et à travers. Il s'intéressait à tout ; il regrettait de n'avoir plus quinze ans, pour voir les merveilleuses inventions des générations nouvelles, et pour se mêler à leurs pensées. Il avait cette qualité, la plus précieuse de la vie : une fraîcheur de curiosité, que les années n'altéraient point, et qui renaissait avec chaque matin. Il n'avait pas assez de talent pour utiliser ce don ; mais combien de gens de talent auraient pu le lui envier ! La plupart des hommes meurent à vingt ou trente ans : passé ce terme, ils ne sont plus que leur propre reflet ; le reste de leur vie s'écoule à se singer eux-mêmes, à répéter d'une façon de jour en jour plus mécanique et plus grimaçante ce qu'ils ont dit, fait, pensé, aimé, au temps où ils étaient.

Il y avait si longtemps que le vieux Euler avait été, et il avait été si peu que ce qui restait de lui était bien pauvre. En dehors de son ancien métier et de sa famille, il ne savait rien et ne voulait rien savoir. Il avait sur toutes choses des idées toutes faites qui dataient de son adolescence. Il prétendait se connaître aux arts ; mais il s'en tenait à certains noms consacrés, au sujet desquels il ne manquait pas de réciter des formules emphatiques : tout le reste était nul et non avenu. Quand on lui parlait d'artistes modernes, il n'écoutait point, et parlait d'autre chose. Il se disait passionné de musique, et demandait à Christophe de jouer. Mais dès que Christophe, qui y fut pris une ou deux fois, commençait à jouer, le vieux commençait à causer, tout haut, avec sa fille, comme si la musique redoublait son intérêt pour tout ce qui n'était pas la musique. Christophe exaspéré se levait au milieu du morceau : personne ne le remarquait. Il n'y avait que quelques vieux airs, -- trois ou quatre, -- les uns très beaux, les autres très laids, mais tous également consacrés, qui avaient le privilège d'obtenir un silence relatif et une approbation absolue. Dès les premières notes, le vieux tombait en extase, et les larmes lui venaient aux yeux, moins pour le plaisir qu'il y goûtait que pour celui qu'il y avait jadis goûté. Christophe finit par prendre ces airs en horreur, bien que certains d'entre eux, comme l'Adélaïde de Beethoven, lui fussent chers : le vieux en fredonnait les premières mesures, et déclarait que « cela, c'était de la musique », la comparant avec mépris à « toute cette sacrée musique moderne, qui n'a pas de mélodie ». -- Il est vrai qu'il n'en connaissait rien.

Son gendre, plus instruit, se tenait au courant du mouvement artistique ; mais c'était encore pis : car il apportait dans ses jugements un esprit de dénigrement perpétuel. Il ne manquait ni de goût, ni d'intelligence ; mais il ne pouvait prendre son parti d'admirer ce qui était moderne. Il eût tout aussi bien dénigré Mozart et Beethoven, s'ils eussent été de son temps, et reconnu le mérite de Wagner ou de Richard Strauss, s'ils eussent été morts depuis un siècle. Sa nature chagrine se refusait à admettre qu'il pût y avoir encore, de son vivant, des grands hommes vivants : cette pensée lui déplaisait. Il était si aigri de sa vie manquée qu'il tenait à se persuader qu'elle était manquée pour tous, qu'il n'en pouvait être autrement, et que ceux qui croyaient le contraire, ou qui le prétendaient, étaient de deux choses l'une : des nigauds ou des farceurs.

Aussi ne parlait-il des célébrités nouvelles que sur un ton d'amère ironie ; et, comme il n'était point sot, il ne manquait point d'en découvrir, dès le premier coup d'œil, les côtés faibles et ridicules. Tout nom nouveau le mettait en défiance ; avant de rien connaître d'un artiste, il était disposé à le critiquer, -- puisqu'il ne le connaissait pas. S'il avait de la sympathie pour Christophe, c'était parce qu'il croyait que cet enfant misanthrope trouvait la vie mauvaise, comme lui, et d'ailleurs était sans génie. Rien ne rapproche les petites âmes souffreteuses et mécontentes, comme la constatation de leur commune impuissance. Rien non plus ne contribue davantage à rendre le goût de la santé à ceux qui sont sains, que le contact de ce sot pessimisme de médiocres et de malades, qui, parce qu'ils ne sont pas heureux, nient le bonheur des autres. Christophe en fit l'épreuve. Ces pensées moroses lui étaient pourtant familières ; mais il s'étonnait de les retrouver dans la bouche de Vogel et de ne les plus reconnaître : elles lui devenaient hostiles ; il en était blessé.

Il était bien plus révolté encore par les façons d'Amalia. La brave femme ne faisait après tout qu'appliquer les théories de Christophe sur le devoir. Elle avait à tout propos ce mot dans la bouche. Elle travaillait sans relâche, et voulait que chacun travaillât comme elle. Ce travail n'avait pas pour but de rendre les autres et elle-même plus heureux : au contraire ! On pouvait presque dire qu'il avait pour principal objet d'être une gêne pour tous et de rendre la vie le plus désagréable possible, -- afin de la sanctifier. Rien n'aurait pu la décider à interrompre, un seul moment, le saint office du ménage, cette sacro-sainte institution, qui prend chez tant de femmes la place de tous les autres devoirs moraux et sociaux. Elle se serait crue perdue, si elle n'avait, aux mêmes jours, aux mêmes heures, frotté le parquet, lavé les carreaux, fait briller les boutons de porte, battu les tapis à tour de bras, remué les chaises, les tables, les armoires. Elle y mettait de l'ostentation. On eût dit qu'il s'agissait de son honneur. Et n'est-ce pas, d'ailleurs, sous cette forme que beaucoup de femmes imaginent et défendent leur honneur ? C'est une sorte de meuble qu'il faut tenir brillant, un parquet bien ciré, froid, dur, -- et glissant.

L'accomplissement de sa tâche ne rendait pas madame Vogel plus aimable. Elle s'acharnait aux niaiseries du ménage, comme à un devoir imposé par Dieu. Et elle méprisait celles qui ne faisaient pas comme elle, qui prenaient du repos, qui savaient entre leurs travaux jouir un peu de la vie. Elle allait relancer jusque dans sa chambre Louisa, qui, de temps en temps, au milieu de son ouvrage, s'asseyait pour rêver. Louisa soupirait, mais se soumettait, avec un sourire confus. Heureusement Christophe n'en savait rien ; Amalia attendait qu'il fût sorti, pour faire ces irruptions dans leur appartement ; et, jusqu'à présent, elle ne s'était pas attaquée directement à lui : il ne l'eût pas supporté. Il se sentait vis-à-vis d'elle dans un état d'hostilité latente. Ce qu'il lui pardonnait le moins, c'était son vacarme. Il en était excédé. Enfermé dans sa chambre, -- une petite pièce basse qui donnait sur la cour, la fenêtre hermétiquement close, malgré le manque d'air, afin ne pas entendre le remue-ménage de la maison, il ne réussissait point à s'en défendre. Involontairement, il s'attachait à suivre, avec une attention surexcitée, les moindres bruits d'en bas ; et quand la terrible voix, qui perçait les cloisons, après une accalmie momentanée, s'élevait de nouveau, il était pris de rage ; il criait, frappait du pied, lui adressait à travers le mur une collection d'injures. Dans le tapage général, on ne s'en apercevait même pas : on croyait qu'il composait. Il donnait madame Vogel à tous les diables. Il n'y avait pas de respect, ni d'estime qui tînt. Il lui semblait, à ces instants, qu'il eût préféré la plus dévergondée des femmes, pourvu qu'elle se tût, à l'honnêteté et à toutes les vertus, quand elles font trop de bruit.

Cette haine du bruit le rapprocha de Leonhard. Le jeune garçon, seul, au milieu de l'agitation générale, restait toujours tranquille, et n'élevait jamais la voix plus fort à un moment qu'à un autre. Il s'exprimait d'une façon correcte et mesurée, choisissant tous ses mots, et ne se pressant pas. La bouillante Amalia n'avait pas la patience d'attendre qu'il eût fini ; tous s'exclamaient sur sa lenteur. Il ne s'en émouvait point. Rien n'altérait son calme et sa respectueuse déférence. Christophe avait appris que Leonhard se destinait à la vie ecclésiastique ; et sa curiosité en était vivement excitée.

Christophe se trouvait, à l'égard de la religion, dans un état assez étrange : il ne savait pas dans quel état il se trouvait. Il n'avait jamais eu le temps d'y songer sérieusement. Il n'était pas assez instruit, et il était beaucoup trop absorbé par les difficultés de l'existence, pour avoir pu s'analyser et mettre de l'ordre dans ses pensées. Violent comme il était, il passait d'un extrême à l'autre, et de la foi entière à la négation absolue, sans s'inquiéter d'être ou non d'accord avec soi-même. Quand il était heureux, il ne pensait guère à Dieu, mais il était assez disposé à y croire. Quand il était malheureux, il y pensait mais il n'y croyait guère : il lui semblait impossible qu'un Dieu autorisât le malheur et l'injustice. Ces difficultés l'occupaient d'ailleurs fort peu. Au fond, il était trop religieux pour penser beaucoup à Dieu. Il vivait en Dieu, il n'avait pas besoin d'y croire. Bon pour ceux qui sont faibles, ou affaiblis, pour les vies anémiques ! Ils aspirent à Dieu, comme la plante au soleil. Le mourant s'accroche à la vie. Mais celui qui porte en lui le soleil et la vie, qu'irait-il les chercher hors de lui ?

Christophe ne se fût probablement jamais préoccupé de ces questions, s'il avait vécu seul. Mais les obligations de la vie sociale l'obligeaient à fixer sa pensée sur ces problèmes puérils et oiseux, qui tiennent une place disproportionnée dans le monde, et où il faut prendre parti, puisqu'on s'y heurte à chaque pas. Comme si une âme saine, généreuse, débordante de force et d'amour, n'avait pas mille choses plus pressées à faire que de s'inquiéter si Dieu existe ou non !... Si encore il ne s'agissait que de croire à Dieu ! Mais il faut croire à un Dieu, de telles dimensions, de telle forme, de telle couleur et de telle race ! Pour cela, Christophe n'y songeait même pas. Jésus ne tenait presque aucune place dans ses pensées. Ce n'était pas qu'il ne l'aimât point : il l'aimait, quand il pensait à lui ; mais il ne pensait pas à lui. Il se le reprochait parfois, il s'en chagrinait, il ne comprenait pas pourquoi il ne s'y intéressait pas davantage. Pourtant il pratiquait, tous les siens pratiquaient, son grand-père lisait la Bible ; lui-même suivait la messe ; il la servait, en quelque sorte, puisqu'il était organiste ; et il s'appliquait à sa tâche avec une conscience exemplaire. Mais il eût été bien embarrassé, au sortir de l'église, de dire à quoi il avait pensé. Il se mit à la lecture des Livres Saints, pour fixer ses idées, et il y prit de l'amusement, et même du plaisir, mais comme à des livres beaux et curieux, qui ne diffèrent pas essentiellement d'autres livres, que personne ne songe à appeler sacrés. Pour dire la vérité, s'il avait de la sympathie pour Jésus, il en avait bien plus pour Beethoven. Et, à son orgue de Saint-Florian, où il accompagnait l'office du dimanche, il était plus occupé de son orgue que de la messe, et plus religieux, les jours où la chapelle jouait du Bach que les jours où elle jouait du Mendelssohn. Certaines cérémonies lui causaient une ferveur exaltée... Mais était-ce bien Dieu qu'il aimait alors, ou seulement la musique, comme un prêtre imprudent le lui avait dit un jour, par plaisanterie, sans se douter du trouble où le jetterait sa boutade ? Un autre n'y eût pas pris garde et n'eût rien changé à sa façon de vivre, -- (tant de gens s'accommodent de ne pas savoir ce qu'ils pensent !) -- Mais Christophe était affligé d'un besoin de sincérité gênant, qui lui inspirait des scrupules à tout propos. Et du jour qu'il en eut, il lui devint impossible de n'en pas avoir toujours. Il se tourmentait, il lui semblait qu'il agissait avec duplicité. Croyait-il, ou ne croyait-il pas ?... Il n'avait pas les moyens, matériels ni intellectuels, -- (il faut du savoir et des loisirs) -- pour résoudre la question, seul. Et cependant, il fallait la résoudre, sous peine d'être un indifférent, ou un hypocrite. Or, il était aussi incapable d'être l'un que l'autre.

Il chercha à sonder timidement les gens qui l'entouraient. Tous avaient l'air sûrs d'eux-mêmes. Christophe brûlait de connaître leurs raisons. Il n'y parvenait point. Presque jamais on ne lui faisait une réponse précise : c'étaient des discours à côté. Certains le traitaient d'orgueilleux, et lui disaient que cela ne se discute point, que des milliers de gens plus intelligents que lui et meilleurs avaient cru sans discuter, qu'il n'avait qu'à faire comme eux. Il en était même qui prenaient un air froissé, comme si ç'eût été une offense personnelle de leur poser une telle question ; ce n'étaient peut-être pas les plus sûrs de leur fait. D'autres haussaient les épaules et disaient en souriant : « Bah ! cela ne peut pas faire de mal... » Et leur sourire disait : « Et c'est tellement commode !... » Ceux-là, Christophe les méprisait, de toute la force de son cœur.

Il avait essayé de s'ouvrir de ses inquiétudes à un prêtre mais il fut découragé par cette tentative. Il ne put discuter sérieusement. Si affable que fût son interlocuteur, il faisait poliment sentir qu'il n'y avait point d'égalité réelle entre Christophe et lui ; il semblait entendu d'avance que sa supériorité était incontestée, et que la discussion ne pouvait pas franchir les limites qu'il lui assignait, sans une sorte d'inconvenance : c'était un jeu de parade tout à fait inoffensif. Quand Christophe avait voulu passer outre, et poser des questions, auxquelles il ne plaisait pas au digne homme de répondre, il s'en était tiré avec un sourire protecteur, quelques citations latines et une objurgation paternelle de prier, prier, pour que Dieu l'éclairât. Christophe était sorti de l'entretien, humilié et blessé par ce ton de supériorité polie. À tort ou à raison, pour rien au monde, il n'aurait eu de nouveau recours à un prêtre. Il admettait bien que ces hommes lui étaient supérieurs par l'intelligence et leur titre sacré ; mais lorsque l'on discute, il n'y a plus ni supérieur ni inférieur, ni titres, ni âges, ni nom : rien ne compte que la vérité, devant elle tout le monde est égal.

Aussi fut-il heureux de trouver un garçon de son âge, qui crût. Lui-même ne demandait qu'à croire ; et il espérait que Leonhard lui en donnerait de bonnes raisons. Il lui fit des avances. Leonhard répondit avec sa douceur habituelle, mais sans empressement : il n'en mettait à rien. Comme on ne pouvait avoir une conversation suivie à la maison, sans être interrompu à tout instant par Amalia ou par le vieux, Christophe proposa une promenade, le soir, après dîner. Leonhard était trop poli pour refuser, quoiqu'il s'en fût dispensé volontiers ; car sa nature indolente avait peur de la marche, de la conversation, et de tout ce qui lui coûtait un effort.

Christophe était gêné pour entamer l'entretien. Après deux ou trois phrases gauches sur des sujets indifférents, il se jeta, avec une brusquerie un peu brutale, dans la question qui lui tenait au cœur. Il demanda à Leonhard si vraiment il allait se faire prêtre, et si c'était pour son plaisir. Leonhard, interloqué, jeta sur lui un regard inquiet ; mais quand il vit que Christophe n'avait aucune intention hostile, il se rassura :

-- Oui, répondit-il. Comment en serait-il autrement ?

-- Ah ! fit Christophe. Vous êtes bien heureux !

Leonhard sentit une nuance d'envie dans la voix de Christophe, et il en fut agréablement flatté. Il changea aussitôt de manières, il devint expansif, sa figure s'éclaira :

-- Oui, dit-il. Je suis heureux.

Il rayonnait.

-- Comment faites-vous pour cela ? demanda Christophe.

Leonhard, avant de répondre, proposa de s'asseoir, sur un banc tranquille, dans la galerie du cloître de Saint-Martin. On apercevait de là un coin de la petite place, plantée d'acacias, et, plus loin, la campagne, baignée par la brume du soir. Le Rhin coulait au pied de la colline. Un vieux cimetière abandonné, dont les tombes étaient noyées sous un flot d'herbes, dormait à côté d'eux, derrière sa grille close.

Leonhard se mit à parler. Il disait, les yeux brillants de contentement, combien il était doux d'échapper à la vie, d'avoir trouvé l'asile, où l'on sera pour toujours à l'abri. Christophe, encore meurtri par ses blessures récentes, sentait passionnément ce désir de repos et d'oubli ; mais il s'y mêlait un regret. Il demanda, avec un soupir :

-- Et pourtant, est-ce que cela ne vous coûte pas de renoncer tout à fait à la vie ?

-- Oh ! fit l'autre tranquillement, qu'y a-t-il à regretter ? N'est-elle pas triste et laide ?

-- Il y a de belles choses aussi, dit Christophe, regardant le beau soir.

-- Il y a quelques belles choses, mais peu.

-- Ce peu, c'est encore beaucoup pour moi !

-- Oh ! bien, c'est une simple affaire de bon sens. D'un côté un peu de bien et beaucoup de mal ; de l'autre, ni bien ni mal sur terre ; et après, un bonheur infini : est-ce qu'on peut hésiter ?

Christophe n'aimait pas beaucoup cette arithmétique. Une vie si économe lui paraissait bien pauvre. Cependant, il s'efforçait de se persuader que c'était la sagesse.

-- Ainsi, demanda-t-il avec un peu d'ironie, il n'y a pas de risque que vous vous laissiez séduire par une heure de plaisir ?

-- Quelle sottise ! quand on sait que ce n'est qu'une heure et qu'il y a toute l'éternité après !

-- Vous en êtes donc bien sûr, de cette éternité ?

-- Naturellement.

Christophe l'interrogea. Il avait un frémissement de désir et d'espoir. Si Leonhard allait lui offrir enfin les preuves invincibles de croire ! Avec quelle passion il renoncerait lui-même à tout le reste du monde, pour le suivre en Dieu !

Tout d'abord, Leonhard, fier de son rôle d'apôtre, convaincu d'ailleurs que les doutes de Christophe n'étaient que pour la forme et qu'ils auraient le bon goût de céder aux premiers arguments, recourut aux livres saints, à l'autorité de l'Évangile, aux miracles, à la tradition. Mais il commença à s'assombrir quand Christophe, après l'avoir écouté quelques minutes, l'arrêta en lui disant que c'était répondre à la question par la question, et qu'il ne lui demandait pas de lui expliquer ce qui faisait justement l'objet de son doute, mais les moyens de le résoudre. Leonhard dut constater que Christophe était beaucoup plus malade qu'il ne semblait, et qu'il avait la prétention de ne se laisser convaincre qu'au moyen de la raison. Cependant il pensait encore que Christophe jouait l'esprit fort -- (il n'imaginait pas qu'on pût l'être sincèrement). -- Il ne se découragea donc pas, et, fort de sa science récente, il fit appel à ses connaissances d'école ; il déballa pêle-mêle, avec plus d'autorité que d'ordre, ses preuves métaphysiques de l'existence de Dieu et de l'âme immortelle. Christophe, l'esprit tendu, le front plissé par l'effort, peinait silencieusement ; il lui faisait recommencer ses mots, cherchait laborieusement à en pénétrer le sens, à l'enfoncer en soi, à suivre le raisonnement. Puis il éclata, déclara qu'on se moquait de lui, que tout cela c'étaient des jeux d'esprit, des plaisanteries de beaux parleurs qui fabriquaient des mots et qui s'amusaient ensuite à croire que ces mots étaient des choses. Leonhard, piqué, se porta garant de la bonne foi des auteurs. Christophe haussa les épaules, et dit, en jurant, que si ce n'étaient pas des farceurs, c'étaient de sacrés littérateurs ; et il exigea d'autres preuves.

Quand Leonhard reconnut, avec stupeur, que Christophe était irrémédiablement atteint, il ne s'intéressa plus à lui. Il se souvint qu'on lui avait recommandé de ne pas perdre son temps à discuter avec des incrédules, -- du moins quand ils s'entêtent à ne pas vouloir croire. C'est risquer de se troubler soi-même, sans nul profit pour l'autre. Mieux vaut abandonner le malheureux à la volonté de Dieu, qui, si c'est son dessein, saura bien l'éclairer ; ou sinon, qui oserait aller contre la volonté de Dieu ? Leonhard ne s'obstina donc pas à prolonger la discussion. Il se contenta de dire avec douceur qu'il n'y avait rien à faire pour le moment, qu'aucun raisonnement n'était capable de montrer le chemin tant qu'on était résolu à ne pas le voir, et qu'il fallait prier, faire appel à la grâce : rien n'est possible sans elle ; il faut la désirer, il faut vouloir, pour croire.

Vouloir ? pensait amèrement Christophe. Ainsi Dieu existera, parce que je voudrai qu'il existe ! Ainsi, la mort n'existera plus, parce qu'il me plaira de la nier !... Hélas !... Comme la vie est facile à ceux qui n'ont pas le besoin de voir la vérité, à ceux qui ont le pouvoir de la voir comme ils désirent, et de se fabriquer des rêves complaisants, où dormir douillettement ! Dans un tel lit Christophe était bien sûr de ne dormir jamais...

Leonhard continuait à parler. Il s'était rabattu sur son sujet de prédilection : les charmes de la vie contemplative ; et sur ce terrain sans danger, il ne tarissait plus. De sa voix monotone qui tremblait de plaisir, il disait les joies de la vie en Dieu, en dehors du monde, loin du bruit, dont il parlait avec un accent inattendu de haine (il le détestait presque autant que Christophe), loin des violences, loin des railleries, loin des petites misères dont on souffre, chaque jour, dans le nid chaud et sûr de la foi, d'où l'on contemple en paix les malheurs du monde étranger et lointain. Christophe, en l'écoutant parler, perçait l'égoïsme de cette foi. Leonhard en eut le soupçon ; il se hâta de s'expliquer. Ce n'était pas une vie d'oisiveté que la vie de contemplation ! Au contraire : on agit plus par la prière que par l'action ; que serait le monde sans la prière ? On expie pour les autres, on se charge de leurs fautes, on leur offre ses mérites, on intercède pour le monde auprès de Dieu.

Christophe l'écoutait en silence, avec une hostilité croissante. Il sentait chez Leonhard l'hypocrisie de ce renoncement. Il n'était pas assez injuste pour la prêter à tous ceux qui croient. Il savait bien que cette abdication de la vie est chez un petit nombre une impossibilité de vivre, un désespoir poignant, un appel à la mort, -- que c'est, chez un plus petit nombre, une extase passionnée... (Combien de temps dure-t-elle ?)... Mais, chez la plupart des hommes, n'est-ce pas trop souvent le froid raisonnement d'âmes plus éprises de leur tranquillité que du bonheur des autres, ou de la vérité ? Et si les cœurs sincères en ont conscience, combien ils doivent souffrir de cette profanation de leur idéal !...

Leonhard, tout heureux, exposait maintenant la beauté et l'harmonie du monde, vu du haut de son perchoir divin : en bas, tout était sombre, injuste, douloureux ; d'en haut, tout devenait clair, lumineux, ordonné, le monde était semblable à une boîte d'horlogerie, parfaitement réglée...

Christophe n'écoutait plus que d'une oreille distraite. Il se demandait : « Croit-il, ou bien croit-il qu'il croit ? » Cependant sa propre foi, son désir passionné de foi, n'en étaient pas ébranlés. Ce n'était pas la médiocrité d'âme et les pauvres arguments d'un sot comme Leonhard, qui pouvaient y porter atteinte...

La nuit descendait sur la ville. Le banc, où ils étaient assis, était dans l'ombre ; les étoiles s'allumaient, une buée blanche montait du fleuve, les grillons bruissaient sous les arbres du cimetière. Les cloches se mirent à sonner : la plus aiguë d'abord, toute seule, comme un oiseau plaintif, interrogea le ciel ; puis la seconde, une tierce au-dessous, se mêla à sa plainte ; enfin vint la plus grave, à la quinte, qui semblait leur donner la réponse. Les trois voix se fondirent. C'était, au pied des tours, le bourdonnement d'une ruche grandiose. L'air et le cœur tremblaient. Christophe, retenant son souffle, pensait combien la musique des musiciens est pauvre auprès de cet océan de musique, où grondent des milliers d'êtres : c'est la faune sauvage, le libre monde des sons, auprès du monde domestiqué, catalogué, froidement étiqueté par l'intelligence humaine. Il se perdait dans cette immensité sonore, sans rivages et sans bornes...

Et quand le puissant murmure se fut tu, quand ses derniers frémissements se furent éteints dans l'air, Christophe se réveilla. Il regarda, effaré, autour de lui... Il ne reconnaissait plus rien. Tout était changé autour de lui, en lui. Il n'y avait plus de Dieu...

De même que la foi, la perte de la foi est souvent, elle aussi, un coup de la grâce, une lumière subite. La raison n'y est pour rien ; et il suffit d'un rien : un mot, un silence, un son de cloche. On se promène, on rêve, on ne s'attend à rien. Brusquement, tout s'écroule. On se voit entouré de ruines. On est seul. On ne croit plus.

Christophe épouvanté ne pouvait comprendre pourquoi, comment cela s'était produit. C'était, comme au printemps, la débâcle d'un fleuve...

La voix de Leonhard continuait de résonner, plus monotone que la voix d'un grillon. Christophe ne l'entendait plus. La nuit était tout à fait venue. Leonhard s'arrêta. Surpris de l'immobilité de Christophe, inquiet de l'heure avancée, il proposa de rentrer. Christophe ne répondait pas. Leonhard lui prit le bras. Christophe tressaillit, et regarda Leonhard avec des yeux égarés.

-- Christophe, il faut revenir, dit Leonhard.

-- Va au diable ! cria Christophe avec fureur.

-- Mon Dieu ! Christophe, qu'est-ce que je vous ai fait ? demanda peureusement Leonhard ahuri.

Christophe se ressaisit.

-- Oui, tu as raison, mon bon, fit-il d'un ton plus doux. Je ne sais ce que je dis. Va à Dieu ! Va à Dieu !

Il resta seul. Il avait le cœur plein de détresse.

-- Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! s'écria-t-il, crispant les mains, levant la tête passionnément vers le ciel noir. Pourquoi est-ce que je ne crois plus ? Pourquoi est-ce que je ne puis plus croire ? que s'est-il passé en moi ?...

Il y avait une disproportion trop grande entre la ruine de sa foi et la conversation qu'il venait d'avoir avec Leonhard : il était évident que cette conversation n'en était pas plus la cause que les criailleries d'Amalia et les ridicules de ses hôtes n'étaient cause de l'ébranlement qui se produisait depuis peu dans ses résolutions morales. Ce n'étaient là que des prétextes. Le trouble ne venait pas du dehors. Le trouble était en lui. Il sentait s'agiter dans son cœur des monstres inconnus, et il n'osait pas se pencher sur sa pensée, pour voir son mal en face... Son mal ? Était-ce un mal ? Une langueur, une ivresse, une angoisse voluptueuse le pénétraient. Il ne s'appartenait plus. En vain il tâchait de se raidir dans son stoïcisme d'hier. Tout craquait d'un coup. Il avait la sensation soudaine du vaste monde, brûlant, sauvage, incommensurable... le monde qui déborde Dieu !...

Ce ne fut qu'un instant. Mais tout l'équilibre de sa vie ancienne en fut désormais rompu.

De toute la famille, il n'y avait qu'une personne, à laquelle Christophe ne prêtait aucune attention : c'était la petite Rosa. Elle n'était point belle ; et Christophe qui, lui-même, était loin d'être beau, se montrait fort exigeant pour la beauté des autres. Il avait la cruauté tranquille de la jeunesse, pour qui une femme n'existe pas, quand elle est laide, -- à moins qu'elle n'ait passé l'âge où l'on inspire la tendresse, et qu'elle n'ait plus le droit qu'à des sentiments graves, paisibles, quasi religieux. Rosa ne se distinguait d'ailleurs par aucun don spécial, quoiqu'elle ne fût pas sans intelligence ; et elle était affligée d'un bavardage qui faisait fuir Christophe. Aussi ne s'était-il pas donné la peine de la connaître, jugeant qu'il n'y avait rien à connaître en elle ; c'était tout au plus s'il l'avait regardée.

Elle valait mieux pourtant que beaucoup de jeunes filles ; elle valait mieux, en tout cas, que Minna, tant aimée. C'était une bonne petite, sans coquetterie, sans vanité, qui, jusqu'à l'arrivée de Christophe, ne s'était pas aperçue qu'elle était laide, ou ne s'en inquiétait pas ; car on ne s'en inquiétait pas autour d'elle. S'il arrivait que le grand-père, ou la mère, le lui dît, par gronderie, elle ne faisait qu'en rire : elle ne le croyait pas, ou n'y attachait aucune importance ; et eux, pas davantage. Tant d'autres, aussi laides et plus, avaient trouvé qui les aimât ! Les Allemands ont d'heureuses indulgences pour les imperfections physiques : ils peuvent ne pas les voir ; ils peuvent même arriver à les embellir, par la vertu d'une imagination complaisante qui trouve des rapports inattendus entre toute figure et les plus illustres exemplaires de la beauté humaine. Il n'eût pas fallu beaucoup presser le vieux Euler, pour lui faire déclarer que sa petite-fille avait le nez de la Junon Ludovisi. Heureusement, il était trop grognon pour faire des compliments ; et Rosa, indifférente à la forme de son nez, ne mettait d'amour-propre qu'à l'accomplissement, suivant les rites, des fameux devoirs du ménage. Elle avait accepté comme parole d'Évangile tout ce qu'on lui avait enseigné. Ne sortant guère de chez elle, elle avait peu de termes de comparaison, admirait naïvement les siens, et croyait ce qu'ils disaient. De nature expansive, confiante, facilement satisfaite, elle tâchait de se mettre au ton chagrin de la maison, et répétait docilement les réflexions pessimistes qu'elle entendait. Elle avait le cœur le plus dévoué, pensait toujours aux autres, cherchant à faire plaisir, partageant les soucis, devinant les désirs, ayant besoin d'aimer, sans idée de retour. Naturellement, les siens en abusaient, bien qu'ils fussent bons et qu'ils l'aimassent : on est toujours tenté d'abuser de l'amour de ceux qui vous sont tout livrés. On était si sûr de ses attentions qu'on ne lui en savait aucun gré : quoi qu'elle fît, on attendait davantage. Puis, elle était maladroite ; elle avait de la gaucherie, de la précipitation, des mouvements brusques et garçonniers, des expansions de tendresse qui amenaient des désastres. C'était un verre brisé, une carafe renversée, une porte brutalement fermée : toutes choses qui déchaînaient contre elle l'indignation de la maison. Constamment rabrouée, la petite s'en allait pleurer dans un coin. Ses larmes ne duraient guère. Elle reprenait son air riant et son caquet, sans ombre de rancune contre qui que ce fût.

L'arrivée de Christophe fut un événement considérable dans sa vie. Elle avait souvent entendu parler de lui. Christophe tenait une place dans les potins de la ville : c'était une manière de petite célébrité locale ; son nom revenait souvent dans les entretiens de la famille Euler, surtout au temps où vivait encore le vieux Jean-Michel, qui, fier de son petit-fils, en allait chanter les louanges chez toutes ses connaissances. Rosa avait aperçu une ou deux fois au concert le jeune musicien. Quand elle apprit qu'il viendrait loger chez eux, elle battit des mains. Sévèrement semoncée de ce manque de tenue, elle devint confuse. Elle n'y voyait pas malice. Dans une vie aussi uniforme que la sienne, un hôte nouveau était une distraction inespérée. Elle passa les derniers jours avant son arrivée, dans une fièvre d'attente. Elle était dans les transes que la maison ne lui plût pas, et elle s'appliqua à rendre l'appartement avenant, autant qu'il était possible. Elle porta même, le matin de l'aménagement, un petit bouquet de fleurs sur la cheminée, comme souhait de bienvenu. Quant à elle, elle n'avait pris aucun soin pour paraître à son avantage ; et le premier regard que lui jeta Christophe suffît à la lui faire juger laide et mal fagotée. Elle ne le jugea point de même, encore qu'elle aurait eu de bonnes raisons pour cela. Christophe, exténué, affairé, mal soigné, était encore plus laid qu'à l'ordinaire. Mais Rosa, qui était incapable de penser le moindre mal de quiconque, Rosa, qui regardait son grand-père, son père et sa mère, comme parfaitement beaux, ne manqua pas de voir Christophe comme elle s'attendait à le voir, et l'admira de tout son cœur. Elle fut fort intimidée de l'avoir pour voisin de table ; et malheureusement, sa timidité se traduisit par ce flot de paroles, qui lui aliéna du premier coup les sympathies de Christophe. Elle ne s'en aperçut pas, et cette première soirée resta dans son esprit un souvenir lumineux. Seule dans sa chambre après qu'ils furent remontés chez eux, elle entendait les pas des nouveaux hôtes marcher au-dessus de sa tête ; et ce bruit résonnait joyeusement en elle : la maison lui semblait revivre.

Le lendemain, pour la première fois, elle se regarda dans la glace avec une attention inquiète ; et, sans se rendre compte encore de l'étendue de son malheur, elle commença à le pressentir. Elle chercha à juger ses traits, un à un ; mais elle n'y parvint pas. Elle avait de tristes appréhensions. Elle soupira profondément, et voulut introduire dans sa toilette quelques changements. Elle ne réussit qu'à s'enlaidir encore. Elle eut de plus la malencontreuse idée d'assommer Christophe de ses prévenances. Dans son désir naïf de voir constamment ses nouveaux amis et de leur rendre service, elle montait et descendait l'escalier à tout moment, leur apportant à chaque fois un objet inutile, s'obstinant à les aider, et toujours riant, causant, criant. Seule la voix impatiente de sa mère pouvait, en l'appelant, interrompre son zèle et ses discours. Christophe faisait grise mine : sans les bonnes résolutions qu'il avait prises, il eût éclaté vingt fois. Il tint bon deux jours ; le troisième, il ferma sa porte à clef. Rosa frappa, appela, comprit, redescendit confuse, et ne recommença plus. Il expliqua, quand il la vit, qu'il était occupé à un travail pressant et ne pouvait se déranger. Elle s'excusa humblement. Elle ne pouvait se faire illusion sur l'insuccès de ses innocentes avances : elles allaient droit contre leur but, elles éloignaient Christophe. Il ne prenait plus la peine de cacher sa mauvaise humeur ; il n'écoutait même plus quand elle parlait, et ne déguisait pas son impatience. Elle sentait que son bavardage l'irritait ; et elle parvenait, à force de volonté, à garder le silence pendant une partie de la soirée ; mais c'était plus fort qu'elle : elle recommençait tout à coup sa musique. Christophe la plantait là, au milieu d'une phrase. Elle ne lui en voulait pas. Elle s'en voulait à elle-même. Elle se jugeait bête, ennuyeuse, ridicule ; ses défauts lui apparaissaient énormes, elle voulait les combattre ; mais elle était découragée par l'échec de ses premières tentatives, elle se disait qu'elle ne pourrait jamais, qu'elle n'avait pas la force. Pourtant elle essayait de nouveau.

Mais il y avait d'autres défauts contre lesquels elle ne pouvait rien : que faire contre sa laideur ? Elle ne pouvait plus en douter. La certitude de son infortune lui était brusquement apparue, un jour qu'elle se regardait dans la glace : ç'avait été un coup de foudre. Naturellement, elle s'exagérait encore le mal, elle voyait son nez dix fois plus gros qu'il n'était ; il lui semblait occuper tout le visage ; elle n'osait plus se montrer, elle aurait voulu mourir. Mais la jeunesse possède une telle force d'espoir que ces accès de découragement ne duraient point ; elle se figurait ensuite qu'elle s'était trompée ; elle cherchait à le croire, et elle en venait même, par instants, à trouver son nez très ordinaire, et presque assez bien fait. Son instinct lui fit alors chercher, mais bien maladroitement, quelques ruses enfantines, une façon de se coiffer qui dégageât moins le front et n'accusât pas autant les disproportions du visage. Elle n'y mettait pas de coquetterie : aucune pensée d'amour n'avait traversé son esprit, ou c'était à son insu. Elle demandait peu de chose : rien qu'un peu d'amitié ; et ce peu, Christophe ne paraissait pas disposé à le lui accorder. Il semblait à Rosa qu'elle eût été parfaitement heureuse, s'il avait bien voulu seulement lui dire, quand ils se rencontraient, un bonjour, un bonsoir amical, avec bonté. Mais le regard de Christophe était si dur et si froid à l'ordinaire ! Elle en était glacée. Il ne lui disait rien de désagréable ; elle eût mieux aimé des reproches que ce cruel silence.

Un soir, Christophe était à son piano, et jouait. Il s'était installé dans une étroite pièce mansardée, tout en haut de la maison, afin d'être moins dérangé par le bruit. Rosa l'écoutait d'en bas, avec émotion. Elle aimait la musique, quoiqu'elle eût le goût mauvais, ne l'avant jamais formé. Tant que sa mère était là, elle restait dans un coin de la chambre, penchée sur son ouvrage, et elle semblait absorbée dans son travail ; mais son âme était attachée aux sons qui venaient de là-haut. Aussitôt que, par bonheur, Amalia sortait, pour une course dans le voisinage, Rosa se levait d'un bond, jetait l'ouvrage, et grimpait le cœur battant, jusqu'au seuil de la mansarde. Elle retenait son souffle et appliquait son oreille contre la porte. Elle restait ainsi jusqu'à ce qu'Amalia rentrât. Elle allait sur la pointe des pieds, prenant garde de ne faire aucun bruit ; mais comme elle n'était pas très adroite, et comme elle était toujours pressée elle manquait souvent de dégringoler dans l'escalier ; une fois qu'elle écoutait, le corps penché en avant, la joue collée à serrure, elle perdit l'équilibre et vint buter la porte avec son front. Elle fut si consternée qu'elle en perdit haleine. Le piano s'arrêta net : elle n'eut pas la force de se sauver. Elle se relevait, quand la porte s'ouvrit. Christophe la vit, lui jeta un regard furibond, puis, sans une parole, l'écarta brutalement, descendit avec colère, et sortit. Il ne revint que pour dîner, ne prêta aucune attention à ses regards désolés, qui imploraient un pardon, fit comme si elle n'existait point, et pendant plusieurs semaines il cessa complètement de jouer. Rosa en répandit d'abondantes larmes, en secret ; personne ne s'en apercevait, personne ne faisait attention à elle. Elle priait Dieu ardemment... pourquoi ? Elle ne savait trop. Elle avait besoin de confier ses chagrins. Elle était sûre que Christophe la détestait.

Et malgré tout, elle espérait. Il suffisait que Christophe semblât lui témoigner quelques marques d'intérêt, qu'il parût écouter ce qu'elle disait, qu'il lui serrât la main plus amicalement que d'habitude...

Quelques mots imprudents des siens achevèrent de lancer son imagination sur une piste décevante.

Toute la famille était pleine de sympathie pour Christophe. Ce grand garçon de seize ans, sérieux et solitaire, qui avait une haute idée de ses devoirs, leur inspirait à tous une sorte de respect. Ses accès de mauvaise humeur, ses silences obstinés, son air sombre, ses manières brusques, n'étaient point faits pour étonner dans une maison comme celle-là. Même madame Vogel, qui regardait tout artiste comme un fainéant, n'osait pas lui reprocher, d'une façon agressive, comme elle en avait envie, les heures qu'il passait à bayer aux corneilles, le soir, à la fenêtre de sa mansarde, immobile et penché sur la cour, jusqu'à ce que la nuit fût venue : car elle savait que, le reste du jour, il s'exténuait dans ses leçons ; et elle le ménageait, -- comme les autres, pour une raison de derrière la tête, que personne ne disait et que chacun savait.

Rosa avait saisi entre ses parents des regards échangés et des chuchotements mystérieux, quand elle causait avec Christophe. D'abord, elle n'y prit pas garde. Puis elle en fut intriguée et émue ; elle brûlait de savoir ce qu'ils disaient, mais elle n'eût pas osé le demander.

Un soir qu'elle était montée sur un banc du jardin, afin de dénouer la corde tendue entre deux arbres pour faire sécher le linge, elle s'appuya, pour sauter à terre, sur l'épaule de Christophe. Juste à ce moment, son regard rencontra celui de son grand-père et de son père, qui étaient assis, fumant leur pipe, le dos appuyé au mur de la maison. Les deux hommes échangèrent un clin d'œil ; et Justus Euler dit à Vogel :

-- Ça fera un joli couple.

Sur un coup de coude de Vogel, qui remarquait que la fillette écoutait, il couvrit sa réflexion, fort habilement, -- (il le pensait du moins), -- d'un « hum ! hum ! » retentissant fait pour attirer l'attention à vingt pas à la ronde. Christophe, qui lui tournait le dos, ne s'aperçut de rien ; mais Rosa en fut si bouleversée qu'elle oublia qu'elle sautait, et se tordit le pied. Elle fût tombée, si Christophe ne l'avait retenue, pestant tout bas contre l'éternelle maladroite. Elle s'était fait très mal : mais elle n'en montra rien, elle y songeait à peine, elle songeait à ce qu'elle venait d'entendre. Elle s'en fut vers sa chambre ; chaque pas lui était une douleur, elle se raidissait, pour qu'on ne s'en aperçût pas. Elle était inondée d'un trouble délicieux. Elle se laissa tomber sur la chaise au pied de son lit, et se cacha la figure dans les couvertures. Sa figure la brûlait ; elle avait les larmes aux yeux, et elle riait. Elle avait honte, elle aurait voulu se cacher au fond de la terre, elle ne parvenait pas à fixer ses idées, ses tempes battaient, sa cheville lui causait des élancements aigus, elle était dans un état de torpeur et de fièvre. Elle entendait vaguement les bruits du dehors, les cris des enfants qui jouaient dans la rue ; et les mots du grand-père résonnaient à son oreille ; elle riait tout bas, elle rougissait, le visage enfoui dans l'édredon, elle priait, elle remerciait, elle désirait, elle craignait, -- elle aimait.

Sa mère l'appela. Elle essaya de se lever. Au premier pas, elle éprouva une douleur si intolérable qu'elle faillit avoir une syncope ; la tête lui tournait. Elle crut qu'elle allait mourir, et, en même temps, elle voulait vivre de toutes les forces de son être, vivre pour le bonheur promis. Sa mère vint enfin, et toute la maison fut bientôt en émoi. Grondée suivant l'habitude, pansée, couchée, elle s'engourdissait dans le bourdonnement de sa douleur physique et de sa joie intérieure. Douce nuit... Les moindres souvenirs de cette chère veillée lui restèrent sacrés. Elle ne pensait pas à Christophe, elle ne savait pas ce qu'elle pensait. Elle était heureuse.

Le lendemain, Christophe, qui se croyait un peu responsable de l'accident, vint prendre de ses nouvelles : et, pour la première fois, il lui témoigna une apparence d'affection. Elle en fut pénétrée de reconnaissance, elle bénit son mal. Elle eût souhaité de souffrir, toute sa vie, pour avoir, toute sa vie, une telle joie. -- Elle dut rester étendue plusieurs jours, sans bouger ; elle les passa à ressasser les paroles du grand-père et à les discuter : car le doute était venu. Avait-il dit :

-- Cela fera...

Ou bien :

-- Cela ferait... ?

Mais était-il même possible qu'il eût rien dit de semblable ? -- Oui, il l'avait bien dit, elle était certaine... Quoi ! Ils ne voyaient donc pas qu'elle était laide, et que Christophe ne pouvait la souffrir ?... Mais il était si bon d'espérer ! Elle en arrivait à croire qu'elle s'était peut-être trompée, qu'elle n'était pas aussi laide qu'elle croyait ; elle se soulevait sur sa chaise pour tâcher de se voir dans la glace accrochée en face : elle ne savait que penser. Après tout, son grand-père et son père étaient meilleurs juges : on ne peut se juger soi-même... Mon Dieu ! si c'était possible !... Si, par hasard... si, sans qu'elle s'en doutât, si... si elle était jolie !... Peut-être s'exagérait-elle aussi les sentiments peu sympathiques de Christophe. Sans doute, l'indifférent garçon, après les marques d'intérêt qu'il lui avait données, au lendemain de l'accident, ne s'inquiétait plus d'elle ; il oubliait de prendre de ses nouvelles ; mais Rosa l'excusait : il était préoccupé de tant de choses ! comment eût-il pensé à elle ? On ne doit pas juger un artiste, comme les autres hommes.

Pourtant, si résignée qu'elle fût, elle ne pouvait s'empêcher d'attendre, avec un battement de cœur, quand il passait près d'elle, une parole de sympathie. Un seul mot, un regard... : son imagination faisait le reste. Les commencements de l'amour ont besoin de si peu d'aliment ! C'est assez de se voir, de se frôler en passant ; une telle force de rêve ruisselle de l'âme à ces moments qu'elle peut presque suffire à créer son amour ; un rien la plonge dans des extases, qu'à peine retrouvera-t-elle plus tard, quand, devenue plus exigeante, à mesure qu'elle est plus satisfaite, elle possède enfin l'objet de son désir. -- Rosa vivait tout entière, sans que personne en sût rien, dans un roman forgé par elle de toutes pièces : Christophe l'aimait en secret et n'osait le lui dire, par timidité, ou pour quelque inepte raison, romanesque et romantique, qui plaisait à l'imagination de cette petite oie sentimentale. Elle bâtissait là-dessus des histoires sans fin, d'une absurdité parfaite : elle le savait elle-même, mais ne voulait pas le savoir ; elle se mentait voluptueusement, pendant des jours, des jours, penchée sur son ouvrage. Elle en oubliait de parler : tout son flot de paroles était rentré en elle, comme un fleuve disparu subitement sous la terre. Mais là, il prenait sa revanche. Quelle débauche de discours, de conversations muettes ! Parfois, on voyait ses lèvres remuer, comme chez ceux qui ont besoin, quand ils lisent, d'épeler tout bas les syllabes, afin de les comprendre.

Au sortir de ces rêves, elle était heureuse et triste. Elle savait que les choses n'étaient pas comme elle venait de se les raconter ; mais il lui en restait un reflet de bonheur, et elle se remettait à vivre avec plus de confiance. Elle ne désespérait pas de gagner Christophe.

Sans se l'avouer, elle entreprit sa conquête. Avec la sûreté d'instinct que donne une grande affection, la fillette maladroite sut trouver, du premier coup, le chemin par où elle pouvait atteindre au cœur de son ami. Elle ne s'adressa pas directement à lui. Mais, dès qu'elle fut guérie et qu'elle put de nouveau circuler à travers la maison, elle se rapprocha de Louisa. Le moindre prétexte lui était bon. Elle trouvait mille petits services à lui rendre. Quand elle sortait, elle ne manquait jamais de se charger de ses commissions ; elle lui épargnait les courses au marché, les discussions avec les fournisseurs, elle allait lui chercher l'eau à la pompe de la cour, elle faisait même une partie de son ménage, elle lavait les carreaux, elle frottait le parquet, malgré les protestations de Louisa, confuse de ne pas faire seule sa tâche, mais si lasse qu'elle n'avait pas la force de s'opposer à ce qu'on lui vînt en aide. Christophe restait absent tout le jour. Louisa se sentait abandonnée, et la compagnie de la fillette affectueuse et bruyante lui faisait du bien. Rosa s'installait chez elle. Elle apportait son ouvrage, et elles se mettaient à causer. La fillette, avec des ruses gauches, cherchait à amener la conversation sur Christophe. D'entendre parler de lui, d'entendre seulement son nom, la rendait heureuse ; ses mains tremblaient, elle évitait de lever les yeux. Louisa, ravie de parler de son cher Christophe, racontait des petites histoires d'enfance, insignifiantes et un tantinet ridicules ; mais il n'était pas à craindre que Rosa les jugeât ainsi : ce lui était une joie et un émoi indicibles, de se représenter Christophe petit enfant et faisant les sottises ou les gentillesses de cet âge ; la tendresse maternelle qui est dans le cœur de toute femme se mêlait délicieusement en elle à l'autre tendresse ; elle riait de bon cœur, et elle avait les yeux humides. Louisa était attendrie de l'intérêt que Rosa lui témoignait. Elle devinait ce qui se passait dans le cœur de la fillette, et elle n'en montrait rien ; mais elle s'en réjouissait : car, seule de la maison, elle savait ce que valait ce cœur. Parfois, elle s'arrêtait de parler, pour la regarder. Rosa, étonnée du silence, levait les yeux du son ouvrage. Louisa lui souriait. Rosa se jetait dans ses bras, avec une brusquerie passionnée, elle cachait sa figure dans le sein de Louisa. Puis, elles se remettaient à travailler et à causer, comme avant.

Le soir, lorsque Christophe rentrait, Louisa, reconnaissante des attentions de Rosa et poursuivant le petit plan qu'elle avait formé, ne tarissait pas en éloges de sa jeune voisine. Christophe était touché de la bonté de Rosa. Il voyait le bien qu'elle faisait à sa mère, dont la figure redevenait plus sereine ; et il la remerciait avec effusion. Rosa balbutiait, et se sauvait pour cacher son trouble : elle paraissait mille fois plus intelligente ainsi et plus sympathique à Christophe que si elle lui avait parlé. Il la regarda d'un œil moins prévenu, et il ne cacha point sa surprise de découvrir en elle des qualités qu'il n'eût pas soupçonnées. Rosa s'en apercevait ; elle remarquait les progrès de sa sympathie, et pensait que cette sympathie s'acheminait vers l'amour. Elle s'abandonnait plus que jamais à ses rêves. Elle était près de croire, avec la belle présomption de l'adolescence, que ce qu'on désire de tout son être finit par s'accomplir. -- D'ailleurs, qu'y avait-il de déraisonnable dans son désir ? Christophe n'eût-il pas dû être plus sensible qu'un autre à sa bonté, au besoin affectueux qu'elle avait de se dévouer ?

Mais Christophe ne songeait pas à elle. Il l'estimait. Elle ne tenait aucune place dans sa pensée. Il avait de bien autres préoccupations en ce moment ! Christophe n'était plus Christophe. Il ne se reconnaissait plus. Un travail formidable s'accomplissait en lui, bouleversait jusqu'au fond de son être.

Christophe sentait une lassitude et une inquiétude extrêmes. Il était brisé sans cause, la tête lourde, les yeux, les oreilles, tous les sens ivres et bourdonnants. Impossible de fixer son esprit nulle part. L'esprit sautait d'objet en objet, dans une fièvre épuisante. Ce papillotement d'images lui donnait le vertige. Il l'attribua d'abord à un excès de fatigue et à l'énervement des jours de printemps. Mais le printemps passait, et son mal ne faisait que croître.

C'était ce que les poètes, qui ne touchent aux choses que d'une main élégante, nomment l'inquiétude de l'adolescence, le trouble de Chérubin, l'éveil du désir amoureux dans la chair et le cœur juvéniles. Comme si l'effroyable crise de l'être qui craque et meurt, et renaît de toutes parts, comme si ce cataclysme, où tout : la foi, la pensée, l'action, la vie entière, semble près de s'anéantir et se reforge dans les convulsions de la douleur et de la joie, se réduisait à une niaiserie d'enfant.

Tout son corps et son âme fermentaient. Il les considérait, sans force pour lutter, avec un mélange de curiosité et de dégoût. Il ne comprenait point ce qui se passait en lui. Son être se désagrégeait. Il passait les journées dans des torpeurs accablantes. Ce lui était une torture de travailler. La nuit, il avait des sommeils pesants et hachés, des rêves monstrueux, des poussées de désirs : une âme de bête se ruait en lui. Brûlant, trempé de sueur, il se regardait avec horreur ; il tâchait de secouer les pensées immondes et démentes, et il se demandait s'il devenait fou.

Le jour ne le mettait pas à l'abri de ces pensées de brute. Dans ces bas-fonds de l'âme, il se sentait couler : rien à quoi se retenir ; nulle barrière à opposer au chaos. Toutes ces armures, toutes ces forteresses dont le quadruple rempart l'entourait fièrement : son Dieu, son art, son orgueil, sa foi morale, tout s'écroulait, se détachait, pièce à pièce. Il se voyait nu, lié, couché, sans pouvoir faire un mouvement, comme un cadavre sur qui grouille la vermine. Il avait des sursauts de révolte : qu'était devenue sa volonté ? Il l'appelait en vain : tels les efforts qu'on fait dans le sommeil, lorsqu'on sait que l'on rêve, et qu'on veut s'éveiller. On ne réussit qu'à rouler de rêve en rêve, comme une masse de plomb. À la fin, il trouvait moins pénible de ne pas lutter. Il prenait son parti avec un fatalisme apathique.

Le flot régulier de sa vie semblait interrompu. Tantôt il s'infiltrait dans des crevasses souterraines ; tantôt il rejaillissait avec une violence saccadée. La chaîne des jours était brisée. Au milieu de la plaine unie des heures s'ouvraient des trous béants, où l'être s'engouffrait. Christophe assistait à ce spectacle, comme s'il lui était étranger. Tout et tous, -- et lui-même, -- lui devenaient étrangers. Il continuait d'aller à ses affaires, il accomplissait sa tâche d'une façon automatique ; il lui semblait que la mécanique de sa vie allait s'arrêter d'un instant à l'autre : les rouages étaient faussés. À table avec sa mère et ses hôtes, à l'orchestre, au milieu des musiciens et du public, soudain se creusait un vide dans son cerveau : il regardait avec stupeur les figures grimaçantes qui l'entouraient ; et il ne comprenait plus. Il se demandait :

-- Quel rapport y a-t-il entre ces êtres et... ?

Il n'osait même pas dire :

-- ...et moi.

Car il ne savait plus s'il existait. Il parlait, et sa voix lui semblait sortir d'un autre corps. Il se remuait, et il voyait ses gestes de loin, de haut, -- du faîte d'une tour. Il se passait la main sur le front, l'air égaré. Il était près d'actes extravagants.

Surtout quand il était le plus en vue, quand il était tenu de se surveiller davantage. Par exemple, les soirs où il allait au château, ou quand il jouait en public. Il était pris subitement d'un besoin impérieux de faire quelque grimace, de dire une énormité, de tirer le nez au grand-duc ou de flanquer son pied dans le derrière d'une dame. Il lutta, tout un soir qu'il conduisait l'orchestre, contre l'envie insensée de se déshabiller en public ; et, du moment qu'il entreprit de repousser cette idée, il en fut hanté ; il lui fallut toute sa force pour n'y point céder. Au sortir de cette lutte imbécile, il était trempé de sueur, et le cerveau vidé. Il devenait vraiment fou. Il lui suffisait de penser qu'il ne fallait pas faire une chose, pour que cette chose s'imposât à lui, avec la ténacité affolante d'une idée fixe.

Ainsi sa vie se passait en une succession de forces démentes et de chutes dans le vide. Un vent furieux dans le désert. D'où venait ce souffle ? Qu'était cette folie ? De quel abîme sortaient ces désirs qui lui tordaient les membres et le cerveau ? Il était comme un arc, qu'une main forcenée tend jusqu'à le briser, -- vers quel but inconnu ? -- et qu'elle rejette ensuite, comme un morceau de bois mort. De qui était-il la proie ? Il n'osait approfondir. Il se sentait vaincu, humilié, et il évitait de regarder en face sa défaite. Il était las et lâche. Il comprenait maintenant ces gens qu'il méprisait jadis : ceux qui ne veulent pas voir la vérité gênante. Dans ces heures de néant, quand le souvenir lui revenait du temps qui passait, du travail abandonné, de l'avenir perdu, il était glacé d'effroi. Mais il ne réagissait point : et sa lâcheté trouvait des excuses dans l'affirmation désespérée du néant ; il goûtait une amère volupté à s'y abandonner, comme une épave au fil de l'eau. À quoi bon lutter ? Il n'y avait rien, ni beau, ni bien, ni Dieu, ni vie, ni être d'aucune sorte. Dans la rue, quand il marchait, tout à coup la terre lui manquait ; il n'y avait ni sol, ni air, ni lumière, ni lui-même : il n'y avait rien. Sa tête l'entraînait, le front en avant ; à peine pouvait-il se retenir, au bord de la chute. Il pensait qu'il allait tomber, subitement, foudroyé. Il pensait qu'il était mort...

Christophe faisait peau neuve. Christophe faisait âme neuve. Et, voyant tomber l'âme usée et flétrie de son enfance, il ne se doutait pas qu'il lui en poussait une nouvelle, plus jeune et plus puissante. Comme on change de corps au courant de la vie, on change d'âme aussi ; et la métamorphose ne s'accomplit pas toujours lentement, au fil des jours : il est des heures de crise, où tout se renouvelle d'un coup. L'ancienne dépouille tombe. Dans ces heures d'angoisse, l'être croit tout fini. Et tout va commencer. Une vie meurt. Une autre est déjà née.

Il était seul, dans sa chambre, une nuit, accoudé devant sa table, à la lueur d'une bougie. Il tournait le dos à la fenêtre. Il ne travaillait pas. Depuis des semaines il ne pouvait travailler. Tout tourbillonnait dans sa tête. Il avait tout remis en question à la fois : religion, morale, art, toute la vie. Et dans cette dissolution universelle de sa pensée, nul ordre, nulle méthode, il s'était jeté sur un amas de lectures puisées au hasard dans la bibliothèque hétéroclite de grand-père, ou dans celle de Vogel : livres de théologie, de sciences, de philosophie, souvent dépareillés, où il ne comprenait rien, ayant tout à apprendre ; il n'en pouvait finir aucun, et se perdait en des divagations, des flâneries sans fin, qui laissaient une lassitude, une tristesse mortelle.

Il s'absorbait, ce soir-là, dans une torpeur épuisante. Tout dormait dans la maison. Sa fenêtre était ouverte. Pas un souffle ne venait de la cour. D'épais nuages étouffaient le ciel. Christophe regardait, comme un hébété, la bougie se consumer au fond du chandelier. Il ne pouvait se coucher. Il ne pensait à rien. Il sentait ce néant se creuser d'instant en instant. Il s'efforçait de ne pas voir l'abîme qui l'aspirait ; et, malgré lui, il se penchait au bord. Dans le vide, le chaos se mouvait, les ténèbres grouillaient. Une angoisse le pénétrait, son dos frissonnait, sa peau se hérissait, il se cramponnait à la table, afin de ne pas tomber. Il était dans l'attente convulsive de choses indicibles, d'un miracle, d'un Dieu...

Soudain, comme une écluse qui s'ouvre, dans la cour, derrière lui, un déluge d'eau, une pluie lourde, large, droite, croula. L'air immobile tressaillit. Le sol sec et durci sonna comme une cloche. Et l'énorme parfum de la terre brûlante et chaude ainsi qu'une bête, l'odeur de fleurs, de fruits et de chair amoureuse, monta dans un spasme de fureur et de plaisir. Christophe, halluciné, tendu de tout son être, frémit dans ses entrailles... Le voile se déchira. Ce fut un éblouissement. À la lueur de l'éclair, il vit, au fond de la nuit, il vit -- il fut le Dieu. Le Dieu était en lui : Il brisait le plafond de la chambre, les murs de la maison ; Il faisait craquer les limites de l'être ; Il remplissait le ciel, l'univers, le néant. Le monde se ruait en Lui, comme une cataracte. Dans l'horreur et l'extase de cet effondrement, Christophe tombait aussi, emporté par le tourbillon qui broyait comme des pailles les lois de la nature. Il avait perdu le souffle, il était ivre de cette chute en Dieu... Dieu-abîme ! Dieu-gouffre, Brasier de l'Être ! Ouragan de la vie ! Folie de vivre, -- sans but, sans frein, sans raison, -- pour la fureur de vivre !

Quand la crise se dissipa, il tomba dans un profond sommeil, tel qu'il n'en avait pas eu depuis longtemps. Le lendemain, à son réveil, la tête lui tournait ; il était brisé, ainsi que s'il avait bu. Mais il gardait au fond du cœur un reflet de la sombre et puissante lumière qui l'avait terrassé, la veille. Il chercha à la rallumer. Vainement. Plus il la poursuivait, plus elle lui échappait. Dès lors, son énergie fut constamment tendue dans l'effort pour faire revivre la vision d'un instant. Tentatives inutiles. L'extase ne répondait point à l'ordre de la volonté.

Pourtant cet accès de délire mystique ne resta pas isolé ; il se reproduisit plusieurs fois, mais jamais avec l'intensité de la première. C'était toujours aux instants où Christophe l'attendait le moins, à de brèves secondes, si brèves, si soudaines, -- le temps de lever les yeux, ou d'avancer le bras, -- que la vision avait passé, avant qu'il eût le temps de penser que c'était elle ; et il se demandait ensuite s'il n'avait pas rêvé. Après le bolide enflammé qui avait brûlé la nuit, c'était une poussière lumineuse, de petites lueurs fugitives, que l'œil avait peine à saisir au passage. Mais elles reparaissaient de plus en plus souvent ; elles finissaient par entourer Christophe d'un halo de rêve perpétuel et diffus, où son esprit se diluait. Tout ce qui pouvait le distraire de cette demi-hallucination l'irritait. Impossible de travailler : il n'y pensait même plus. Toute société lui était odieuse ; et, plus que toute, celle de ses plus intimes, celle même de sa mère, parce qu'ils prétendaient s'arroger plus de droits sur son âme.

Il quitta la maison, il prit l'habitude de passer les journées au dehors, il ne rentrait qu'à la nuit. Il cherchait la solitude des champs, pour s'y livrer, tout son soûl, comme un maniaque, à l'obsession de ses idées fixes. -- Mais dans le grand air qui lave, au contact de la terre, cette obsession se détendait, ces idées perdaient leur caractère de spectres. Son exaltation ne diminua point : elle redoubla plutôt ; mais ce ne fut plus un délire dangereux de l'esprit, ce fut une saine ivresse de tout l'être : corps et âme, fous de force.

Il redécouvrit le monde, comme s'il ne l'avait jamais vu. Ce fut une nouvelle enfance. Il semblait qu'une parole magique eût prononcé un : « Sésame, ouvre-toi ! » -- La nature flambait d'allégresse. Le soleil bouillonnait. Le ciel liquide, fleuve transparent, coulait. La terre râlait et fumait de volupté. Les plantes, les arbres, les insectes, les êtres innombrables étaient les langues étincelantes du grand feu de la vie qui montait en tournoyant dans l'air. Tout criait de plaisir.

Et cette joie était sienne. Cette force était sienne. Il ne se distinguait point du reste des choses. Jusque-là, même dans les jours heureux de l'enfance, où il voyait la nature avec une curiosité ardente et ravie, les êtres lui semblaient de petits mondes fermés, effrayants ou burlesques, sans rapports avec lui, et qu'il ne pouvait comprendre. Était-il même bien sûr qu'ils sentaient, qu'ils vivaient ? C'étaient des mécaniques étranges ; et Christophe avait pu, avec la cruauté inconsciente de l'enfance, déchiqueter de malheureux insectes, sans songer qu'ils souffraient, -- pour le plaisir de voir leurs contorsions grotesques. Il avait fallu que l'oncle Gottfried, si calme d'ordinaire, lui arrachât des mains, avec indignation, une mouche qu'il torturait. Le petit avait essayé de rire d'abord ; puis il avait fondu en larmes, ému par l'émotion de l'oncle : il commençait à comprendre que sa victime existait vraiment, aussi bien que lui, et qu'il avait commis un crime. Mais si, depuis, il n'eût pas fait de mal aux bêtes, il n'éprouvait pour elles aucune sympathie ; il passait auprès, sans chercher à sentir ce qui s'agitait dans leur petite machine ; il avait plutôt peur d'y penser : cela avait l'air d'un mauvais rêve. -- Et voici que tout s'éclairait maintenant. Ces obscures consciences devenaient à leur tour des foyers de lumière.

Vautré dans l'herbe où pullulent les êtres, à l'ombre des arbres bourdonnants d'insectes, Christophe regardait l'agitation fiévreuse des fourmis, les araignées aux longues pattes, qui semblent danser en marchant, les sauterelles bondissantes, qui sautent de côté, les scarabées lourds et hâtifs, les vers nus, glabres et roses, à la peau élastique, marbrée de plaques blanches. Ou, les mains sous la tête, les yeux fermés, il écoutait l'orchestre invisible, les rondes d'insectes tournant avec frénésie, dans un rayon de soleil, autour des sapins odorants, les fanfares des moustiques, les notes d'orgue des guêpes, les essaims d'abeilles sauvages vibrant comme des cloches à la cime des bois, et le divin murmure des arbres balancés, le doux frémissement des branches dans la brise, le fin froissement des herbes ondulantes, comme un souffle qui plisse le front d'un lac limpide, comme le frôlement de pas amoureux qui passent et s'effacent dans l'air.

Tous ces bruits, tous ces cris, il les entendait en lui. Du plus petit au plus grand de ces êtres, la même rivière de vie coulait : elle le baignait aussi. Il était de leur sang, il entendait l'écho fraternel de leurs joies ; leur force se mêlait à la sienne, comme un fleuve grossi par des milliers de ruisseaux. Il se noyait en eux. Sa poitrine était près d'éclater sous la violence de l'air qui crevait les fenêtres et faisait irruption dans son cœur asphyxié. Le changement était trop brusque : après avoir trouvé le néant partout, quand il n'était préoccupé que de sa propre existence et qu'il la sentait se dissoudre comme une pluie, voici qu'il trouvait partout l'Être sans fin et sans mesure, maintenant qu'il aspirait à s'oublier dans l'univers. Il lui semblait qu'il sortait du tombeau. La vie coulait à pleins bords ; il y nageait avec volupté, et, entraîné par elle, il se croyait pleinement libre. Il ne savait pas qu'il l'était moins que jamais, qu'aucun être n'est libre, que la loi même qui régit l'univers n'est pas libre, que la mort seule -- peut-être -- délivre.

Mais la chrysalide qui sortait de sa gaine, s'étirait avec délices dans son enveloppe nouvelle : elle n'avait pas eu le temps de reconnaître encore les bornes de sa nouvelle prison.

Un nouveau cycle des jours commença. Jours d'or et de fièvre, mystérieux et enchantés, comme lorsqu'il était enfant, et qu'il découvrait, une à une, les choses, pour la première fois. De l'aube au crépuscule, il vivait dans un mirage perpétuel. Toutes ses occupations étaient abandonnées. Le consciencieux garçon, qui durant des années n'avait pas manqué, même malade, une leçon, ni une répétition d'orchestre, trouvait de mauvais prétextes pour esquiver le travail. Il ne craignait pas de mentir, Il n'en avait pas de remords. Les principes de vie stoïques, sous lesquels il avait eu plaisir jusque-là à ployer sa volonté : la morale, le Devoir, lui apparaissaient maintenant sans vérité. Leur despotisme jaloux se brisait contre la Nature. La saine, la forte, la libre nature humaine, voilà la seule vertu : au diable tout le reste ! Il y a de quoi rire de pitié, quand on voit les petites règles tatillonnes de politique prudente, que le monde décore du nom de morale, et où il prétend mettre sous clef la vie ! Ridicules taupinières ! La vie passe, et tout est balayé...

Christophe, crevant d'énergie, était pris de la fureur de détruire, de brûler, de briser, d'assouvir par des actes aveugles et forcenés la force qui l'étouffait. Ces accès finissaient d'ordinaire par de brusques détentes : il pleurait, il se jetait par terre, il embrassait la terre, il eût voulu y enfoncer ses dents, ses mains, se repaître d'elle ; il tremblait de fièvre et de désir.

Un soir, il se promenait à l'orée d'un bois. Ses yeux étaient grisés de lumière, la tête lui tournait ; il était dans cet état d'exaltation, où tout est transfiguré. La lumière veloutée du soir y ajoutait sa magie. Des rayons de pourpre et d'or flottaient sous les châtaigniers. Des lueurs phosphorescentes semblaient sortir des prés. Le ciel était voluptueux et doux comme des yeux. Dans une prairie voisine, une fille fanait. En chemise et jupon court, le cou et les bras nus, elle ratissait l'herbe et la mettait en tas. Elle avait le nez court, les joues larges, le front rond, un mouchoir sur les cheveux. Le soleil couchant rougissait sa peau brûlée, comme une poterie, qui semblait absorber les derniers rayons du jour.

Elle fascina Christophe. Appuyé contre un hêtre, il la regardait s'avancer vers la lisière du bois. Elle ne s'occupait pas de lui. Un moment, elle leva son regard indifférent : il vit ses yeux bleu dur dans la face hâlée. Elle passa, si près, que quand elle se pencha pour ramasser des herbes, par la chemise entrebâillée il vit un duvet blond sur la nuque et l'échine. L'obscur désir qui le gonflait éclata tout d'un coup. Il se jeta sur elle, par derrière, l'empoigna par la taille, lui renversa la tête en arrière, lui enfonça dans la bouche entr'ouverte sa bouche. Il baisa les lèvres sèches et gercées, il se heurta aux dents qui le mordirent de colère. Ses mains couraient sur les bras rudes, sur la chemise trempée de sueur. Elle se débattit. Il serra plus étroitement, il eut envie de l'étrangler. Elle se dégagea, cria, cracha, s'essuya les lèvres avec sa main, et le couvrit d'injures. Il l'avait lâchée, et s'enfuyait à travers champs. Elle lui lança des pierres, et continuait de décharger sur lui une litanie d'appellations ordurières. Il rougissait, bien moins de ce qu'elle pouvait dire ou penser, que de ce qu'il pensait lui-même. L'inconscience subite de son acte le remplissait de terreur. Qu'avait-il fait ? Qu'allait-il faire ? Ce qu'il en pouvait comprendre ne lui inspirait que dégoût. Et il était tenté par ce dégoût. Il luttait contre lui-même, et il ne savait de quel côté était le vrai Christophe. Une force aveugle l'assaillait, il la fuyait en vain : c'était se fuir soi-même. Que ferait-elle de lui ? Que ferait-il demain... dans une heure... le temps de traverser en courant la terre labourée, d'arriver au chemin ?... Y arriverait-il seulement ? Ne s'arrêterait-il pas, pour revenir en arrière, et courir à cette fille ? Et alors ?... Il se souvenait de la seconde de délire, où il la tenait à la gorge. Tous les actes étaient possibles. Un crime même !... Oui, même un crime... Le tumulte de son cœur le faisait haleter. Arrivé au chemin, il s'arrêta pour respirer. La fille causait, là-bas, avec une autre fille attirée par ses cris ; et, les poings sur les hanches, elles le regardaient, en riant aux éclats.

Il revint. Il s'enferma chez lui, plusieurs jours, sans bouger. Il ne sortait, même en ville, que quand il y était forcé. Il évitait peureusement toute occasion de passer les portes, de s'aventurer dans les champs : il craignait d'y retrouver le souffle de folie, qui s'était abattu sur lui, comme un coup de vent dans un calme d'orage. Il croyait que les murailles de la ville pourraient l'en préserver. Il ne pensait pas qu'il suffit, pour que l'ennemi se glisse, d'une fente imperceptible entre deux volets clos, de l'épaisseur d'un regard.

II.

SABINE

Dans une aile de la maison, de l'autre côté de la cour, logeait au rez-de-chaussée une jeune femme de vingt ans, veuve depuis quelques mois, avec une petite fille. Madame Sabine Frœhlich était aussi locataire du vieux Euler. Elle occupait la boutique qui donnait sur la rue, et elle avait de plus deux chambres sur la cour, avec jouissance d'un petit carré de jardin, séparé de celui des Euler par une simple clôture de fil de fer, où s'enroulait du lierre. On l'y voyait rarement ; l'enfant s'y amusait seule, du matin au soir, à tripoter la terre ; et le jardin poussait comme il voulait, au grand mécontentement du vieux Justus, qui aimait les allées ratissées et le bel ordre dans la nature. Il avait essayé de faire à sa locataire quelques observations à ce sujet ; mais c'était probablement pour cela qu'elle ne se montrait plus ; et le jardin n'en allait pas mieux.

Madame Frœhlich tenait une petite mercerie, qui aurait pu être assez achalandée, grâce à la situation dans une rue commerçante, au cœur de la ville ; mais elle ne s'en occupait pas beaucoup plus que du jardin. Au lieu de faire son ménage elle-même, comme il convenait, selon madame Vogel, à une femme qui se respecte, -- surtout quand elle n'est pas dans une situation de fortune qui permette, sinon excuse l'oisiveté, -- elle avait pris une petite servante, une fille de quinze ans, qui venait quelques heures le matin, pour faire les chambres et garder le magasin, pendant que la jeune femme s'attardait paresseusement dans son lit, ou à sa toilette.

Christophe l'apercevait parfois, à travers ses carreaux, circulant dans sa chambre, pieds nus, en sa longue chemise, ou assise pendant des heures en face de son miroir ; car elle était si insouciante qu'elle oubliait de fermer ses rideaux ; et, quand elle s'en apercevait, elle était si indolente qu'elle ne prenait pas la peine d'aller les baisser. Christophe, pudique, s'écartait de la fenêtre, pour ne pas la gêner ; mais la tentation était forte. En rougissant un peu, il jetait un regard de coté sur les bras nus, un peu maigres, languissamment levés autour des cheveux défaits, les mains jointes derrière la nuque, s'oubliant dans cette pose, jusqu'à ce qu'ils fussent engourdis, et qu'elle les laissât retomber. Christophe se persuadait que c'était par mégarde qu'il voyait en passant cet agréable spectacle, et qu'il n'en était pas troublé dans ses méditations musicales ; mais il y prenait goût, et il finit par perdre autant de temps à regarder madame Sabine qu'elle en perdait à faire sa toilette. Non pas qu'elle fût coquette : elle était plutôt négligée, à l'ordinaire, et n'apportait pas à sa mise le soin méticuleux qu'y mettaient Amalia ou Rosa. Si elle s'éternisait devant son miroir, c'était pure paresse ; à chaque épingle qu'elle enfonçait, il lui fallait se reposer de ce grand effort, en se faisant dans la glace de petites mines dolentes. Elle n'était pas encore tout à fait habillée à la fin de la journée.

Souvent, la bonne sortait, avant que Sabine fût prête ; et un client sonnait à la porte du magasin. Elle le laissait sonner et appeler une ou deux fois, avant de se décider à se lever de sa chaise. Elle arrivait, souriante, sans se presser, -- sans se presser cherchait l'article qu'on lui demandait, -- et, si elle ne le trouvait pas après quelques recherches, ou même (cela arrivait) s'il fallait, pour l'atteindre, se donner trop de peine, transporter par exemple l'échelle d'un bout de la pièce à l'autre, -- elle disait tranquillement qu'elle n'avait plus l'objet ; et comme elle ne s'inquiétait pas de mettre un peu d'ordre chez elle, ou de renouveler les articles qui manquaient, les clients se lassaient ou s'adressaient ailleurs. Sans rancune du reste. Le moyen de se fâcher avec cette aimable personne, qui parlait d'une voix douce, et ne s'émouvait de rien ! Tout ce qu'on pouvait lui dire lui était indifférent ; et on le sentait si bien que ceux qui commençaient à se plaindre n'avaient pas le courage de continuer : ils partaient, répondant par un sourire à son charmant sourire ; mais ils ne revenaient plus. Elle ne s'en troublait point. Elle souriait toujours.

Elle semblait une jeune figure florentine. Les sourcils levés, bien dessinés, les yeux gris à demi ouverts, sous le rideau des cils. La paupière inférieure un peu gonflée, avec un léger pli creusé dessous. Le mignon petit nez se relevait vers le bout par une courbe légère. Une autre petite courbe le séparait de la lèvre supérieure, qui se retroussait au-dessus de la bouche entr'ouverte, avec une moue de lassitude souriante. La lèvre inférieure était un peu grosse ; le bas de la figure, rond, avait le sérieux enfantin des vierges de Filippo Lippi. Le teint était un peu brouillé, les cheveux brun clair, des boucles en désordre, et un chignon à la diable. Elle avait un corps menu, aux os délicats, aux mouvements paresseux. Mise sans beaucoup de soin,-- une jaquette qui bâillait, des boutons qui manquaient, de vilains souliers usés, l'air un peu souillonnette, -- elle charmait par sa grâce juvénile, sa douceur, sa chatterie instinctive. Quand elle venait prendre l'air à la porte de la boutique, les jeunes gens qui passaient la regardaient avec plaisir ; et bien qu'elle ne se souciât pas d'eux, elle ne manquait pas de le remarquer. Son regard prenait alors cette expression reconnaissante et joyeuse, qu'ont les yeux de toute femme qui se sent regardée avec sympathie. Il semblait dire :

-- Merci !... Encore ! Encore ! Regardez-moi !...

Mais quelque plaisir qu'elle eût à plaire, jamais sa nonchalance n'eût fait le moindre effort pour plaire.

Elle était un objet de scandale pour les Euler-Vogel. Tout en elle les blessait : son indolence, le désordre de sa maison, la négligence de sa toilette, son indifférence polie à leurs observations, son éternel sourire, la sérénité impertinente avec laquelle elle avait accepté la mort de son mari, les indispositions de son enfant, ses mauvaises affaires, les ennuis gros et menus de la vie quotidienne, sans que rien changeât rien à ses chères habitudes, à ses flâneries éternelles, -- tout en elle les blessait ; et le pire de tout, qu'ainsi faite, elle plaisait. Madame Vogel ne pouvait le lui pardonner. On eût dit que Sabine le fît exprès pour infliger par sa conduite un démenti ironique aux fortes traditions, aux vrais principes, au devoir insipide, au travail sans plaisir, à l'agitation, au bruit, aux querelles, aux lamentations, au pessimisme sain, qui était la raison d'être de la famille Euler, comme de tous les honnêtes gens, et faisait de leur vie un purgatoire anticipé. Qu'une femme qui ne faisait rien et se donnait du bon temps, toute la sainte journée, se permît de les narguer de son calme insolent, tandis qu'ils se tuaient à la peine comme des galériens, -- et que, par-dessus le marché, le monde lui donnât raison, -- cela passait les bornes, c'était à décourager d'être honnête !... Heureusement, Dieu merci ! il y avait encore quelques gens de bon sens sur terre. Madame Vogel se consolait avec eux. On échangeait les observations du jour sur la petite veuve, qu'on épiait à travers les persiennes. Ces commérages faisaient la joie de la famille, le soir, quand on était réunis à table. Christophe écoutait, d'une oreille distraite. Il était si habitué à entendre les Vogel se faire les censeurs de la conduite de leurs voisins qu'il n'y prêtait plus aucune attention. D'ailleurs, il ne connaissait encore de madame Sabine que sa nuque et ses bras nus, qui, bien qu'assez plaisants, ne lui permettaient pas de se faire une opinion définitive sur sa personne. Il se sentait pourtant plein d'indulgence pour elle ; et par esprit de contradiction, il lui savait gré surtout de ne point plaire à madame Vogel.

Le soir, après dîner, quand il faisait très chaud, on ne pouvait rester dans la cour étouffante, où le soleil donnait, tout l'après-midi. Le seul endroit de la maison où l'on respirât un peu était le côté de la rue. Euler et son gendre allaient quelque fois s'asseoir sur le pas de leur porte, avec Louisa. Madame Vogel et Rosa n'apparaissaient qu'un instant : elles étaient retenue par les soins du ménage ; madame Vogel mettait son amour-propre à bien montrer qu'elle n'avait pas le temps de flâner ; et elle disait, assez haut pour qu'on l'entendît, que tous ces gens qui étaient là, à bâiller sur leurs portes, sans faire œuvre de leurs dix doigts, lui donnaient sur les nerfs. Ne pouvant -- (elle le regrettait) -- les forcer à s'occuper, elle prenait le parti de ne pas les voir, et elle rentrait travailler rageusement. Rosa se croyait obligée de l'imiter. Euler et Vogel trouvaient des courants d'air partout, ils craignaient de se refroidir, et remontaient chez eux ; ils se couchaient fort tôt, et n'auraient, pour un empire, changé la moindre chose à leurs habitudes. À partir de neuf heures, il ne restait plus que Louisa et Christophe. Louisa passait ses journées dans sa chambre ; et, le soir, Christophe s'obligeait, quand il le pouvait, à lui tenir compagnie, pour la forcer à prendre un peu l'air. Seule, elle ne fût point sortie ; le bruit de la rue l'effarait. Les enfants se poursuivaient avec des cris aigus. Tous les chiens du quartier y répondaient avec leurs aboiements. On entendait des sons de piano, une clarinette un peu plus loin, et, dans une rue voisine, un cornet à piston. Des voix s'interpellaient. Les gens allaient et venaient par groupes, devant leurs maisons. Louisa se serait crue perdue, si on l'eût laissée seule au milieu de ce tohu-bohu. Mais auprès de son fils, elle y trouvait presque plaisir. Le bruit s'apaisait graduellement. Les enfants et les chiens se couchaient les premiers. Les groupes s'égrenaient. L'air devenait plus pur. Le silence descendait. Louisa racontait de sa voix fluette les petites nouvelles que lui avaient apprises Amalia ou Rosa. Elle n'y trouvait pas un très grand intérêt. Mais elle ne savait de quoi causer avec son fils, et elle éprouvait le besoin de se rapprocher de lui, de dire quelque chose. Christophe, qui le sentait, feignait de s'intéresser à ce qu'elle racontait ; mais il n'écoutait pas. Il s'engourdissait vaguement, et repassait les événements de sa journée.

Un soir qu'ils étaient ainsi, -- pendant que sa mère parlait, il vit s'ouvrir la porte de la mercerie voisine. Une forme féminine sortit silencieusement, et s'assit dans la rue. Quelques pas séparaient sa chaise de Louisa. Elle s'était placée dans l'ombre la plus épaisse. Christophe ne pouvait voir son visage ; mais il la reconnaissait. Sa torpeur s'effaça. L'air lui parut plus doux. Louisa ne s'était pas aperçue de la présence de Sabine, et continuait à mi-voix son tranquille bavardage. Christophe l'écoutait mieux, et il éprouvait le besoin d'y mêler ses réflexions, de parler, d'être entendu peut-être. La mince silhouette demeurait sans bouger, un peu affaissée, les jambes légèrement croisées, les mains l'une sur l'autre posées à plat sur ses genoux. Elle regardait devant elle, elle ne semblait rien entendre. Louisa s'assoupissait. Elle rentra. Christophe dit qu'il voulait rester encore un peu.

Il était près de dix heures. La rue s'était vidée. Les derniers voisins rentraient l'un après l'autre. On entendait le bruit des boutiques qui se fermaient. Les vitres éclairées clignaient de l'œil, s'éteignaient. Une ou deux s'attardaient encore : elles moururent. Silence... Ils étaient seuls, ils ne se regardaient pas, ils retenaient leur souffle, ils semblaient ignorer qu'ils étaient l'un près de l'autre. Des champs lointains venaient le parfum des prairies fauchées, et, d'un balcon voisin, l'odeur d'un pot de giroflées. L'air était immobile. La Voie lactée coulait. Au-dessus d'une cheminée, le Chariot de David inclinait ses essieux ; dans le pâle ciel vert, ses étoiles fleurissaient comme des marguerites. À l'église de la paroisse, onze heures sonnèrent répétées tout autour par les autres églises, aux voix claires ou rouillées, et, dans l'intérieur des maisons, par les timbres assourdis des pendules, ou par les coucous enroués.

Ils s'éveillèrent de leur songerie, et se levèrent en même temps. Et, comme ils allaient rentrer, chacun de son côté, tous deux se saluèrent de la tête, sans parler. Christophe remonta dans sa chambre. Il alluma sa bougie, s'assit devant sa table, la tête dans ses mains, et resta longtemps sans penser. Puis il soupira et se coucha.

Le lendemain, en se levant, il s'approcha machinalement de la fenêtre, et regarda du côté de la chambre de Sabine. Mais les rideaux étaient clos. Ils le furent, toute la matinée. Ils le furent toujours depuis.

Christophe proposa à sa mère, le soir suivant, d'aller de nouveau s'asseoir devant la porte de la maison. Il en prit l'habitude. Louisa s'en réjouit : elle s'inquiétait de le voir s'enfermer dans sa chambre, aussitôt après dîner, fenêtre close, volets clos. -- La petite ombre muette ne manqua pas non plus de revenir s'asseoir à sa place accoutumée. Ils se saluaient d'un rapide signe de tête, sans que Louisa s'en aperçût. Christophe causait avec sa mère. Sabine souriait à sa petite fille, qui jouait dans la rue ; vers neuf heures, elle allait la coucher, puis revenait sans bruit. Quand elle tardait un peu, Christophe commençait à craindre qu'elle ne revînt plus. Il guettait les bruits de la maison, les rires de la fillette qui ne voulait pas dormir ; il distinguait le frôlement de la robe de Sabine, avant qu'elle eût paru sur le seuil de la boutique. Alors il détournait les yeux, et parlait à sa mère d'une voix plus animée. Il avait le sentiment parfois que Sabine le regardait. Il jetait de son côté des regards furtifs. Mais jamais leurs yeux ne se rencontraient.

L'enfant servit de lien entre eux. Elle courait dans la rue avec d'autres petits. Ils s'amusaient à exciter un brave chien débonnaire, qui sommeillait, le museau allongé entre les pattes ; il entr'ouvrait un œil rouge, et poussait à la fin un grognement ennuyé : alors ils se dispersaient, en piaillant d'effroi et de bonheur. La fillette poussait des cris perçants, et regardait derrière elle, comme si elle était poursuivie : elle allait se jeter dans les jambes de Louisa, qui riait affectueusement. Louisa retenait l'enfant, elle la questionnait ; et l'entretien s'engageait avec Sabine. Christophe n'y prenait point part. Il ne parlait pas à Sabine. Sabine ne lui parlait pas. Par une convention tacite, ils feignaient de s'ignorer. Mais il ne perdait pas un mot des propos échangés par dessus sa tête. Son silence paraissait hostile à Louisa. Sabine ne le jugeait pas ainsi ; mais il l'intimidait, et elle se troublait un peu dans ses réponses. Alors elle trouvait une raison pour rentrer.

Pendant toute une semaine, Louisa enrhumée garda la chambre. Christophe et Sabine se trouvèrent seuls. La première fois, ils en furent effrayés. Sabine, pour se donner une contenance, tenait la petite sur ses genoux, et la mangeait de baisers. Christophe, gêné, ne savait pas s'il devait continuer d'ignorer ce qui se passait auprès de lui. Cela devenait difficile : bien qu'ils ne se fussent pas encore adressé la parole, la connaissance était faite, grâce à Louisa. Il essaya de sortir une ou deux phrases de sa gorge ; mais les sons s'arrêtaient en route. La fillette, une fois de plus, les tira d'embarras. En jouant à cache-cache, elle tournait autour de la chaise de Christophe, qui l'attrapa au passage et l'embrassa. Il n'aimait pas beaucoup les enfants ; mais il éprouvait une douceur singulière à embrasser celle-ci. La petite se débattait, tout occupée de son jeu. Christophe la taquina, elle lui mordit les mains ; il la laissa glisser à terre. Sabine riait. Ils échangèrent, en la regardant, des mots insignifiants. Puis Christophe essaya -- (il s'y crut obligé) -- de lier conversation ; mais il n'avait pas grandes ressources de parole ; et Sabine ne lui facilitait pas la tâche : elle se contentait de répéter ce qu'il venait de dire :

-- Il faisait bon, ce soir.

-- Oui, ce soir était excellent.

-- On ne respirait pas dans la cour.

-- Oui, la cour était étouffante.

L'entretien devenait pénible. Sabine profita de ce qu'il était l'heure de faire rentrer la petite, pour rentrer avec elle ; et elle ne se montra plus.

Christophe craignit qu'elle ne fît de même, les soirs suivants, et qu'elle évitât de se trouver avec lui, tant que Louisa ne serait pas là. Mais ce fut tout le contraire ; et, le lendemain, Sabine essaya de reprendre l'entretien. Elle le faisait par volonté plutôt que par plaisir ; on sentait qu'elle se donnait beaucoup de mal pour trouver des sujets de conversation, et qu'elle s'ennuyait elle-même des questions qu'elle posait : demandes et réponses tombaient au milieu de silences navrants. Christophe se rappelait les premiers tête-à-tête avec Otto ; mais avec Sabine, les sujets étaient plus restreints encore, et elle n'avait pas la patience d'Otto. Quand elle vit le peu de succès de ses tentatives, elle n'insista pas : il fallait se donner trop de mal, cela ne l'intéressait plus. Elle se tut, et il l'imita.

Aussitôt, tout redevint très doux. La nuit reprit son calme, et le cœur ses pensées. Sabine se balançait lentement sur sa chaise, en rêvant. Christophe rêvait, à ses côtés. Ils ne se disaient rien. Au bout d'une demi-heure, Christophe, se parlant à lui-même, s'extasia à mi-voix sur les effluves grisants apportés par le vent tiède qui venait de passer sur une charrette de fraises. Sabine répondit deux ou trois mots. Ils se turent de nouveau. Ils savouraient le charme de ces silences indéfinis, de ces mots indifférents. Ils subissaient le même rêve ; ils étaient pleins d'une seule pensée ; ils ne savaient point laquelle, ils ne se l'avouaient pas à eux-mêmes. Quand onze heures sonnèrent, ils se quittèrent souriant.

Le jour d'après, ils ne tentèrent même plus de renouer conversation : ils reprirent leur cher silence. De loin en loin, quelques monosyllabes leur servaient à reconnaître qu'ils pensaient aux mêmes choses.

Sabine se mit à rire.

-- Comme c'est mieux, dit-elle, de ne pas se forcer à parler ! On s'y croit obligé, et c'est si ennuyeux !

-- Ah ! fit Christophe, d'un ton pénétré, si tout le monde était de votre avis !

Ils rirent tous deux. Ils pensaient à madame Vogel.

-- La pauvre femme ! dit Sabine, comme elle est fatigante !

-- Elle ne se fatigue jamais, reprit Christophe, d'un air navré.

Sabine s'égaya de son air et de son mot.

-- Vous trouvez cela plaisant ? dit-il. Cela vous est bien aisé, à vous. Vous êtes à l'abri.

-- Je crois bien ! dit Sabine. Je m'enferme à clef chez moi. Elle avait un petit rire doux, presque silencieux. Christophe l'écoutait, ravi, dans le calme de la nuit. Il aspira l'air frais, avec délices.

-- Ah ! que c'est bon de se taire ! fit-il en s'étirant.

-- Et que c'est inutile de parler ! dit-elle.

-- Oui, dit Christophe, on se comprend si bien !

Ils retombèrent dans leur silence. La nuit les empêchait de se voir. Ils souriaient tous deux.

Pourtant, s'ils sentaient de même, quand ils étaient ensemble, -- ou s'ils se l'imaginaient, -- ils ne savaient rien l'un de l'autre. Sabine ne s'en inquiétait aucunement. Christophe était plus curieux. Un soir, il lui demanda :

-- Aimez-vous la musique ?

-- Non, dit-elle simplement. Elle m'ennuie. Je n'y comprends rien du tout.

Cette franchise le charma. Il était excédé par les mensonges des gens qui se disaient fous de musique et qui mouraient d'ennui, quand ils en entendaient : ce lui semblait presque une vertu de ne pas l'aimer et de le dire. Il s'informa si Sabine lisait.

-- Non. D'abord, elle n'avait pas de livres.

Il lui offrit les siens.

-- Des livres sérieux ? demanda-t-elle inquiète.

-- Pas de livres sérieux, si elle ne voulait pas. Des poésies.

-- Mais ce sont des livres sérieux !

-- Des romans, alors.

Elle fit la moue.

-- Cela ne l'intéressait pas ?

-- Si, cela l'intéressait ; mais c'était toujours trop long ; jamais elle n'avait la patience d'aller jusqu'au bout. Elle oubliait le commencement, elle sautait des chapitres, et elle ne comprenait plus rien. Alors elle jetait le livre.

-- Belle preuve d'intérêt !

-- Bah ! c'était assez pour une histoire pas vraie. Elle réservait son intérêt pour autre chose que pour des livres.

-- Pour le théâtre peut-être ?

-- Ah ! bien, non !

-- Est-ce qu'elle n'y allait pas ?

-- Non. Il faisait trop chaud. Il y avait trop de monde. On est bien mieux chez soi. Les lumières font mal aux yeux. Et les acteurs sont si laids !

Là-dessus, il était d'accord avec elle. Mais il y avait encore autre chose au théâtre : les pièces.

-- Oui, fit-elle distraitement. Mais je n'ai pas le temps.

-- Que pouvez-vous faire du matin jusqu'au soir ?

Elle souriait :

-- Il y a tant à faire !

-- C'est vrai, dit-il, vous avez votre magasin.

-- Oh ! fit-elle tranquillement, cela ne m'occupe pas beaucoup.

-- C'est votre fillette alors qui vous prend tout votre temps ?

-- Oh ! non, la pauvre petite ! elle est bien sage, elle s'amuse toute seule.

-- Alors ?

Il s'excusa de son indiscrétion. Mais elle s'en amusait.

-- Il y avait tant, tant de choses !

-- Quelles ?

-- Elle ne pouvait pas dire. Il y en avait de toutes sortes. Quand ce ne serait que de se lever, faire sa toilette, penser au dîner, faire le dîner, manger le dîner, penser au souper, ranger un peu sa chambre... La journée était déjà finie... Et il fallait bien pourtant avoir aussi un peu de temps pour ne rien faire !...

-- Et vous ne vous ennuyez pas ?

-- Jamais.

-- Même quand vous ne faites rien ?

-- Surtout quand je ne fais rien. C'est bien plutôt de faire quelque chose, qui m'ennuie.

Ils se regardèrent en riant.

-- Que vous êtes heureuse ! dit Christophe. Moi, je ne sais pas ne rien faire.

-- Il me semble que vous savez très bien.

-- J'apprends depuis quelques jours.

-- Eh bien, vous arriverez.

Il avait le cœur paisible et reposé, quand il venait de causer avec elle. Il lui suffisait de la voir. Il se détendait de ses inquiétudes, de ses irritations, de cette angoisse nerveuse qui lui contractait le cœur. Nul trouble quand il lui parlait. Nul trouble quand il songeait à elle. Il n'osait se l'avouer ; mais dès qu'il était près d'elle, il se sentait pénétré par une torpeur délicieuse, il s'assoupissait presque. Les nuits, il dormait comme il n'avait jamais dormi.

En revenant de son travail il jetait un coup d'œil dans l'intérieur de la boutique. Il était rare qu'il ne vît pas Sabine. Ils se saluaient en souriant. Parfois, elle était sur le seuil, et ils échangeaient quelques mots ; ou bien il entr'ouvrait la porte, il appelait la petite, et lui glissait dans la main un cornet de bonbons.

Un jour, il se décida à entrer. Il prétendit avoir besoin de boutons pour son veston. Elle se mit à en chercher ; mais elle ne les trouva pas. Tous les boutons étaient mêlés : impossible de s'y reconnaître. Elle était un peu ennuyée qu'il vît ce désordre. Lui s'en divertissait, et se penchait curieusement pour mieux voir.

-- Non ! fit-elle, en tâchant de cacher le tiroir avec ses mains. Ne regardez pas ! C'est un fouillis...

Elle se remit à chercher. Mais Christophe la gênait. Elle se dépita, et repoussant le tiroir :

-- Je ne trouve pas, dit-elle. Allez donc chez Lisi, dans la rue à côté. Elle en a sûrement. Elle a tout ce qu'on veut.

Il rit de cette façon de faire des affaires.

-- Est-ce que vous lui envoyez ainsi tous vos clients ?

-- Ce n'est pas la première fois, répondit-elle gaiement.

Elle avait pourtant un peu honte.

-- C'est trop ennuyeux de ranger, reprit-elle. Je remets de jour en jour pour le faire... Mais je le ferai sûrement demain.

-- Voulez-vous que je vous aide ? dit Christophe.

Elle refusa. Elle eût bien voulu accepter ; mais elle n'osait pas, à cause des commérages. Et puis, cela l'humiliait.

Ils continuèrent à causer.

-- Et vos boutons ? dit-elle à Christophe, après un moment. Vous n'allez pas chez Lisi ?

-- Jamais de la vie, dit Christophe. J'attendrai que vous ayez rangé.

-- Oh ! dit Sabine, qui avait déjà oublié ce qu'elle venait de dire, n'attendez pas si longtemps !

Ce cri du cœur les mit en joie.

Christophe s'approcha du tiroir qu'elle avait repoussé :

-- Laissez-moi chercher, voulez-vous ?

Elle courut à lui pour l'empêcher :

-- Non, non, je vous en prie, je suis sûre que je n'ai pas...

-- Je parie que vous l'avez.

Du premier coup, il ramena, triomphant, le bouton qu'il voulait. Il lui en fallait d'autres. Il voulut continuer de fouiller ; mais elle lui arracha la boîte des mains, et, se piquant d'amour-propre, elle-même elle chercha.

Le jour baissait. Elle s'approcha de la fenêtre. Christophe s'assit à quelques pas ; la fillette grimpa sur ses genoux. Il feignait d'écouter son verbiage, et y répondait distraitement. Il regardait Sabine, qui se savait regardée. Elle se penchait sur la boîte. Il apercevait sa nuque et un peu de sa joue. -- Et tandis qu'il la regardait, il vit qu'elle rougissait. Et il rougit aussi.

L'enfant parlait toujours. Personne ne lui répondait. Sabine ne bougeait plus. Christophe ne voyait pas ce qu'elle faisait : il était sûr qu'elle ne faisait rien, elle ne regardait même pas la boîte qu'elle tenait. Le silence se prolongeait. La petite fille inquiète se laissa glisser des genoux de Christophe :

-- Pourquoi vous ne dites plus rien ?

Sabine se retourna brusquement, et la serra dans ses bras. La boîte se répandit par terre ; la petite poussa des cris de joie, elle courut à quatre pattes à la poursuite des boutons qui roulaient sous les meubles. Sabine revint près de la fenêtre, et appuya son visage contre les carreaux. Elle semblait s'absorber dans la vue du dehors.

-- Adieu, dit Christophe, troublé.

Elle ne bougea point la tête, et dit tout bas :

-- Adieu.

L'après-midi, le dimanche, la maison restait vide. Toute la famille se rendait à l'église et entendait les vêpres. Sabine n'y allait point. Christophe, en plaisantant, lui en fit des reproches, une fois qu'il l'aperçut assise devant sa porte, dans le petit jardin, tandis que les belles cloches s'égosillaient à l'appeler. Elle répondit sur le même ton que la messe seule était obligatoire ; les vêpres ne l'étaient pas : il était donc inutile, et même un peu indiscret, de faire excès de zèle ; et elle aimait à penser qu'au lieu de lui en vouloir, Dieu lui en saurait gré.

-- Vous faites Dieu à votre image, dit Christophe.

-- Cela m'ennuierait tant, à sa place ! fit-elle d'un ton convaincu.

-- Vous ne vous occuperiez pas souvent du monde, si vous étiez à sa place.

-- Tout ce que je lui demanderais, c'est qu'il ne s'occupât pas de moi.

-- Cela n'en irait peut-être pas plus mal, dit Christophe.

-- Chut ! s'écria Sabine, nous disons des impiétés !

-- Je ne vois pas l'impiété qu'il y a à dire que Dieu vous ressemble. Je suis sûr qu'il est flatté.

-- Voulez-vous vous taire ! dit Sabine, moitié riant, moitié fâchée. Elle commençait à craindre que Dieu ne se scandalisât. Elle se hâta de détourner la conversation.

-- Et puis, dit-elle, c'est le seul moment de la semaine, où l'on peut jouir en paix du jardin.

-- Oui, dit Christophe. Ils ne sont pas là.

Ils se regardèrent.

-- Quel silence ! fit Sabine. On n'est pas habitué... On ne sait plus où on est...

-- Oh ! cria brusquement Christophe avec colère, il y a des jours où j'ai envie de l'étrangler !

Il n'était pas besoin d'expliquer de qui il voulait parler.

-- Et les autres ? demanda Sabine gaiement.

-- C'est vrai, dit Christophe, découragé. Il y a Rosa.

-- Pauvre petite ! dit Sabine.

Ils se turent.

-- Si c'était toujours comme c'est maintenant !... soupira Christophe.

Elle leva vers lui ses yeux riants, puis les baissa de nouveau Il s'aperçut qu'elle travaillait.

-- Que faites-vous là ? demanda-t-il.

(Il était séparé d'elle par le rideau de lierre tendu entre les deux jardins.)

-- Vous voyez bien, dit-elle, en levant une écuelle qu'elle tenait sur ses genoux ; j'écosse des petits pois.

Elle poussa un gros soupir.

-- Mais ce n'est pas désagréable ! dit-il en riant.

-- Oh ! répondit-elle, c'est mourant, d'avoir à s'occuper toujours de son dîner !

-- Je parie, dit-il, que si c'était possible, vous vous passeriez de dîner, plutôt que d'avoir l'ennui de le préparer.

-- Bien sûr ! s'écria-t-elle.

-- Attendez ! je vais vous aider.

Il enjamba la clôture, et vint près d'elle.

Elle était assise sur une chaise, à l'entrée de sa maison. Il s'assit sur une marche, à ses pieds. Dans les plis de sa robe ramassés sur son ventre, il puisait des poignées de gousses vertes ; et il versait les petites balles rondes dans l'écuelle posée entre les genoux de Sabine. Il regardait à terre. Il voyait les bas noirs de Sabine, qui moulaient ses chevilles et ses pieds. Il n'osait lever les yeux vers elle.

L'air était lourd. Le ciel très blanc, très bas, sans un souffle. Aucune feuille ne bougeait. Le jardin était clos de grands murs : le monde finissait là.

L'enfant était sortie avec une voisine. Ils étaient seuls. Ils ne disaient rien. Ils ne pouvaient plus rien dire. Sans voir, il prenait sur les genoux de Sabine d'autres poignées de petits pois ; ses doigts tremblaient en la touchant : ils rencontrèrent, au milieu des gousses fraîches et lisses, les doigts de Sabine qui tremblaient. Ils ne purent plus continuer. Ils restèrent immobiles, ne se regardant pas : elle, renversée sur sa chaise, la bouche entr'ouverte, les bras pendants ; lui, assis à ses pieds, adossé contre elle ; il sentait le long de son épaule et de son bras la tiédeur de la jambe de Sabine. Ils étaient haletants. Christophe appuyait ses mains contre la pierre, pour les rafraîchir : une de ses mains frôla le pied de Sabine, sorti de son soulier, et resta posée sur lui, ne put se détacher. Un frisson les parcourut. Ils étaient près du vertige. La main de Christophe serrait les doigts menus du petit pied de Sabine. Sabine, moite et glacée, se penchait vers Christophe...

Des voix connues les arrachèrent à cette ivresse. Ils tressaillirent. Christophe se releva d'un bond, et repassa la barrière. Sabine ramassa les épluchures dans sa robe, et regagna la maison. De la cour, il se retourna. Elle était sur le seuil. Ils se regardèrent. Des gouttelettes de pluie commençaient à faire sonner les feuilles des arbres... Elle referma sa porte. Madame Vogel et Rosa rentraient... Il remonta chez lui.

Comme le jour jaunâtre s'éteignait, noyé dans des torrents de pluie, il se leva de sa table, mû par une impulsion irrésistible ; il courut à sa fenêtre fermée, et il tendit les bras vers la fenêtre d'en face. Au même moment, à la fenêtre d'en face, derrière les vitres closes, dans la demi-ombre de la chambre, il vit -- il crut voir -- Sabine qui lui tendait les bras.

Il se précipita hors de chez lui. Il descendit l'escalier. Il courut à la barrière du jardin. Au risque d'être vu, il allait la franchir. Mais, comme il regardait la fenêtre où elle lui était apparue, il vit que tous les volets étaient fermés. La maison semblait dormir. Il hésita à continuer. Le vieux Euler, qui allait à sa cave, l'aperçut et l'appela. Il revint sur ses pas. Il crut avoir rêvé.

Rosa ne fut pas longtemps sans s'apercevoir de ce qui se passait. Elle était sans défiance, elle ne savait pas encore ce que c'était qu'un sentiment jaloux. Elle était prête à tout donner, et ne demandait rien en échange. Mais si elle se résignait mélancoliquement à ce que Christophe ne l'aimât point, elle n'avait jamais envisagé la possibilité que Christophe aimât une autre.

Un soir, après dîner, elle venait de terminer une ennuyeuse tapisserie, à laquelle elle travaillait depuis des mois. Elle se sentit heureuse, et elle eut envie de s'émanciper un peu, pour une fois, d'aller causer avec Christophe. Elle profita de ce que sa mère avait le dos tourné, pour s'esquiver de la chambre. Elle se glissa hors de la maison, comme un écolier en faute. Elle se réjouissait de confondre Christophe, qui avait affirmé dédaigneusement qu'elle ne finirait jamais son travail. La pauvre petite avait beau connaître les sentiments de Christophe à son égard ; elle était toujours disposée à juger du plaisir que les autres devaient avoir à la rencontrer, d'après celui qu'elle éprouvait en les voyant.

Elle sortit. Devant la maison, Christophe et Sabine étaient assis. Le cœur de Rosa se serra. Pourtant elle ne s'arrêta pas à cette impression irraisonnée ; et gaiement, elle interpella Christophe. Le bruit de sa voix aiguë, dans le silence de la nuit, produisit sur Christophe l'effet d'une fausse note. Il tressaillit sur sa chaise, et grimaça de colère. Rosa lui agitait triomphalement sa tapisserie sous le nez. Christophe la repoussa avec impatience.

-- Elle est finie, finie ! insistait Rosa.

-- Eh bien, allez en commencer une autre ! dit sèchement Christophe.

Rosa fut consternée. Toute sa joie était tombée.

Christophe continua méchamment :

-- Et quand vous en aurez fait trente, quand vous serez bien vieille, vous pourrez au moins dire que vous n'avez pas perdu votre vie !

Rosa avait envie de pleurer.

-- Mon Dieu ! comme vous êtes méchant, Christophe ! dit-elle.

Christophe eut honte, et lui dit quelques mots d'amitié. Elle se contentait de si peu qu'elle retrouva aussitôt sa confiance ; et elle repartit de plus belle dans son bruyant bavardage : elle ne pouvait parler bas, elle criait à tue-tête, suivant l'habitude de maison. Malgré tous ses efforts, Christophe ne put cacher sa mauvaise humeur. Il répondit d'abord quelques monosyllabes irrités ; puis il ne répondit rien, il tourna le dos, et s'agitait sur sa chaise, en grinçant des dents, à ses notes de crécelle. Rosa voyait qu'elle l'impatientait, elle savait qu'elle devait se taire ; mais elle n'en continuait que plus fort. Sabine, silencieuse, dans l'ombre, à quelques pas, assistait à la scène avec une impassibilité ironique. Puis, lassée, et sentant que la soirée était perdue, elle se leva et rentra. Christophe ne s'aperçut de son départ que quand elle n'était plus là. Il se leva aussitôt, et, sans même s'excuser, il disparut de son côté, avec un sec bonsoir.

Rosa, restée seule dans la rue, regardait, atterrée, la porte par où il venait de rentrer. Les larmes la gagnaient. Elle revint précipitamment, remonta chez elle, sans faire de bruit, pour ne pas avoir à parler à sa mère, se déshabilla en toute hâte, et, une fois dans son lit, enfoncée sous ses draps, elle sanglota. Elle ne cherchait pas à réfléchir sur ce qui s'était passé ; elle ne se demandait pas si Christophe aimait Sabine, si Christophe et Sabine ne pouvaient pas la souffrir ; elle savait que tout était perdu, que la vie n'avait plus de sens, qu'il ne lui restait qu'à mourir.

Le lendemain matin, la réflexion lui revint avec l'éternel et décevant espoir. En repassant les événements de la veille, elle se persuada qu'elle avait tort de leur attribuer cette importance. Sans doute, Christophe ne l'aimait pas ; elle s'y résignait gardant au fond de son cœur la pensée inavouée qu'elle finirait par se faire aimer, à force de l'aimer. Mais où avait-elle pris qu'il y eût quelque chose entre Sabine et lui ? Comment aurait-il pu aimer, intelligent comme il était, une petite personne, dont l'insignifiance et la médiocrité frappaient les yeux de tous ? Elle se sentit rassurée, -- et n'en commença pas moins à surveiller Christophe. Elle ne vit rien, de tout le jour, puisqu'il n'y avait rien à voir ; mais Christophe, qui la vit en revanche rôder tout le jour autour de lui, sans s'expliquer pourquoi, en conçut une irritation singulière. Elle y mit le comble, le soir, quand elle reparut et s'installa décidément à côté d'eux dans la rue. Ce fut une réédition de la scène de la veille : Rosa seule parla. Mais Sabine n'attendit pas aussi longtemps, pour retourner chez elle ; et Christophe l'imita. Rosa ne pouvait plus se dissimuler que sa présence était importune ; mais la malheureuse fille tâchait de se duper. Elle ne voyait pas qu'elle ne pouvait rien faire de pis que de chercher à s'imposer ; et, avec sa maladresse habituelle, elle continua, les jours suivants.

Le lendemain, Christophe, flanqué de Rosa, attendit vainement que Sabine parût.

Le surlendemain, Rosa se trouva seule. Ils avaient renoncé à lutter. Mais elle n'y gagnait rien, que la rancune de Christophe, furieux d'être privé de ses chères soirées, son unique bonheur. Il lui pardonnait d'autant moins, qu'absorbé par ses propres sentiments, il ne se fût jamais avisé de deviner ceux de Rosa.

Il y avait beau temps que Sabine les connaissait : elle savait que Rosa était jalouse, avant même de savoir si elle-même était amoureuse ; mais elle n'en disait rien ; et, avec la cruauté naturelle de toute jolie femme, qui se sait sûre de la victoire, elle assistait, silencieuse et narquoise, aux efforts inutiles de sa maladroite rivale.

Rosa, restée maîtresse du champ de bataille, contemplait piteusement le résultat de sa tactique. Le mieux était pour elle de ne pas s'obstiner, et de laisser en paix Christophe, au moins pour le moment : ce fut donc ce qu'elle ne fit pas ; et comme le pis qu'elle pût faire, c'était de lui parler de Sabine, ce fut justement ce qu'elle fit.

Le cœur battant, elle lui dit timidement, pour connaître sa pensée, que Sabine était jolie. Christophe répliqua sèchement qu'elle était très jolie. Et bien que Rosa eût prévu la réponse qu'elle s'attirait, elle en reçut un coup au cœur. Elle savait bien que Sabine était jolie ; mais jamais elle n'y avait pris garde ; elle la voyait pour la première fois, par les yeux de Christophe ; elle voyait ses traits fins, son petit nez, sa bouche menue, son corps mignon, ses mouvements gracieux... Ah ! quelle douleur !... Que n'eût-elle pas donné pour être dans ce corps ! Elle ne s'expliquait que trop qu'on le préférât au sien !... Le sien !... Qu'avait-elle fait pour l'avoir ? Qu'il lui pesait ! Qu'il lui paraissait laid ! Il lui était odieux. Et penser qu'il n'y avait que la mort qui l'en délivrerait !... Elle était trop fière et trop humble à la fois pour se plaindre de n'être pas aimée : elle n'y avait aucun droit ; et elle cherchait à s'humilier encore davantage. Mais son instinct se révoltait... Non, ce n'était pas juste !... Pourquoi ce corps, à elle, à elle, et non à Sabine ?... Et pourquoi aimait-on Sabine ? Qu'avait-elle fait pour l'être ?... Rosa la voyait sans indulgence, paresseuse, négligente, égoïste, indifférente à tous, ne s'occupant ni de sa maison, ni de son enfant, ni de qui que ce fût, n'aimant qu'elle, ne vivant que pour dormir, flâner, et ne rien faire... Et c'était cela qui plaisait... qui plaisait à Christophe, ... à Christophe, qui était si sévère, à Christophe qu'elle estimait et qu'elle admirait par-dessus tout ! Ah ! c'était trop injuste ! C'était trop bête aussi !... Comment Christophe ne le voyait-il pas ? -- Elle ne pouvait s'empêcher de lui glisser, de temps en temps, une remarque désobligeante pour Sabine. Elle ne le voulait pas ; mais c'était plus fort qu'elle. Toujours elle regrettait, parce qu'elle était bonne et n'aimait à dire du mal de personne. Mais elle le regrettait encore plus, parce qu'elle s'attirait ainsi de cruelles réponses qui lui montraient combien Christophe était épris. Blessé dans son affection, il cherchait à blesser : il y réussissait. Rosa ne répliquait pas, et s'en allait, tête basse, serrant les lèvres pour ne pas pleurer. Elle pensait que c'était sa faute à elle, qu'elle n'avait que ce qu'elle méritait, pour avoir fait de la peine à Christophe, en attaquant ce qu'il aimait.

Sa mère fut moins patiente. Madame Vogel, qui voyait tout, n'avait pas tardé à remarquer, ainsi que le vieux Euler, les entretiens de Christophe avec sa jeune voisine : il n'était pas difficile de deviner le roman. Les projets qu'ils avaient formé en secret de marier quelque jour Rosa avec Christophe en étaient contrariés ; et cela leur semblait de la part de Christophe une offense personnelle, bien qu'il ne fût pas tenu de savoir qu'on avait disposé de lui, sans l'avoir consulté. Mais le despotisme d'Amalia n'admettait pas qu'on pensât autrement qu'elle et il lui paraissait scandaleux que Christophe eût passé outre à l'opinion méprisante, qu'elle avait, maintes fois, exprimée sur Sabine.

Elle ne se gêna point pour la lui répéter. Chaque fois qu'il était là, elle trouvait un prétexte pour parler de la voisine ; elle cherchait les choses les plus blessantes à dire, celles qui pouvaient être le plus sensibles à Christophe ; avec sa crudité de vue et de langage, elle n'avait pas de peine à les trouver. L'instinct féroce de la femme, si supérieur à celui de l'homme dans l'art de faire du mal, comme de faire du bien, la faisait insister moins sur la paresse de Sabine et ses défauts moraux que sur sa malpropreté. Son œil indiscret et fureteur en avait été chercher des preuves, à travers les carreaux, jusqu'au fond de la maison, dans les secrets de toilette de Sabine ; et elle les étalait avec une complaisance grossière. Quand elle ne pouvait tout dire, par décence, elle laissait entendre davantage.

Christophe pâlissait de honte et de colère ; il devenait blanc comme un linge, et ses lèvres tremblaient. Rosa, qui prévoyait ce qui allait se passer, suppliait sa mère de finir ; elle tâchait même de défendre Sabine. Mais elle ne faisait que rendre Amalia plus agressive.

Et brusquement, Christophe bondissait de sa chaise. Il tapait sur la table, et criait que c'était une indignité de parler ainsi d'une femme, de l'épier chez elle, d'étaler ses misères ; il fallait être bien méchant, pour s'acharner contre un être bon, charmant, paisible, qui vivait à l'écart, qui ne faisait de mal à personne, qui ne disait de mal de personne. Mais on se trompait fort, si on croyait lui faire tort ainsi : on ne faisait que la rendre plus sympathique et faire ressortir sa bonté.

Amalia sentait qu'elle était allée trop loin ; mais elle était blessée de la leçon ; et, portant la dispute sur un autre terrain, elle disait qu'il était trop facile de parler de bonté : avec ce mot, on excusait tout. Parbleu ! il était bien commode de passer pour bon, en ne s'occupant jamais de rien, ni de personne, en ne faisant pas son devoir !

À quoi Christophe ripostait que le premier devoir était de rendre la vie aimable aux autres, mais qu'il y avait des gens, pour qui le devoir était uniquement ce qui est laid, ce qui est maussade, ce qui ennuie, ce qui gêne la liberté des autres, ce qui vexe, ce qui blesse le voisin, les domestiques, sa famille, et soi-même. Dieu nous garde de ces gens et de ce devoir, comme de la peste !...

La dispute s'envenimait. Amalia devenait fort aigre. Christophe ne lui cédait en rien. -- Et le résultat le plus clair, c'était que, désormais, Christophe affectait de se montrer constamment avec Sabine. Il allait frapper à sa porte. Il causait joyeusement et riait avec elle. Il choisissait pour cela les moments où Amalia et Rosa pouvaient le voir. Amalia se vengeait par des paroles rageuses. Mais l'innocente Rosa avait le cœur déchiré par ce raffinement de cruauté ; elle sentait qu'il les détestait, qu'il voulait se venger ; et elle pleurait amèrement.

Ainsi, Christophe, qui avait tant de fois souffert de l'injustice, apprit à faire souffrir injustement.

À quelque temps de là, le frère de Sabine, meunier à Landegg, un petit bourg à quelques lieues de la ville, célébra le baptême d'un garçon. Sabine était marraine. Elle fit inviter Christophe. Il n'aimait pas ces fêtes, mais pour la satisfaction d'ennuyer les Vogel et d'être avec Sabine, il accepta avec empressement.

Sabine se donna le malin plaisir d'inviter aussi Amalia et Rosa, sûre qu'elles refuseraient. Elles n'y manquèrent point. Rosa mourait d'envie d'accepter. Elle ne détestait pas Sabine, elle se sentait même parfois le cœur plein de tendresse pour elle, parce que Christophe l'aimait ; elle avait envie de le lui dire, de se jeter à son cou. Mais sa mère était là, et l'exemple de sa mère. Elle se raidit dans son orgueil, et refusa. Puis, lorsqu'ils furent partis, et qu'elle pensa qu'ils étaient ensemble, qu'ils étaient heureux ensemble, qu'ils se promenaient en ce moment dans la campagne, par cette belle journée de juillet, tandis qu'elle restait enfermée dans sa chambre, avec une pile de linge à raccommoder, auprès de sa mère qui grondait, il lui sembla qu'elle étouffait ; et elle maudit son amour-propre. Ah ! s'il avait été encore temps !... S'il avait été encore temps, hélas ! elle eût fait de même...

Le meunier avait envoyé son char à bancs chercher Christophe et Sabine. Ils prirent en passant quelques invités sur le chemin. Le temps était frais et sec. Le clair soleil faisait reluire les rouges grappes des cerisiers dans les champs. Sabine souriait. Sa figure pâlotte était rosée par l'air vif. Christophe tenait sur ses genoux la petite fille. Ils ne cherchaient pas à se parler, ils parlaient à leurs voisins, peu importait à qui, et de quoi, ils étaient contents d'entendre la voix l'un de l'autre, ils étaient contents d'être emportés dans la même voiture. Ils échangeaient des regards de joie enfantine, en se montrant une maison, un arbre, un passant. Sabine aimait la campagne ; mais elle n'y allait presque jamais : son incurable paresse lui interdisait toute promenade ; il y avait près d'un an qu'elle n'était pas sortie de la ville : aussi jouissait-elle des moindres choses qu'elle voyait. Elles n'étaient point nouvelles pour Christophe ; mais il aimait Sabine ; et comme tous ceux qui aiment, il voyait tout au travers d'elle, il sentait chacun de ses tressaillements de plaisir, il exaltait encore les émotions qu'elle éprouvait ; car en se confondant avec l'aimée, il lui prêtait son être.

Arrivés au moulin, ils trouvèrent dans la cour les gens de la ferme et les autres invités, qui les reçurent avec un vacarme assourdissant. Les poules, les canards et les chiens faisaient chorus. Le meunier Berthold, un gaillard au poil blond, carré de la tête et des épaules, aussi gros et grand que Sabine était frêle, enleva sa petite sœur dans ses bras, et la posa délicatement à terre, comme s'il avait peur de la casser. Christophe ne tarda pas à s'apercevoir que la petite sœur faisait selon l'habitude, ce qu'elle voulait du colosse, et que, tout en se moquant lourdement de ses caprices, de sa paresse, et de ses mille et un défauts, il la servait à pieds baisés. Elle y était habituée, et le trouvait naturel. Elle trouvait tout naturel, et ne s'étonnait de rien. Elle ne faisait rien pour être aimée : il lui semblait tout simple qu'elle le fût ; et si elle ne l'était point, elle n'en avait souci : c'est pourquoi chacun l'aimait.

Christophe fit une autre découverte, qui lui causa moins de plaisir. C'est qu'un baptême suppose non seulement une marraine, mais un parrain, et que celui-ci a sur celle-là des droits, auxquels il se garde de renoncer, quand la marraine est jeune et jolie. Il s'en avisa, quand il vit un fermier, aux cheveux blonds frisottants, avec des anneaux dans les oreilles, s'approcher de Sabine en riant et l'embrasser sur les deux joues. Au lieu de se dire qu'il était un sot de l'avoir oublié, et un sot plus sot encore de s'en formaliser, il en voulut à Sabine, comme si elle avait fait exprès de l'attirer dans ce guet-apens. Sa mauvaise humeur augmenta, quand il se trouva séparé d'elle, dans la suite de la cérémonie. De temps en temps, Sabine se retournait, dans le cortège qui serpentait à travers les prairies, et elle lui jetait un regard amical. Il affectait de ne pas la voir. Elle sentait qu'il était fâché, elle devinait pourquoi ; mais cela ne l'inquiétait guère : elle s'en amusait. Aurait-elle eu une brouille avec quelqu'un qu'elle aimait, malgré la peine qu'elle en eût ressentie, elle n'eût jamais fait le moindre effort pour dissiper le malentendu : il fallait se donner trop de mal. Tout finirait bien par s'arranger tout seul...

À table, placé entre la meunière et une grosse fille aux joues rouges, qu'il avait escortée à la messe, sans daigner faire attention à elle, Christophe eut l'idée de regarder sa voisine ; et, l'ayant trouvée passable, il lui fit, pour se venger, une cour bruyante qui attirât l'attention de Sabine. Il y réussit ; mais Sabine n'était pas femme à être jalouse de rien, ni de personne ; pourvu qu'elle fût aimée, il lui était indifférent qu'on aimât d'autres ; et, au lieu de s'en piquer, elle fut ravie de voir que Christophe s'amusait. De l'autre bout de la table, elle lui adressa son plus charmant sourire. Christophe fut décontenancé ; il ne douta plus de l'indifférence de Sabine ; et il retomba dans son mutisme boudeur, dont rien ne put le tirer, ni les agaceries, ni les rasades. À la fin, comme il s'assoupissait, se demandant rageusement ce qu'il était venu faire au milieu de cette interminable mangeaille, il n'entendit pas le fermier proposer une promenade en bateau, pour reconduire à leurs fermes certains des invités. Il ne vit pas Sabine qui lui faisait signe de venir de son côté, pour prendre la même barque. Quand il y pensa, il n'y avait plus de place pour lui ; et il dut monter dans un autre bateau. Cette nouvelle déconvenue ne l'eût pas rendu plus aimable, s'il n'avait bientôt découvert qu'il allait semer en route presque tous ses compagnons. Alors il se dérida, et leur fit bon visage. D'ailleurs, cette belle après-midi sur l'eau, le plaisir de ramer, la gaieté de ces braves gens, finirent par dissiper toute sa mauvaise humeur. Sabine n'étant plus là, il ne se surveillait plus, et n'eut plus de scrupules à s'amuser franchement, comme les autres.

Ils étaient dans trois barques. Elles se suivaient de près cherchant à se dépasser. Ils s'adressaient de l'une à l'autre des injures joyeuses. Quand les barques se frôlaient, Christophe voyait le regard souriant de Sabine ; et il ne pouvait s'empêcher de lui sourire aussi : la paix était faite. C'est qu'il savait que tout à l'heure ils reviendraient ensemble.

On se mit à chanter des chansons à quatre voix. Chaque groupe, à tour de rôle, disait un des couplets ; le refrain était repris en chœur. Les barques, espacées, se répondaient en écho. Les sons glissaient sur l'eau, comme des oiseaux. De temps en temps, un bateau accostait à la rive : un ou deux paysans descendaient ; ils restaient sur le bord, et faisaient des signaux aux barques qui s'éloignaient. La petite troupe s'égrenait. Les voix se détachaient une à une du concert. À la fin, ils furent seuls, Christophe, Sabine et le meunier.

Ils revinrent dans la même barque, redescendant le fil de l'eau. Christophe et Berthold tenaient les rames, mais ils ne ramaient pas. Sabine, assise à l'arrière, en face de Christophe, causait avec son frère, et regardait Christophe. Ce dialogue leur permettait de se contempler en paix. Jamais ils n'eussent pu le faire, si les paroles menteuses s'étaient tues. Les paroles semblaient dire : « Ce n'est pas vous que je vois. » Mais les regards se disaient : « Qui es-tu ? toi que j'aime !... toi que j'aime, qui que tu sois !... »

Le ciel se couvrait, les brouillards s'élevaient des prairies, la rivière fumait, le soleil s'éteignait au milieu des vapeurs. Sabine s'enveloppa les épaules et la tête, en frissonnant, de son petit châle noir. Elle semblait fatiguée. Comme le bateau, longeant la rive, glissait sous les branches étendues des saules, elle ferma les yeux : sa figure toute menue était blême ; ses lèvres avaient un pli douloureux ; elle ne bougeait plus, elle paraissait souffrir, -- avoir souffert, -- être morte. Christophe eut le cœur serré. Il se pencha vers elle. Elle rouvrit les yeux, elle vit les yeux inquiets de Christophe qui l'interrogeaient, et elle leur sourit. Ce fut pour lui comme un rayon de soleil. Il demanda à mi-voix :

-- Vous êtes malade ?

Elle lui fit signe que non, et dit :

-- J'ai froid.

Les deux hommes étendirent sur elle leurs manteaux ; ils enveloppèrent ses pieds, ses jambes et ses genoux, comme un enfant qu'on borde dans son lit. Elle se laissait faire, et les remerciait du regard. Une pluie fine et glacée commençait à tomber. Ils, reprirent les rames, et se hâtèrent de revenir. De lourdes nuées éteignaient le ciel. La rivière roulait des flots d'encre. Les lumières s'allumaient aux fenêtres des maisons de-ci de-là, dans les champs. Quand ils arrivèrent au moulin, la pluie tombait à flots, et Sabine était transie.

On alluma un grand feu dans la cuisine, et on attendit que l'averse fût passée. Mais elle ne fit que redoubler, et le vent se mit de la partie. Ils avaient trois lieues à faire en voiture, pour revenir à la ville. Le meunier déclara qu'il ne laisserait pas partir Sabine par un temps pareil : il leur proposa à tous deux de passer la nuit à la ferme. Christophe hésitait à accepter ; il chercha conseil dans les yeux de Sabine ; mais les yeux de Sabine fixaient obstinément les flammes du foyer : on eût dit qu'ils craignaient d'influer sur la décision de Christophe. Mais quand Christophe eut dit oui, elle tourna vers lui sa figure rougissante -- (était-ce du reflet du feu ?) -- et il vit qu'elle était contente.

Chère soirée... La pluie faisait rage au dehors. Le feu lançait dans la noire cheminée des essaims d'étincelles dorées. Ils faisaient cercle autour. Leurs silhouettes fantasques s'agitaient sur le mur. Le meunier montrait à la fillette de Sabine comme on fait des ombres avec les mains. L'enfant riait et n'était pas tout à fait rassurée. Sabine, penchée sur le feu, l'attisait machinalement avec une lourde pincette ; elle était un peu lasse, et rêvassait en souriant tandis que, sans écouter, elle hochait la tête aux bavardages de sa belle-sœur, qui lui contait ses affaires domestiques. Christophe, assis dans l'ombre, à côté du meunier tirait doucement les cheveux de l'enfant, et regardait le sourire de Sabine. Elle savait qu'il la regardait. Il savait qu'elle lui souriait. Ils n'eurent pas occasion de se parler une seule fois de la soirée, ni de se regarder en face : ils ne le cherchaient point.

Ils se séparèrent de bonne heure. Leurs chambres étaient voisines. Une porte intérieure menait de l'une à l'autre. Christophe vérifia machinalement que le verrou était mis du côté de Sabine. Il se coucha et s'efforça de dormir. La pluie cinglait les vitres. Le vent hululait dans la cheminée. Une porte battait à l'étage au-dessus. Un peuplier battu par l'ouragan craquait devant la fenêtre. Christophe ne pouvait fermer les yeux. Il pensait qu'il était sous le même toit, auprès d'elle. Un mur l'en séparait. Il n'entendait aucun bruit dans la chambre de Sabine. Mais il croyait la voir. Soulevé, sur son lit, il l'appelait à voix basse, à travers la muraille, il lui disait des mots tendres et passionnés. Et il lui semblait entendre la voix aimée, qui lui répondait, qui redisait ses paroles, qui l'appelait tout bas ; il ne savait pas si c'était lui qui faisait les demandes et les réponses, ou si vraiment elle parlait. À un appel plus fort, il ne put résister : il se jeta hors du lit ; à tâtons dans la nuit, il s'approcha de la porte ; il ne voulait pas l'ouvrir, il se sentait rassuré par cette porte fermée. Et comme il touchait de nouveau à la poignée, il vit que la porte s ouvrait...

Il fut saisi. Il la referma doucement, il la rouvrit, il la referma encore. N'était-elle pas fermée tout à l'heure ? Oui, il en était sûr. Qui donc l'avait ouverte ?... Les battements de son cœur l'étouffaient. Il s'appuya sur son lit, il s'assit pour respirer. Il était terrassé par la passion. Elle lui enlevait la faculté de faire aucun mouvement : tout son corps fut pris d'un tremblement. Il avait la terreur de cette joie inconnue, qu'il appelait depuis des mois, et qui était là, près de lui, dont rien ne le séparait plus. Ce garçon violent et possédé d'amour, brusquement, ne sentait plus qu'effroi et répugnance devant ses désirs réalisés. Il avait honte d'eux, honte de ce qu'il allait faire. Il aimait trop pour oser jouir de ce qu'il aimait, il le redoutait plutôt : il eût tout fait pour éviter d'être heureux. Aimer, aimer, n'est-ce donc possible qu'au prix de profaner ce qu'on aime ?...

Il était retourné près de la porte ; et, tremblant d'amour et de crainte, la main sur la serrure, il ne pouvait se décider à ouvrir.

Et de l'autre côté de la porte, ses pieds nus sur le carreau grelottante de froid, Sabine était debout.

Ainsi, ils hésitèrent... combien de temps ? Des minutes ? Des heures ?... Ils ne savaient pas qu'ils étaient là ; et pourtant ils le savaient. Ils se tendaient les bras, -- lui, écrasé par un amour si fort qu'il n'avait pas le courage d'entrer, -- elle, l'appelant, l'attendant, et tremblant qu'il n'entrât... Et quand il se décida enfin à entrer, elle venait de se décider à repousser le verrou.

Alors il se traita de fou. Il pesa sur la porte, de toute sa force. Sa bouche collée sur la serrure, il supplia :

-- Ouvrez !

Il appelait Sabine, tout bas ; elle pouvait entendre son souffle haletant. Elle restait près de la porte, immobile, glacée, claquant des dents, sans force ni pour ouvrir, ni pour se recoucher...

L'ouragan continuait à faire craquer les arbres et battre les portes de la maison... Ils retournèrent, chacun vers son lit, le corps brisé, le cœur plein de tristesse. Les coqs chantaient d'une voix enrouée. Les premières lueurs de l'aube parurent à travers les carreaux couverts de buée. Une aube lamentable, blafarde, noyée dans l'opiniâtre pluie...

Christophe se leva, dès qu'il put ; il descendit dans la cuisine, il causa avec les gens. Il avait hâte d'être parti, et il craignait de se retrouver seul en présence de Sabine. Ce lui fut presque un soulagement, quand la fermière vint dire que Sabine était souffrante, qu'elle avait pris froid dans la promenade d'hier, et qu'elle ne partirait pas, ce matin.

Le trajet du retour fut lugubre. Il avait refusé la voiture, et revenait à pied, par les campagnes mouillées, dans le brouillard jaunâtre qui enveloppait la terre, les arbres, les maisons, d'un linceul. Ainsi que la lumière, la vie semblait éteinte. Tout avait l'air de spectres. Lui-même était comme un spectre.

À la maison, il trouva des visages irrités. Tous étaient scandalisés qu'il eût passé la nuit, Dieu sait où, avec Sabine. Il s'enferma dans sa chambre et se mit à travailler. Sabine revint le lendemain, et s'enferma de son côté. Ils prirent garde de ne pas se rencontrer. Le temps était toujours pluvieux et froid : ni l'un ni l'autre ne sortait. Ils se voyaient derrière leurs vitres closes. Sabine était enveloppée, au coin du feu, et songeait. Christophe était enfoui dans ses papiers. Ils se saluaient d'une fenêtre à l'autre, avec réserve. Ils ne se rendaient pas compte exactement de ce qu'ils sentaient : ils s'en voulaient l'un à l'autre, ils s'en voulaient à eux-mêmes, ils en voulaient aux choses. La nuit de la ferme était écartée de leur pensée : ils en rougissaient, et ils ne savaient pas s'ils rougissaient davantage de leur folie, ou de n'y avoir pas cédé. Il leur était pénible de se voir : car cette vue leur rappelait des souvenirs qu'ils voulaient fuir ; et, d'un commun accord, ils se retirèrent l'un et l'autre au fond de leurs chambres, pour s'oublier tout à fait. Mais cela n'était pas possible, et ils souffraient de cette hostilité secrète. Christophe était poursuivi par l'expression de sourde rancune, qu'il avait pu lire une fois sur le visage glacé de Sabine. Elle n'était pas moins malheureuse de ces pensées ; elle avait beau les combattre, les nier même : elle ne pouvait pas s'en défaire. Il s'y joignait la honte que Christophe eût deviné ce qui se passait en elle ; -- et la honte de s'être offerte... la honte de s'être offerte et de ne s'être pas donnée.

Christophe accepta avec empressement l'occasion qui se présenta d'aller pour quelques concerts à Cologne et à Düsseldorf. Il était bien aise de passer deux ou trois semaines loin de la maison. La préparation de ces concerts et la composition d'une œuvre nouvelle qu'il voulait y jouer l'occupèrent tout entier, et il finit par oublier les souvenirs importuns. Ils s'effaçaient aussi de l'esprit de Sabine, reprise par la torpeur de sa vie habituelle. Ils en vinrent à penser l'un à l'autre avec indifférence. S'étaient-ils vraiment aimés ? Ils en doutaient. Christophe fut sur le point de partir pour Cologne, sans avoir dit adieu à Sabine.

La veille de son départ, un je ne sais quoi les rapprocha. C'était une de ces après-midi de dimanche, où tous étaient à l'église. Christophe aussi était sorti, pour terminer ses préparatifs de voyage. Sabine, assise dans son minuscule jardin, se chauffait aux derniers rayons du soleil. Christophe rentra : il était pressé, son premier mouvement en la voyant fut de saluer et de passer. Mais quelque chose le retint, au moment où il passait : fût-ce la pâleur de Sabine, ou quelque sentiment indéfinissable : remords, crainte, tendresse ?... Il s'arrêta, se retourna vers Sabine, et, appuyé sur la clôture du jardin, il lui souhaita le bonsoir. Sans répondre, elle lui tendit la main. Son sourire était plein de bonté, -- d'une bonté qu'il ne lui avait jamais vue. Son geste voulait dire : « Paix entre nous... » Il saisit sa main par-dessus la barrière, il se pencha sur elle, et la baisa. Elle n'essaya point de la retirer. Il avait envie de se jeter à genoux, de lui dire : « Je vous aime... » Ils se regardèrent en silence. Mais ils ne s'expliquèrent point. Après un moment, elle dégagea sa main, elle détourna la tête. Il se détourna aussi, afin de cacher son trouble. Puis ils se regardèrent de nouveau avec des yeux rassérénés. Le soleil se couchait. Des nuances subtiles, violet, orange et mauve, couraient dans le ciel froid et clair. Elle resserra frileusement son châle sur ses épaules, d'un geste qui lui était familier. Il demanda :

-- Comment allez-vous ?

Elle fit une petite moue, comme si cela ne valait pas la peine de répondre. Ils continuaient de se regarder, heureux. Il leur semblait qu'ils s'étaient perdus, et qu'ils venaient de se retrouver...

Il rompit enfin le silence, et dit :

-- Je pars demain.

La figure de Sabine s'effara :

-- Vous partez ? répéta-t-elle.

Il se hâta d'ajouter :

-- Oh ! seulement pour deux ou trois semaines.

-- Deux ou trois semaines ! dit-elle, d'un air consterné.

Il expliqua qu'il s'était engagé pour des concerts, mais qu'une fois de retour, il ne bougerait plus de tout l'hiver.

-- L'hiver, dit-elle, c'est loin...

-- Mais non, fit-il, ce sera bientôt arrivé.

Elle hochait la tête, sans le regarder.

-- Quand nous reverrons-nous ? dit-elle, après un instant.

Il ne comprit pas bien cette question : il y avait déjà répondu.

-- Aussitôt que je serai revenu : dans quinze jours, vingt au plus.

Elle gardait son air atterré. Il essaya de plaisanter :

-- Le temps ne vous durera pas, dit-il. Vous dormirez.

-- Oui, dit Sabine.

Elle essayait de sourire ; mais sa lèvre tremblait.

-- Christophe !... dit-elle tout à coup, en se redressant vers lui.

Il y avait dans sa voix un accent de détresse. Elle semblait dire :

-- Restez ! ne partez pas !...

Il lui saisit la main, il la regarda, il ne comprenait pas l'importance qu'elle attachait à ce voyage de quinze jours ; mais il n'attendait qu'un mot d'elle, pour lui dire :

-- Je reste...

Au moment où elle allait parler, la porte de la rue s'ouvrit, et Rosa parut. Sabine retira sa main de la main de Christophe, et rentra précipitamment chez elle. Sur le seuil, elle le regarda une fois encore, -- et disparut.

Christophe pensait la revoir dans la soirée. Mais, surveillé par les Vogel, suivi partout par sa mère, en retard comme toujours dans ses préparatifs de voyage, il ne put trouver un instant pour s'échapper hors de chez lui.

Le lendemain, il partit de très bonne heure. En passant devant la porte de Sabine, il eut envie d'entrer, de frapper à la fenêtre : il lui était pénible de la quitter sans lui avoir dit au revoir ; -- car il avait été interrompu par Rosa, avant d'avoir eu le temps de le faire. Mais il pensa qu'elle dormait, et qu'elle lui saurait mauvais gré de l'avoir réveillée. Puis, que lui dirait-il ? Il était maintenant trop tard pour renoncer au voyage ; et si elle le lui demandait ?... Enfin il ne s'avouait pas qu'il n'était pas fâché d'essayer son pouvoir sur elle, -- au besoin, de lui faire un peu de peine... Il ne prenait pas au sérieux le chagrin que son départ causait à Sabine ; et il pensait que cette courte absence augmenterait la tendresse que, peut-être, elle avait pour lui.

Il courut à la gare. Malgré tout, il avait quelques remords. Mais dès que le train se mit en marche, tout fût oublié. Il se sentait le cœur plein de jeunesse. Il salua gaiement la vieille ville, dont le soleil rosissait les toits et le sommet des tours ; et, avec l'insouciance de ceux qui partent, il dit adieu à ceux qui restaient, et il n'y pensa plus.

Pendant tout le temps qu'il fut à Düsseldorf et à Cologne, Sabine ne lui revint pas un jour à l'esprit. Absorbé du matin au soir par les répétitions et les concerts, par les dîners et les conversations, occupé de mille objets nouveaux et de la satisfaction orgueilleuse de ses succès, il n'eut pas le temps de se souvenir. Une seule fois, la cinquième nuit après son départ, se réveillant brusquement, après un cauchemar, il s'aperçut qu'il pensait à elle en dormant, et que c'était cette pensée qui l'avait réveillé ; mais il lui fut impossible de se rappeler comment il pensait à elle. Il était angoissé et agité. Ce n'était pas surprenant : il avait joué, le soir, dans un concert, et, au sortir de la salle, il s'était laissé entraîner à un souper, où il avait bu quelques verres de champagne. Ne pouvant dormir, il se leva. Une pensée musicale l'obsédait. Il se dit que c'était cela qui le tourmentait en dormant, et il l'écrivit. En la relisant, il fut frappé de voir combien elle était triste. Il n'avait aucune tristesse, en l'écrivant : du moins, il lui semblait ainsi. Mais il se souvint que d'autres fois, quand il était triste, il ne pouvait écrire que des musiques joyeuses, dont la gaieté le blessait. Il ne s'y arrêta pas davantage. Il était habitué, sans les comprendre, aux surprises de son monde intérieur. Il se rendormit aussitôt après, et ne se rappelait plus rien le lendemain matin.

Il prolongea son voyage de trois ou quatre jours. Il s'amusait à le prolonger, sachant qu'il lui suffisait de vouloir, pour revenir aussitôt : il n'était pas pressé de rentrer. Ce ne fut que dans le wagon, sur le chemin du retour, que la pensée de Sabine le reprit. Il ne lui avait pas écrit. Il était même si insouciant, qu'il n'avait pas pris la peine de réclamer à la poste les lettres qu'on aurait pu lui adresser. Il trouvait une jouissance secrète à ce silence, il savait que là-bas on l'attendait, et qu'on l'aimait... Qu'on l'aimait ? Jamais elle ne le lui avait dit encore, jamais il ne le lui avait dit. Sans doute, ils le savaient, sans avoir besoin de le dire. Pourtant, rien ne valait la sûreté de cet aveu. Pourquoi avaient-ils tant attendu pour le faire ? Quand ils étaient près de parler, quelque chose, toujours, -- un hasard, une gêne, -- les en avait empêchés. Pourquoi ? Pourquoi ? Que de temps ils avaient perdu !... Il brûlait d'entendre les chères paroles sortir de la bouche aimée. Il brûlait de les lui dire, il les disait tout haut, dans son compartiment vide. À mesure qu'il approchait, l'impatience l'étreignait, une sorte d'angoisse... Plus vite ! Plus vite donc ! Oh ! penser que dans une heure il allait la revoir !...

Il était six heures et demie du matin, quand il rentra dans la maison. Personne n'était encore levé. Les fenêtres de Sabine étaient fermées. Il passa dans la cour, sur la pointe des pieds, pour qu'elle ne l'entendît pas. Il riait de la surprendre. Il monta chez lui. Sa mère dormait. Il fit sa toilette, sans bruit. Il avait faim ; mais il craignit d'éveiller Louisa, en cherchant dans le buffet. Dans la cour, il entendit des pas ; il ouvrit doucement sa fenêtre, et vit Rosa, qui, la première levée, comme d'habitude, commençait à balayer. Il l'appela à mi-voix. Elle eut un mouvement de surprise joyeuse, en le voyant ; puis elle prit un air sévère. Il pensa qu'elle lui en voulait encore ; mais il était d'excellente humeur, en ce moment. Il descendit auprès d'elle.

-- Rosa, Rosa, dit-il d'une voix joyeuse, donne-moi à manger, ou je te mange ! je meurs de faim !

Rosa sourit, et l'emmena dans la cuisine du rez-de-chaussée. En lui versant une jatte de lait, elle ne pouvait s'empêcher de lui poser une kyrielle de questions sur son voyage et sur ses concerts. Mais bien qu'il fût disposé à y répondre, -- (dans le bonheur d'être revenu, il était presque heureux de retrouver le bavardage de Rosa), -- Rosa s'arrêtait brusquement, au milieu de ses interrogations, sa figure s'allongeait, elle détournait les yeux, elle était soucieuse. Puis le bavardage reprenait ; mais il semblait qu'elle se le reprochât, et, de nouveau, elle s'arrêtait court. Il finit par le remarquer, et dit :

-- Mais qu'est-ce que tu as donc, Rosa ? Est-ce que tu me boudes ?

Elle secoua énergiquement la tête, pour dire que non ; et, se tournant vers lui, avec sa brusquerie habituelle, des deux mains elle lui prit le bras :

-- Oh ! Christophe !... dit-elle.

Il fut saisi. Il laissa tomber le morceau de pain qu'il tenait.

-- Quoi ! Qu'est-ce qu'il y a ? fit-il.

Elle répétait :

-- Oh ! Christophe !... Il est arrivé un tel malheur !...

Il repoussa la table. Il bégaya :

-- Ici ?

Elle montra la maison, de l'autre côté de la cour.

Il cria :

-- Sabine !

Elle pleura :

-- Elle est morte.

Christophe ne vit plus rien. Il se leva, il se sentit tomber, il s'accrocha à la table, il renversa ce qui était dessus, il voulut crier. Il souffrait de douleurs atroces. Il fut pris de vomissements.

Rosa, épouvantée, s'empressait auprès de lui ; elle lui tenait la tête, pleurait.

Aussitôt qu'il put parler, il dit :

-- Ce n'est pas vrai !

Il savait que c'était vrai. Mais il voulait le nier, il voulait faire que ce qui était ne fût pas. Quand il vit le visage de Rosa tout ruisselant de larmes, il ne douta plus, et il sanglota.

Rosa releva la tête :

-- Christophe ! dit-elle.

Étendu sur la table, il se cachait la figure. Elle se pencha vers lui :

-- Christophe !... Maman vient !...

Christophe se redressa :

-- Non, non, dit-il, je ne veux pas qu'elle me voie.

Elle lui prit sa main, elle le guida, chancelant, aveuglé par ses pleurs, jusqu'à un petit bûcher, qui donnait sur la cour. Elle referma la porte. Ils se trouvèrent dans la nuit. Il s'assit au hasard sur un billot qui servait à fendre le bois. Elle, sur des fagots. Les bruits du dehors arrivaient amortis et lointains. Là, il pouvait pleurer, sans crainte d'être entendu. Il s'abandonna à ses sanglots avec fureur. Rosa ne l'avait jamais vu pleurer ; elle ne pensait même pas qu'il pût pleurer ; elle ne connaissait que ses larmes de petite fille, et ce désespoir d'homme la remplissait d'effroi et de pitié. Elle était pénétrée pour Christophe d'un amour passionné. Cet amour n'avait rien d'égoïste : c'était un immense besoin de sacrifice, une abnégation maternelle, une soif de souffrir pour lui, de lui prendre tout son mal. Elle lui passa son bras par dessus l'épaule :

-- Cher Christophe, dit-elle, ne pleure pas !

Christophe se détourna :

-- Je veux mourir !

Rosa joignit les mains :

-- Ne dis pas cela, Christophe !

-- Je veux mourir. Je ne peux plus... je ne peux plus vivre... À quoi sert-il de vivre ?

-- Christophe, mon petit Christophe ! Tu n'es pas seul. On t'aime...

-- Qu'est-ce que cela me fait ? Je n'aime plus rien. Tout le reste peut bien vivre ou mourir. Je n'aime rien, je n'aimais qu'elle, je n'aimais qu'elle !

Il sanglota plus fort, la tête cachée dans ses mains. Rosa ne pouvait plus rien dire. L'égoïsme de la passion de Christophe la poignardait. À l'instant où elle croyait être le plus près de lui, elle se sentait plus isolée et plus misérable que jamais. La douleur, au lieu de les rapprocher, les séparait encore. Elle pleura amèrement.

Après quelque temps, Christophe s'interrompit de pleurer, et demanda :

-- Mais comment ? comment ?...

Rosa comprit :

-- Elle a pris l'influenza, le soir de ton départ. Tout de suite, elle a été emportée...

Il gémissait :

-- Mon Dieu !... Pourquoi ne m'a-t-on pas écrit ?

Elle dit :

-- J'ai écrit. Je ne savais pas ton adresse : tu ne nous avais rien dit. J'ai été demander au théâtre. Personne ne la savait.

Il savait combien elle était timide, et combien cette démarche avait dû lui coûter. Il demanda :

-- Est-ce qu'elle... est-ce qu'elle t'avait dit de le faire ?

Elle secoua la tête :

-- Non. Mais j'ai pensé...

Il la remercia du regard. Le cœur de Rosa se fondit.

-- Mon pauvre... pauvre Christophe ! dit-elle.

Elle se jeta à son cou, en pleurant. Christophe sentit le prix de cette pure tendresse. Il avait tant besoin d'être consolé ! Il l'embrassa :

-- Tu es bonne, dit-il, tu l'aimais donc, toi ?

Elle se détacha de lui, elle lui jeta un regard passionné, ne répondit pas, et se remit à pleurer.

Ce regard fut une illumination pour lui. Ce regard voulait dire :

-- Ce n'était pas elle que j'aimais...

Christophe vit enfin ce qu'il n'avait pas vu -- ce qu'il n'avait pas voulu voir depuis des mois. Il vit qu'elle l'aimait.

-- Chut ! dit-elle, on m'appelle.

On entendait la voix d'Amalia.

Rosa demanda :

-- Veux-tu rentrer chez toi ?

Il dit :

-- Non, je ne pourrais pas encore, je ne pourrais pas causer avec ma mère... Plus tard...

Elle dit :

-- Reste. Je reviendrai tout à l'heure.

Il resta dans le bûcher obscur, où un filet de jour tombait d'un étroit soupirail, vêtu de toiles d'araignées. On entendait le cri d'une marchande dans la rue ; contre le mur, dans une écurie voisine, un cheval s'ébrouait et frappait du sabot. La révélation, que Christophe venait d'avoir, ne lui faisait aucun plaisir ; mais elle l'occupait, un instant. Il s'expliquait maintenant beaucoup de choses, qu'il n'avait pas comprises. Une foule de petits faits, auxquels il n'avait pas prêté attention, lui revenaient à l'esprit et s'éclairaient pour lui. Il s'étonnait d'y penser, il s'indignait de se laisser distraire, une seule minute, de sa misère. Mais cette misère était si atroce, si irrespirable, que l'instinct de conservation, plus fort que sa volonté, que son courage, que son amour, l'obligeait à en détourner les yeux, se jetait sur cette nouvelle pensée, comme le désespéré qui se noie saisit, malgré lui, le premier objet qui peut l'aider, non à se sauver, mais à se soutenir un moment encore au-dessus de l'eau. D'ailleurs, c'est parce qu'il souffrait, qu'il sentait à présent ce qu'une autre souffrait -- souffrait par lui. Il comprenait les larmes qu'il venait de faire répandre. Il avait pitié de Rosa. Il pensait combien il avait été cruel pour elle, -- combien il serait cruel encore. Car il ne l'aimait pas. À quoi servait-il qu'elle l'aimât ? Pauvre petite !... Il avait beau se dire qu'elle était bonne (elle venait de le prouver). Que lui faisait sa bonté ? Que lui faisait sa vie ?... Il pensa :

-- Pourquoi n'est-ce pas elle qui est morte, et l'autre qui est vivante ?

Il pensa :

-- Elle vit, elle m'aime, elle peut me le dire aujourd'hui, demain, toute ma vie ; -- et l'autre, la seule que j'aime, elle est morte sans m'avoir dit qu'elle m'aimait, je ne lui ai pas dit que je l'aimais, jamais je ne le lui entendrai dire, jamais elle ne le saura...

Et le souvenir lui revint tout à coup de la dernière soirée : il se rappela qu'ils allaient se parler, quand l'arrivée de Rosa les en avait empêchés. Et il haït Rosa...

La porte du bûcher se rouvrit. Rosa appela Christophe à voix basse, le chercha à tâtons. Elle lui prit la main. Il éprouvait une aversion à la sentir près de lui : il se le reprochait en vain, c'était plus fort que lui.

Rosa se taisait : la profondeur de sa compassion lui avait appris le silence. Christophe lui sut gré de ne point troubler son chagrin par des paroles inutiles. Pourtant il voulait savoir... elle était la seule qui pût lui parler d'elle. Il demanda tout bas :

-- Quand est-elle... ?

(Il n'osait dire : morte).

Elle répondit :

-- Il y a eu samedi huit jours.

Un souvenir lui traversa l'esprit. Il dit :

-- Dans la nuit.

Rosa le regarda, étonnée, et dit :

-- Oui, la nuit, entre deux et trois heures.

La mélodie funèbre lui réapparut.

Il demanda, en tremblant :

-- A-t-elle beaucoup souffert ?

-- Non, non, grâce au ciel, cher Christophe, elle n'a presque pas souffert. Elle était si faible ! Elle n'a fait aucune résistance. Tout de suite, on a vu qu'elle était perdue.

-- Et elle, est-ce qu'elle l'a vu ?

-- Je ne sais pas. Je crois...

-- Elle a dit quelque chose ?

-- Non, rien. Elle se plaignait, comme un petit enfant.

-- Tu étais là ?

-- Oui, les deux premiers jours, j'étais là toute seule, avant que son frère ne vînt.

Il lui serra la main, dans un élan de reconnaissance.

-- Merci.

Elle sentit le sang lui refluer au cœur.

Après un silence, il dit, il balbutia la question qui l'étouffait :

-- Elle n'a rien dit... pour moi ?

Rosa secoua la tête tristement. Elle eût donné beaucoup pour pouvoir lui faire la réponse qu'il attendait ; elle se reprochait presque de ne pas savoir mentir. Elle tâcha de le consoler :

-- Elle n'avait plus conscience.

-- Elle parlait ?

-- On ne comprenait pas bien. Elle parlait tout bas.

-- Où est la petite fille ?

-- Le frère l'a emmenée chez lui, dans son pays.

-- Et elle ?

-- Elle est aussi là-bas. Lundi de la semaine passée, elle est partie d'ici.

Ils se remirent à pleurer.

La voix de madame Vogel rappela encore Rosa. Christophe, de nouveau seul, revivait ces journées de mort. Huit jours, il y avait huit jours déjà... Ô Dieu ! qu'était-elle devenue ? Comme il avait plu, cette semaine, sur la terre !... Et lui, pendant ce temps, il riait, il était heureux !

Il sentit dans sa poche un paquet enveloppé dans du papier de soie : c'étaient des boucles d'argent qu'il lui rapportait pour ses souliers. Il se souvint du soir où sa main s'était posée sur le petit pied déchaussé. Ses petits pieds, où étaient-ils maintenant ? Comme ils devaient avoir froid !... Il pensa que le souvenir de ce tiède contact était le seul qu'il eût de ce corps bien-aimé. Jamais il n'avait osé le toucher, le prendre dans ses bras, l'étreindre contre le sien. Elle s'en était allée, tout entière inconnue, pour jamais. Il ne savait rien d'elle, ni de son âme, ni de sa chair. Il n'avait pas un souvenir de sa forme, de sa vie, de son amour... Son amour ?... quelle preuve en avait-il ?... Il n'avait pas une lettre, pas une relique, -- rien. Où la saisir, où la chercher, en lui-même, hors de lui ?... Ô néant ! Il ne lui restait rien d'elle que l'amour qu'il avait pour elle, il ne lui restait que lui... -- Et malgré tout, son désir enragé de l'arracher à la destruction, son besoin de nier la mort, faisait qu'il s'attachait à cette dernière épave, dans un acte de foi forcené :

« ... Ne son gia morto ; e ben c'albergo cangi,

resto in te vivo, c'or mi vedi e piangi,

se l'un nell'altro amante si trasforma. »

« ... Je ne suis pas morte, j'ai changé de demeure, je reste vivante en toi, qui me vois et qui pleures. En l'âme de l'amant se change l'âme aimée. »

Il n'avait jamais lu ces sublimes paroles ; mais elles étaient en lui. Chacun remonte à son tour le calvaire des siècles. Chacun retrouve les peines, chacun retrouve l'espoir désespéré et la folie des siècles. Chacun remet ses pas dans les pas de ceux qui furent, de ceux qui luttèrent avant lui contre la mort, nièrent la mort, -- sont morts.

Il se mura chez lui. Ses volets restaient clos, tout le jour, pour ne pas voir les fenêtres de la maison d'en face. Il fuyait les Vogel : ils lui étaient odieux. Il n'avait rien à leur reprocher : c'étaient de trop braves gens, et trop pieux, pour n'avoir pas fait taire leurs sentiments devant la mort. Ils savaient la peine de Christophe, et ils la respectaient, quoi qu'ils en pussent penser ; ils évitaient de prononcer devant lui le nom de Sabine. Mais ils avaient été ses ennemis, quand elle vivait : c'était assez, pour qu'il fût le leur, maintenant qu'elle ne vivait plus.

D'ailleurs, ils n'avaient rien changé à leurs façons bruyantes ; et malgré la pitié sincère, mais passagère, qu'ils avaient éprouvée, il était évident que ce malheur leur était indifférent au fond -- (c'était trop naturel) -- : peut-être même en éprouvaient-ils un secret débarras. Christophe l'imaginait du moins. Maintenant que les intentions des Vogel à son égard lui devenaient claires, il était porté à se les exagérer. En réalité, ils tenaient fort peu à lui ; et il s'attribuait une trop grande importance. Mais il ne doutait pas que la mort de Sabine, en écartant le principal obstacle aux projets de ses hôtes, ne leur parût laisser le champ libre à Rosa. Aussi il la détesta. Que l'on eût -- (les Vogel, Louisa, Rosa même) -- disposé de lui tacitement, sans même le consulter, cela seul eût suffi, dans n'importe quel cas, pour lui enlever toute affection pour celle qu'on voulait qu'il aimât. Il se cabrait, toutes les fois qu'on lui semblait toucher à son ombrageuse liberté. Mais ici, il n'était pas seul en cause. Les droits qu'on s'arrogeait sur lui ne portaient pas seulement atteinte à ses droits, mais à ceux de la morte à qui son cœur s'était donné. Aussi les défendait-il âprement, bien que personne ne les attaquât. Il suspectait la bonté de Rosa, qui souffrait de le voir souffrir, et venait souvent frapper à sa porte, pour le consoler et lui parler de l'autre. Il ne la repoussait pas : il avait besoin de causer de Sabine avec quelqu'un qui l'eût connue ; il voulait savoir les plus petits détails de ce qui s'était passé pendant la maladie. Mais il n'en était pas reconnaissant à Rosa, il prêtait à son cœur des mobiles intéressés. Ne voyait-il pas que la famille, qu'Amalia même permettait ces visites et ces longues causeries, que jamais elle n'eût autorisées, si elle n'y avait trouvé son compte ? Rosa n'était-elle pas d'accord avec les siens ? Il ne pouvait croire que sa compassion fût tout à fait sincère et dénuée de pensées personnelles.

Et sans doute, elle ne l'était pas. Rosa plaignait Christophe de tout son cœur. Elle faisait effort pour voir Sabine avec les yeux de Christophe, pour l'aimer au travers de lui ; elle se reprochait sévèrement les mauvais sentiments qu'elle avait pu avoir contre elle, et lui en demandait pardon, le soir, dans ses prières. Mais pouvait-elle oublier qu'elle, elle était vivante, qu'elle voyait Christophe à toute heure du jour, qu'elle l'aimait, qu'elle n'avait plus à craindre l'autre, que l'autre s'effaçait, que son souvenir même s'effacerait à son tour, qu'elle restait seule, qu'un jour peut-être ... ? Pouvait-elle réprimer, au milieu de sa douleur, de la douleur de son ami, qui était plus sienne que la sienne, -- pouvait-elle réprimer un brusque mouvement de joie, un espoir irraisonné ? Elle se le reprochait ensuite. Ce n'était qu'un éclair. C'était assez. Il l'avait vu. Il lui jetait un regard qui lui glaçait le cœur : elle y lisait des pensées haineuses ; il lui en voulait de vivre, quand l'autre était morte.

Le meunier, avec sa voiture, vint chercher le petit mobilier de Sabine. En rentrant d'une leçon, Christophe vit étalés, devant la porte, dans la rue, le lit, l'armoire, les matelas, le linge, tout ce qui avait été à elle, tout ce qui restait d'elle. Ce lui fut un spectacle odieux. Il passa précipitamment. Sous le porche, il se heurta à Bertold qui l'arrêta :

-- Ah ! mon cher monsieur, disait-il en lui serrant la main avec effusion, hein ! qui aurait dit cela quand nous étions ensemble ? Comme nous étions contents, tous ! C'est pourtant depuis ce jour-là, depuis cette sacrée promenade sur l'eau, qu'elle a commencé à aller mal. Enfin ! cela ne sert à rien de se plaindre ! Elle est morte. Après elle, ça sera notre tour. C'est la vie... Et vous, comment allez-vous ? Moi, très bien, Dieu merci !

Il était rouge, suant, et sentait le vin. L'idée que c'était son frère, qu'il avait des droits sur son souvenir, blessait Christophe. Il souffrait d'entendre cet homme parler de celle qu'il aimait. Le meunier était heureux, au contraire, de trouver un ami avec qui causer de Sabine ; il ne comprenait pas la froideur de Christophe. C'est qu'il ne se doutait pas de tout ce que sa présence, l'évocation subite de la journée à la ferme, les souvenirs heureux qu'il rappelait lourdement, les pauvres reliques de Sabine, qui jonchaient le sol, et qu'il poussait du pied, en causant, remuaient de souffrance dans l'âme de Christophe. Le seul nom de Sabine, chaque fois qu'il revenait dans sa bouche, déchirait Christophe. Il cherchait un prétexte pour faire taire Bertold. Il gagna l'escalier ; mais l'autre s'attachait à lui, l'arrêtait sur les marches, continuait son récit. Enfin, comme le meunier lui racontait la maladie de Sabine, avec le plaisir étrange que trouvent certaines gens, surtout des gens du peuple, à parler de maladies, avec un luxe de détails pénibles, Christophe n'y tint plus : (il se raidissait, pour ne pas crier de douleur). Il l'interrompit net :

-- Pardon, dit-il, avec une sécheresse glaciale, il faut que je vous quitte.

Il le quitta, sans autre adieu.

Cette insensibilité révolta le meunier. Il n'avait pas été sans deviner la secrète affection de sa sœur et de Christophe. Que celui-ci témoignât d'une telle indifférence, lui parut monstrueux : il jugea que Christophe n'avait point de cœur.

Christophe avait fui dans sa chambre : il suffoquait. Tant que dura le déménagement, il ne sortit plus de chez lui. Il s'était juré de ne pas regarder par la fenêtre, mais il ne pouvait s'empêcher de le faire ; et, caché dans un coin, derrière ses rideaux, il suivait le départ des hardes aimées avec une attention douloureuse. En les voyant disparaître pour toujours, il était sur le point de courir dans la rue, de crier : « Non ! non ! laissez-les moi ! Ne me les emportez pas ! » Il voulait supplier qu'on lui donnât au moins un objet, un seul objet, qu'on ne la lui prît pas tout entière. Mais comment eût-il osé le demander au meunier ? Il n'était rien pour lui. Son amour, elle-même ne l'avait pas su : comment aurait-il osé le dévoiler à un autre ? Puis, s'il avait essayé de dire un mot, il eût éclaté en sanglots... Non, non, il fallait se taire, il fallait assister à cette disparition totale, sans pouvoir -- sans oser rien faire pour sauver un débris du naufrage...

Et quand tout fut fini, quand la maison fut vide, quand la porte cochère se fut refermée sur le meunier, quand les roues du chariot se furent éloignées, en ébranlant les vitres, quand leur bruit s'effaça, il se jeta par terre, n'ayant plus une larme, plus une pensée pour souffrir ou pour lutter, glacé, comme mort lui-même.

On frappa à la porte. Il resta immobile. On frappa de nouveau. Il avait oublié de s'enfermer à clef. Rosa entra. Elle eut une exclamation, en le voyant étendu sur le plancher, et s'arrêta, effrayée. Il souleva la tête, avec colère :

-- Quoi ? Que veux-tu ? Laisse-moi !

Elle ne s'en allait pas, elle restait, hésitante, adossée à la porte, elle répétait :

-- Christophe...

Il se releva en silence ; il était honteux qu'elle l'eût vu ainsi. En s'époussetant de la main, il demanda durement :

-- Eh bien, qu'est-ce que tu veux ?

Rosa, intimidée, dit :

-- Pardon... Christophe... je suis entrée... je t'apportais...

Il vit qu'elle tenait un objet à la main.

-- Voilà, dit-elle, en le lui tendant. J'ai demandé à Bertold qu'il me donnât un souvenir d'elle. J'ai pensé que cela te ferait plaisir...

C'était une petite glace d'argent, le miroir de poche, où elle se regardait, des heures, moins par coquetterie que par désœuvrement. Christophe le saisit, saisit la main qui le lui tendait :

-- Oh ! Resi !... fit-il.

Il était pénétré par sa bonté, et par le sentiment de sa propre injustice. D'un mouvement passionné, il s'agenouilla devant elle, et lui baisa la main :

-- Pardon... pardon... dit-il.

Rosa ne comprit pas d'abord ; puis, elle comprit trop bien ; elle rougit, elle trembla, elle se mit à pleurer. Elle comprit qu'il voulait dire :

« Pardon si je suis injuste... pardon si je ne t'aime pas... pardon si je ne puis pas... si je ne puis pas t'aimer, si je ne t'aimerai jamais !... »

Elle ne lui retirait pas sa main : elle savait que ce n'était pas elle qu'il embrassait. Et, la joue appuyée sur la main de Rosa, il pleurait à chaudes larmes, sachant qu'elle lisait en lui : il avait une amère tristesse à ne pouvoir l'aimer, à la faire souffrir.

Ils restèrent ainsi, pleurant tous deux, dans le crépuscule de la chambre.

Enfin elle dégagea sa main. Il continuait de murmurer :

-- Pardon !...

Elle lui posa sa main doucement sur la tête. Il se releva. Ils s'embrassèrent en silence, ils sentirent sur leurs lèvres l'âcre goût de leurs larmes.

-- Nous serons toujours amis, dit-il tout bas.

Elle hocha la tête, et le quitta, trop triste pour parler. Ils pensaient que le monde est mal fait. Qui aime n'est pas aimé. Qui est aimé n'aime point. Qui aime et est aimé est un jour, tôt ou tard, séparé de son amour... On souffre. On fait souffrir. Et le plus malheureux n'est pas toujours celui qui souffre.

Christophe recommença à fuir la maison. Il n'y pouvait plus vivre. Il ne pouvait voir en face les fenêtres sans rideaux, l'appartement vide.

Il connut une pire douleur. Le vieux Euler se hâta de relouer le rez-de-chaussée. Un jour, Christophe vit dans la chambre de Sabine des figures étrangères. De nouvelles vies effaçaient les dernières traces de la vie disparue.

Il lui devint impossible de rester au logis. Il passa des journées entières au dehors ; il ne revenait qu'à la nuit, quand il ne pouvait plus rien voir. De nouveau, il reprit ses courses dans la campagne. Elles le ramenaient invinciblement à la ferme de Bertold. Mais il n'y entrait pas, il n'osait approcher, il faisait le tour, de loin. Il avait découvert un point, sur une colline, d'où l'on dominait la ferme, la plaine et la rivière : ce fut son but de promenade habituel. De là, il suivait des yeux les méandres de l'eau, jusqu'aux bouquets de saules, sous lesquels il avait vu passer l'ombre de la mort sur les traits de Sabine. De là, il distinguait les deux fenêtres des chambres où ils avaient veillé, côte à côte, si près, si loin, séparés par une porte, -- la porte de l'éternité. De là, il planait au-dessus du cimetière. Il n'avait pu se résoudre à y entrer : il avait depuis l'enfance l'horreur de ces champs pourris, auxquels il se refusait à attacher l'image des êtres qu'il aimait. Mais d'en haut et de loin, le petit champ des morts n'avait rien de sinistre ; il était calme, il dormait au soleil... Dormir !... Elle aimait dormir ! Rien ne la dérangerait là. Les chants des coqs se répondaient à travers la plaine. De la ferme montaient le bourdonnement du moulin, les piaillements de la basse-cour, les cris des enfants qui jouaient. Il apercevait la petite fille de Sabine, il la voyait courir, il distinguait son rire. Une fois, il la guetta, près de la porte de la ferme, dans un repli du chemin creux qui faisait le tour des murs ; il la saisit au passage, il l'embrassa furieusement. La petite eut peur, et se mit à pleurer. Elle l'avait presque oublié déjà. Il lui demanda :

-- Es-tu contente ici ?

-- Oui, je m'amuse...

-- Tu ne veux pas revenir ?

-- Non !

Il l'avait lâchée. Cette indifférence d'enfant le désolait. Pauvre Sabine !... C'était elle pourtant, un peu d'elle... Si peu ! L'enfant ne ressemblait pas à sa mère : il avait passé en elle, mais il n'était pas elle ; à peine avait-il gardé de ce mystérieux passage un parfum très léger de l'être disparu : des inflexions de voix, un petit froncement de lèvres, une façon de ployer la tête. Le reste de la personne était tout un autre être ; et cet être mêlé à celui de Sabine répugnait à Christophe, sans qu'il se l'avouât.

Ce n'était qu'en lui-même que Christophe retrouvait l'image de Sabine. Partout elle le suivait, elle flottait autour de lui ; mais il ne se sentait véritablement avec elle, que quand il était seul. Nulle part, elle n'était plus près de lui que dans ce refuge, sur la colline, loin des regards au milieu de ce pays, plein de son souvenir. Il faisait des lieues pour y venir, il y montait en courant, le cœur battant, comme à un rendez-vous : c'en était un, en effet. Dès qu'il était arrivé, il se couchait à terre, -- cette même terre, où son corps était couché ; -- il fermait les yeux : et elle l'envahissait. Il ne voyait pas ses traits, il n'entendait pas sa voix : il n'en avait pas besoin ; elle entrait en lui, elle le prenait, il la possédait tout entière. Dans cet état d'hallucination passionnée, il n'avait même pas la force de penser, il ne savait pas ce qui se passait, il ne savait rien, sinon qu'il était avec elle.

Cet état dura peu. -- À dire vrai, il ne fut tout à fait sincère qu'une seule fois. Dès le lendemain, la volonté y avait part. Et depuis lors, vainement Christophe tâcha de le faire revivre. C'est alors seulement qu'il pensa à évoquer en lui la figure et la forme précise de Sabine : jusque-là, il n'y songeait point. Il y réussit, par éclairs, et il en était tout illuminé. Mais c'était au prix d'heures d'attente et de nuit.

-- Pauvre Sabine ! pensait-il, ils t'oublient tous, il n'y a que moi qui t'aime, qui te garde pour toujours, ô mon précieux trésor ! Je t'ai, je te tiens, je ne te laisserai pas échapper !... »

Il parlait ainsi, parce que déjà elle lui échappait : elle fuyait de sa pensée, comme l'eau au travers des doigts. Il revenait toujours, fidèle au rendez-vous. Il voulait penser à elle, et il fermait les yeux. Mais il lui arrivait, après une demi-heure, une heure, deux heures parfois, de s'apercevoir qu'il n'avait pensé à rien. Les bruits de la vallée, le bouillonnement des écluses, les clochettes de deux chèvres qui broutaient sur la colline, le bruit du vent dans les petits arbres grêles, au pied desquels il était étendu, imbibaient sa pensée poreuse et molle, comme une éponge. Il s'indignait contre sa pensée : elle s'efforçait de lui obéir, et de fixer l'image disparue à laquelle il voulait lier sa vie ; mais sa pensée retombait, lasse et endolorie, et de nouveau elle se livrait, avec un soupir de soulagement, au flot paresseux des sensations.

Il secoua sa torpeur. Il parcourut la campagne en tous sens, à la recherche de Sabine. Il la cherchait dans le miroir, où son sourire avait passé. Il la cherchait au bord de la rivière, où ses mains s'étaient trempées. Mais le miroir et l'eau ne lui renvoyaient que son propre reflet. L'excitation de la marche, l'air frais, son sang vigoureux qui battait, réveillèrent des musiques en lui. Il voulut se donner le change :

-- Ô Sabine !... soupirait-il.

Il lui dédia ces chants, il entreprit de faire revivre dans sa musique son amour et sa peine... Il avait beau faire : amour et peine revivaient bien ; mais la pauvre Sabine n'y trouvait pas son compte. Amour et peine regardaient vers l'avenir, et non vers le passé. Christophe ne pouvait rien contre sa jeunesse. La sève remontait en lui avec une impétuosité nouvelle. Son chagrin, ses regrets, son chaste et brûlant amour, ses désirs refoulés, exaspéraient sa fièvre. En dépit de son deuil, son cœur battait des rythmes allègres et violents ; des chants emportés bondissaient sur des mètres ivres : tout célébrait la vie, la tristesse même prenait un caractère de fête. Christophe était trop franc pour persister à se faire illusion ; et il se méprisait. Mais la vie l'emportait ; et triste, l'âme pleine de mort et le corps plein de vie, il s'abandonna à sa force renaissante, à la joie délirante et absurde de vivre, que la douleur, la pitié, le désespoir, la blessure déchirante d'une perte irréparable, tous les tourments de la mort, ne font qu'aiguillonner et aviver chez les forts, en labourant leurs flancs d'un éperon furieux.

Christophe savait d'ailleurs qu'il gardait en lui, dans les retraites souterraines de l'âme, un asile inaccessible, inviolable, où l'ombre de Sabine était close. Le torrent de la vie ne saurait l'emporter. Chacun porte au fond de lui comme un petit cimetière de ceux qu'il a aimés. Ils y dorment, des années, sans que rien vienne les troubler. Mais un jour vient, -- on le sait, -- où la fosse se rouvre. Les morts sortent de leur tombe, et sourient de leurs lèvres décolorées -- aimantes, toujours -- à l'aimé, à l'amant, dans le sein duquel leur souvenir repose, comme l'enfant qui dort dans les entrailles maternelles.

III.

ADA

Après l'été pluvieux, l'automne rayonnait. Dans les vergers, les fruits pullulaient sur les branches. Les pommes rouges brillaient comme des billes d'ivoire. Quelques arbres déjà revêtaient hâtivement leur plumage éclatant de l'arrière-saison : couleur de feu, couleur de fruits, couleur de melon mûr, d'orange, de citron, de cuisine savoureuse, de viandes rissolées. Des lueurs fauves s'allumaient de toutes parts dans les bois ; et des prairies sortaient les petites flammes roses des colchiques diaphanes.

Il descendait une colline. C'était une après-midi de dimanche. Il marchait à grands pas, courant presque, entraîné par la pente. Il chantait une phrase, dont le rythme l'obsédait depuis le commencement de la promenade. Rouge, débraillé, il allait, agitant les bras, et roulant les yeux comme un fou, lorsqu'à un tournant du chemin, il se trouva brusquement en présence d'une grande fille blonde, qui, juchée sur un mur, et tirant de toutes ses forces une grosse branche d'arbre, se régalait goulûment de petites prunes violettes. Ils furent aussi surpris l'un que l'autre. Elle le regarda, effarée, la bouche pleine ; puis elle éclata de rire. Il en fit autant. Elle était plaisante à voir avec sa figure ronde encadrée de cheveux blonds frisottants, qui faisaient autour d'elle comme une poussière de soleil, ses joues pleines et roses, ses larges yeux bleus, son nez un peu gros, impertinemment retroussé, sa bouche petite et très rouge, montrant des dents blanches, aux canines fortes et avançantes, son menton gourmand, et toute son abondante personne, grande et grasse, bien faite, solidement charpentée. Il lui cria :

-- Bon appétit !

et voulut continuer son chemin. Mais elle l'appela :

-- Monsieur ! Monsieur ! Voulez-vous être gentil ? Aidez-moi à descendre. Je ne peux plus...

Il revint, et lui demanda comment elle avait fait pour monter.

-- Avec mes griffes... C'est toujours facile de monter...

-- Surtout quand il y a des fruits appétissants qui pendent au-dessus de votre tête...

-- Oui... Mais quand on a mangé, on n'a plus de courage. On ne peut plus retrouver le chemin.

Il la regardait, perchée. Il dit :

-- Vous êtes très bien ainsi. Restez là bien tranquille. Je viendrai vous voir demain. Bonsoir !

Mais il ne bougea pas, planté au-dessous d'elle.

Elle feignit d'avoir peur, et le supplia, avec de petites mines, de ne pas l'abandonner. Ils restaient à se regarder, en riant. Elle dit, en lui montrant la branche, à laquelle elle était accrochée :

-- En voulez-vous ?

Le respect de la propriété ne s'était pas développé chez Christophe, depuis le temps de ses courses avec Otto : Il accepta sans hésiter. Elle s'amusa à le bombarder de prunes. Quand il eut mangé, elle dit :

-- Maintenant !...

Il prit un malin plaisir à la faire attendre. Elle s'impatientait sur son mur. Enfin il dit :

-- Allons !

et lui tendit les bras.

Mais au moment de sauter, elle se ravisa :

-- Attendez ! Il faut d'abord faire des provisions !

Elle cueillit les plus belles prunes, qui étaient à sa portée, et en remplit son corsage rebondi :

-- Attention ! Ne les écrasez pas !

Il avait presque envie de le faire.

Elle se baissa sur le mur, et sauta dans ses bras. Bien qu'il fût solide, il plia sous le poids, et faillit l'entraîner en arrière. Ils étaient de même taille. Leurs figures se touchaient. Il baisa ses lèvres humides et sucrées du jus des prunes ; et elle lui rendit son baiser sans plus de façons.

-- Où allez-vous ? demanda-t-il.

-- Je ne sais pas.

-- Vous vous promeniez seule ?

-- Non. Je suis avec des amis. Mais je les ai perdus... Hé ho ! fit-elle brusquement, en appelant de toutes ses forces.

Rien ne répondit.

Elle ne s'en préoccupa pas autrement. Ils se mirent à marcher, au hasard, droit devant eux.

-- Et vous, où allez-vous ? dit-elle.

-- Je n'en sais rien non plus.

-- Très bien, Nous allons ensemble.

Elle sortit des prunes de son corsage entre-bâillé, et se mit à les croquer.

-- Vous allez vous faire mal, dit-il.

-- Jamais ! Toute la journée j'en mange.

Par la fente du corsage, il voyait la chemisette.

-- Elles sont toutes chaudes maintenant, dit-elle.

-- Voyons !

Elle lui en tendit une, en riant. Il la mangea. Elle le regardait du coin de l'œil, en suçant ses fruits comme un enfant. Il ne savait trop comment l'aventure finirait. Il est probable qu'elle du moins s'en doutait. Elle attendait.

-- Hé ho ! cria-t-on dans le bois.

-- Hé ho ! répondit-elle... Ah ! les voici ! dit-elle à Christophe. Ce n'est pas malheureux !

Elle pensait au contraire que c'était plutôt malheureux. Mais la parole n'a pas été donnée à la femme pour dire ce qu'elle pense... Grâce à Dieu ! Il n'y aurait plus de morale possible sur terre...

Les voix se rapprochaient. Ses amis allaient déboucher sur le chemin. Elle sauta d'un bond le fossé de la route, grimpa le talus qui la bordait, et se cacha derrière les arbres. Il la regardait faire, étonné. Elle lui fit signe impérieusement de venir. Il la suivit. Elle s'enfonça dans l'intérieur du bois.

-- Hé ho ! fit-elle de nouveau, quand ils furent assez loin... Il faut bien qu'ils me cherchent ! expliqua-t-elle à Christophe.

Les gens s'étaient arrêtés sur la route et écoutaient d'où venait la voix. Ils répondirent et entrèrent à leur tour dans le bois. Mais elle ne les attendit pas. Elle s'amusa à faire de grands crochets à droite et à gauche. Ils s'époumonaient à l'appeler. Elle les laissait faire, puis elle allait crier dans la direction opposée. À la fin, ils se lassèrent, et, sûrs que le meilleur moyen de la faire venir était de ne point la chercher, ils crièrent :

-- Bon voyage !

et partirent en chantant.

Elle fut furieuse qu'ils ne se souciassent pas plus d'elle. Elle avait bien cherché à se débarrasser d'eux ; mais elle n'admettait pas qu'ils en prissent si facilement leur parti. Christophe faisait sotte figure : ce jeu de cache-cache avec une fille qu'il ne connaissait pas, le divertissait médiocrement ; et il ne pensait point à mettre à profit leur solitude. Elle n'y pensait pas davantage : dans son dépit, elle oubliait Christophe.

-- Oh ! c'est trop fort, dit-elle, en tapant des mains, voilà qu'ils me laissent ainsi ?

-- Mais, dit Christophe, c'est vous qui l'avez voulu.

-- Pas du tout !

-- Vous les fuyez.

-- Si je les fuis, c'est mon affaire, ce n'est pas la leur. Eux, ils doivent me chercher. Et si j'étais perdue ?...

Elle s'apitoyait déjà sur ce qui aurait pu arriver, si... si le contraire de ce qui était, avait été.

-- Oh ! je m'en vais les secouer ! dit-elle.

Elle rebroussa chemin, à grandes enjambées.

Sur la route, elle se souvint de Christophe, et le regarda de nouveau. -- Mais il était trop tard. Elle se mit à rire. Le petit démon qui était en elle l'instant d'avant, n'y était plus. En attendant qu'il en vînt un autre, elle voyait Christophe avec des yeux indifférents. Et puis, elle avait faim. Son estomac lui rappelait qu'il était l'heure de souper ; elle avait hâte de regagner ses amis à l'auberge. Elle prit le bras de Christophe, elle s'appuyait dessus de toutes ses forces, elle geignait et se disait harassée. Cela ne l'empêcha point d'entraîner Christophe le long d'une pente, en courant et criant et riant, comme une folle.

Ils causèrent. Elle apprit qui il était ; elle ne connaissait pas son nom, et parut n'attacher qu'une médiocre estime à son titre de musicien. Il sut qu'elle était demoiselle de magasin chez une modiste de la Kaisersstrasse, (la rue la plus élégante de la ville) ; elle se nommait Adelheid, -- pour les amis, Ada. Ses compagnons de promenade étaient une de ses amies, qui travaillait dans la même maison qu'elle, et deux jeunes gens très bien, un employé à la banque Weiller, et un commis d'un grand magasin de nouveautés. Ils profitaient de leur dimanche ; ils avaient décidé d'aller dîner à l'auberge du Brochet, d'où l'on a une belle vue sur le Rhin, et de revenir ensuite par le bateau.

La compagnie était déjà installée à l'auberge, quand ils y arrivèrent. Ada ne manqua point de faire une scène à ses amis ; elle se plaignit de leur lâche abandon, et présenta Christophe, en disant qu'il l'avait sauvée. Ils ne tinrent aucun compte de ses doléances ; mais ils connaissaient Christophe, l'employé de réputation, le commis pour avoir entendu quelques morceaux de lui, -- (il crut bon d'en fredonner un air, tout aussitôt) ; -- et le respect qu'ils lui témoignèrent fit impression sur Ada, d'autant plus que Myrrha, l'autre jeune femme, -- (elle se nommait en réalité Hansi, ou Johanna), -- une brune aux yeux clignotants, au front osseux, aux cheveux tirés, figure de Chinoise, un peu grimaçante, mais spirituelle et non sans charme, avec son museau de chèvre et son teint huileux et doré, -- se hâta de faire des avances à monsieur le Hof-Musicus. Ils le prièrent de vouloir bien honorer leur repas de sa présence.

Il ne s'était jamais trouvé à pareille fête ; car chacun le comblait d'égards, et les deux femmes, en bonnes amies, cherchaient à se le voler l'une à l'autre. Toutes deux lui firent la cour : Myrrha, avec des manières cérémonieuses et des yeux sournois, le frôlant de la jambe sous la table, -- Ada, effrontément, jouant de ses belles prunelles, de sa belle bouche, et de toutes les ressources de séduction de sa belle personne. Ces coquetteries un peu grossières gênaient et troublaient Christophe. Ces deux filles hardies le changeaient des figures ingrates qui l'entouraient chez lui. Myrrha l'intéressait, il la devinait plus intelligente que Ada ; mais ses façons obséquieuses et son sourire ambigu lui causaient un mélange d'attrait et de répulsion. Elle ne pouvait lutter contre le rayonnement de vie et de plaisir qui se dégageait de Ada ; et elle le savait bien. Quand elle vit que la partie était perdue pour elle, elle n'insista point, se replia sur elle-même, continua de sourire, et, patiente, attendit son jour. Ada, se voyant maîtresse du terrain, ne chercha pas à pousser ses avantages ; ce qu'elle en avait fait était surtout pour déplaire à son amie : elle y avait réussi, elle était satisfaite. Mais à son jeu elle s'était prise elle-même. Dans les yeux de Christophe, elle sentait la passion qu'elle avait allumée ; et cette passion s'allumait en elle. Elle se tut, elle cessa ses agaceries vulgaires : ils se regardèrent en silence ; ils avaient sur leur bouche le goût de leur baiser. De temps en temps, par saccades, ils prenaient part bruyamment aux plaisanteries des autres convives ; puis ils retombaient dans leur silence, se regardant à la dérobée. À la fin, ils ne se regardaient même plus, comme s'ils craignaient de se trahir. Absorbés en eux-mêmes, ils couvaient leur désir.

Quand le repas fut fini, ils se disposèrent à partir. Ils avaient deux kilomètres à faire, à travers bois, pour rejoindre la station du bateau. Ada se leva la première, et Christophe la suivit. Ils attendirent sur le perron que les autres fussent prêts ; -- sans parler, côte à côte, dans le brouillard épais que perçait à peine l'unique lanterne allumée devant la porte de l'auberge. -- Myrrha s'attardait devant le miroir.

Ada saisit la main de Christophe, et l'entraîna le long de la maison, vers le jardin, dans l'ombre. Sous un balcon, d'où tombait une draperie de vigne vierge, ils se tinrent cachés. Les lourdes ténèbres les entouraient. Ils ne se voyaient même pas. Le vent remuait les cimes des sapins. Il sentait, enlacés à ses doigts, les doigts tièdes de Ada, et le parfum d'une fleur d'héliotrope qu'elle avait à son sein.

Brusquement, elle l'attira contre elle ; la bouche de Christophe rencontra la chevelure de Ada, mouillée par le brouillard, baisa ses yeux, ses cils, ses narines, et ses grasses pommettes, et le coin de sa bouche, cherchant, trouvant ses lèvres, y restant attachée.

Les autres étaient sortis. On appelait :

-- Ada !...

Ils étaient immobiles, ils respiraient à peine, pressant l'un contre l'autre leur bouche et leur corps.

Ils entendirent Myrrha :

-- Ils sont partis devant.

Les pas de leurs compagnons s'éloignèrent dans la nuit. Ils se serrèrent plus fort, en silence, étouffant sur leurs lèvres un murmure passionné.

Une horloge de village sonna au loin. Ils s'arrachèrent à leur étreinte. Il leur fallait bien vite courir à la station. Sans un mot, ils se mirent en route, bras et mains enlacés, réglant leur marche sur le pas l'un de l'autre, -- un petit pas rapide et décidé, comme elle. La route était déserte, la campagne vide d'êtres, ils ne voyaient pas à dix pas devant eux ; ils allaient, sereins et sûrs, dans la nuit bien-aimée. Jamais ils ne butaient contre les cailloux du chemin. Comme ils étaient en retard, ils prirent un raccourci. Le sentier, après avoir descendu quelque temps au milieu des vignes, se mit à remonter, et serpenta longuement sur le flanc de la colline. Ils entendaient, dans le brouillard, le bruissement du fleuve et les palettes sonores du bateau qui venait. Ils laissèrent le chemin, et coururent à travers champs. Ils se trouvèrent enfin sur la berge du Rhin, mais assez loin encore de la station. Leur sérénité n'en fut pas altérée. Ada avait oublié sa fatigue du soir. Il leur semblait qu'ils auraient pu marcher toute la nuit, ainsi, sur l'herbe silencieuse, dans la brume flottante, plus humide et plus dense le long du fleuve enveloppé d'une blancheur lunaire. La sirène du bateau mugit, le monstre invisible s'éloigna lourdement. Ils dirent en riant :

-- Nous prendrons le suivant.

Sur la grève du fleuve, un doux remous de vagues vint se briser à leurs pieds.

À l'embarcadère du bateau, on leur dit :

-- Le dernier vient de partir.

Le cœur de Christophe battit. La, main de Ada serra plus fort le bras de son compagnon :

-- Bah ! dit-elle, il y en aura bien un, demain.

À quelques pas, dans un halo de brouillard, la lueur falote d'une lanterne accrochée à un poteau, sur une terrasse, au bord du fleuve. Un peu plus loin, quelques vitres éclairées, une petite auberge.

Ils entrèrent dans le jardin minuscule. Le sable grésillait sous leurs pas. Ils trouvèrent à tâtons les marches de l'escalier. Dans la maison, quand ils entrèrent, on commençait à éteindre. Ada, au bras de Christophe, demanda une chambre. La pièce où on les conduisit donnait sur le jardinet. Christophe, en se penchant à la fenêtre, vit la lueur phosphorescente du fleuve, et l'œil de la lanterne, sur la vitre de laquelle s'écrasaient des moustiques aux grandes ailes. La porte se referma. Ada restait debout près du lit, et souriait. Il n'osait la regarder. Elle ne le regardait pas non plus ; mais à travers ses cils, elle suivait tous les mouvements de Christophe. Le plancher craquait à chaque pas. On entendait les moindres bruits de la maison. Ils s'assirent sur le lit, et s'étreignirent en silence.

La lueur vacillante du jardin s'est éteinte. Tout s'est éteint...

La nuit... Le gouffre... Ni lumière, ni conscience... L'Être. La force de l'Être, obscure et dévorante. La toute-puissante joie. La déchirante joie. La joie qui aspire l'être, comme le vide la pierre. La trombe de désir qui suce la pensée. L'absurde et délirante Loi des mondes aveugles et ivres qui roulent dans la nuit...

La nuit... Leur souffle mêlé, la tiédeur dorée des deux corps qui se fondent, les abîmes de torpeur où ils tombent ensemble... la nuit qui est des nuits, les heures qui sont des siècles, les secondes qui sont la mort... Les rêves en commun, les paroles à yeux clos, les doux et furtifs contacts des pieds nus qui se cherchent à demi-endormis, les larmes et les rires, le bonheur de s'aimer dans le vide des choses, de partager ensemble le néant du sommeil, les images tumultueuses qui flottent dans le cerveau, les hallucinations de la nuit bruissante... Le Rhin clapote dans une anse, au pied de la maison ; dans le lointain, ses flots sur des brisants font comme une petite pluie qui tombe sur le sable. Le ponton du bateau craque et geint sous la pesée de l'eau. La chaîne qui l'attache se tend et se détend avec un cliquetis de ferrailles usées. La voix du fleuve monte, elle remplit la chambre. Le lit semble une barque. Ils sont entraînés, côte à côte, par le courant vertigineux, -- suspendus dans le vide, comme un oiseau qui plane. La nuit devient plus noire, et le vide plus vide. Ils se serrent plus étroitement l'un contre l'autre. Ada pleure, Christophe perd conscience, ils disparaissent tous deux sous les flots de la nuit...

La nuit... La mort... -- Pourquoi revivre ?...

La lueur du petit jour frotte les vitres mouillées. La lueur de la vie se rallume dans les corps alanguis. Il s'éveille. Les yeux de Ada le regardent. Leurs têtes sont appuyées sur le même oreiller. Leurs bras sont liés. Leurs lèvres se touchent. Une vie tout entière passe en quelques minutes : des journées de soleil, de grandeur et de calme...

« Où suis-je ? Et suis-je deux ? Suis-je encore ? Je ne sens plus mon être. L'infini m'entoure : j'ai l'âme d'une statue, aux larges yeux tranquilles, pleins d'une paix olympienne... »

Ils retombent dans les siècles de sommeil. Et les bruits familiers de l'aube, les cloches lointaines, une barque qui passe, deux rames d'où l'eau s'égoutte, les pas sur le chemin, caressent sans le troubler leur bonheur endormi, en leur rappelant qu'ils vivent, et le leur faisant goûter...

Le bateau qui s'ébrouait devant la fenêtre arracha Christophe à sa torpeur. Ils étaient convenus de partir à sept heures, afin d'être revenus en ville, à temps pour leurs occupations habituelles. Il chuchota :

-- Entends-tu ?

Elle ne rouvrit pas les yeux, elle sourit, elle avança les lèvres, elle fit un effort pour l'embrasser, puis laissa retomber sa tête sur l'épaule de Christophe... Par les carreaux de la fenêtre, il vit glisser sur le ciel blanc la cheminée du bateau, la passerelle vide, et des torrents de fumée. Il s'engourdit de nouveau...

Une heure s'enfuit, sans qu'il s'en aperçût. En l'entendant sonner, il eut un sursaut de surprise :

-- Ada !... dit-il doucement dans l'oreille de son amie. Hedi ! répéta-t-il. Il est huit heures.

Les yeux toujours fermés, elle fronça les sourcils et la bouche avec mauvaise humeur.

-- Oh ! laisse-moi dormir ! dit-elle.

Et, se dégageant de ses bras, en soupirant de fatigue, elle lui tourna le dos, et se rendormit de l'autre côté.

Il resta étendu auprès d'elle. Une chaleur égale coulait dans leurs deux corps. Il se mit à rêver. Son sang coulait à flots larges et calmes. Ses sens limpides percevaient les moindres impressions avec une fraîcheur ingénue. Il jouissait de sa force et de son adolescence. Il avait, sans le vouloir, la fierté d'être un homme. Il souriait à son bonheur, et il se sentait seul : seul, comme il avait toujours été, plus seul encore peut-être, mais sans aucune tristesse, d'une solitude divine. Plus de fièvre. Plus d'ombres. La nature librement pouvait se refléter dans son âme sereine. Étendu sur le dos, en face de la fenêtre, les yeux noyés dans l'air éblouissant de brouillards lumineux, il souriait :

-- Qu'il est bon de vivre !...

Vivre !... Une barque passa... Il pensa soudain à ceux qui ne vivaient plus, à une barque passée où ils étaient ensemble : lui -- elle -- ... Elle ?... Non pas celle-ci, celle qui dort près de lui. -- Elle, la seule, l'aimée, la pauvre petite morte. -- Mais qu'est-ce donc que celle-ci ? Comment est-elle là ? Comment sont-ils venus dans cette chambre, dans ce lit ? Il la regarde, il ne la connaît pas : elle est une étrangère ; hier matin, elle n'existait pas pour lui. Que sait-il d'elle ? -- Il sait qu'elle n'est pas intelligente. Il sait qu'elle n'est pas bonne. Il sait qu'elle n'est pas belle en ce moment, avec sa figure exsangue et bouffie de sommeil, son front bas, sa bouche ouverte pour respirer, ses lèvres gonflées et tendues qui font une moue de carpe. Il sait qu'il ne l'aime point. Et une douleur poignante le transperce, quand il pense qu'il a baisé ces lèvres étrangères, dès la première minute, qu'il a pris ce beau corps indifférent, dès la première nuit qu'ils se sont vus, -- et que celle qu'il aimait, il l'a regardée vivre et mourir près de lui, et qu'il n'a jamais osé effleurer ses cheveux, qu'il ne connaîtra jamais le parfum de son être. Plus rien. Tout s'est fondu. La terre lui a tout pris. Il ne l'a pas défendue...

Et tandis que, penché sur l'innocente dormeuse et déchiffrant ses traits, il la regardait avec des yeux mauvais, elle sentit son regard. Inquiète de se voir observée, elle fit un gros effort pour soulever ses paupières pesantes, et pour sourire ; et elle dit, d'une langue incertaine, comme un enfant qui se réveille :

-- Ne me regarde pas, je suis laide...

Elle retomba aussitôt, tuée de sommeil, sourit encore, balbutia :

-- Oh ! j'ai tant... tant sommeil !...

et repartit dans ses rêves.

Il ne put s'empêcher de rire ; il baisa tendrement sa bouche et son nez enfantins. Puis, après avoir regardé encore un moment dormir cette grande petite fille, il enjamba son corps, et se leva sans bruit. Elle poussa un soupir de soulagement, lorsqu'il fut parti et s'étendit de tout son long, en travers du lit vide. Il prit garde de l'éveiller, en faisant sa toilette, quoiqu'il n'y eût aucun risque ; et, quand ce fut fini, il s'assit sur la chaise, auprès de la fenêtre, regarda le fleuve embrumé et fumant, qui semblait rouler des glaçons ; et il s'engourdit dans une rêverie, où flottait une musique de pastorale mélancolique.

De temps en temps, elle entr'ouvrait les yeux, le regardait vaguement, mettait quelques secondes à le reconnaître, lui souriait, et passait d'un sommeil dans un autre. Elle lui demanda l'heure.

-- Neuf heures moins un quart.

Elle réfléchit, à moitié endormie :

-- Qu'est-ce que cela peut bien être, neuf heures moins un quart ?

À neuf heures et demie, elle s'étira, soupira, et dit qu'elle se levait.

Dix heures sonnèrent, avant qu'elle eût bougé. Elle se dépita :

-- Encore sonner !... Tout le temps, l'heure avance ?...

Il rit, et vint s'asseoir sur le lit, auprès d'elle. Elle lui passa les bras autour du cou, et lui raconta ses rêves. Il n'écoutait pas très attentivement, et l'interrompait par de petits mots tendres. Mais elle le faisait taire, et reprenait avec un grand sérieux, comme si ç'avait été des histoires de la plus hante importance :

-- Elle était à dîner : il y avait le grand-duc ; Myrrha était un chien terre-neuve... non, un mouton frisé, qui servait à table... Ada avait trouvé le moyen de s'élever au-dessus de terre, de marcher, de danser, de se coucher dans l'air. Voilà : c'était bien simple : on n'avait qu'à faire... ainsi... ainsi... ; et c'était fait...

Christophe se moquait d'elle. Elle riait aussi, un peu froissée qu'il rît. Elle haussait les épaules :

-- Ah ! tu ne comprends rien !...

Ils déjeunèrent sur son lit, dans la même tasse, avec la même cuiller.

Elle se leva enfin ; elle rejeta ses couvertures, sortit ses beaux grands pieds blancs, ses belles jambes grasses, et se laissa couler sur la descente de lit. Puis elle s'assit pour reprendre haleine, et regarda ses pieds. Enfin, elle frappa des mains, et lui dit de sortir ; et, comme il ne se pressait pas, elle le prit par les épaules, et le poussa à la porte, qu'elle referma à clef.

Après qu'elle eut bien musé, regardé et étiré chacun de ses beaux membres, chanté en se lavant un lied sentimental en quatorze couplets, jeté de l'eau à la figure de Christophe qui tambourinait à la fenêtre, et cueilli en partant la dernière rose du jardin, ils prirent le bateau. Le brouillard n'était pas encore dissipé ; mais le soleil brillait au travers : on flottait au milieu d'une lumière laiteuse. Ada, assise à l'arrière avec Christophe, l'air assoupi et boudeur, grognait que la lumière lui venait dans les yeux, et que, toute la journée, elle aurait mal à la tête. Et comme Christophe ne prenait pas assez au sérieux ses doléances, elle se renferma dans un silence maussade. Elle avait les yeux à peine ouverts, et l'amusante gravité des enfants qui viennent de se réveiller. Mais une dame élégante étant venue s'asseoir non loin d'elle, à la station suivante, elle s'anima aussitôt, et s'efforça de dire à Christophe des choses sentimentales et distinguées. Elle avait repris avec lui le « vous » cérémonieux.

Christophe se préoccupait de ce qu'elle dirait à sa patronne, pour excuser son retard. Elle ne s'en inquiétait guère :

-- Bah ! ce n'est pas la première fois.

-- Que quoi ?...

-- Que je suis en retard, dit-elle, vexée de la question.

Il n'osa demander la cause de ces retards.

-- Qu'est-ce que tu lui diras ?

-- Que ma mère est malade, morte..., est-ce que je sais ?

Il fut peiné qu'elle parlât si légèrement.

-- Je ne voudrais pas que tu mentes.

Elle se froissa :

-- D'abord, je ne mens jamais... Et puis, je ne peux pourtant pas lui dire...

Il demanda, moitié plaisant, moitié sérieux :

-- Pourquoi pas ?

Elle rit, elle haussa les épaules, en disant qu'il était grossier et mal élevé, et qu'elle l'avait prié d'ailleurs de ne plus la tutoyer.

-- Est-ce que je n'en ai pas le droit ?

-- Pas du tout.

-- Après ce qui s'est passé ?

-- Il ne s'est rien passé.

Elle le fixait en riant, d'un air de défi ; et, bien qu'elle plaisantât, le plus fort, c'était -- (il le sentait) -- qu'il ne lui en eût pas coûté beaucoup plus de le dire sérieusement, et presque de le croire. Mais un souvenir plaisant l'égaya sans doute ; car elle éclata de rire, en regardant Christophe, et l'embrassa bruyamment, sans se soucier de ses voisins, qui ne semblèrent d'ailleurs s'en étonner aucunement.

Il était maintenant de toutes ses promenades, en compagnie de demoiselles de magasin et de commis de boutique, dont la vulgarité ne lui plaisait guère, et qu'il essayait de perdre en chemin ; mais Ada, par esprit de contradiction, n'était plus disposée à s'égarer dans les bois. Lorsqu'il pleuvait, ou que, pour quelque autre raison, on ne sortait pas de la ville, il la menait au théâtre, au musée, au Thiergarten ; car elle tenait à se montrer avec lui. Elle désirait même qu'il l'accompagnât à l'office religieux ; mais il était si absurdement sincère, qu'il ne voulait plus mettre les pieds dans une église, depuis qu'il ne croyait plus -- (il avait renoncé, sous un autre prétexte, à sa place d'organiste) ; -- et en même temps, il était resté, à son insu, beaucoup trop religieux, pour ne pas trouver sacrilège la proposition de Ada.

Il allait le soir chez elle. Il trouvait là Myrrha, qui logeait dans la même maison. Myrrha ne lui gardait pas rancune, elle lui tendait sa main caressante et molle, causait de choses indifférentes ou lestes, et s'éclipsait discrètement. Jamais les deux femmes n'avaient semblé meilleures amies, que depuis qu'elles avaient moins de raisons de l'être : elles étaient toujours ensemble. Ada n'avait rien de secret pour Myrrha, elle lui racontait tout ; Myrrha écoutait tout : elles semblaient y prendre autant de plaisir l'une que l'autre.

Christophe était mal à l'aise dans la société de ces deux femmes. Leur amitié, leurs entretiens baroques, leur liberté d'allures, la façon crue dont Myrrha surtout voyait les choses et en parlait, -- (moins en sa présence toutefois, que quand il n'était pas là ; mais Ada le lui répétait), -- leur curiosité indiscrète et bavarde, constamment tournée vers des sujets niais ou d'une sensualité assez basse, toute cette atmosphère équivoque et un peu animale le gênait terriblement, l'intéressait pourtant ; car il ne connaissait rien de semblable. Il était perdu dans la conversation de ces deux petites bêtes, qui se parlaient chiffons, se disaient des coq-à-l'âne, riaient d'une façon inepte, et dont les yeux brillaient de plaisir, quand elles étaient sur la piste d'une histoire égrillarde. Il était soulagé par le départ de Myrrha. Ces deux femmes ensemble, c'était comme un pays étranger, dont il ne savait pas la langue. Impossible de se faire entendre : elles ne l'écoutaient même pas, elles se moquaient de l'étranger.

Quand il était seul avec Ada, ils continuaient de parler deux langues différentes ; mais au moins faisaient-ils effort, l'un et l'autre, pour se comprendre. À vrai dire, plus il la comprenait, moins il la comprenait. Elle était la première femme qu'il connût. Car si la pauvre Sabine en était une, il n'en avait rien su : elle était toujours restée pour lui un fantôme de son cœur. Ada se chargeait de lui faire rattraper le temps perdu. Il tâchait à son tour de résoudre l'énigme de la femme : -- énigme qui n'en est une peut-être, que pour ceux qui y cherchent un sens.

Ada n'avait nulle intelligence : c'était là son moindre défaut. Christophe en eût pris son parti, si elle l'avait pris aussi. Mais quoiqu'elle fût uniquement occupée de niaiseries, elle prétendait se connaître aux choses de l'esprit ; et elle jugeait de tout avec assurance. Elle parlait musique, elle expliquait à Christophe ce qu'il connaissait le mieux, elle formulait des arrêts et des vetos absolus. Inutile d'essayer de la convaincre : elle avait des prétentions et des susceptibilités pour tout ; elle faisait la renchérie, elle était têtue, vaniteuse ; elle ne voulait -- elle ne pouvait rien comprendre. Que ne consentait-elle à ne rien comprendre, en effet ! Combien il l'aimait mieux, quand elle voulait bien se résigner à être ce qu'elle était, simplement, avec ses qualités et ses défauts, au lieu de chercher à en imposer aux autres et à elle-même !

En fait, elle se souciait fort peu de penser. Elle se souciait de manger, boire, chanter, danser, crier, rire, dormir ; elle voulait être heureuse ; et ç'eût été très bien déjà si elle y avait réussi. Mais quoique douée pour cela : gourmande, paresseuse, sensuelle, d'un égoïsme candide qui révoltait et amusait Christophe, bref, bien qu'elle eût à peu près tous les vices qui rendent la vie aimable à leur heureux possesseur, sinon à ses amis -- (et encore, un visage heureux, du moins s'il est joli, ne rayonne-t-il pas du bonheur sur tous ceux qui l'approchent ?) -- malgré donc tant de raisons d'être satisfaite de l'existence et de soi, Ada n'avait même pas l'intelligence de l'être. Cette belle et forte fille, fraîche, réjouie, à l'air sain, d'une gaieté débordante et d'un féroce appétit, s'inquiétait de sa santé. Elle gémissait sur sa faiblesse, tout en mangeant comme quatre. Elle se plaignait de tout : elle ne pouvait plus se traîner, elle ne pouvait plus respirer, elle avait mal à la tête, elle avait mal aux pieds, aux yeux, à l'estomac, à l'âme. Elle avait peur de tout, elle était follement superstitieuse, elle voyait des signes partout : à table, les couteaux, les fourchettes en croix, le nombre des convives, la salière renversée : c'étaient alors toute une série de rites, qu'il fallait accomplir pour écarter le malheur. En promenade, elle comptait les corbeaux, et elle ne manquait pas d'observer de quel côté ils s'envolaient ; elle épiait anxieusement le chemin, à ses pieds, et elle se lamentait quand elle y voyait passer, le matin, une araignée : alors elle voulait revenir, il n'y avait plus d'autre ressource, pour continuer la promenade, que de lui persuader qu'il était plus de midi, et qu'ainsi le présage s'était mué de souci en espoir. Elle avait peur de ses rêves : elle les racontait longuement à Christophe ; elle cherchait, pendant des heures, un détail, quand elle l'avait oublié ; elle ne lui faisait grâce d'aucun : une suite d'absurdités, où il était question de mariages baroques, de morts, de couturières, de princes, de choses burlesques et quelquefois obscènes. Il fallait qu'il écoutât, qu'il donnât son avis. Souvent, elle restait, des journées entières, sous l'obsession de ces images ineptes. Elle trouvait la vie mal faite, elle voyait crûment les choses et les gens, elle assommait Christophe de ses jérémiades ; et ce n'était pas la peine qu'il eût quitté ses petits bourgeois moroses, pour retrouver ici l'éternel ennemi : le « trauriger ungriechischer Hypochondrist ».

Brusquement, au milieu de ces grogneries boudeuses, la gaieté reprenait, bruyante, exagérée ; il n'y avait pas plus à la discuter, que la maussaderie d'avant : c'étaient des éclats de rire, qui, étant sans raison, menaçaient d'être sans fin, des courses à travers champs, des folies, des jeux d'enfant, un plaisir de faire des sottises, de tripoter la terre, les choses sales, les bêtes, les araignées, les fourmis, les vers, de les taquiner, de leur faire du mal, de les faire manger l'un par l'autre, les oiseaux par les chats, les vers par les poules, les araignées par les fourmis, sans méchanceté d'ailleurs, ou par un instinct du mal tout à fait inconscient, par curiosité, par désœuvrement. C'était un besoin inlassable de dire des niaiseries, de répéter cinquante fois des mots qui n'avaient aucun sens, d'agacer, d'irriter, de harceler, de mettre hors de soi. Et ses coquetteries, dès que paraissait quelqu'un, -- n'importe qui, -- sur le chemin !... Aussitôt elle parlait avec animation, riait, faisait du bruit, faisait des grimaces, se faisait remarquer ; elle prenait une démarche factice et saccadée. Christophe pressentait avec terreur qu'elle allait dire des choses sérieuses. -- Et en effet : cela ne manquait point. Elle devenait sentimentale. Elle l'était sans modération, comme elle était tout le reste ; elle s'épanchait avec fracas. Christophe souffrait, il avait envie de la battre. Il ne lui pardonnait rien moins que de n'être pas sincère. Il ne savait pas encore que la sincérité est un don aussi rare que l'intelligence et la beauté, et qu'on ne saurait sans injustice l'exiger de tous. Il ne supportait pas le mensonge ; et Ada lui en donnait bonne mesure. Elle mentait constamment, tranquillement, en face de l'évidence. Elle avait cette facilité étonnante d'oublier ce qui leur déplait, -- ou même ce qui leur a plu, -- qu'ont les femmes qui vivent au cours des heures.

Et malgré tout, ils s'aimaient, ils s'aimaient de tout leur cœur. Ada était aussi sincère que Christophe dans son amour. Pour ne pas reposer sur une sympathie de l'esprit, cet amour n'en était pas moins vrai ; il n'avait rien de commun avec la passion basse. C'était un bel amour de jeunesse ; et si sensuel qu'il fût, il n'avait rien de vulgaire, parce que tout était jeune en lui ; il était naïf, presque chaste, lavé par l'ingénuité brûlante du plaisir. Bien que Ada ne fût pas, à beaucoup près, aussi ignorante que Christophe, elle avait encore le divin privilège d'un cœur et d'un corps adolescents, cette fraîcheur des sens, limpide et vive comme un ruisseau, qui donne presque l'illusion de la pureté, et que rien ne remplace. Égoïste, médiocre, insincère dans la vie ordinaire, -- l'amour la rendait simple, vraie, presque bonne ; elle arrivait à comprendre la joie que l'on pouvait trouver à s'oublier pour un autre. Christophe le voyait avec ravissement ; et il aurait voulu mourir pour elle. Qui peut dire tout ce qu'une âme aimante apporte, dans son amour, de ridicule et touchante illusion ! Et l'illusion naturelle de l'amoureux était encore centuplée chez Christophe par le pouvoir illusoire, inné à tout artiste. Un sourire de Ada avait pour lui des significations profondes ; un mot affectueux était la preuve de sa bonté de cœur. Il aimait en elle tout ce qu'il y avait de bon et de beau dans l'univers. Il l'appelait son moi, son âme, son être. Ils pleuraient d'amour ensemble.

Ce n'était pas seulement le plaisir qui les liait ; c'était une poésie indéfinissable de souvenirs et de rêves, -- les leurs ? ou ceux des êtres qui avaient aimé avant eux, qui avaient été avant eux, -- en eux ?... Ils gardaient sans se le dire, sans le savoir peut-être, la fascination des premières minutes où ils s'étaient rencontrés dans le bois, des premiers jours, des premières nuits passées ensemble, ces sommeils, dans les bras l'un de l'autre, immobiles, sans pensée, noyés dans un torrent d'amour et de joie silencieuse. De brusques évocations, des images, des pensées sourdes, dont le frôlement les faisait secrètement pâlir et fondre de volupté, les entouraient comme d'un bourdonnement d'abeilles. Lumière brûlante et tendre... Le cœur défaille et se tait, accablé par une douceur trop grande. Silence, langueur de fièvre, sourire mystérieux et las de la terre qui frissonne aux premiers soleils du printemps ... Un frais amour de deux corps juvéniles est un matin d'avril. Il passe comme avril. La jeunesse du cœur est un déjeuner de soleil.

Rien n'était mieux fait pour resserrer l'amour de Christophe pour Ada, que la façon dont les autres le jugeaient.

Dès le lendemain de leur première rencontre, tout le quartier était informé. Ada ne faisait rien pour cacher l'aventure, elle tenait à se faire honneur de sa conquête. Christophe eût préféré plus de discrétion ; mais il se sentait poursuivi par la curiosité des gens ; et comme il ne voulait pas avoir l'air de fuir devant elle, il s'affichait avec Ada. La petite ville jasait. Les collègues de Christophe à l'orchestre lui faisaient des compliments goguenards, auxquels il ne répondait pas, parce qu'il n'admettait point qu'on se mêlât de ses affaires. Au château, son manque de tenue était blâmé. La bourgeoisie jugeait sa conduite avec sévérité. Il perdit ses leçons de musique dans certaines familles. Chez d'autres, les mères se crurent obligées d'assister dorénavant à la répétition de leurs filles, l'air soupçonneux, comme si Christophe avait eu l'intention d'enlever ces précieuses personnes. Les demoiselles étaient censées tout ignorer. Naturellement, elles savaient tout ; et tout en battant froid à Christophe pour son manque de goût, elles mouraient d'envie d'avoir plus de détails. Il n'y avait que dans le petit commerce et chez les employés de magasin, que Christophe était populaire ; mais il ne le resta point : il était aussi agacé par l'approbation des uns que par le blâme des autres ; et ne pouvant rien contre le blâme, il s'arrangea de façon à ne pas garder l'approbation : ce qui n'était pas très difficile. Il était indigné de l'indiscrétion générale.

Les plus excités contre lui étaient Justus Euler et la famille Vogel. L'inconduite de Christophe leur semblait un outrage personnel. Ils n'avaient pourtant fondé sur lui aucun projet sérieux : ils se défiaient, -- madame Vogel surtout, -- de ces caractères d'artiste. Mais comme ils avaient l'esprit naturellement chagrin, et toujours porté à croire qu'ils étaient persécutés par le sort, ils se persuadèrent qu'ils tenaient au mariage de Christophe avec Rosa, dès qu'ils furent bien certains que ce mariage n'aurait pas lieu : ils virent là une marque de leur malchance accoutumée. La logique eût voulu, si la fatalité était responsable de leur mécompte, que Christophe ne le fût pas ; mais la logique des Vogel était celle qui leur permettait de trouver le plus de raisons de se plaindre. Ils jugèrent donc que si Christophe se conduisait mal, ce n'était pas seulement pour son plaisir, mais pour les offenser. Ils étaient d'ailleurs scandalisés. Très religieux, moraux, pleins de vertus familiales, ils étaient de ceux pour qui le péché de la chair est le plus honteux de tous, le plus grave, presque le seul, parce qu'il est le seul redoutable, -- (il est trop évident que des gens comme il faut ne seront jamais tentés de voler ni de tuer). -- Aussi Christophe leur parut foncièrement malhonnête, et ils changèrent de façons à son égard. Ils lui faisaient une mine glaciale, et se détournaient de lui sur son passage. Christophe, qui ne tenait point à leur conversation, haussait les épaules de toutes ces simagrées. Il feignait de ne pas remarquer les insolences d'Amalia, qui, tout en affectant de l'éviter avec mépris, faisait tout pour qu'il l'abordât, afin qu'elle pût lui dire ce qu'elle avait sur le cœur.

Christophe n'était touché que par l'attitude de Rosa. La petite le condamnait plus durement que tous les siens. Non que ce nouvel amour de Christophe lui parût détruire les dernières chances qu'elle avait d'être aimée de lui : elle savait qu'elle n'en avait aucune -- (bien qu'elle continuât peut-être d'espérer... elle espérait toujours !). -- Mais elle s'était fait de Christophe une idole ; et cette idole s'écroulait. C'était la pire douleur... oui, une douleur plus cruelle, dans l'innocence et l'honnêteté de son cœur, que d'être dédaignée et oubliée par lui. Élevée d'une façon puritaine, dans une morale étroite, à laquelle elle croyait passionnément, ce qu'elle avait appris de Christophe ne l'avait pas seulement désolée, mais écœurée. Elle avait déjà souffert, quand il aimait Sabine ; elle avait commencé de perdre certaines de ses illusions sur son héros. Que Christophe pût aimer une âme aussi médiocre lui semblait inexplicable et peu glorieux. Mais du moins, cet amour était pur, et Sabine n'en était pas indigne. Enfin la mort avait passé là-dessus, et avait tout sanctifié... Mais qu'aussitôt après, Christophe aimât une autre, -- et quelle autre ! -- c'était bas, c'était odieux ! Elle en venait à prendre la défense de la morte contre lui. Elle ne lui pardonnait pas de l'avoir oubliée... -- Hélas ! il y pensait plus qu'elle ; mais elle ne se doutait pas qu'il pût y avoir place, dans un cœur passionné, pour deux sentiments à la fois ; elle croyait qu'on ne peut rester fidèle au passé, sans sacrifier le présent. Pure et froide, elle n'avait aucune idée de la vie, ni de Christophe ; tout lui paraissait devoir être pur, étroit, et soumis au devoir, comme elle. Modeste dans toute son âme et de toute sa personne, elle n'avait qu'un orgueil : celui de la pureté ; elle l'exigeait de soi et des autres. Que Christophe se fût ainsi abaissé, elle ne le lui pardonnait pas, elle ne le lui pardonnerait jamais.

Christophe essaya de lui parler, sinon de s'expliquer avec elle. -- (Que lui aurait-il dit ? Qu'aurait-il pu dire à une fillette puritaine et naïve comme elle ?) -- Il eût voulu l'assurer qu'il était son ami, qu'il tenait à son estime, et qu'il y avait encore droit. Il voulait empêcher qu'elle s'éloignât absurdement de lui. -- Mais Rosa le fuyait, avec un silence sévère ; et il sentait qu'elle le méprisait.

Il en avait chagrin et colère. Il avait conscience qu'il ne méritait pas ce mépris ; et pourtant, il finissait par en être bouleversé : il se jugeait coupable. Les reproches les plus amers, c'était lui qui se les faisait, en pensant à Sabine. Il se torturait :

-- Mon Dieu ! comment est-ce possible ? Comment est-ce que je suis ?...

Mais il ne pouvait pas résister au courant qui l'emportait. Il pensait que la vie est criminelle ; et il fermait les yeux pour ne pas la voir, et vivre. Il avait un tel besoin de vivre, d'être heureux, d'aimer, de croire !... Non, il n'y avait rien de méprisable dans son amour ! Il savait qu'il pouvait n'être pas sage, pas intelligent, pas très heureux même, en aimant Ada ; mais qu'y avait-il là de vil ? À supposer -- (il s'efforçait d'en douter) -- que Ada n'eût pas une très grande valeur morale, en quoi l'amour qu'il avait pour elle en était-il moins pur ? L'amour est dans celui qui aime, non dans celui qu'on aime. Tant vaut celui qui aime, tant vaut l'amour. Tout est pur chez les purs. Tout est pur chez les forts et chez ceux qui sont sains. L'amour, qui pare certains oiseaux de leurs plus belles couleurs, fait sortir des âmes honnêtes ce qu'elles ont de plus noble. Le désir de ne montrer à l'autre rien qui ne soit digne de lui, fait qu'on ne prend plus plaisir qu'aux pensées et aux actes qui sont en harmonie avec la belle image que l'amour à sculptée. Et le bain de jeunesse où l'âme se retrempe, le rayonnement sacré de la force et de la joie, sont beaux et bienfaisants, et rendent plus grand le cœur.

Que ses amis le méconnussent, le remplissait d'amertume. Mais le plus grave, c'était que sa mère elle-même commençait à se tourmenter.

La bonne femme était loin de partager l'étroitesse de principes des Vogel. Elle avait vu de trop près les vraies tristesses, pour chercher à en inventer d'autres. Humble, brisée par la vie, en ayant reçu peu de joies, et lui en ayant encore moins demandé, résignée à ce qui venait, et n'essayant pas de le comprendre, elle se fût bien gardée de juger et de censurer les autres : elle ne s'en croyait pas le droit. Elle se trouvait trop bête, pour prétendre qu'ils se trompaient, quand ils ne pensaient pas comme elle ; il lui eût paru ridicule de vouloir imposer aux gens les règles inflexibles de sa morale et de sa foi. Au reste, sa morale et sa foi étaient toutes d'instinct : pieuse et pure pour son compte, elle fermait les yeux sur la conduite des autres, avec l'indulgence du peuple pour certaines fautes ou certaines faiblesses. C'était là un des griefs qu'avait jadis contre elle son beau-père, Jean-Michel : elle ne faisait pas assez de distinction entre les personnes honorables et celles qui ne l'étaient point ; elle ne craignait pas, dans la rue, ou au marché, de s'arrêter pour serrer la main et parler amicalement à d'aimables filles, fort connues du quartier, et que les femmes comme il faut devaient feindre d'ignorer. Elle s'en remettait à Dieu de distinguer le mal du bien, et de punir ou de pardonner. Elle ne demandait aux autres qu'un peu de cette affectueuse sympathie, qui est si nécessaire pour s'alléger mutuellement la vie. Pourvu qu'on fût bon, c'était l'essentiel pour elle.

Mais, depuis qu'elle habitait chez les Vogel, on était en train de la changer. L'esprit dénigrant de la famille avait fait d'elle d'autant plus facilement sa proie, qu'elle était alors abattue et sans force pour résister. Amalia s'était emparée d'elle ; et, du matin au soir, dans ces longs tête à tête, ou les deux femmes travaillaient ensemble, et où Amalia seule parlait, Louisa, passive et écrasée, prenait à son insu l'habitude de tout juger et de tout critiquer. Madame Vogel ne manqua pas de lui dire ce qu'elle pensait de la conduite de Christophe. Le calme de Louisa l'irritait. Elle trouvait indécent que Louisa se préoccupât si peu de ce qui les mettait tous hors d'eux ; elle ne fut pas contente, qu'elle n'eût réussi à la troubler tout à fait. Christophe s'en aperçut. Louisa n'osait lui faire de reproches ; mais c'étaient, chaque jour, des observations timides, inquiètes, insistantes ; et comme, impatienté, il y répondit brusquement, elle ne lui dit plus rien ; mais il continuait de lire le chagrin dans ses yeux ; et, quand il revenait, il voyait parfois qu'elle avait pleuré. Il connaissait trop sa mère, pour ne pas être sûr que ces inquiétudes ne lui venaient pas d'elle. -- Et il savait d'où elles lui venaient.

Il résolut d'en finir. Un soir que Louisa, ne pouvant plus retenir ses larmes, s'était levée de table, au milieu du souper, sans que Christophe pût apprendre ce qui la désolait, il descendit l'escalier, quatre à quatre, et alla frapper à la porte des Vogel. Il bouillait de colère. Il n'était pas seulement indigné de la façon dont madame Vogel agissait avec sa mère ; il avait à se venger de ce qu'elle avait soufflé à Rosa contre lui, de ses tracasseries contre Sabine, de tout ce qu'il avait dû tolérer d'elle depuis des mois. Depuis des mois, il portait un faix de rancunes accumulées, dont il avait hâte de se décharger.

Il fit irruption chez madame Vogel, et, d'une voix qui voulait être calme, mais qui tremblait de fureur, il lui demanda ce qu'elle avait bien pu raconter à sa mère pour la mettre dans un tel état.

Amalia le prit fort mal : elle répondit qu'elle disait ce qu'il lui plaisait, qu'elle n'avait à rendre compte de sa conduite à personne, -- à lui moins qu'à personne. Et, saisissant l'occasion de placer le discours qu'elle avait préparé, elle ajouta que si Louisa était malheureuse, il n'avait pas à en chercher d'autre raison que sa propre conduite, qui était une honte pour lui et un scandale pour tous.

Christophe n'attendait qu'une attaque pour attaquer. Il cria avec emportement que sa conduite ne regardait que lui, qu'il se souciait fort peu qu'elle plût ou ne plût pas à madame Vogel, que si celle-ci voulait s'en plaindre, elle s'en plaignît à lui, qu'elle pouvait bien lui dire tout ce qu'elle voudrait : ce serait comme s'il pleuvait, mais qu'il lui défendait, -- (elle entendait bien ?), -- il lui défendait d'en rien dire à sa mère, et que c'était une lâcheté de s'attaquer à une pauvre vieille femme malade.

Madame Vogel poussa les hauts cris. Jamais personne n'avait osé lui parler sur ce ton. Elle dit qu'elle ne se laisserait pas faire la leçon par un polisson, -- et dans sa propre maison ! -- Et elle le traita d'une façon outrageante.

Au bruit de la scène, les autres arrivèrent, -- sauf Vogel, qui fuyait tout ce qui pouvait être une cause de trouble pour sa santé. Le vieux Euler, pris à témoin par Amalia indignée, pria sévèrement Christophe, de se dispenser à l'avenir de ses observations et de ses visites. Il dit qu'ils n'avaient pas besoin de lui, pour savoir ce qu'ils devaient faire, qu'ils faisaient leur devoir, qu'ils le feraient toujours.

Christophe déclara qu'il partait, et qu'il ne remettrait plus les pieds chez eux. Il ne partit point pourtant, avant de s'être soulagé de ce qu'il avait encore à leur dire sur le compte de ce fameux Devoir, qui était devenu pour lui un ennemi personnel. Il dit que ce Devoir serait capable de lui faire aimer le vice. C'étaient des gens comme eux qui décourageaient du bien, par leur application à le rendre maussade. Ils étaient cause de la séduction qu'on trouve, par contraste, chez ceux qui sont malhonnêtes, mais aimables et riants. C'est profaner le nom de devoir, que l'appliquer à tout, aux plus niaises corvées, aux actes indifférents, avec une rigueur raide et rogue, qui finit par assombrir et empoisonner la vie. Le devoir est exceptionnel : il faut le réserver pour les moments de réel sacrifice, et ne pas couvrir de ce nom sa propre mauvaise humeur et le désir qu'on a d'être désagréable aux autres. Il n'y a pas de raison, parce qu'on à la sottise ou la disgrâce d'être triste, pour vouloir que tous le soient, et pour imposer à tous son régime d'infirme. La première des vertus, c'est la joie. Il faut que la vertu ait la mine heureuse, libre, sans contrainte. Il faut que celui qui fait le bien se fasse plaisir à lui-même. Mais ce prétendu devoir perpétuel, cette tyrannie de maître d'école, ce ton criard, ces discussions oiseuses, cet ergotage aigre et puéril, ce bruit, ce manque de grâce, cette vie dépouillée de tout charme, de toute politesse, de tout silence, ce pessimisme mesquin, qui ne laisse rien perdre de ce qui peut rendre l'existence plus pauvre qu'elle n'est, cette inintelligence orgueilleuse, qui trouve plus facile de mépriser les autres, que de les comprendre, toute cette morale bourgeoise, sans grandeur, sans bonheur, sans beauté, sont odieux et malfaisants : ils font paraître le vice plus humain que la vertu.

Ainsi pensait Christophe ; et, dans son désir de blesser qui l'avait blessé, il ne s'apercevait pas qu'il était aussi injuste que ceux dont il parlait.

Sans doute, ces pauvres gens étaient à peu près tels qu'il les voyait. Mais ce n'était pas leur faute : c'était celle de la vie ingrate, qui avait fait leurs figures, leurs gestes et leurs pensées ingrates. Ils avaient subi les déformations de la misère, -- non de la grande misère qui tombe d'un seul coup, et qui tue, ou qui forge, -- mais de la mauvaise chance, constamment répétée, de la petite misère qui s'épand goutte à goutte, du premier jour au dernier... Grande tristesse ! car sous ces enveloppes rugueuses, que de trésors en réserve, de droiture, de bonté, de silencieux héroïsme !... Toute la force d'un peuple, toute la sève de l'avenir.

Christophe n'avait pas tort de croire que le devoir est exceptionnel. Mais l'amour ne l'est pas moins. Tout est exceptionnel. Tout ce qui vaut quelque chose n'a pas de pire ennemi, -- non pas, que ce qui est mal (les vices ont leur prix), -- mais que ce qui est habituel. L'ennemi mortel de l'âme, c'est l'usure des jours.

Ada commençait à se lasser. Elle n'était pas assez intelligente, pour trouver à renouveler son amour dans une nature abondante, comme celle de Christophe. Ses sens et sa vanité avaient extrait de cet amour tout le plaisir qu'elle y pouvait trouver. Il ne lui restait plus que celui de le détruire. Elle avait cet instinct secret, commun à tant de femmes, même bonnes, à tant d'hommes, même intelligents, qui ne créent pas des œuvres, des enfants, de l'action, -- n'importe quoi : de la vie, -- et qui ont pourtant trop de vie pour supporter, apathiques et résignés, leur inutilité. Ils voudraient que les autres fussent inutiles comme eux, et ils y travaillent de leur mieux. Parfois, c'est malgré eux ; et quand ils s'aperçoivent de ce désir criminel, ils le repoussent avec indignation. Mais, souvent, ils le caressent ; et ils s'appliquent, dans la mesure de leurs forces, -- les uns modestement, dans leur petit cercle intime, -- les autres tout à fait en grand, sur de vastes publics, -- à détruire tout ce qui vit, tout ce qui aime à vivre, tout ce qui mérite de vivre. Le critique qui s'acharne à rabaisser à sa taille les grands hommes et les grandes pensées, -- et la fille qui s'amuse à avilir ses amants, sont deux bêtes malfaisantes de la même sorte. -- Mais la seconde est plus aimable.

Ada eût donc voulu corrompre un peu Christophe, afin de l'humilier. À la vérité, elle n'était pas de force. Il y eût fallu plus d'intelligence, même dans la corruption. Elle le sentait ; et ce n'était pas un de ses moindres griefs cachés contre Christophe, que son amour ne pût lui faire aucun mal. Elle ne s'avouait pas le désir qu'elle avait de lui en faire ; elle ne lui en eût peut-être pas fait, si elle avait pu. Mais elle trouvait impertinent de ne le point pouvoir. C'est manquer d'amour envers une femme, que de ne pas lui laisser l'illusion de son pouvoir bien ou malfaisant sur celui qui l'aime ; et c'est la pousser irrésistiblement à en faire l'épreuve. Christophe n'y prenait pas garde. Lorsque Ada lui demandait, par jeu :

-- Laisserais-tu bien ta musique pour moi ?

(bien qu'elle n'en eût aucune envie),

il répondait franchement :

-- Oh ! cela, ma petite, ni toi, ni personne, n'y peuvent rien. J'en ferai toujours.

-- Et tu prétends m'aimer ? s'écriait-elle, dépitée.

Elle haïssait cette musique, -- d'autant plus qu'elle n'y comprenait rien, et qu'il lui était impossible de trouver le joint pour atteindre cet ennemi invisible, et pour blesser Christophe dans sa passion. Si elle essayait d'en parler avec mépris, ou de juger dédaigneusement les compositions de Christophe, il riait aux éclats ; et, malgré son exaspération, Ada prenait le parti de se taire ; car elle se rendait compte qu'elle était ridicule.

Mais s'il n'y avait rien à taire de ce côté, elle avait découvert chez Christophe un autre point faible, où il lui était plus facile d'atteindre : c'était sa foi morale. En dépit de sa brouille avec les Vogel, et malgré l'enivrement de son adolescence, Christophe avait conservé une pudeur instinctive, un besoin de pureté, dont il n'avait pas conscience, mais qui devait d'abord frapper, attirer et charmer, puis amuser, puis impatienter, puis irriter jusqu'à la haine une femme comme Ada. Elle ne s'y attaquait pas de front. Elle demandait insidieusement :

-- M'aimes-tu ?

-- Bien sûr !

-- Combien m'aimes-tu ?

-- Autant qu'on peut aimer.

-- Ce n'est pas beaucoup... Enfin !... Qu'est-ce que tu ferais pour moi ?

-- Tout ce que tu voudras.

-- Ferais-tu une malhonnêteté ?

-- Singulière façon de t'aimer !

-- Il ne s'agit pas de cela. Le ferais-tu ?

-- Ce n'est jamais nécessaire.

-- Mais si moi, je le voulais ?

-- Tu aurais tort.

-- Peut-être... Le ferais-tu ?

Il voulait l'embrasser. Mais elle le repoussait.

-- Le ferais-tu, oui ou non ?

-- Non, mon petit.

Elle lui tournait le dos, furieuse.

-- Tu n'aimes pas, tu ne sais pas ce que c'est qu'aimer.

-- C'est bien possible, disait-il, avec bonhomie.

Il savait bien qu'il était capable, tout comme un autre, de commettre, dans un instant de passion, une sottise, une malhonnêteté peut-être, et, -- qui sait ? -- davantage ; mais il eût trouvé honteux de s'en vanter froidement, et dangereux de l'avouer à Ada. Un instinct l'avertissait que la chère ennemie se tenait à l'affût, et prenait acte de ses moindres propos : il ne voulait pas lui donner prise contre lui.

D'autres fois, elle revenait à la charge ; elle lui demandait :

-- M'aimes-tu parce que tu m'aimes, ou parce que je t'aime ?

-- Parce que je t'aime.

-- Alors, si je ne t'aimais pas, tu m'aimerais encore ?

-- Oui.

-- Et si j'aimais un autre, tu m'aimerais toujours ?

-- Ah ! cela, je ne sais pas... Je ne crois pas... En tout cas, tu serais la dernière personne à qui j'irais-le dire.

-- Qu'est-ce qu'il y aurait de changé ?

-- Beaucoup de choses. Moi, peut-être. Sûrement, toi.

-- Qu'est-ce que cela fait, que moi, je change ?

-- Cela fait tout. Je t'aime comme tu es. Si tu deviens une autre, je ne réponds plus de t'aimer.

-- Tu n'aimes pas, tu n'aimes pas ! Qu'est-ce que ces ergotages ? On aime, ou on n'aime pas. Si tu m'aimes, tu dois m'aimer, telle que je suis, quoi que je fasse, toujours.

-- Ce serait t'aimer comme une bête.

-- C'est comme cela que je veux être aimée.

-- Alors, tu t'es trompée, dit-il en plaisantant, je ne suis pas ce que tu cherches. Je le voudrais, que je ne le pourrais pas. Et je ne le veux pas.

-- Tu es bien fier de ton intelligence ! Tu aimes mieux ton intelligence que moi.

-- Mais c'est toi que j'aime, ingrate, plus que tu ne t'aimes toi-même. Je t'aime d'autant plus que tu es plus belle et meilleure.

-- Tu es un maître d'école, dit-elle avec dépit.

-- Que veux-tu ? J'aime ce qui est beau. Ce qui est laid me dégoûte.

-- Même chez moi ?

-- Surtout chez toi.

Elle tapa rageusement du pied :

-- Je ne veux pas être jugée.

-- Plains-toi donc de ce que je te juge et de ce que je t'aime, dit-il tendrement, pour l'apaiser.

Elle se laissa prendre dans ses bras, et daigna même sourire et permettre qu'il l'embrassât. Mais après un moment, quand il croyait qu'elle avait oublié, elle demanda, inquiète :

-- Qu'est-ce que tu trouves de laid en moi ?

Il se garda bien de le lui dire ; il répondit lâchement :

-- Je ne trouve rien de laid.

Elle réfléchit un moment, sourit, et dit :

-- Écoute un peu, Christli, tu dis que tu n'aimes pas le mensonge ?

-- Je le méprise.

-- Tu as raison, dit-elle, je le méprise aussi. Du reste, je suis bien tranquille, je ne mens jamais.

Il la regarda : elle était sincère. Cette inconscience le désarmait.

-- Alors, continua-t-elle, en lui passant les bras autour du cou, pourquoi m'en voudrais-tu si j'aimais un autre, et si je te le disais ?

-- Ne me tourmente pas toujours !

-- Je ne te tourmente pas : je ne dis pas que j'aime un autre ; je dis même que non... Mais plus tard, si j'aimais... ?

-- Eh bien, n'y pensons pas.

-- Moi, je veux y penser... Tu ne m'en voudrais pas ? Tu ne peux pas m'en vouloir ?

-- Je ne t'en voudrais pas, je te quitterais, voilà tout.

-- Me quitter ? Pourquoi donc ? Si je t'aimais encore ?...

-- Tout en aimant un autre ?

-- Sans doute. Cela arrive.

-- Eh bien, cela n'arrivera pas pour nous.

-- Pourquoi ?

-- Parce que, le jour où tu aimeras un autre, je ne t'aimerai plus, mon petit, plus du tout, plus du tout.

-- Tout à l'heure, tu disais peut-être... Ah ! tu vois, tu n'aimes pas !

-- Soit. Cela vaut mieux pour toi.

-- Parce que ?...

-- Parce que si je t'aimais, quand tu aimerais un autre, cela pourrait mal tourner pour toi, moi, et l'autre.

-- Voilà !... Tu es fou maintenant. Alors je suis condamnée à rester avec toi, toute ma vie ?

-- Tranquillise-toi. Tu es libre. Tu me quitteras, quand tu voudras. Seulement, ce ne sera pas au revoir, ce sera adieu.

-- Mais si je continue de t'aimer, moi ?

-- Quand on s'aime, on se sacrifie l'un à l'autre.

-- Eh bien, sacrifie-toi !

Il ne put s'empêcher de rire de son égoïsme ; et elle rit aussi.

-- Le sacrifice d'un seul, dit-il, ne fait que l'amour d'un seul.

-- Pas du tout. Il fait l'amour des deux. Je t'aimerai beaucoup plus, si tu te sacrifies pour moi. Et pense donc, Christli, comme, de ton côté, tu m'aimeras beaucoup, puisque tu te seras sacrifié, tu seras très heureux.

Ils riaient, contents de se donner le change sur le sérieux de leur dissentiment.

Il riait, et il la regardait. Au fond, comme elle le disait, elle n'avait nul désir de quitter maintenant Christophe ; s'il l'irritait et l'ennuyait souvent, elle savait ce que valait un dévouement comme le sien ; et elle n'aimait personne autre. Elle parlait ainsi par jeu, moitié parce qu'elle savait que cela lui était désagréable, moitié parce qu'elle trouvait plaisir à jouer avec des pensées douteuses et malpropres, comme un enfant qui se délecte à tripoter dans l'eau sale. Il le savait. Il ne lui en voulait pas. Mais il était las de ces discussions malsaines, de la lutte sourde engagée contre cette nature incertaine et trouble, qu'il aimait, qui peut-être l'aimait ; il était las de l'effort qu'il devait faire pour se duper sur son compte, las parfois à pleurer. Il pensait : « Pourquoi, pourquoi est-elle ainsi ? Pourquoi est-on ainsi ? Comme la vie est médiocre ! »... En même temps, il souriait, en regardant le joli visage qui se penchait vers lui, ses yeux bleus, son teint de fleur, sa bouche rieuse et bavarde, un peu sotte, entr'ouverte sur l'éclat frais de sa langue et de ses dents humides. Leurs lèvres se touchaient presque ; et il la regardait, comme de loin, de très loin, d'un autre monde ; il la voyait s'éloigner de plus en plus, se perdre dans un brouillard... Et puis, il ne la voyait plus. Il ne l'entendait plus. Il tombait dans une sorte d'oubli souriant, où il pensait à sa musique, à ses rêves, à mille choses étrangères à Ada. Il entendait un air. Il composait tranquillement... Ah ! la belle musique !... si triste, mortellement triste ! et pourtant bonne, aimante... ah ! que cela fait du bien !... c'est cela, c'est cela... Le reste n'était pas vrai...

On le secouait, par le bras. Une voix lui criait :

-- Eh bien, qu'est-ce que tu as ? Décidément, tu es fou ? Pourquoi est-ce que tu me regardes comme cela ? Pourquoi ne réponds-tu pas ?

Il revoyait les yeux qui le regardaient. Qui était-ce ?... -- Ah ! oui... -- Il soupirait.

Elle l'examinait. Elle cherchait à savoir à quoi il pensait. Elle ne comprenait pas ; mais elle sentait qu'elle avait beau faire : elle ne le tenait pas tout entier, il y avait toujours une porte, par où il pouvait s'échapper. Elle s'irritait en secret.

-- Pourquoi est-ce que tu pleures ? lui demanda-t-elle une fois, au sortir d'un de ces voyages étranges dans une autre vie.

Il se passa la main sur les yeux. Il sentit qu'ils étaient mouillés.

-- Je ne sais pas, dit-il.

-- Pourquoi ne réponds-tu pas ? Voilà trois fois que je te dis la même chose.

-- Que veux-tu ? demanda-t-il doucement.

Elle reprit ses sujets de discussions saugrenues.

Il fit un geste de lassitude.

-- Oui, dit-elle, je finis. Plus qu'un mot !

Et elle repartit de plus belle.

Christophe se secoua avec colère.

-- Veux-tu me laisser tranquille avec tes saletés !

-- Je plaisante.

-- Trouve des sujets plus propres !

-- Discute au moins. Dis pourquoi cela te déplait.

-- Point du tout ! Il n'y a pas à discuter pourquoi le fumier pue. Il pue, et voilà tout ! Je me bouche le nez, et je m'en vais.

Il s'en allait, furieux ; il se promenait à grands pas, respirant l'air glacé.

Mais elle recommençait, une fois, deux fois, dix fois. Elle mettait sur le tapis tous les sujets qui pouvaient choquer et blesser sa conscience.

Il pensait que ce n'était là qu'un jeu malsain de fille neurasthénique, qui s'amusait à l'agacer. Il haussait les épaules ou feignait de ne pas l'écouter : il ne la prenait pas au sérieux. Il n'en avait pas moins envie parfois de la jeter par la fenêtre ; car la neurasthénie et les neurasthéniques étaient fort peu de son goût...

Mais il lui suffisait de dix minutes loin d'elle, pour avoir oublié tout ce qui lui déplaisait. Il revenait à Ada avec une provision d'espoirs et d'illusions nouvelles. Il l'aimait. L'amour est un acte de foi perpétuel. Que Dieu existe ou non, cela n'importe guère : on croit parce qu'on croit. On aime parce qu'on aime : il n'y faut pas tant de raisons !...

Après la scène que Christophe avait faite aux Vogel, il était devenu impossible de rester dans la maison, et Louisa avait dû chercher un autre logement pour son fils et pour elle.

Un jour, le plus jeune frère de Christophe, Ernst, dont on n'avait plus de nouvelles depuis longtemps, tomba brusquement chez eux. Il était sans place, s'étant fait chasser successivement de toutes celles qu'il avait essayées ; sa bourse était vide, et sa santé délabrée : aussi avait-il jugé bon de venir se refaire dans la maison maternelle.

Ernst n'était en mauvais termes avec aucun de ses deux frères ; il était peu estimé des deux, et il le savait ; mais il ne leur en voulait pas, car cela lui était indifférent. Ils ne lui en voulaient pas non plus. C'eût été peine perdue. Tout ce qu'on lui disait glissait sur lui, sans laisser aucune trace. Il souriait de ses jolis yeux câlins, tâchait de prendre un air contrit, pensait à autre chose, approuvait, remerciait, et finissait toujours par extorquer de l'argent à l'un ou à l'autre de ses frères. En dépit de lui-même, Christophe avait de l'affection pour cet aimable drôle, qui, de traits, ressemblait, comme lui, plus que lui, à leur père Melchior. Grand et fort comme Christophe, il avait une figure régulière, l'air franc, les yeux clairs, un nez droit, une bouche riante, de belles dents, et des manières caressantes. Quand Christophe le voyait, il était désarmé, et il ne lui faisait pas la moitié des reproches qu'il avait préparés : au fond, il éprouvait une sorte de complaisance maternelle pour ce beau garçon, qui était de son sang, et qui, physiquement du moins, lui faisait honneur. Il ne le croyait pas mauvais ; et Ernst n'était point sot. Sans culture, il n'était pas sans esprit ; il n'était même pas incapable de s'intéresser aux choses de l'esprit. Il goûtait une jouissance à entendre de la musique ; et, sans comprendre celle de son frère, il l'écoutait curieusement. Christophe, qui n'était pas gâté par la sympathie des siens, avait eu plaisir à l'apercevoir, à certains de ses concerts.

Mais le talent principal de Ernst était la connaissance qu'il avait du caractère de ses deux frères, et son habileté à en jouer. Christophe avait beau savoir son égoïsme et son indifférence, il avait beau voir que Ernst ne pensait à sa mère et à lui que quand il avait besoin d'eux : il se laissait toujours reprendre par ses façons affectueuses, et il était bien rare qu'il lui refusât rien. Il le préférait de beaucoup à son autre frère, Rodolphe, qui était rangé et correct, appliqué à ses affaires, hautement moral, qui ne demandait pas d'argent, qui n'en eût pas donné non plus, et qui venait voir sa mère régulièrement, tous les dimanches, pendant une heure, ne parlait que de lui, se vantait, vantait sa maison et tout ce qui le concernait, ne s'informait pas des autres, ne s'y intéressait pas, et s'en allait, l'heure sonnant, satisfait du devoir accompli. Celui-là, Christophe ne pouvait le souffrir. Il s'arrangeait pour être sorti, à l'heure où Rodolphe venait. Rodolphe le jalousait : il méprisait les artistes, et les succès de Christophe lui étaient pénibles. Il ne laissait pas cependant de profiter de leur petite notoriété dans les milieux commerçants qu'il fréquentait ; mais jamais il n'en disait un mot à sa mère, ni à Christophe : il feignait de les ignorer. Par contre, il n'ignorait jamais le moindre événement désagréable qui arrivait à Christophe. Christophe méprisait ces petitesses, et feignait de ne point les remarquer ; mais ce qui lui eût été plus sensible, et ce qu'il n'eût jamais pensé, c'est qu'une partie des renseignements malveillants que Rodolphe avait sur lui, venaient de Ernst. Le petit gueux faisait fort bien la différence de Christophe et de Rodolphe : nul doute qu'il ne reconnût la supériorité de Christophe, et que peut-être même, il n'eût une sympathie, un peu ironique, pour sa candeur. Mais il se gardait bien de n'en pas profiter ; et, tout en méprisant les mauvais sentiments de Rodolphe, il les exploitait honteusement. Il flattait sa vanité et sa jalousie, acceptait ses rebuffades avec déférence, et le tenait au courant des potins scandaleux de la ville, en particulier, de tout ce qui concernait Christophe, -- dont il était toujours merveilleusement informé. Il en arrivait à ses fins ; et Rodolphe, malgré son avarice, se laissait carotter par Ernst, comme Christophe.

Ainsi Ernst se servait et se moquait des deux, impartialement. Aussi tous deux l'aimaient.

Malgré toutes ses roueries, Ernst était dans un piteux état, quand il se présenta chez sa mère. Il venait de Munich, où il avait trouvé et, suivant son habitude, perdu presque aussitôt sa dernière place. Il avait dû faire à pied la plus grande partie du chemin, par des pluies torrentielles, et couchant Dieu sait où. Il était couvert de boue, déchiré, semblable à un mendiant, et toussait lamentablement ; car il avait pris en route une mauvaise bronchite. Aussi Louisa fut bouleversée, et Christophe courut à lui, ému, quand ils le virent entrer. Ernst, qui avait la larme facile, ne manqua pas d'user de cet effet ; et ce fut un attendrissement général : ils pleurèrent tous trois dans les bras l'un de l'autre.

Christophe donna sa chambre ; on bassina le lit, on y coucha le malade, qui semblait près de rendre l'âme. Louisa et Christophe s'installèrent à son chevet, se relayèrent pour le veiller. Il fallut un médecin, des remèdes, un bon feu dans la chambre, une nourriture spéciale.

Il fallut songer ensuite à l'habiller des pieds à la tête : linge, chaussures, vêtements, tout était à renouveler. Ernst se laissait faire. Louisa et Christophe se saignaient aux quatre membres pour parer aux dépenses. Ils étaient fort gênés, en ce moment : le nouvel emménagement, un logement plus cher, quoique aussi incommode, moins de leçons pour Christophe et bien plus de dépenses. Ils arrivaient tout juste à joindre les deux bouts. Ils recoururent aux grands moyens. Christophe aurait pu, sans doute, s'adresser à Rodolphe, qui était plus que lui en état de venir en aide à Ernst ; mais il ne le voulait pas : il mettait son point d'honneur à secourir seul son frère. Il s'y croyait tenu, en sa qualité de frère aîné, -- et parce qu'il était Christophe. En rougissant de honte, il dut accepter, rechercher à son tour, une offre qu'il avait rejetée avec indignation, quinze jours avant, -- la proposition qu'un intermédiaire lui avait faite de la part d'un riche amateur inconnu, qui voulait acheter une œuvre musicale pour la donner sous son nom. Louisa se loua à la journée, pour repriser du linge. Ils se cachaient l'un à l'autre leurs sacrifices ; ils se mentaient au sujet de l'argent qu'ils rapportaient au logis.

Ernst, convalescent, pelotonné au coin du feu, avoua un jour, entre deux quintes de toux, qu'il avait quelques dettes. -- On les paya. Personne ne lui en fit un reproche. Ce n'eût pas été généreux envers un malade, et un enfant prodigue, qui revenait, repentant. Car Ernst semblait transformé par les épreuves et par la maladie. Il parlait, avec des larmes dans la voix, de ses erreurs passées ; et Louisa, l'embrassant, le suppliait de ne plus y penser. Il était caressant : il avait toujours su enjôler sa mère par ses démonstrations de tendresse ; Christophe jadis en avait été un peu jaloux. À présent, il trouvait naturel que le plus jeune fils, et le plus faible, fût aussi le plus aimé. Lui-même, malgré le peu de différence d'âge, le considérait presque comme un fils, plutôt que comme un frère. Ernst lui témoignait un grand respect ; il faisait allusion quelquefois aux charges que s'imposait Christophe, aux sacrifices d'argent... ; mais Christophe ne le laissait pas continuer, et Ernst se résignait à les reconnaître d'un regard humble et affectueux. Il approuvait les conseils que Christophe lui donnait ; il semblait disposé à changer de vie et à travailler sérieusement, dès qu'il serait rétabli.

Il se rétablissait ; mais la convalescence était longue. Le médecin avait déclaré que sa santé, dont il avait abusé, aurait besoin de ménagements. Il continuait donc à rester chez sa mère, à partager le lit de Christophe, à manger de bon appétit le pain que son frère gagnait, et les petits plats friands que Louisa s'ingéniait à préparer pour lui. Il ne parlait point de partir. Louisa et Christophe ne lui en parlaient pas non plus. Ils étaient trop heureux d'avoir retrouvé le fils, le frère qu'ils aimaient.

Peu à peu, dans les longues soirées qu'il passait avec Ernst, Christophe se laissa aller à lui parler plus intimement. Il avait besoin de se confier à quelqu'un. Ernst était intelligent ; il avait l'esprit prompt, et comprenait -- ou semblait comprendre-- à demi-mot. Il y avait plaisir à causer avec lui. Pourtant Christophe n'osait rien dire de ce qui lui tenait le plus au cœur : de son amour. Il était retenu par une sorte de pudeur. Ernst, qui savait tout, ne lui en montrait rien.

Un jour, Ernst, tout à fait guéri, profita d'une après-midi de soleil pour flâner le long du Rhin. En passant devant une bruyante auberge, un peu hors de la ville, où l'on venait danser et boire, le dimanche, il aperçut Christophe attablé avec Ada et Myrrha, qui faisaient grand tapage. Christophe le vit aussi, et rougit. Ernst joua la discrétion, et passa sans l'aborder.

Christophe fut fort gêné de cette rencontre : elle lui faisait sentir plus vivement dans quelle société il se trouvait ; et il lui était pénible que son frère l'y vît : non seulement, parce qu'il perdait désormais le droit de juger la conduite de Ernst, mais parce qu'il avait de ses devoirs de frère aîné une idée très haute, très naïve, un peu archaïque, et qui eût semblé ridicule à beaucoup de gens : il pensait qu'en manquant à ces devoirs, comme il faisait, il se dégradait à ses propres yeux.

Le soir, quand ils se retrouvèrent dans la chambre commune, il attendit que Ernst fît une allusion à ce qui s'était passé. Mais Ernst se taisait prudemment, et attendait aussi. Alors, tandis qu'ils se déshabillaient, Christophe se décida à parler de son amour. Il était si troublé qu'il n'osait pas regarder Ernst ; et, par timidité, il affectait la brusquerie dans sa façon de parler. Ernst ne l'aidait en rien ; il restait muet, ne le regardait pas non plus, mais ne l'en voyait pas moins, et il ne perdait rien de ce que la gaucherie de Christophe et ses paroles maladroites avaient de comique. À peine si Christophe osa nommer Ada ; et le portrait qu'il en fit aurait pu convenir aussi bien à toutes les femmes aimées. Mais il parla de son amour ; et s'abandonnant peu à peu au flot de tendresse dont son cœur était plein, il dit quel bienfait c'était d'aimer, combien il était misérable avant d'avoir rencontré cette lumière dans sa nuit, et que la vie n'était rien sans un cher et profond amour. L'autre écoutait gravement ; il répondit avec tact, ne fit aucune question ; mais une poignée de main émue montra qu'il sentait comme Christophe. Ils échangèrent leurs pensées sur l'amour et la vie. Christophe était heureux d'être si bien compris. Ils s'embrassèrent fraternellement, avant de s'endormir.

Christophe prit l'habitude, bien qu'avec beaucoup de timidité toujours et une grande réserve, de confier son amour à Ernst, dont la discrétion le rassurait. Il lui laissait entrevoir ses inquiétudes au sujet de Ada ; mais jamais il ne l'accusait ; il s'accusait lui-même ; et, les larmes aux yeux, il déclarait qu'il ne pourrait plus vivre, s'il venait à la perdre.

Il n'oubliait pas de parler de Ernst à Ada : il louait son esprit, et sa beauté.

Ernst ne faisait pas d'avances à Christophe, pour être présenté à Ada ; mais il se renfermait mélancoliquement dans sa chambre et refusait de sortir, disant qu'il ne connaissait personne. Christophe se reprochait, le dimanche, de continuer ses parties de campagne avec Ada, tandis que son frère restait à la maison. Cependant il lui était pénible de n'être pas seul avec son amie ; mais il s'accusait d'égoïsme, et il proposa à Ernst de venir avec eux.

La présentation eut lieu à la porte de Ada, sur le palier de son étage. Ernst et Ada se saluèrent cérémonieusement. Ada sortait, suivie de son inséparable Myrrha, qui, en voyant Ernst, eut un petit cri de surprise. Ernst sourit, s'approcha, et embrassa Myrrha, qui sembla le trouver tout naturel.

-- Comment ! Vous vous connaissez ? demanda Christophe, stupéfait.

-- Sans doute ! dit Myrrha, en riant.

-- Depuis quand ?

-- Il y a beau temps !

-- Et tu le savais ? demanda Christophe à Ada. Pourquoi ne me l'as-tu pas dit ?

-- Si tu crois que je connais tous les amants de Myrrha ! dit Ada, en haussant les épaules.

Myrrha releva le mot, et feignit, par jeu, de se fâcher. Christophe n'en put jamais savoir davantage. Il était attristé. Il lui semblait que Ernst, que Myrrha, que Ada avaient manqué de franchise, bien qu'à vrai dire il n'eût à leur reprocher aucun mensonge ; mais il était bien difficile à croire que Myrrha, qui n'avait aucun secret pour Ada, lui eût fait mystère de celui-ci, et que Ernst et Ada ne se connussent pas déjà. Il les observa. Mais ils échangèrent seulement quelques paroles banales, et Ernst ne s'occupa plus que de Myrrha, tout le reste de la promenade. Ada, de son côté, ne parlait qu'à Christophe ; et elle fut beaucoup plus aimable pour lui qu'à l'ordinaire.

Dès lors, Ernst fut de toutes leurs parties. Christophe se fût bien passé de lui ; mais il n'osait le dire. Ce n'est pas qu'il eût un autre motif de vouloir éloigner son frère, que la honte de l'avoir pour compagnon de plaisir. Il était sans défiance. Ernst ne lui en donnait aucun sujet : il paraissait épris de Myrrha, et il observait envers Ada une réserve polie, et même une affectation d'égards, qui étaient presque déplacés ; c'était comme s'il voulait reporter sur la maîtresse de son frère un peu du respect qu'il lui témoignait à lui-même. Ada ne s'en étonnait pas, et elle ne se surveillait pas moins.

Ils faisaient de longues promenades ensemble. Les deux frères marchaient devant ; Ada et Myrrha, riant et chuchotant, suivaient à quelques pas. Elles s'arrêtaient longuement pour causer, plantées au milieu de la route. Christophe et Ernst s'arrêtaient aussi pour les attendre. Christophe finissait par s'impatienter, et reprenait sa marche ; mais il se retournait bientôt, avec dépit, en entendant Ernst rire et causer avec les deux bavardes. Il eût voulu savoir ce qu'ils disaient ; mais quand ils arrivaient à lui, leur conversation s'arrêtait.

-- Qu'est-ce que vous avez donc toujours à comploter ensemble ? demandait-il.

Ils répondaient par une plaisanterie. Ils s'entendaient tous trois, comme larrons en foire.

Christophe venait d'avoir une dispute assez vive avec Ada. Ils se boudaient depuis le matin. Par extraordinaire, Ada n'avait pas pris l'air digne et froissé, qu'elle adoptait en pareil cas, afin de se venger, en se rendant aussi insupportablement ennuyeuse que possible. Pour cette fois, elle feignait simplement d'ignorer l'existence de Christophe, et elle était d'excellente humeur avec les deux autres compagnons. On eût dit qu'au fond elle n'était pas fâchée de cette brouille.

Christophe avait, au contraire, un grand désir de faire la paix ; il était plus épris que jamais. À sa tendresse se joignait un sentiment de reconnaissance pour tout ce que leur amour avait eu de bienfaisant, un regret d'en gaspiller les heures par de stupides disputes et des pensées mauvaises, -- et la crainte sans raison, l'idée mystérieuse que cet amour allait finir. Il regardait avec mélancolie le joli visage de Ada qui feignait de ne point le voir, et qui riait avec les autres ; et ce visage éveillait en lui tant de chers souvenirs, d'amour profond, d'intimité sincère, -- ce visage charmant avait même, par moments, -- (il avait en ce moment) -- tant de bonté, et un sourire si pur, que Christophe se demandait pourquoi ce n'était pas mieux entre eux, pourquoi ils se gâtaient à plaisir leur bonheur, pourquoi elle s'acharnait à oublier les heures lumineuses, à démentir ou à combattre ce qu'elle avait de brave et d'honnête en elle, -- quelle étrange satisfaction elle pouvait trouver à troubler, à souiller, ne fût-ce qu'en pensées, la pureté de leur affection. Il sentait un immense besoin de croire en ce qu'il aimait, et il essayait, une fois de plus, de se faire illusion. Il se reprochait d'être injuste, il avait remords des pensées qu'il lui prêtait, et de son manque d'indulgence.

Il se rapprocha d'elle, il essaya de lui parler : elle lui répondit quelques paroles sèches : elle n'avait aucun désir de se réconcilier avec lui. Il insista, il la pria à l'oreille de vouloir bien l'entendre, un instant, à part des autres. Elle le suivit d'assez mauvaise grâce. Lorsqu'ils furent à quelques pas, et que ni Myrrha ni Ernst ne pouvaient plus les voir, il lui prit brusquement les mains, il lui demanda pardon, il s'agenouilla devant elle, dans le bois, au milieu des feuilles mortes. Il lui dit qu'il ne pouvait plus vivre ainsi, brouillé avec elle ; il ne pouvait plus jouir de la promenade, de la belle journée, il ne pouvait plus jouir de rien, il ne pouvait même plus respirer, sachant qu'elle le détestait ; il avait besoin qu'elle l'aimât. Oui, il était injuste souvent, violent, désagréable ; il la supplia de lui pardonner : la faute en était à son amour même ; il ne pouvait supporter rien de médiocre en lui, rien qui ne fût tout à fait digne d'elle et des souvenirs de leur cher passé. Il les lui rappela, il lui rappela leur première rencontre, leurs premiers jours ensemble ; il dit qu'il l'aimait toujours autant, qu'il l'aimerait toujours. Qu'elle ne s'éloignât pas de lui ! Elle était tout pour lui...

Ada l'écoutait, souriante, troublée, presque attendrie. Elle lui faisait ses bons yeux, les yeux qui disent qu'on s'aime et qu'on n'est plus fâché. Ils s'embrassèrent, et ils allaient, serrés l'un contre l'autre, dans le bois dépouillé. Elle trouvait Christophe gentil, et elle lui savait gré de ses tendres paroles ; mais elle n'abandonnait rien pour cela des caprices malfaisants qu'elle avait dans la tête. Elle hésitait pourtant, elle n'y tenait plus autant. Elle n'en fit pas moins ce qu'elle avait projeté. Pourquoi ? Qui peut le dire ?... Parce qu'elle s'était promis, avant, qu'elle le ferait ?... Qui sait ? Il lui semblait peut-être plus piquant de tromper son ami, ce jour-là, pour lui prouver, pour se prouver à elle-même sa liberté. Elle ne pensait pas le perdre : elle ne l'eût pas voulu. Elle se croyait plus sûre de lui que jamais.

Ils étaient arrivés à une clairière dans la forêt. Deux sentiers s'en détachaient. Christophe prit l'un. Ernst prétendit que l'autre menait plus rapidement au sommet de la colline, où ils voulaient aller. Ada fut de son avis. Christophe, qui connaissait le chemin pour l'avoir souvent pris, soutint qu'ils se trompaient. Ils n'en démordirent pas. Alors il fut convenu qu'on ferait l'expérience ; et chacun paria qu'il arriverait le premier. Ada partit avec Ernst. Myrrha accompagna Christophe ; elle feignait d'être convaincue qu'il avait raison ; et elle ajoutait : « Comme toujours. » Christophe avait pris le jeu au sérieux ; et, comme il n'aimait point perdre, il marchait vite, trop vite au gré de Myrrha, qui avait beaucoup moins de hâte que lui :

-- Ne te presse donc pas, m'ami, lui disait-elle, de son ton ironique et tranquille, nous arriverons toujours avant.

Il fut pris d'un scrupule :

-- C'est vrai, dit-il, je crois que je vais un peu trop vite : ce n'est pas de jeu.

Il ralentit le pas.

-- Mais je les connais, continua-t-il, je suis sûr qu'ils courent, pour être là avant nous.

Myrrha éclata de rire :

-- Mais non, mais non, ne t'inquiète pas !

Elle se pendait à son bras, elle se pressait étroitement contre lui. Un peu plus petite que Christophe, elle levait vers lui, en marchant, ses yeux intelligents et caressants. Elle était vraiment jolie et séduisante. Il la reconnaissait à peine : nul n'était plus changeant. Dans la vie ordinaire, elle avait la figure un peu blême et bouffie ; et puis, il suffisait de la moindre excitation, d'une pensée joyeuse, ou du désir de plaire, pour que cet air vieillot disparût, pour que ses joues rosissent, pour que les plis des paupières, au-dessous et autour des yeux, s'effaçassent, pour que le regard s'allumât, et pour que toute la physionomie prît une jeunesse, une vie, et un esprit, que celle de Ada n'avait point. Christophe était surpris de sa métamorphose, et il détournait les yeux des siens : il était un peu troublé d'être seul avec elle. Elle le gênait, elle l'empêchait de rêver à son aise ; il n'écoutait pas ce qu'elle disait, il ne lui répondait pas, ou bien tout de travers : il pensait -- il voulait penser uniquement à Ada. Il pensait aux bons yeux qu'elle avait tout à l'heure, à son sourire, à son baiser ; et son cœur débordait d'amour. Myrrha voulait lui faire admirer comme les bois étaient beaux, avec leurs petites branches fines sur le ciel clair... Oui, tout était beau : le nuage s'était dissipé, Ada lui était revenue, il avait réussi à briser la glace qui était entre eux ; ils s'aimaient de nouveau ; près ou loin l'un de l'autre, ils ne faisaient plus qu'un. Il respirait avec soulagement : que l'air était léger ! Ada lui était revenue... Tout la lui rappelait... Il faisait un peu humide : n'aurait-elle pas froid ? ... Les jolis arbres étaient poudrés de givre : quel dommage qu'elle ne les vît pas !... Mais il se rappelait le pari engagé, et il hâtait le pas ; il était préoccupé de ne pas se tromper de chemin. Il triompha, en arrivant au but :

-- Nous sommes les premiers !

Il agitait joyeusement son chapeau. Myrrha le regardait en souriant.

L'endroit où ils se trouvaient était un long rocher abrupt, au milieu des bois. De la plateforme du sommet bordée de buissons de noisetiers et de petits chênes rabougris, ils dominaient les pentes boisées, les cimes des sapins qu'enveloppait une brume violette, et le long ruban du Rhin dans la vallée bleutée. Nul cri d'oiseau. Nulle voix. Pas un souffle. Une journée immobile et, recueillie d'hiver, qui se chauffe frileusement aux pâles rayons d'un soleil engourdi. Par instants, dans le lointain, le bref sifflet d'un train dans la vallée. Christophe, debout au bord du rocher, contemplait le paysage. Myrrha contemplait Christophe.

Il se retourna vers elle, d'un air de bonne humeur :

-- Eh bien ! les paresseux, je le leur avais bien dit !... Bon ! il n'y a qu'à les attendre...

Il s'étendit au soleil, sur la terre crevassée.

-- C'est cela, attendons, ... dit Myrrha, se décoiffant.

Elle avait, dans le ton, quelque chose de si persifleur qu'il se releva, et la regarda.

-- Quoi donc ? demanda-t-elle tranquillement.

-- Qu'est-ce que tu as dit ?

-- Je dis : Attendons. Ce n'était pas la peine de me faire courir si vite.

-- C'est vrai.

Ils attendirent, couchés tous deux, sur le sol raboteux. Myrrha chantonnait un air. Christophe en fredonnait quelques phrases, Mais il s'interrompait à tout moment, l'oreille aux aguets.

-- Je crois que je les entends.

Myrrha continuait de chanter.

-- Tais-toi un instant, veux-tu ?

Myrrha s'interrompait.

-- Non, ce n'est rien.

Elle reprenait sa chanson.

Christophe ne tenait plus en place :

-- Ils se sont peut-être perdus.

-- Perdus ? On ne peut pas se perdre. Ernst sait tous les chemins.

Une idée baroque traversa la tête de Christophe :

-- S'ils étaient arrivés les premiers, et s'ils étaient repartis d'ici avant notre arrivée !

Myrrha, étendue sur le dos, et regardant le ciel, fut prise d'un fou rire au milieu de son chant, et faillit s'étrangler. Christophe s'obstinait. Il voulait redescendre à la station, où il disait que leurs amis devaient être déjà. Myrrha se décida enfin à sortir de son immobilité.

-- Ce serait le bon moyen de les perdre !... Il n'a jamais été question de la station. C'est ici qu'on doit se retrouver.

Il se rassit près d'elle. Elle s'amusait de son attente. Il sentait son regard ironique qui l'observait. Il commençait à s'inquiéter sérieusement -- à s'inquiéter pour eux : il ne les soupçonnait pas. Il se leva de nouveau. Il parla de retourner dans le bois, de les chercher, de les appeler. Myrrha eut un petit gloussement ; elle avait tiré de sa poche une aiguille, des ciseaux et du fil ; et elle défaisait et repiquait tranquillement les plumes de son chapeau : elle semblait installée pour tout un jour :

-- Mais non, mais non, bêta, dit-elle. S'ils voulaient venir, est-ce que tu crois qu'ils ne viendraient pas tout seuls ?

Il fut frappé au cœur. Il se retourna vers elle : elle ne le regardait pas, elle était occupée de son ouvrage. Il s'approcha :

-- Myrrha ! dit-il.

-- Hé ? fit-elle, sans s'interrompre.

Il s'agenouilla, pour la regarder de plus près :

-- Myrrha ! répéta-t-il.

-- Eh bien donc ? demanda-t-elle, en levant les yeux de son ouvrage, et le regardant en souriant. Qu'est-ce qu'il y a ?

Elle eut une expression railleuse, en voyant sa figure bouleversée.

-- Myrrha ! demanda-t-il, la gorge contractée, dis-moi ce que tu penses...

Elle haussa les épaules, sourit, et se remit à travailler.

Il lui prit les mains, il lui enleva le chapeau qu'elle cousait :

-- Laisse cela, laisse cela, et dis-moi...

Elle le regarda en face, et attendit. Elle voyait les lèvres de Christophe qui tremblaient.

-- Tu penses, dit-il tout bas, que Ernst et Ada... ?

Elle sourit :

-- Parbleu !

Il eut un sursaut d'indignation :

-- Non ! Non ! Ce n'est pas possible ! Tu ne penses pas cela !... Non ! Non !

Elle lui mit ses mains sur les épaules, et se tordit de rire :

-- Que tu es bête, que tu es bête, mon chéri !

Il la secoua violemment :

-- Ne ris pas ! Pourquoi ris-tu ? Tu ne rirais pas si c'était vrai. Tu aimes Ernst...

Elle continuait de rire, et, l'attirant vers elle, elle l'embrassa. Malgré lui, il lui rendit son baiser. Mais quand il sentit sur ses lèvres ces lèvres, chaudes encore des baisers fraternels, il se rejeta en arrière, il lui maintint la tête à quelque distance de la sienne ; il demanda :

-- Tu le savais ? C'était convenu entre vous ?

Elle fit : « oui », en riant.

Christophe ne cria point, il n'eut pas un mouvement de colère. Il ouvrit la bouche, comme s'il ne pouvait plus respirer ; il ferma les yeux, et se serra la poitrine avec ses mains : son cœur éclatait. Puis il se coucha par terre, la tête enfoncée dans ses mains, et il fut secoué par une crise de dégoût et de désespoir, comme quand il était enfant.

Myrrha, qui n'était pas très tendre, eut pitié de lui ; elle eut, sans le vouloir, un élan de compassion maternelle, elle se pencha sur lui, elle lui parla affectueusement, elle voulut lui faire respirer son flacon de sels. Mais il la repoussa avec horreur, et il se releva si brusquement, qu'elle eut peur. Il n'avait ni la force ni le désir de se venger. Il la regarda avec une figure convulsée de douleur :

-- Gueuse, dit-il accablé, tu ne sais pas tout le mal que tu fais...

Elle voulut le retenir. Il s'enfuit à travers bois, crachant son dégoût de ces ignominies, de ces cœurs de boue, et de l'incestueux partage, auquel ils avaient prétendu l'amener. Il pleurait, il tremblait, il sanglotait de dégoût. Il avait horreur d'elle, d'eux tous, de lui-même, de son corps et de son cœur. Un ouragan de mépris se déchaînait en lui : depuis longtemps, il se préparait ; tôt ou tard, la réaction devait venir contre la bassesse des pensées, les compromis avilissants, l'atmosphère fade et empestée, où il vivait depuis quelques mois ; mais le besoin d'aimer, le besoin de se tromper sur ce qu'il aimait, avait retardé la crise tant qu'il avait été possible. Elle éclatait tout d'un coup : et c'était mieux, ainsi. C'était un grand souffle d'air et d'âpre pureté, une bise glacée qui balayait les miasmes. Le dégoût avait tué, d'un coup, l'amour de Ada.

Si Ada avait cru établir plus solidement par cet acte sa domination sur Christophe, cela prouvait, une fois de plus, son inintelligence grossière de celui qui l'aimait. La jalousie, qui attache les cœurs souillés, ne pouvait que révolter une nature jeune, orgueilleuse et pure, comme celle de Christophe. Mais ce qu'il ne pardonnait pas surtout, ce qu'il ne pardonnerait jamais, c'était que cette trahison n'était pas chez Ada le fait d'une passion, à peine d'un de ces caprices absurdes et dégradants, mais souvent irrésistibles, auxquels la raison féminine a peine quelquefois à ne pas céder. Non, -- il comprenait maintenant, -- c'était chez elle un désir secret de le dégrader, de l'humilier, de le punir de sa résistance morale, de sa foi ennemie, de le faire tomber au niveau commun, de le mettre à ses pieds, de se prouver à soi-même sa force malfaisante. Et il se demandait avec horreur : mais qu'est-ce donc que ce besoin de souiller, qui est chez la plupart, -- de souiller ce qui est pur en eux et dans les autres, -- ces âmes de pourceaux, qui goûtent une volupté à se rouler dans l'ordure, heureux quand il ne reste plus sur toute la surface de leur épiderme une seule place nette !...

Ada attendit deux jours que Christophe revînt. Puis elle commença à s'inquiéter, et lui envoya un billet caressant, où elle ne faisait allusion à rien de ce qui s'était passé. Christophe ne répondit même point. Il haïssait Ada d'une haine si profonde, qu'il n'avait même plus de mots pour l'exprimer. Il l'avait rayée de sa vie. Elle n'existait plus pour lui.

Christophe était délivré de Ada, mais il ne l'était pas de lui-même. C'était en vain qu'il tâchait de se faire illusion, et de revenir au calme chaste et fort du passé. On ne revient pas au passé. Il faut continuer sa route ; et il ne sert à rien de se retourner, sinon pour voir les lieux où l'on passa, les lointaines fumées du toit sous lequel on dormit, s'effaçant à l'horizon, dans la brume du souvenir. Mais rien ne nous éloigne davantage de nos âmes anciennes, que quelques mois de passion. Le chemin tourne brusquement, le paysage change ; il semble qu'on dise adieu, pour la dernière fois, à ce qu'on laisse derrière soi.

Christophe n'y pouvait consentir. Il tendait les bras vers le passé ; il s'obstinait à faire revivre son âme d'autrefois, seule et résignée. Mais elle n'existait plus. La passion est moins dangereuse par elle-même, que par les ruines qu'elle accumule. Christophe avait beau ne plus aimer, il avait beau, -- pour un moment, -- mépriser l'amour : il était marqué de sa griffe ; tout son être était pétri par lui ; il y avait dans son cœur un vide qu'il fallait remplir. À défaut de ce terrible besoin de tendresse et de plaisir, qui consume les êtres qui y ont une fois goûté, il fallait quelque autre passion, fût-ce la passion contraire : la passion du mépris, de l'orgueilleuse pureté, de la foi dans la vertu. -- Elles ne suffisaient pas, elles ne suffisaient plus à assouvir sa faim ; elles n'étaient qu'un aliment d'un instant. Sa vie était une suite de réactions violentes, -- des sauts d'un extrême à l'autre. Tantôt il la voulait ployer aux règles d'un ascétisme inhumain : ne mangeant plus, buvant de l'eau, se tuant le corps de marches, de fatigues, de veilles, se refusant tout plaisir. Tantôt il se persuadait que la force est la vraie morale chez les gens de sa sorte ; et il se lançait à la chasse de la joie. Dans l'un et l'autre cas, il était malheureux. Il ne pouvait plus être seul. Il ne pouvait plus ne plus l'être.

L'unique salut pour lui, c'eût été de trouver une vraie amitié, -- celle de Rosa peut-être : il s'y fût réfugié. Mais la brouille était complète entre les deux familles. Ils ne se voyaient plus. Une seule fois, Christophe avait rencontré Rosa. Elle sortait de la messe. Il avait hésité à l'aborder ; et elle, de son côté, avait fait, en le voyant, un mouvement pour venir à sa rencontre ; mais quand il voulut aller à elle, au travers du flot de fidèles qui descendaient les marches, elle détourna les yeux ; et quand il fut près d'elle, elle le salua froidement, et passa. Il sentait dans le cœur de la jeune fille un mépris intense et glacé. Et il ne sentait pas qu'elle l'aimait toujours, et eût voulu le lui dire ; mais elle se le reprochait, comme une faute et une sottise ; elle croyait Christophe mauvais et corrompu, plus loin d'elle que jamais. Ainsi ils se perdirent l'un l'autre pour toujours. Et ce fut peut-être un bien, pour l'un comme pour l'autre. En dépit de sa bonté, elle n'était pas assez vivante pour le comprendre. En dépit de son besoin d'affection et d'estime, il eût étouffé dans une vie médiocre et renfermée, sans joie, sans peine, et sans air. Ils eussent souffert tous deux. Ils eussent souffert tous deux de se faire souffrir. La mauvaise chance qui les sépara, fut donc, en fin de compte, une bonne chance, peut-être, comme il arrive souvent, -- comme il arrive toujours, -- à ceux qui sont forts et qui durent.

Mais, sur l'instant, ce fut une grande tristesse et un grand malheur pour eux. Pour Christophe surtout. Cette intolérance de vertu, cette étroitesse de cœur, qui parfois semble priver totalement d'intelligence ceux qui en ont le plus, et de bonté ceux qui sont les meilleurs, l'irrita, le blessa, le rejeta pour protester dans une vie plus libre.

Au cours de ses flâneries avec Ada dans les guinguettes des environs, il avait fait connaissance avec quelques bons garçons, -- des bohêmes, dont l'insouciance et la liberté de façons ne lui avait pas trop déplu. Un d'entre eux, Friedemann, musicien comme lui, organiste, d'une trentaine d'années, ne manquait pas d'esprit, et connaissait bien son métier, mais il était d'une paresse incurable, et plutôt que de faire le moindre effort pour sortir de sa médiocrité, il se fût laissé mourir de faim, sinon peut-être de soif. Il se consolait de son indolence, en disant du mal de ceux qui s'agitent dans la vie, Dieu sait pourquoi ; et ses railleries, un peu lourdes, ne laissaient point de faire rire. Plus libre que ses confrères, il ne craignait pas, -- bien timidement encore, avec des clignements d'yeux et des sous-entendus, -- de fronder les gens en place ; il était même capable de ne pas avoir en musique des opinions toutes faites, et de porter sournoisement un coup de pioche aux réputations usurpées des grands hommes du jour. Les femmes ne trouvaient pas grâce davantage devant lui ; il aimait, en plaisantant, à redire à leur propos un vieux mot de moine misogyne, dont Christophe goûtait, en ce moment, mieux que quiconque, l'âpreté :

« Femina mors animae ».

Dans son désarroi, Christophe trouva quelque distraction à causer avec Friedemann. Il le jugeait, il ne pouvait se plaire longtemps à cet esprit de persiflage vulgaire : ce ton de raillerie et de négation constante ne tardait pas à devenir irritant, et sentait l'impuissance ; mais il soulageait de la bêtise suffisante des Philistins. Tout en méprisant au fond son compagnon, Christophe ne pouvait plus se passer de lui. On les voyait toujours ensemble, attablés avec des personnages déclassés et douteux, de la société de Friedemann, et qui valaient encore moins cher que lui. Ils jouaient, ils péroraient, ils buvaient pendant des soirs entiers. Christophe se réveillait, tout à coup, au milieu de l'écœurante odeur de charcuterie et de tabac ; il regardait ceux qui l'entouraient, avec des yeux égarés : il ne les reconnaissait plus ; il pensait avec angoisse :

-- Où est-ce que je suis ? Qu'est-ce que ces gens ? Qu'ai-je à faire avec eux ?

Leurs propos et leurs rires lui donnaient la nausée. Mais il n'avait pas la force de les quitter : il avait peur de rentrer chez lui, de se retrouver seul, en face de son âme, de ses désirs et de ses remords. Il se perdait, il savait qu'il se perdait ; il cherchait, -- il voyait dans Friedemann, avec une lucidité cruelle, l'image dégradée de ce qu'il était, -- de ce qu'il serait, un jour ; et il traversait une phase de découragement et de dégoût tels, qu'au lieu d'être réveillé par cette menace, elle achevait de l'abattre.

Il se fût perdu, s'il avait pu l'être. Par bonheur, il avait, comme les êtres de son espèce, un ressort, et un recours contre la destruction, que les autres n'ont pas : sa force d'abord, son instinct de vivre, de ne pas se laisser mourir, plus intelligent que son intelligence, plus fort que sa volonté. Et il avait aussi, à son insu, l'étrange curiosité de l'artiste, cette impersonnalité passionnée, que porte en lui tout être doué vraiment du pouvoir créateur. Il avait beau aimer, souffrir, se donner tout entier à toutes ses passions : il les voyait. Elles étaient en lui, mais elles n'étaient pas lui. Une myriade de petites âmes gravitaient obscurément en lui, vers un point fixe, inconnu et certain : tel, le monde planétaire qu'aspire dans l'espace un gouffre mystérieux. Cet état perpétuel de dédoublement inconscient se manifestait surtout dans les moments vertigineux, où la vie quotidienne s'endort, et où surgit des abîmes du sommeil et de la nuit le regard du sphinx, la face multiforme de l'Être. Surtout depuis un an, Christophe était obsédé par des rêves, où il sentait nettement, dans une même seconde, avec une illusion absolue, qu'il était à la fois plusieurs êtres différents, souvent lointains, séparés par des pays, par des mondes, par des siècles. Dans l'état de veille, Christophe en conservait le trouble hallucinant, sans avoir le souvenir de ce qui l'avait causé. C'était comme la fatigue d'une idée fixe disparue, dont la trace persiste, sans qu'on puisse la comprendre. Mais tandis que son âme se débattait douloureusement dans le réseau des jours, une autre âme assistait en lui, attentive et sereine, à ces efforts désespérés. Il ne la voyait pas ; mais elle jetait sur lui la réverbération de sa lumière cachée. Cette âme était avide et joyeuse de tout sentir, de tout souffrir, d'observer et de comprendre ces hommes, ces femmes, cette terre, cette vie, ces désirs, ces passions, ces pensées, même torturantes, même médiocres, même viles ; -- et cela suffisait à leur communiquer un peu de sa lumière, à sauver Christophe du néant. Elle lui faisait sentir que -- il ne savait comment -- il n'était pas seul tout à fait. Cet amour de tout être et de tout connaître, cette seconde âme, opposait son rempart aux passions destructrices.

Mais si elle suffisait à lui maintenir la tête au dessus de l'eau, elle ne lui permettait pas d'en sortir avec ses seules forces. Il ne parvenait pas à voir clairement en soi, à se maîtriser et à se recueillir. Tout travail lui était impossible. Il traversait une crise intellectuelle, la plus féconde de sa vie : -- toute sa vie future y était déjà en germe ; -- mais cette richesse intime ne se traduisait, pour le moment, que par des extravagances ; et les effets immédiats d'une telle surabondance ne différaient pas de ceux de la stérilité la plus indigente. Christophe était submergé par sa vie. Toutes ses forces avaient subi une formidable poussée, et grandi trop vite, toutes à la fois, tout d'un coup. Sa volonté seule n'avait pas grandi aussi vite ; et elle était affolée par cette foule de monstres. La personnalité craquait de toutes parts. De ce tremblement de terre, de ce cataclysme intérieur, les autres ne voyaient rien. Christophe lui-même ne voyait que son impuissance à vouloir, à créer, et à être. Désirs, instincts, pensées sortaient les uns après les autres, comme des nuages de soufre des fissures d'un volcan ; et il se demandait toujours :

-- Et maintenant, que sortira-t-il ? Qu'adviendra-t-il de moi ? Sera-ce toujours ainsi, ou sera-ce tout à fait fini ? Ne serai-je rien, jamais ?

Et voici que surgissaient maintenant les instincts héréditaires, les vices de ceux qui avaient été avant lui. -- Il s'enivra.

Il rentrait à la maison, sentant le vin, riant, accablé.

La pauvre Louisa le regardait, soupirait, ne disait rien, et priait.

Mais, un soir qu'il sortait d'un cabaret., aux portes de la ville, il aperçut sur la route, à quelques pas devant lui, l'ombre falote de l'oncle Gottfried, son ballot sur le dos. Depuis des mois, le petit homme n'était pas revenu au pays, et ses absences se faisaient toujours plus longues. Christophe le héla, tout heureux. Gottfried, courbé sous son fardeau, se retourna ; il regarda Christophe, qui se livrait à une mimique extravagante, et il s'assit sur une borne pour l'attendre. Christophe, la figure animée, s'approcha, en exécutant une sorte de gambade, et il secoua la main de l'oncle avec de grandes démonstrations d'affection. Gottfried le regarda longuement, puis il dit :

-- Bonjour, Melchior.

Christophe crut que l'oncle se trompait, et il éclata de rire.

-- Le pauvre homme baisse, pensa-t-il, il perd la mémoire.

Gottfried avait en effet l'air vieilli, ratatiné, rapetissé, rabougri ; il respirait d'un petit souffle pénible et court. Christophe continuait à pérorer. Gottfried remonta son ballot sur ses épaules, et se remit silencieusement en marche. Ils revinrent, côte à côte, Christophe gesticulant et parlant à tue-tête, Gottfried toussotant, se taisant. Et comme Christophe l'interpellait, Gottfried l'appela encore Melchior. Cette fois, Christophe lui demanda.

-- Ah çà ! qu'est-ce que tu as à m'appeler Melchior ? Je m'appelle Christophe, tu le sais bien. As-tu, oublié mon nom ?

Gottfried, sans s'arrêter, leva les yeux vers lui, le regarda, secoua la tête, et dit froidement :

-- Non, tu es Melchior, je te reconnais bien.

Christophe s'arrêta, atterré. Gottfried continuait de trottiner, Christophe le suivit, sans répliquer. Il était dégrisé. En passant près de la porte d'un café-concert, il alla aux mornes glaces qui reflétaient les becs de gaz de l'entrée et les pavés déserts, il se regarda : il reconnut Melchior. Il rentra, bouleversé.

Il passa la nuit, -- une nuit d'angoisse, -- à s'interroger, à se fouiller l'âme. Il comprenait maintenant. Oui, il reconnaissait les instincts et les vices qui avaient levé en lui : ils lui faisaient horreur. Il songea à la veillée funèbre, auprès de Melchior mort, aux engagements pris, et il repassa en revue sa vie, depuis : il les avait tous trahis. Qu'avait-il fait depuis un an ? Qu'avait-il fait pour son Dieu, pour son art, pour son âme ? Qu'avait-il fait pour son éternité ? Pas un jour qui n'eût été perdu, gâché, souillé. Pas une œuvre, pas une pensée, pas un effort durable. Un chaos de désirs se détruisant l'un l'autre. Vent, poussière, néant... Que lui avait servi de vouloir ? Il n'avait rien fait de ce qu'il avait voulu. Il avait fait le contraire de ce qu'il avait voulu. Il était devenu ce qu'il ne voulait pas être : voilà le bilan de sa vie.

Il ne se coucha point. Vers six heures du matin, il faisait nuit encore, -- il entendit Gottfried qui se préparait à partir. -- Car Gottfried n'avait pas voulu s'arrêter davantage. En passant par la ville, il était venu, suivant son habitude, embrasser sa sœur et son neveu : mais il avait annoncé que, le lendemain matin, il se remettrait en marche.

Christophe descendit. Gottfried vit sa figure blême, creusée par une nuit de douleur. Il lui sourit affectueusement, et lui demanda s'il voulait l'accompagner un peu. Ils sortirent ensemble, avant l'aube. Ils n'avaient pas besoin de parler : ils se comprenaient. En passant près du cimetière, Gottfried dit :

-- Entrons, veux-tu ?

Jamais il ne manquait de faire visite à Jean-Michel et à Melchior, quand il venait au pays. Christophe n'était pas entré là depuis un an. Gottfried s'agenouilla devant la fosse de Melchior, et dit :

-- Prions, pour qu'ils dorment bien, et qu'ils ne nous tourmentent pas.

Sa pensée était un mélange de superstitions étranges et de clair bon sens : elle surprenait parfois Christophe ; mais cette fois, il ne la comprit que trop. Ils ne dirent rien de plus, jusqu'à ce qu'ils fussent sortis du cimetière.

Comme ils avaient refermé la grille gémissante, et suivaient, le long du mur, dans les champs frileux qui s'éveillaient, le petit sentier qui passait sous les cyprès des tombes, d'où la neige s'égouttait, Christophe se mit à pleurer :

-- Ah ! oncle, dit-il, que je souffre !

Il n'osait lui parler de l'épreuve qu'il avait faite de l'amour, par une peur bizarre de gêner ou de blesser Gottfried ; mais il parla de sa honte, de sa médiocrité, de sa lâcheté, de ses engagements violés.

-- Oncle, que faire ? J'ai voulu, j'ai lutté ; et, après un an, je suis au même point qu'avant. Même pas ! J'ai reculé. Je ne suis bon à rien, je ne suis bon à rien ! J'ai perdu ma vie, je me suis parjuré !...

Ils montaient la colline au-dessus de la ville. Gottfried dit avec bonté :

-- Ce n'est pas la dernière fois, mon petit. On ne fait pas ce qu'on veut. On veut, et on vit : cela fait deux. Il faut se consoler. L'essentiel, vois-tu, c'est de ne pas se lasser de vouloir et de vivre. Le reste ne dépend pas de nous.

Christophe répétait avec désespoir :

-- Je me suis parjuré !

-- Entends-tu ? dit Gottfried...

(Les coqs chantaient dans la campagne.)

-- Ils chantaient aussi pour un autre qui s'est parjuré. Ils chantent pour chacun de nous, chaque matin.

-- Un jour viendra, dit Christophe amèrement, où ils ne chanteront plus pour moi... Un jour sans lendemain. Et qu'aurai-je fait de ma vie ?

-- Il y a toujours un lendemain, dit Gottfried.

-- Mais que faire s'il ne sert à rien de vouloir ?

-- Veille et prie.

-- Je ne crois plus.

Gottfried sourit :

-- Tu ne vivrais pas, si tu ne croyais pas. Chacun croit. Prie.

-- Prier quoi ?

Gottfried lui montra le soleil, qui paraissait dans l'horizon rouge et glacé :

-- Sois pieux devant le jour qui se lève. Ne pense pas à ce qui sera dans un an, dans dix ans. Pense à aujourd'hui. Laisse tes théories. Toutes les théories, vois-tu, même celles de vertu, sont mauvaises, sont sottes, font le mal. Ne violente pas la vie. Vis aujourd'hui. Sois pieux envers chaque jour. Aime-le, respecte-le, ne le flétris pas surtout, ne l'empêche pas de fleurir, Aime-le, même quand il est gris et triste, comme aujourd'hui. Ne t'inquiète pas. Vois. C'est l'hiver maintenant. Tout dort. La bonne terre se réveillera. Il n'y a qu'à être une bonne terre, et patiente comme elle. Sois pieux. Attends. Si tu es bon, tout ira bien. Si tu ne l'es pas, si tu es faible, si tu ne réussis pas, eh bien, il faut encore être heureux ainsi. C'est sans doute que tu ne peux davantage. Alors, pourquoi vouloir plus ? Pourquoi te chagriner de ce que tu ne peux pas faire ? Il faut faire ce qu'on peut... Als ich kann.

-- C'est trop peu, dit Christophe, on faisant la grimace.

Gottfried rit amicalement :

-- C'est plus que personne ne fait. Tu es un orgueilleux. Tu veux être un héros. C'est pour cela que tu ne fais que des sottises... Un héros !... Je ne sais pas trop ce que c'est ; mais, vois-tu, j'imagine : un héros, c'est celui qui fait ce qu'il peut. Les autres ne le font pas.

-- Ah ! soupira Christophe, à quoi bon vivre alors ? Cela n'en vaut pas la peine. Il y a pourtant des gens qui disent que « vouloir c'est pouvoir » !...

Gottfried rit de nouveau, doucement :

-- Oui ?... Eh bien, ce sont de grands menteurs, mon petit. Ou ils ne veulent pas grand'chose...

Ils étaient arrivés au sommet de la colline. Ils s'embrassèrent affectueusement. Le petit colporteur s'en alla, de son pas fatigué. Christophe resta, pensif, le regardant s'éloigner. Il se redisait le mot de l'oncle :

-- Als ich kann (Comme je peux).

Et il sourit, pensant :

-- Oui... Tout de même... C'est assez.

Il revint vers la ville. La neige durcie craquait sons ses souliers. La bise aigre d'hiver faisait tressaillir, sur la colline, les branches nues des arbres rabougris. Elle rougissait ses joues, elle brûlait sa peau, elle fouettait son sang. Les toits rouges des maisons, en bas, riaient au soleil éclatant et froid. L'air était fort et dur. La terre glacée semblait jubiler d'une âpre allégresse. Le cœur de Christophe était comme elle. Il pensait :

-- Je me réveillerai aussi.

Il avait encore des larmes aux yeux. Il les essuya du revers de sa main, et regarda en riant le soleil qui s'enfonçait sous un rideau de vapeurs. Les nuées, lourdes de neige, passaient au-dessus de la ville, fouettées par la bourrasque. Il leur fit un pied de nez. Le vent glacial soufflait...

-- Souffle, souffle !... Fais ce que tu veux de moi ! Emporte-moi !... Je sais bien où j'irai.

PREMIÈRE PARTIE
SABLES MOUVANTS

Libre !... Libre des autres et de soi !... Le réseau de passions, qui le liaient depuis un an, venait brusquement de se rompre. Comment ? Il n'en savait rien. Les mailles avaient cédé à la poussée de son être. C'était une de ces crises de croissance, où les natures robustes déchirent violemment l'enveloppe morte d'hier, l'âme ancienne où elles étouffent.

Christophe respirait à pleins poumons, sans bien comprendre ce qui était arrivé. Un tourbillon de bise glacée s'engouffrait sous la grande porte de la ville, quand il rentra, venant d'accompagner Gottfried. Les gens baissaient la tête contre l'ouragan. Les filles allant à l'ouvrage luttaient avec dépit contre le vent qui se jetait dans leurs jupes ; elles s'arrêtaient pour souffler, le nez et les joues rouges, l'air rageur ; elles avaient envie de pleurer. Christophe riait de joie. Il ne pensait pas à la tourmente. Il pensait à l'autre tourmente, dont il venait de sortir. Il regardait le ciel d'hiver, la ville enveloppée de neige, les gens qui passaient en luttant ; il regardait autour de lui, en lui : rien ne le liait plus à rien. Il était seul... Seul ! Quel bonheur d'être seul, d'être à soi ! Quel bonheur d'avoir échappé à ses chaînes, à la torture de ses souvenirs, à l'hallucination des figures aimées et détestées ! Quel bonheur de vivre enfin, sans être la proie de la vie, d'être devenu son maître !...

Il rentra dans sa maison, blanc de neige. Il se secoua gaiement, comme un chien. En passant près de sa mère, qui balayait le corridor, il l'enleva de terre, avec des cris inarticulés et affectueux, comme on en dit aux petits enfants. La vieille Louisa se débattait dans les bras de son fils, mouillé de neige qui fondait ; et elle l'appela : « gros bête ! » en riant d'un bon rire enfantin.

Il monta dans sa chambre, quatre à quatre. Il pouvait à peine se voir dans sa petite glace, tant le jour était sombre. Mais son cœur jubilait. Sa chambre étroite et basse, où il avait peine à remuer, lui semblait un royaume. Il ferma la porte à clef, et rit de contentement. Enfin, il allait se retrouver ! Depuis combien de temps s'était-il perdu ! Il avait hâte de se plonger dans sa pensée. Elle lui apparaissait comme un grand lac qui se fondait au loin dans la brume dorée. Après une nuit de fièvre, il se tenait au bord, les jambes baignées par la fraîcheur de l'eau, le corps caressé par la brise d'un matin d'été. Il se jeta à la nage ; il ne savait où il allait, et peu lui importait : c'était la joie de nager au hasard. Il se taisait, riant, écoutant les mille bruits de son âme ; elle fourmillait d'êtres. Il n'y distinguait rien, la tête lui tournait ; il n'éprouvait qu'un bonheur éblouissant. Il jouit de sentir ces forces inconnues ; et, remettant paresseusement à plus tard de faire l'essai de son pouvoir, il s'engourdit dans l'orgueilleuse ivresse de cette floraison intérieure qui, comprimée depuis des mois, éclatait comme un printemps soudain.

Sa mère l'appelait à déjeuner. Il descendit la tête étourdie, ainsi qu'après une journée au grand air ; une telle joie rayonnait en lui que Louisa lui demanda ce qu'il avait. Il ne répondit pas ; il la prit par la taille et la força à faire un tour de danse autour de la table, où la soupière fumait. Louisa, essoufflée, cria qu'il était fou ; puis elle frappa des mains :

-- Mon Dieu ! fit-elle, inquiète. Je parie qu'il est de nouveau amoureux !

Christophe éclata de rire. Il lança sa serviette en l'air :

-- Amoureux !... s'écria-t-il. Ah ! bon Dieu !... Non, non ! c'est assez ! Tu peux être tranquille. C'est fini, fini, pour toute la vie fini !... Ouf !

Il but un grand verre d'eau.

Louisa le regardait rassurée, hochait la tête, souriait :

-- Beau serment d'ivrogne ! dit-elle. Il y en a pour jusqu'au soir.

-- C'est toujours cela de gagné, répondit-il, de bonne humeur.

-- Bien sûr ! fit-elle. Alors, qu'est-ce que tu as qui te rend si content ?

-- Je suis content. Voilà !

Les coudes sur la table, assis en face d'elle, il voulut lui conter tout ce qu'il ferait plus tard. Elle l'écoutait avec un affectueux scepticisme, et lui faisait remarquer doucement que la soupe refroidissait. Il savait qu'elle n'entendait pas ce qu'il disait : mais il n'en avait cure : c'était pour lui-même qu'il parlait.

Ils se regardaient en souriant : lui, parlant ; elle, n'écoutant guère. Bien qu'elle fût fière de son fils, elle n'attachait pas grande importance à ses projets artistiques ; elle pensait : « Il est heureux : c'est l'essentiel. » -- Tout en se grisant de ses discours, il regardait la chère figure de sa mère, avec son fichu noir sévèrement serré autour de la tête, ses cheveux blancs, ses yeux jeunes qui le couvaient d'amour, son beau calme indulgent. Il lisait toutes ses pensées en elle. Il lui dit, en plaisantant :

-- Cela t'est bien égal, hein ? tout ce que je te raconte ? Elle protesta faiblement :

-- Mais non, mais non !

Il l'embrassa :

-- Mais si, mais si ! Va, ne t'en défends pas. Tu as raison. Aime-moi seulement. Je n'ai pas besoin qu'on me comprenne, -- ni toi, ni personne. Je n'ai plus besoin de personne, ni de rien, maintenant : j'ai tout en moi...

-- Allons, fit Louisa, le voilà avec une autre folie, à présent !... Enfin, puisqu'il lui en faut une, j'aime encore mieux celle-là.

Bonheur délicieux de se laisser flotter sur le lac de sa pensée !... Couché au fond d'une barque, le corps baigné de soleil, le visage baisé par le petit air frais qui court à la surface de l'eau, il s'endort, suspendu sur le ciel. Sous son corps étendu, sous la barque balancée, il sent l'onde profonde ; sa main nonchalamment y plonge. Il se soulève ; et, le menton appuyé sur le rebord du bateau, comme quand il était enfant, il regarde passer l'eau. Il voit des miroitements d'être étranges, qui filent comme des éclairs... D'autres, d'autres encore... Jamais ils ne sont les mêmes. Il rit au spectacle fantastique qui se déroule en lui ; il rit à sa pensée ; il n'a pas le besoin de la fixer. Choisir, pourquoi choisir dans ces milliers de rêves ? Il a bien le temps !... Plus tard !... Quand il voudra, il n'aura qu'à jeter ses filets, pour retirer les monstres qu'il voit luire dans l'eau. Il les laisse passer... Plus tard !...

La barque flotte au gré du vent tiède et du courant insensible. Il fait doux, soleil, et silence.

Languissamment enfin, il laisse tomber les filets. Penché sur l'eau qui grésille, il les suit du regard, jusqu'à ce qu'ils aient disparu. Après quelques minutes de torpeur, il les ramène sans hâte ; à mesure qu'il les tire, ils deviennent plus lourds ; au moment de les sortir, il s'arrête pour prendre haleine. Il sait qu'il tient sa proie, il ne sait quelle est sa proie ; il prolonge le plaisir de l'attente.

Enfin, il se décide : les poissons aux cuirasses irisées apparaissent hors de l'eau ; ils se tordent comme un nid de serpents. Il les regarde curieusement, il les remue du doigt ; il veut prendre les plus beaux, un instant, dans sa main ; mais à peine les a-t-il sortis de l'eau que leurs nuances pâlissent, ils se fondent entre ses doigts. Il les rejette dans l'eau, et recommence à pêcher. Il est plus avide de voir, l'un après l'autre, tous les rêves qui s'agitent en lui, que d'en garder aucun : ils lui semblent plus beaux, quand ils flottent librement dans le lac transparent...

Il en pêchait de toutes sortes, tous plus extravagants les uns que les autres. Depuis des mois que les idées s'amassaient, sans qu'il en tirât parti, il crevait de richesses à dépenser. Mais tout était pêle-mêle : sa pensée était un capharnaüm, un bric-à-brac de juif, où étaient empilés dans la même chambre des objets rares, des étoffes précieuses, des ferrailles, des guenilles. Il ne savait pas distinguer ce qui avait le plus de prix : tout l'amusait également. C'étaient des frôlements d'accords, des couleurs qui sonnaient comme des cloches, des harmonies qui bourdonnaient comme des abeilles, des mélodies souriantes, comme des lèvres amoureuses. C'étaient des visions de paysages, des figures, des passions, des âmes, des caractères, des idées littéraires, des idées métaphysiques. C'étaient de grands projets, énormes et impossibles, des tétralogies, des décalogies, ayant la prétention de tout peindre en musique et embrassant des mondes. Et c'étaient, le plus souvent, des sensations obscures et fulgurantes, évoquées subitement par un rien, un son de voix, une personne qui passait dans la rue, le clapotement de la pluie, un rythme intérieur. -- Beaucoup de ces projets n'avaient d'autre existence que le titre ; la plupart se réduisaient à un ou deux traits, pas plus : c'était assez. Comme les très jeunes gens, il croyait avoir créé ce qu'il rêvait de créer.

Mais il était trop vivant pour se satisfaire longtemps de ces fumées. Il se lassa d'une possession illusoire, il voulut saisir ses rêves. -- Par lequel commencer ? Ils lui paraissaient tous aussi importants l'un que l'autre. Il les tournait et les retournait ; il les rejetait, il les reprenait... Non, il ne les reprenait plus : ce n'étaient plus les mêmes, ils ne se laissaient pas attraper deux fois ; constamment, ils changeaient ; ils changeaient dans ses mains, sous ses yeux, tandis qu'il les regardait. Il fallait se hâter ; et il ne le pouvait point : il était confondu par sa lenteur au travail. Il eût voulu tout faire en un jour, et il avait une difficulté terrible à exécuter le moindre ouvrage. Le pire était qu'il s'en dégoûtait, quand il était encore au commencement. Ses rêves passaient, et il passait lui-même ; tandis qu'il faisait une chose, il regrettait de n'en pas faire une autre. Il semblait qu'il lui suffît d'avoir fait choix d'un de ses beaux sujets, pour que le beau sujet ne l'intéressât plus. Ainsi, toutes ses richesses lui étaient inutiles. Ses pensées n'étaient vivantes qu'à la condition qu'il n'y touchât point : tout ce qu'il réussissait à atteindre était déjà mort. Le supplice de Tantale : à portée de sa main, des fruits qui devenaient pierre, aussitôt qu'il les prenait ; près de ses lèvres, une eau fraîche, qui fuyait quand il se baissait vers elle.

Pour apaiser sa soif, il voulut se désaltérer aux sources qu'il avait conquises, à ses œuvres anciennes... La dégoûtante boisson ! À la première gorgée, il la recracha on jurant. Quoi ! cette eau tiède, cette musique insipide, c'était là sa musique ? -- Il relut la suite de ses compositions. Cette lecture l'atterra : il n'y comprenait plus rien, il ne comprenait même plus comment il avait pu les écrire. Il rougissait. Une fois, il lui arriva, après une page plus niaise que les autres, de se retourner pour voir s'il n'y avait personne dans la chambre, et d'aller se cacher la figure dans son oreiller, comme un enfant qui a honte. D'autres fois, le ridicule de ses œuvres lui semblait si bouffon qu'il oubliait qu'elles étaient de lui...

-- Ah ! l'idiot ! criait-il, en se tordant de rire.

Mais rien ne l'affectait plus que les compositions où il avait prétendu exprimer des sentiments passionnés : chagrins ou joies d'amour. Il bondissait sur sa chaise, à coups de poing, et se frappait la tête, en hurlant de colère ; il s'apostrophait grossièrement, il se traitait de cochon, de triple gueux, de foutue bête et de paillasse. Il en avait pour quelque temps à égrener son chapelet. À la fin, il allait se planter devant sa glace, tout rouge d'avoir crié ; il s'empoignait le menton, et il disait :

-- Regarde, regarde, crétin, ta gueule d'âne ! Je t'apprendrai à mentir, chenapan ! À l'eau, monsieur, à l'eau !

Il s'enfonçait la figure dans sa cuvette ; et il la maintenait sous l'eau, jusqu'à ce qu'il étouffât. Quand il sortait de là, écarlate, les yeux hors de la tête, et soufflant comme un phoque, il allait précipitamment à sa table, sans prendre la peine d'éponger l'eau qui ruisselait autour de lui ; il saisissait les compositions maudites, et il les déchirait avec rage, en grognant :

-- Tiens, canaille !... Tiens, tiens, tiens !...

Alors, il était soulagé.

Ce qui l'exaspérait surtout dans ces œuvres, c'était leur mensonge. Rien de senti. Une phraséologie apprise par cœur, une rhétorique d'écolier : il parlait de l'amour, comme un aveugle des couleurs ; il en parlait par ouï-dire, en répétant les niaiseries courantes. Et non seulement l'amour, mais toutes les passions lui avaient servi de thèmes à des déclamations. -- Pourtant, il s'était toujours efforcé d'être sincère. Mais il ne suffit pas de vouloir être sincère : il faut pouvoir l'être ; et comment le serait-on, quand on ne connaît encore rien de la vie ? Ce qui venait de lui dévoiler la fausseté de ces œuvres, ce qui avait creusé brusquement un fossé entre lui et son passé, c'était l'épreuve des six derniers mois. Il était sorti des fantômes ; il possédait maintenant une mesure réelle, à laquelle il pouvait rapporter ses pensées, pour en juger le degré de vérité ou de mensonge.

Le dégoût que lui inspirèrent ses compositions anciennes, produites sans passion, fit qu'avec son exagération coutumière il décida de ne plus rien écrire, qu'il ne fût contraint d'écrire par une nécessité passionnée ; et, laissant là sa poursuite aux idées il jura de renoncer pour toujours à la musique, si la création ne s'imposait, à coups de tonnerre.

Il parlait ainsi, parce qu'il savait bien que l'orage venait. Le tonnerre tombe où il veut, et quand il veut. Mais les sommets l'attirent. Certains lieux -- certaines âmes -- sont des nids d'orages : ils les créent ou les aspirent de tous les points de l'horizon ; et, de même que certains mois de l'année, certains âges de la vie sont si saturés d'électricité que les coups de foudre s'y produisent -- sinon à volonté -- du moins à l'heure attendue.

L'être tout entier se tend. Pendant des jours, des jours, l'orage se prépare. Une ouate brûlante tapisse le ciel blanc. Pas un souffle. L'air immobile fermente, semble bouillir. La terre se tait, écrasée de torpeur. Le cerveau bourdonne de fièvre : toute la nature attend l'explosion de la force qui s'amasse, le choc du marteau qui se lève pesamment, pour retomber d'un coup sur l'enclume des nuées. De grandes ombres sombres et chaudes passent : un vent de feu se lève ; les nerfs frémissent comme des feuilles... Puis, le silence retombe. Le ciel continue de couver la foudre.

Il y a à cette attente une angoisse voluptueuse. Malgré le malaise qui vous oppresse, on sent passer dans ses veines le feu qui brûle l'univers. L'âme soûle bouillonne dans la fournaise, comme le raisin dans la cuve. Des milliers de germes de vie et de mort la travaillent. Qu'en sortira-t-il ?... La femme enceinte, elle se tait, le regard perdu en elle ; anxieuse, elle écoute le tressaillement de ses entrailles, et elle pense : « Que naîtra-t-il de moi ? »...

Quelquefois, l'attente est vaine. L'orage se dissipe, sans avoir éclaté ; et l'on se réveille, la tête lourde, déçu, énervé, écœuré, Mais c'est partie remise : il éclatera ; si ce n'est aujourd'hui, ce sera demain ; plus il aura tardé, plus il sera violent...

Le voici !... Les nuages ont surgi de toutes les retraites de l'être. Masses épaisses d'un bleu noir, que déchirent les saccades frénétiques des éclairs, ils s'avancent d'un vol vertigineux et lourd, cernant l'horizon de l'âme, et brusquement rabattant leurs deux ailes sur le ciel étouffé éteignant la lumière. Heure de folie !... Les Éléments exaspérés, déchaînés de la cage où les tiennent enfermés les Lois qui assurent l'équilibre de l'esprit et l'existence des choses, règnent, informes et colossaux, dans la nuit de la conscience. On sent qu'on agonise. On n'aspire plus à vivre On n'aspire plus qu'à la fin, à la mort qui délivre...

Et soudain, c'est l'éclair !

Christophe hurlait de joie.

Joie, fureur de joie, soleil qui illumine tout ce qui est et sera, joie divine de créer ! Il n'y a de joie que de créer. Il n'y a d'êtres que ceux qui créent. Tous les autres sont des ombres, qui flottent sur la terre, étrangers à la vie. Toutes les joies de la vie sont des joies de créer : amour, génie, action, -- flambées de force sorties de l'unique brasier. Ceux même qui ne peuvent trouver place autour du grand foyer : -- ambitieux, égoïstes et débauchés stériles, -- tâchent de se réchauffer à ses reflets décolorés.

Créer, dans l'ordre de la chair, ou dans l'ordre de l'esprit, c'est sortir de la prison du corps, c'est se ruer dans l'ouragan de la vie, c'est être Celui qui Est. Créer, c'est tuer la mort.

Malheur à l'être stérile, qui reste seul et perdu sur la terre, contemplant son corps desséché et la nuit qui est en lui, dont nulle flamme de vie ne sortira jamais ! Malheur à l'âme qui ne se sent point féconde, lourde de vie et d'amour comme un arbre en fleurs, au printemps ! Le monde peut la combler d'honneurs et de bonheurs ; il couronne un cadavre.

Quand Christophe était frappé par le jet de lumière, une décharge électrique lui parcourait le corps ; il tremblait de saisissement. C'était comme si, en pleine mer, en pleine nuit la terre apparaissait. Ou comme si, passant au milieu d'une foule, il recevait le choc de deux profonds yeux. Souvent, cela survenait après des heures de prostration où son esprit s'agitait dans le vide. Plus souvent encore, à des moments où il pensait à autre chose, causant ou se promenant. S'il était dans la rue, un respect humain l'empêchait de manifester trop bruyamment sa joie. Mais, à la maison, rien ne le retenait plus. Il trépignait ; il sonnait une fanfare de triomphe. Sa mère la connaissait bien, et elle avait fini par savoir ce que cela signifiait. Elle disait à Christophe qu'il était comme une poule qui vient de pondre.

Il était transpercé par l'idée musicale. Tantôt, elle avait la forme d'une phrase isolée et complète ; plus fréquemment, d'une grande nébuleuse enveloppant toute une œuvre : la structure du morceau, ses lignes générales se laissaient deviner au travers d'un voile, que lacéraient par places des phrases éblouissantes, se détachant de l'ombre avec une netteté sculpturale. Ce n'était qu'un éclair ; parfois, il en venait d'autres, coup sur coup : chacun illuminait d'autres coins de la nuit. Mais d'ordinaire, la force capricieuse, après s'être manifestée une fois, à l'improviste, disparaissait pour plusieurs jours dans ses retraites mystérieuses, en laissant derrière elle un sillon lumineux.

Cette jouissance de l'inspiration était si vive que Christophe prit le dégoût du reste. L'artiste d'expérience sait bien que l'inspiration est rare, et que c'est à l'intelligence d'achever l'œuvre de l'intuition ; il met ses idées sous le pressoir : il leur fait rendre jusqu'à la dernière goutte du suc divin qui les gonfle ; -- (et même, trop souvent, il les trempe d'eau claire.) -- Christophe était trop jeune et trop sûr de lui pour ne pas mépriser ces moyens. Il faisait le rêve impossible de ne rien produire qui ne fût entièrement spontané. S'il ne s'était aveuglé à plaisir, il n'aurait pas eu de peine à reconnaître l'absurdité de son dessein. Sans doute, il était alors dans une période d'abondance intérieure où il n'y avait nul interstice, par où le néant pût se glisser. Tout lui était un prétexte à cette fécondité intarissable : tout ce que voyaient ses yeux, tout ce qu'il entendait, tout ce que heurtait son être dans sa vie quotidienne, chaque regard, chaque mot, faisait lever dans l'âme des moissons de rêves. Dans le ciel sans bornes de sa pensée coulaient des millions d'étoiles. -- Et pourtant, même alors, il y avait des moments où tout s'éteignait d'un coup. Et bien que la nuit ne durât point, bien qu'il n'eût guère le temps de souffrir des silences prolongés de l'esprit, il n'était pas sans effroi de cette puissance inconnue, qui venait le visiter, le quittait, revenait, disparaissait... pour combien de temps, cette fois ? Reviendrait-elle jamais ? -- Son orgueil repoussait cette pensée, et disait : « Cette force, c'est moi. Du jour où elle ne sera plus, je ne serai plus : je me tuerai. » -- Il ne laissait pas de trembler ; mais c'était une jouissance de plus.

Toutefois, s'il n'y avait aucun danger, pour l'instant, que la, source tarît, Christophe pouvait se rendre compte déjà que jamais elle ne suffisait à alimenter une œuvre tout entière. Les idées s'offraient presque toujours à l'état brut : il fallait les dégager péniblement de la gangue. Et toujours elles se présentaient sans suite, par saccades ; pour les relier entre elles, il fallait y mêler un élément d'intelligence réfléchie et de volonté froide, qui forgeaient avec elles un être nouveau. Christophe était trop artiste pour ne point le faire ; mais il n'en voulait pas convenir ; il mettait de la mauvaise foi à se persuader qu'il se bornait à transcrire son modèle intérieur, quand il était forcé de le transformer plus ou moins pour le rendre intelligible. -- Bien plus : il arrivait qu'il en faussât entièrement le sens. Avec quelque violence que le frappât l'idée musicale, il lui eût été impossible souvent de dire ce qu'elle signifiait. Elle faisait irruption des souterrains de l'Être, bien au delà des frontières où commence la conscience ; et, dans cette Force toute pure, échappant aux mesures communes, la conscience ne parvenait à reconnaître aucune des préoccupations qui l'agitaient, aucun des sentiments humains qu'elle définit et qu'elle classe : joies, douleurs, ils étaient tous mêlés en une passion unique, et inintelligible, parce qu'elle était au-dessus de l'intelligence. Cependant, qu'elle la comprît ou non, l'intelligence avait besoin de donner un nom à cette force, de la rattacher à une des constructions logiques que l'homme maçonne infatigablement dans la ruche de son cerveau.

Ainsi, Christophe se convainquait -- il voulait se convaincre -- que l'obscure puissance qui l'agitait avait un sens précis, et que ce sens s'accordait avec sa volonté. Le libre instinct, jailli de l'inconscience profonde, était bon gré, mal gré, contraint à s'accoupler, sous le joug de la raison, avec des idées claires qui n'avaient aucun rapport avec lui... Telle œuvre n'était ainsi qu'une juxtaposition mensongère d'un de ces grands sujets que l'esprit de Christophe s'était tracés, et de ces forces sauvages qui avaient un tout autre sens, que lui-même ignorait.

Il allait à tâtons, tête baissée, emporté par les forces contradictoires qui s'entre-choquaient en lui, et jetant au hasard dans des œuvres incohérentes une vie fumeuse et puissante, qu'il ne savait pas exprimer, mais qui le pénétrait d'une joie orgueilleuse.

La conscience de sa vigueur nouvelle fit qu'il osa regarder en face pour la première fois tout ce qui l'entourait, tout ce qu'on lui avait appris à honorer, tout ce qu'il respectait sans l'avoir discuté ; -- et il le jugea aussitôt avec une liberté insolente. Le voile se déchira : il vit le mensonge allemand.

Toute race, tout art a son hypocrisie. Le monde se nourrit d'un peu de vérité et de beaucoup de mensonge. L'esprit humain est débile ; il s'accommode mal de la vérité pure ; il faut que sa religion, sa morale, sa politique, ses poètes, ses artistes, la lui présentent enveloppée de mensonges. Ces mensonges s'accommodent à l'esprit de chaque race ; ils varient de l'une à l'autre : ce sont eux qui rendent si difficile aux peuples de se comprendre, et qui leur rendent si facile de se mépriser mutuellement. La vérité est la même chez tous ; mais chaque peuple a son mensonge, qu'il nomme son idéalisme ; tout être l'y respire, de sa naissance à sa mort ; c'est devenu pour lui une condition de vie ; il n'y a que quelques génies qui peuvent s'en dégager, à la suite de crises héroïques, où ils se trouvent seuls, dans le libre univers de leur pensée.

Une occasion insignifiante révéla brusquement à Christophe le mensonge de l'art allemand. S'il ne l'avait point vu jusque-là, ce n'était pas faute de l'avoir toujours eu sous les yeux ; mais il en était trop près, il manquait de recul. Maintenant, la montagne lui apparaissait, parce qu'il s'en était éloigné.

Il était à un concert de la Städtische Tonhalle. Le concert avait lieu dans une vaste salle, occupée par dix ou douze rangées de tables de café, -- environ deux ou trois cents. Au fond, la scène, où se tenait l'orchestre. Autour de Christophe, des officiers sanglés dans leurs longues redingotes sombres, -- larges faces rasées, rouges, sérieuses et bourgeoises ; des dames qui causaient et riaient avec fracas, étalant un naturel exagéré ; de braves petites filles, qui souriaient en montrant toutes leurs dents ; et de gros hommes enfoncés dans leurs barbes et leurs lunettes, qui ressemblaient à de bonnes araignées aux yeux ronds. Ils se soulevaient à chaque verre pour porter une santé ; ils mettaient à cet acte un respect religieux ; leur visage et leur ton changeaient à ce moment : ils semblaient dire la messe, ils s'offraient des libations, ils buvaient le calice, avec un mélange de solennité et de bouffonnerie. La musique se perdait au milieu des conversations et des bruits de vaisselle. Cependant, tout le monde s'efforçait à parler et à manger bas. Le Herr Konzertmeister, grand vieux homme voûté, avec une barbe blanche qui lui pendait comme une queue au menton, et un long nez recourbé, muni de lunettes, avait l'air d'un philologue. -- Tous ces types étaient depuis longtemps familiers à Christophe. Mais il avait une tendance, ce jour-là, à les voir en caricatures. Il y a comme cela des jours où, sans raison apparente, le grotesque des êtres, qui, dans la vie ordinaire, passe inaperçu, nous saute aux yeux.

Le programme d'orchestre comprenait l'ouverture d'Egmont, une valse de Waldteufel, le Pèlerinage de Tannhäuser à Rome, l'ouverture des Joyeuses Commères de Nicolaï, la marche religieuse d'Athalie, et une fantaisie sur l'Étoile du Nord. L'orchestre joua avec correction l'ouverture de Beethoven, et la valse avec furie. Pendant le Pèlerinage de Tannhäuser, on entendait déboucher des bouteilles. Un gros homme, assis à la table voisine de Christophe, marquait la mesure des Joyeuses Commères, en minant Falstaff. Une dame âgée et corpulente, en robe bleu de ciel, avec une ceinture blanche, un pince-nez en or sur son nez écrasé, des bras rouges, et une vaste taille, chanta d'une voix puissante des Lieder de Schumann et de Brahms. Elle levait les sourcils, faisait les yeux en coulisse, battait des paupières, hochait la tête à droite, à gauche, souriait d'un large sourire figé dans sa face de lune, dépensait une mimique exagérée et qui eût risqué par moments d'évoquer le café-concert, sans la majestueuse honnêteté qui resplendissait en elle ; cette mère de famille jouait la petite folle, la jeunesse, la passion ; et la poésie de Schumann prenait vaguement ainsi une odeur fade de nursery. Le public était dans l'extase. -- Mais l'attention devint solennelle, quand parut la Société chorale « des hommes allemands du Sud » (Süddeutschen Männer Liedertafel), qui tour à tour susurrèrent et mugirent des morceaux d'orphéons, pleins de sensibilité. Ils étaient quarante qui chantaient comme quatre ; on eût dit qu'ils se fussent appliqués à effacer de leur exécution toute trace de style proprement choral : c'était une recherche de petits effets mélodiques, de petites nuances timides et pleurardes, de pianissimo expirants, avec de brusques sursauts tonitruants, comme des coups de grosse caisse ; un manque de plénitude et d'équilibre, un style doucereux ; on pensait à Bottom :

« Laissez-moi faire le lion. Je rugirai aussi doucement qu'une colombe à la becquée. Je rugirai à faire croire que c'est un rossignol. »

Christophe écoutait, depuis le commencement, avec une stupeur croissante. Rien de tout cela n'était nouveau pour lui. Il connaissait ces concerts, cet orchestre, ce public. Mais tout lui paraissait faux, brusquement. Tout : jusqu'à ce qu'il aimait le mieux, cette ouverture d'Egmont, dont le désordre pompeux et la correcte agitation le blessait, en cet instant, comme un manque de franchise. Sans doute, ce n'était pas Beethoven ni Schumann qu'il entendait, c'étaient leurs ridicules interprètes, c'était leur public ruminant, dont l'épaisse sottise se répandait autour des œuvres, comme une lourde buée. -- N'importe, il y avait dans les œuvres, même dans les plus belles, quelque chose d'inquiétant que Christophe n'y avait encore jamais senti... Quoi donc ? Il n'osait l'analyser, estimant sacrilège de discuter ses maîtres bien-aimés. Mais il avait beau ne pas vouloir voir : il avait vu. Et, malgré lui, il continuait de voir ; comme la Vergognosa de Pise, il regardait entre ses doigts.

Il voyait l'art allemand tout nu. Tous, -- les grands et les sots, -- étalaient leurs âmes avec une complaisance attendrie. L'émotion débordait, la noblesse morale ruisselait, le cœur se fondait en effusions éperdues ; les écluses étaient lâchées à la redoutable sensibilité germanique ; elle diluait l'énergie des plus forts, elle noyait les faibles sous ses nappes grisâtres : c'était une inondation ; la pensée allemande dormait au fond. Et quelle pensée, parfois, que celle d'un Mendelssohn, d'un Brahms, d'un Schumann, et, à leur suite, de cette légion de petits auteurs de Lieder emphatiques et pleurnicheurs ! Tout en sable. Point de roc. Une glaise humide et informe... Tout cela était si niais et si enfantin que Christophe ne pouvait croire que le public n'en fût pas frappé. Il regardait autour de lui ; mais il ne vit que des figures béates, convaincues à l'avance de la beauté de ce qu'ils entendaient et du plaisir qu'ils devaient y prendre. Comment se fussent-ils permis de juger par eux-mêmes ? Ils étaient pleins de respect pour ces noms consacrés. Que ne respectaient-ils point ? Ils étaient respectueux devant leur programme, devant leur verre à boire, devant eux-mêmes. On sentait que, mentalement, ils donnaient de « l'Excellence » à tout ce qui, de près ou de loin, se rapportait à eux.

Christophe considérait alternativement le public et les œuvres : les œuvres reflétaient le public, le public reflétait les œuvres, comme une boule de jardin. Christophe sentait le rire le gagner, et il faisait des grimaces. Il se contenait pourtant. Mais quand « les hommes du Sud » vinrent chanter avec solennité l'Aveu rougissant d'une jeune fille amoureuse, Christophe n'y tint plus. Il éclata de rire. Des « chut ! » indignés s'élevèrent. Ses voisins le regardèrent avec effarement ; ces bonnes figures scandalisées le mirent en joie : il rit de plus belle, il rit, il pleurait de rire. Pour le coup, on se fâcha. On cria : « À la porte ! » Il se leva, et partit, en haussant les épaules, le dos secoué par un accès de fou rire. Cette sortie fit scandale. Ce fut le début des hostilités entre Christophe et sa ville.

À la suite de cette épreuve, Christophe, rentré chez lui, s'avisa de relire les œuvres des musiciens « consacrés ». Il fut consterné, en s'apercevant que certains des maîtres qu'il aimait le mieux avaient menti. Il s'efforça d'en douter, de croire qu'il se trompait. -- Mais non, il n'y avait pas moyen... Il était saisi de la somme de médiocrité et de mensonge qui constitue le trésor artistique d'un grand peuple. Combien peu de pages résistaient à l'examen !

Dès lors, ce ne fut plus qu'avec un battement de cœur qu'il aborda la lecture d'autres œuvres, qui lui étaient chères... Hélas ! Il était comme ensorcelé : partout, la même déconvenue ! À l'égard de certains maîtres, ce fut un déchirement de cœur ; c'était comme s'il perdait un ami bien-aimé, comme s'il s'apercevait soudain que cet ami en qui il avait mis sa confiance le trompait depuis des années. Il en pleurait. La nuit, il ne dormait plus ; il continuait de se tourmenter. Il s'accusait lui-même : est-ce qu'il ne savait plus juger ? Est-ce qu'il était devenu tout à fait idiot ?... Non, non, plus que jamais, il voyait la beauté rayonnante du jour, il sentait l'abondance généreuse de la vie : son cœur ne le trompait point...

Longtemps encore, il n'osa pas toucher à ceux qui étaient pour lui les meilleurs, les plus purs, le Saint des Saints. Il tremblait de porter atteinte à la foi qu'il avait en eux. Mais comment résister à l'impitoyable instinct d'une âme véridique, qui veut aller jusqu'au bout et voir les choses comme elles sont, quoi qu'on doive en souffrir ? -- Il ouvrit donc les œuvres sacrées, il fit donner la dernière réserve, la garde impériale... Dès les premiers regards il vit qu'elles n'étaient pas plus immaculées que les autres. Il n'eut pas le courage de continuer. À certains moments il s'arrêtait, il fermait le livre ; comme le fils de Noé, il jetait le manteau sur la nudité de son père...

Après, il restait abattu, au milieu de ces ruines. Il eût mieux aimé perdre un bras que ses saintes illusions. Son cœur était en deuil. Mais une telle sève était en lui que sa confiance dans l'art n'en fut pas ébranlée. Avec la présomption naïve du jeune homme, il recommençait la vie, comme si personne ne l'avait vécue avant lui. Dans la griserie de sa force neuve, il sentait -- non sans raison, peut-être -- qu'à peu d'exceptions près, il n'y a aucun rapport entre les passions vivantes et l'expression que l'art en a donnée. Mais il se trompait en pensant que lui-même était plus heureux ou plus vrai, quand il les exprimait. Comme il était plein de ses passions, il lui était aisé de les retrouver au travers de ce qu'il écrivait ; mais personne autre que lui ne les eût reconnues, sous le vocabulaire imparfait dont il les désignait. Beaucoup des artistes qu'il condamnait, étaient dans le même cas. Ils avaient eu et traduit des sentiments profonds : mais le secret de leur langue était mort avec eux.

Christophe n'était pas psychologue, il ne s'embarrassait pas de toutes ces raisons : ce qui était mort pour lui l'avait toujours été. Il révisait ses jugements sur le passé avec l'injustice féroce et assurée de la jeunesse. Il mettait à nu les plus nobles âmes, sans pitié pour leurs ridicules. C'était la mélancolie cossue, la fantaisie distinguée, le néant bien pensant de Mendelssohn. C'était la verroterie et le clinquant de Weber, sa sécheresse de cœur, son émotion cérébrale. C'était Liszt, père noble, écuyer de cirque, néo classique et forain, mélange à doses égales de noblesse réelle et de noblesse fausse, d'idéalisme serein et de virtuosité dégoûtante. C'était Schubert, englouti sous sa sensibilité, comme sous des kilomètres d'eau transparente et fade. Les vieux des âges héroïques, les demi-dieux, les Prophètes, les Pères de l'Église, n'étaient pas épargnés. Même le grand Sébastien, l'homme trois fois séculaire, qui portait en lui le passé et l'avenir, -- Bach, -- n'était pas pur de tout mensonge, de toute niaiserie de la mode, de tout bavardage d'école. Cet homme qui avait vu Dieu semblait parfois à Christophe d'une religion insipide et sucrée, style jésuite, rococo. On trouvait dans ses Cantates des airs de langueur amoureuse et dévote -- (des dialogues de l'me qui coquette avec Jésus), -- Christophe en était écœuré : il croyait voir des chérubins joufflus, faisant des ronds de jambe. Puis, il avait le sentiment que le génial Cantor écrivait dans sa chambre close : cela sentait le renfermé ; il n'y avait pas dans sa musique cet air fort du dehors qui souffle chez d'autres, moins grands musiciens peut-être, mais plus grands hommes, -- plus hommes tels Beethoven, ou Haendel. Ce qui le blessait aussi chez les classiques, c'était leur manque de liberté : presque tout dans leurs œuvres était « construit ». Tantôt une émotion était amplifiée par tous les lieux communs de la rhétorique musicale, tantôt c'était un simple rythme, un dessin ornemental, répété, retourné, combiné en tous sens, d'une façon mécanique. Ces constructions symétriques et rabâcheuses -- sonates et symphonies -- exaspéraient Christophe, peu sensible, en ce moment, à la beauté de l'ordre, des plans vastes et bien conçus. Elles lui semblaient l'œuvre de maçons plutôt que de musiciens.

Il ne faudrait pas croire qu'il en fût moins sévère pour les romantiques. Chose curieuse, il n'y avait pas de musiciens qui l'irritassent davantage que ceux qui avaient prétendu être le plus libres, le plus spontanés, le moins constructeurs, -- ceux qui, comme Schumann, avaient versé, goutte à goutte, dans leurs innombrables petites œuvres, leur vie tout entière. Il s'acharnait contre eux avec d'autant plus de colère qu'il reconnaissait en eux son âme adolescente et toutes les niaiseries qu'il s'était juré d'en arracher. Certes, le candide Schumann ne pouvait être taxé de fausseté : il ne disait presque jamais rien qu'il n'eût vraiment senti. Mais, justement, son exemple amenait Christophe à comprendre que la pire fausseté de l'art allemand n'était pas quand ses artistes voulaient exprimer des sentiments qu'ils ne sentaient point, mais bien plutôt quand ils voulaient exprimer des sentiments qu'ils sentaient -- et qui étaient faux. La musique est un miroir implacable de l'âme. Plus un musicien allemand est naïf et de bonne foi, plus il montre les faiblesses de l'âme allemande, son fond incertain, sa sensibilité molle, son manque de franchise son idéalisme un peu sournois, son incapacité à se voir soi-même, à oser se voir en face. Ce faux idéalisme était la plaie, même des plus grands, de Wagner. En relisant ses œuvres, Christophe grinçait des dents. Lohengrin lui paraissait d'un mensonge à hurler. Il haïssait cette chevalerie de pacotille, cette bondieuserie hypocrite, ce héros sans peur et sans cœur, incarnation d'une vertu égoïste et froide qui s'admire et qui s'aime avec prédilection. Il le connaissait trop, il l'avait vu dans la réalité, ce type de pharisien allemand bellâtre impeccable et dur en adoration devant sa propre image à la divinité de laquelle il n'a point de peine à sacrifier les autres. Le Hollandais Volant l'accablait de sa sentimentalité massive et de son morne ennui. Les barbares décadents de la Tétralogie étaient, en amour, d'une fadeur écœurante. Siegmund enlevant sa sœur, ténorisait une romance de salon. Siegfried et Brünnhilde, en bons mariés allemands, dans la Gœtterdœmmerung, étalaient aux yeux l'un de l'autre, et surtout du public, leur passion conjugale pompeuse et bavarde. Tous les genres de mensonges s'étaient donné rendez-vous dans ces œuvres : faux idéalisme, faux christianisme, faux gothisme, faux légendaire, faux divin, faux humain. Jamais convention plus énorme ne s'était affichée que dans ce théâtre qui prétendait renverser toutes les conventions. Ni les yeux, ni l'esprit, ni le cœur n'en pouvaient être dupes, un instant : pour qu'ils le fussent, il fallait qu'ils voulussent l'être. -- Ils le voulaient. L'Allemagne se délectait de cet art vieillot et enfantin, art de brutes déchaînées et de petites filles mystiques et gnangnan.

Et Christophe avait beau faire : dès qu'il entendait cette musique, il était repris, comme les autres, plus que les autres, par le torrent et par la volonté diabolique de l'homme qui l'avait déchaîné. Il riait et il tremblait, et il avait les joues allumées ; il sentait passer en lui des chevauchées d'armées ; et il pensait que tout était permis à ceux qui portaient ces ouragans. Quels cris de joie il poussait lorsque, dans les œuvres sacrées qu'il ne feuilletait plus qu'en tremblant, il retrouvait son émotion d'autrefois, toujours aussi ardente, sans que rien vînt ternir la pureté de ce qu'il aimait ! C'étaient de glorieuses épaves qu'il sauvait du naufrage. Quel bonheur ! Il lui semblait qu'il sauvait une partie de lui-même. Et n'était-ce point lui ? Ces grands Allemands, contre lesquels il s'acharnait, n'étaient-ils pas son sang, sa chair, son être le plus précieux ? Il n'était si sévère pour eux que parce qu'il l'était pour lui. Qui les aimait mieux que lui ? Qui sentait plus que lui la bonté de Schubert, l'innocence de Haydn, la tendresse de Mozart, le grand cœur héroïque de Beethoven ? Qui s'était réfugié plus religieusement dans le bruissement des forêts de Weber, et dans les grandes ombres des cathédrales de Jean-Sébastien, dressant sur le ciel gris du Nord, au-dessus de la plaine allemande, leur montagne de pierre et leurs tours gigantesques aux flèches ajourées ? -- Mais il souffrait de leurs mensonges, et il ne pouvait les oublier. Il les attribuait à la race et leur grandeur à eux-mêmes. Il avait tort. Grandeur et faiblesses appartiennent également à la race dont la pensée puissante et trouble roule comme le plus large fleuve de musique et de poésie, où l'Europe vienne boire... Et chez quel autre peuple eût-il trouvé la pureté naïve, qui lui permettait en ce moment de le condamner si durement ?

Il ne s'en doutait point. Avec l'ingratitude d'un enfant gâté, il retournait contre sa mère les armes qu'il en avait reçues. Plus tard, plus tard, il devait sentir tout ce qu'il lui devait, et combien elle lui était chère...

Mais il était dans une période de réaction aveugle contre les idoles de son enfance. Il s'en voulait et il leur en voulait d'avoir cru en elles avec un abandon passionné, -- Et il était bien qu'il en fût ainsi. Il y a un âge de la vie, où il faut oser être injuste, où il faut oser faire table rase de toutes les admirations et de tous les respects appris, et tout nier -- mensonges et vérités -- tout ce que l'on n'a pas reconnu vrai par soi-même. Par toute son éducation par tout ce qu'il voit et entend autour de lui, l'enfant absorbe une telle somme de mensonges et de sottises mélangées aux vérités essentielles de la vie que le premier devoir de l'adolescent qui veut être un homme sain est de tout dégorger.

Christophe passait par cette crise de robuste dégoût. Son instinct le poussait à éliminer de son être les éléments indigestes qui l'encombraient.

Avant tout, cette écœurante sensibilité, qui dégouttait de l'âme allemande comme d'un souterrain humide et sentant le moisi. De la lumière ! De la lumière ! Un air rude et sec, qui balayât les miasmes du marais, les fades relents de ces Lieder, de ces Liedchen, de ces Liedlein, aussi nombreux que les gouttes de pluie, où se déverse intarissablement le Gemüt [1] germanique : ces innombrables Sehnsucht (Désir), Heimweh (Nostalgie), Aufschwung (Essor), Frage (Demande), Warum ? (Pourquoi ?), an den Mond (À la lune), an die Sterne (Aux étoiles), an die Nachtigall (Au rossignol), an den Frühling (Au printemps), an den Sonnenschein (À la clarté du soleil) ; ces Frühlingslied (Chant du printemps), Frühlingslust. (Plaisir du printemps), Frühlingsgruss (Salut du printemps), Frühlingsfahrt (Voyage de printemps), Frühlingsnacht (Nuit de printemps) Frühlingsbotschaft (Message de printemps) ; ces Stimme der Liebe (Voix de l'amour), Sprache der Liebe (Parole de l'amour), Trauer der Liebe (Tristesse de l'amour), Geist der Liebe (Esprit de l'amour), Fülle der Liebe (Plénitude de l'amour) ; ces Blumenlied (Chant des fleurs), Blumenbrief (Lettre des fleurs), Blumengruss (Salut des fleurs) ; ces Herzeleid (Peine de cœur), mein Herz ist schwer (Mon cœur est lourd), mein Herz ist betrübt (Mon cœur est trouble), mein Aug ist trüb (Mon œil est trouble) ; ces dialogues candides et nigauds avec la Röselein (petite rose) avec le ruisseau, avec la tourterelle avec l'hirondelle ; ces, questions saugrenues : -- « Si l'églantier devrait être sans épines » -- « Si c'est avec un vieil époux que l'hirondelle a fait son nid, ou si elle vient de se fiancer depuis un peu de temps » : -- tout ce déluge de tendresse fade, d'émotion fade, de mélancolie fade, de poésie fade... Que de belles choses profanées, de hauts sentiments, usés à tout propos, et sans propos ! Car le pire était l'inutilité de tout cela : c'était une habitude de déshabiller son cœur en public, une propension affectueuse et niaise à se confier bruyamment. Rien à dire, et toujours parler ! Ce bavardage ne finirait-il jamais ? -- Holà ! Silence aux grenouilles du marais !

Nulle part Christophe ne sentait plus crûment le mensonge que dans l'expression de l'amour : car il était ici plus à même de le comparer avec la vérité. Cette convention des chants d'amour, larmoyants et corrects, ne répondait à rien ni des désirs de l'homme, ni du cœur féminin. Cependant, les gens qui avaient écrit cela avaient dû aimer, au moins une fois dans leur vie ! Était-il possible qu'ils eussent aimé ainsi ? Non, non, ils avaient menti, menti comme toujours, ils s'étaient menti à eux-mêmes ; ils avaient voulu s'idéaliser... Idéaliser ! c'est-à-dire : avoir peur de regarder la vie en face, être incapable de voir les choses, comme elles sont. -- Partout, la même timidité, le manque de franchise virile. Partout, le même enthousiasme à froid, la solennité pompeuse et théâtrale, dans le patriotisme, dans la boisson, dans la religion. Les Trinklieder (chants à boire) étaient des prosopopées au vin ou à la coupe : « Du herrlich Glas... » (« Toi, noble verre... »). La foi, qui devrait jaillir de l'âme comme un flot imprévu, était un article de fabrique, une denrée. Les chants patriotiques semblaient faits pour des troupeaux de moutons, bêlant en mesure... -- Hurlez donc !... Quoi ! Est-ce que vous continuerez à mentir -- à « idéaliser » -- jusque dans la soûlerie, jusque dans la tuerie, jusque dans la folie !...

Christophe en était arrivé à prendre en haine l'idéalisme. Il préférait à ce mensonge la brutalité franche. -- Au fond, il était plus idéaliste que les autres, et il ne devait pas avoir de pires ennemis que ces réalistes brutaux, qu'il croyait préférer.

Sa passion l'aveuglait. Il se sentait glacé par le brouillard, le mensonge anémique, « les Idées-fantômes sans soleil ». De toutes les forces de son être, il aspirait au soleil. Dans son mépris juvénile pour l'hypocrisie qui l'entourait, ou pour ce qu'il nommait tel, il ne voyait pas la haute sagesse pratique de la race, qui s'était bâti peu à peu son grandiose idéalisme, pour dompter ses instincts sauvages, ou pour en tirer parti. Ce ne sont pas des raisons arbitraires, des règles morales et religieuses, ce ne sont pas des législateurs et des hommes d'État, des prêtres et des philosophes, qui transforment les âmes des races et leur imposent une nouvelle nature : c'est l'œuvre des siècles de malheurs et d'épreuves : ils forgent pour la vie les peuples qui veulent vivre.

Cependant, Christophe composait ; et ses compositions n'étaient pas exemptes des défauts qu'il reprochait aux autres. Car la création était chez lui un besoin irrésistible, qui ne se soumettait pas aux règles que son intelligence édictait. On ne crée pas par raison. On crée par nécessité. -- Puis, il ne suffit pas d'avoir reconnu le mensonge et l'emphase inhérents à la plupart des sentiments, pour n'y plus retomber : il y faut de longs et pénibles efforts ; rien de plus difficile que d'être tout à fait vrai dans la société moderne, avec l'héritage écrasant d'habitudes paresseuses transmis par les générations. Cela est surtout malaisé aux gens, ou aux peuples, qui ont la manie indiscrète de laisser parler leur cœur sans repos, quand il n'aurait rien de mieux à faire, le plus souvent, que de se taire.

Le cœur de Christophe était bien allemand, en cela : il n'avait pas encore appris la vertu de se taire ; d'ailleurs, elle n'était pas de son âge. Il tenait de son père le besoin de parler, et de parler bruyamment. Il en avait conscience, et il luttait contre ; mais cette lutte paralysait une partie de ses forces. -- Il en soutenait une autre contre l'hérédité non moins fâcheuse qu'il tenait de son grand-père : une difficulté extrême à s'exprimer exactement. -- Il était fils de virtuose. Il sentait le dangereux attrait de la virtuosité : -- plaisir physique, plaisir d'adresse, d'agilité, d'activité musculaire, plaisir de vaincre, d'éblouir, de subjuguer par sa personne le public aux mille têtes ; plaisir bien excusable, presque innocent chez un jeune homme, mais néanmoins mortel pour l'art et pour l'âme : -- Christophe le connaissait : il l'avait dans le sang ; il le méprisait, mais tout de même il y cédait.

Ainsi, tiraillé entre les instincts de sa race et Ceux de son génie, alourdi par le fardeau d'un passé parasite qui s'incrustait à lui et dont il ne parvenait pas à se défaire, il avançait en trébuchant, et il était beaucoup plus près qu'il ne pensait de ce qu'il proscrivait. Toutes ses œuvres d'alors étaient un mélange de vérité et de boursouflure, de vigueur lucide et de bêtise bredouillante. Ce n'était que par instants que sa personnalité arrivait à percer l'enveloppe de ces personnalités mortes qui ligotaient ses mouvements.

Il était seul. Il n'avait aucun guide qui l'aidât à sortir du bourbier, Quand il se croyait dehors, il s'y enfonçait de plus belle. Il allait à l'aveuglette, gaspillant son temps et ses forces en essais malheureux. Nulle expérience ne lui était épargnée ; et, dans le désordre de cette agitation créatrice, il ne se rendait pas compte de ce qui valait le mieux parmi ce qu'il créait. Il s'empêtrait dans des Projets absurdes, des poèmes symphoniques, qui avaient des prétentions philosophiques et des dimensions monstrueuses. Son esprit était trop sincère pour pouvoir s'y lier longtemps ; et il les abandonnait avec dégoût, avant d'en avoir esquissé une seule partie. Ou bien, il prétendait traduire dans des ouvertures les œuvres de poésie les plus inaccessibles. Alors il pataugeait dans un domaine qui n'était pas le sien. Quand il se traçait lui-même ses scénarios, -- (car il ne doutait de rien), -- c'étaient de pures âneries ; et quand il s'attaquait aux grandes œuvres de Gœthe, de Kleist, de Hebbel, ou de Shakespeare, il les comprenait tout de travers. Non par manque d'intelligence, mais d'esprit critique ; il ne savait pas comprendre les autres, il était trop préoccupé de lui-même ; il se retrouvait partout, avec son âme naïve et boursouflée.

À côté de ces monstres qui n'étaient point faits pour vivre, il écrivait une quantité de petites œuvres, qui étaient l'expression immédiate d'émotions passagères, -- les plus éternelles de toutes ; des pensées musicales, des Lieder. Ici, comme ailleurs, il était en réaction passionnée contre les habitudes courantes. Il reprenait les poésies célèbres, déjà traitées en musique, et il avait l'impertinence de vouloir faire autrement et plus vrai que Schumann et Schubert. Tantôt il tâchait de rendre aux figures poétiques de Gœthe : à Mignon, au Harpiste de Wilhelm Meister, leur caractère individuel, précis et trouble. Tantôt il s'attaquait à des Lieder amoureux, que la faiblesse des artistes et la fadeur du public, tacitement d'accord, s'étaient habituées à revêtir de sentimentalité doucereuse ; et il les déshabillait : il leur soufflait une âpreté fauve et sensuelle. En un mot, il prétendait faire vivre des passions et des êtres pour eux-mêmes, et non pour servir de jouets à des familles allemandes en quête d'attendrissements faciles, le dimanche, attablées à quelque Biergarten.

Mais d'ordinaire, il trouvait les poètes, trop littéraires ; et il cherchait de préférence les textes les plus simples : de vieux Lieder, de vieilles chansons spirituelles, qu'il avait lues dans un manuel d'édification : il se gardait bien de leur conserver leur caractère de choral : il les traitait de façon audacieusement laïque et vivante. Ou bien c'étaient des proverbes, parfois même des mots entendus en passant, des bribes de dialogues populaires, des réflexions d'enfants : -- des paroles gauches et prosaïques, où transparaissait le sentiment tout pur. Là il était à l'aise, et il atteignait à une profondeur, dont il ne se doutait pas.

Bonnes ou mauvaises, le plus souvent mauvaises, l'ensemble de ces œuvres débordaient de vie. Tout n'en était pas neuf : tant s'en fallait. Christophe était maintes fois banal, par sincérité même ; il lui arrivait de répéter des formes déjà employées, parce qu'elles rendaient exactement sa pensée, parce qu'il sentait ainsi, et non pas autrement. Pour rien au monde, il n'eût cherché à être original : il lui semblait qu'il fallait être bien médiocre pour s'embarrasser d'un pareil souci. Il cherchait à dire ce qu'il sentait, sans se préoccuper si cela avait été, ou non, dit avant lui. Il avait l'orgueil de croire que c'était encore la meilleure façon d'être original, et que Jean-Christophe n'avait été et ne serait jamais qu'une fois. Avec la magnifique impudence de la jeunesse, rien ne lui semblait fait encore ; et tout lui semblait à faire -- ou à refaire. Le sentiment de cette plénitude intérieure, d'une vie illimitée, le jetait dans un état de bonheur exubérant et indiscret. Jubilation de tous les instants. Elle n'avait pas besoin de la joie, elle pouvait s'accommoder de la tristesse : sa source était dans sa force, mère de tout bonheur et de toute vertu. Vivre, vivre trop !... Qui ne sent point en lui cette ivresse de la force, cette jubilation de vivre, -- fût-ce au fond du malheur, -- n'est pas un artiste. C'est la pierre de touche. La vraie grandeur se reconnaît au pouvoir de jubiler, dans la joie et la peine. Un Mendelssohn ou un Brahms, dieux des brouillards d'octobre et de la petite pluie, n'ont jamais connu ce pouvoir divin.

Christophe le possédait ; et il faisait montre de sa joie, avec une naïveté imprudente. Il n'y voyait point malice, il ne demandait qu'à la partager avec les autres. Il ne s'apercevait pas que cette joie est blessante pour la plupart des gens, qui ne la possèdent pas. Au reste, il ne s'inquiétait point de plaire ou de déplaire ; il était sûr de lui, et rien ne lui paraissait plus simple que de communiquer aux autres sa conviction. Il comparait ses richesses à la pauvreté générale des fabricants de notes : et il pensait qu'il lui serait bien facile de faire reconnaître sa supériorité. Trop facile. Il n'avait qu'à se montrer.

Il se montra.

On l'attendait.

Christophe n'avait pas fait mystère de ses sentiments. Depuis qu'il avait pris conscience du pharisaïsme [2] allemand qui ne veut pas voir les choses comme elles sont, il s'était fait une loi de manifester une sincérité absolue, incessante, intransigeante, sans égards à aucune considération d'œuvre ou de personne. Et comme il ne pouvait rien faire sans le pousser à l'extrême, il disait des énormités, et scandalisait les gens. Il était d'une prodigieuse naïveté. Il confiait à tout venant ce qu'il pensait de l'art allemand, avec la satisfaction d'un homme qui ne veut pas garder pour lui des découvertes inappréciables. Il n'imaginait pas qu'on pût lui en savoir mauvais gré. Quand il venait de reconnaître l'ânerie d'une œuvre consacrée, tout plein de son sujet, il se hâtait d'en faire part à ceux qu'il rencontrait : musiciens, ou amateurs. Il énonçait les jugements les plus saugrenus, avec une figure rayonnante. D'abord, on ne le prit pas au sérieux ; on rit de ses boutades. -- Mais on ne tarda pas à trouver qu'il y revenait trop souvent, avec une insistance de mauvais goût. Il devint évident que Christophe croyait à ses paradoxes ; ils parurent moins plaisants. Il était compromettant ; il manifestait en plein concert sa bruyante ironie, ou il exprimait son dédain pour les maîtres glorieux.

Tout se colportait dans la petite ville : aucun mot de Christophe n'était perdu. On lui en voulait déjà de sa conduite de l'an passé. On n'avait pas oublié la façon scandaleuse dont il s'était affiché avec Ada. Lui-même ne s'en souvenait plus ; les jours effaçaient les jours, il était loin maintenant de ce qu'il avait été. Mais d'autres s'en souvenaient pour lui : ceux dont la fonction sociale ; dans toutes les petites villes, est de prendre scrupuleusement note de toutes les fautes, de toutes les tares, de tous les événements tristes, laids, désobligeants, qui concernent leurs voisins, afin que rien n'en soit perdu. Les nouvelles extravagances de Christophe vinrent trouver place à côté des anciennes, dans le registre à son nom. Les unes éclairaient les autres. Aux ressentiments de la morale offensée s'ajoutèrent ceux du bon goût scandalisé. Les plus indulgents disaient de lui :

-- Il cherche à se singulariser.

La plupart affirmaient :

-- Total verrückt ! (Absolument fou).

Une opinion plus dangereuse encore commençait à se répandre ; -- son illustre origine en assurait le succès : -- on se contait qu'au château, où Christophe continuait de remplir ses fonctions officielles il avait eu le mauvais goût, parlant au grand-duc en personne, de s'exprimer avec une indécence révoltante sur le compte de maîtres vénérés ; il avait disait-on, appelé l'Élias de Mendelssohn « des patenôtres de clergyman hypocrite », et traité certains Lieder de Schumann de « musique de Backfisch » : -- et cela, quand les augustes princes venaient d'affirmer leurs préférences pour ces œuvres ! Le grand-duc avait mis fin à ces impertinences, en disant sèchement :

-- On douterait parfois, Monsieur, à vous entendre, que vous soyez Allemand.

Ce mot vengeur, tombé de si haut, ne manqua point de rouler très bas ; et tous ceux qui croyaient avoir des sujets ressentiment contre Christophe, soit à cause de ses succès, soit pour quelque autre raison plus personnelle, ne manquèrent point de rappeler qu'en effet il n'était pas un pur Allemand. Sa famille paternelle était -- on s'en souvient -- originaire des Flandres. Rien de surprenant à ce que cet immigré dénigrât les gloires nationales ! Cette constatation expliquait tout ; et l'amour-propre germanique y trouvait des raisons de s'estimer davantage, en même temps que de mépriser son adversaire.

À cette vengeance, toute platonique, Christophe vint fournir des aliments plus substantiels. Il est bien imprudent de critiquer les autres, quand on est sur le point de s'exposer à la critique. Un artiste plus habile eût montré plus de respect pour ses devanciers. Mais Christophe ne voyait aucune raison pour cacher son mépris de la médiocrité et son bonheur de sa propre force. Ce bonheur se manifestait d'une façon immodérée. Christophe était pris, dans ces derniers temps, d'un besoin d'expansion. C'était trop de joie pour lui seul ; il eût éclaté, s'il n'avait partagé son allégresse. À défaut d'ami, il prit pour confident son collègue à l'orchestre, le deuxième Kapellmeister, Siegmund Ochs, un jeune Wurtembergeois, bon enfant et sournois, qui lui témoignait une déférence débordante. Il ne se défiait pas de lui ; comment aurait-il pu penser qu'il y avait quelque inconvénient à confier sa joie à un indifférent à un ennemi même ? Ne devaient-ils pas plutôt lui en être reconnaissants ? Il apportait du bonheur pour tous, amis et ennemis. -- Il ne se doutait pas qu'il n'y a rien de plus difficile à faire accepter aux hommes qu'un bonheur nouveau ; ils préféreraient presque un malheur ancien : il leur faut un aliment remâché depuis des siècles. Mais ce qui leur est surtout intolérable, c'est la pensée de devoir ce bonheur à un autre. Ils ne pardonnent cette offense que quand ils n'ont plus aucun moyen d'y échapper -- et ils s'arrangent, pour le faire payer.

Il y avait donc mille raisons pour que les confidences de Christophe ne fussent pas accueillies de très bon cœur par qui que ce fût. Mais il y en avait mille et une pour qu'elles ne le fussent pas par Siegmund Ochs. Le premier Kapellmeister, Tobias Pfeiffer, ne devait plus tarder à se retirer : et Christophe, malgré sa jeunesse, avait toutes chances de lui succéder. Ochs était trop bon Allemand pour ne pas reconnaître que Christophe méritait cette place, puisque la cour était pour lui. Mais il avait trop bonne opinion de lui-même pour ne pas croire qu'il l'eût méritée davantage, si la cour l'eût mieux connu. Aussi accueillait-il d'un singulier sourire les effusions de Christophe, quand celui-ci arrivait au théâtre, le matin avec une figure qui s'efforçait d'être grave, mais qui rayonnait malgré lui.

-- Eh bien, lui disait-il, narquois, encore quelque nouveau chef-d'œuvre ?

Christophe lui prenait le bras :

-- Ah ! mon ami ! celui-ci surpasse tout... Si tu l'entendais... Le diable m'emporte ! c'est trop beau ! Dieu assiste les pauvres gens qui l'entendront ! On ne peut plus avoir qu'un désir, après : mourir.

Ces paroles ne tombaient point dans l'oreille d'un sourd. Au lieu d'en sourire, ou même de plaisanter amicalement cet enthousiasme enfantin, avec Christophe qui eût été le premier à en rire, si on lui en avait fait sentir le ridicule, Ochs s'extasiait ironiquement ; il excitait Christophe à lâcher d'autres énormités ; et il se hâtait, après l'avoir quitté, de les colporter partout, en les rendant plus grotesques encore. On en faisait des gorges chaudes dans le petit cercle des musiciens ; et chacun attendait impatiemment l'occasion de juger les malheureuses œuvres. -- Elles étaient jugées d'avance.

Enfin elles apparurent.

Christophe avait fait choix, dans le fatras de ses œuvres, d'une ouverture pour la Judith de Hebbel, dont la sauvage énergie l'avait attiré, par réaction contre l'atonie allemande (il commençait déjà à s'en dégoûter, trouvant guindé Hebbel dans son parti pris d'avoir du génie, toujours et à tout prix). Il y avait joint une symphonie, qui portait le titre emphatique du Bœcklin de Bâle : « Le Songe de la vie », et l'épigraphe : « Vita somnium breve ». Une suite de ses Lieder complétait le programme, avec quelques œuvres classiques, et une Festmarsch de Ochs, que Christophe, par camaraderie, avait ajoutée à son concert, quoiqu'il en sentît la médiocrité.

Peu de chose avait transpiré des répétitions. Bien que l'orchestre ne comprit absolument rien aux œuvres qu'il exécutait, et que chacun, à part soi, fût interloqué par les bizarreries de cette nouvelle musique, ils n'avaient pas eu le temps de se former une opinion ; surtout, ils n'étaient pas capables de le faire, avant que le public eût prononcé. L'assurance de Christophe en imposait aux artistes, dociles et disciplinés, comme tout bon orchestre allemand. Les seules difficultés lui vinrent de la chanteuse. C'était la dame en bleu du concert de la Tonhalle. Elle était une célébrité en Allemagne : cette mère de famille interprétait Brünnhilde et Kundry, à Dresde et à Bayreuth, avec une ampleur de poumons indiscutable. Mais si elle avait appris, à l'école wagnérienne, l'art dont cette école est fière à bon droit, de bien articuler, en projetant les consonnes à travers l'espace, et assénant les voyelles, comme des coups de massue, sur le public béant, elle n'y avait pas appris -- et pour cause -- l'art d'être naturelle. Elle faisait un sort à chaque mot : tout était accentué ; les syllabes cheminaient avec des semelles de plomb, et il y avait une tragédie dans chaque phrase. Christophe la pria de modérer un peu sa puissance dramatique. Elle s'y appliqua d'abord, d'assez bonne grâce ; mais sa lourdeur naturelle et le besoin de donner de la voix l'emportaient. Christophe devint nerveux. Il fit remarquer à la respectable dame qu'il avait voulu faire parler des humains, et non le serpent Fafner, avec son porte-voix. Elle prit -- comme l'on pense -- fort mal cette insolence. Elle dit qu'elle savait, Dieu merci ! ce que c'était que chanter, qu'elle avait eu l'honneur d'interpréter les Lieder de Maître Brahms, en la présence de ce grand homme, et qu'il ne se lassait point de les lui entendre dire.

-- Tant pis ! Tant pis ! cria Christophe.

Elle lui demanda, avec un sourire hautain, de vouloir bien lui expliquer le sens de cette exclamation énigmatique. Il répondit que Brahms n'ayant jamais su, de sa vie, ce qu'était le naturel, ses éloges étaient les pires des blâmes, et que bien que lui -- Christophe -- fût peu poli parfois, ainsi qu'elle l'avait fait justement remarquer, jamais il ne se fût permis de lui dire quelque chose d'aussi désobligeant.

La discussion continua sur ce ton ; et la dame s'obstina à chanter à sa façon, avec un pathétique écrasant, -- jusqu'au jour où Christophe déclara froidement qu'il le voyait bien : telle était sa nature, on n'y pouvait rien changer ; mais puisque les Lieder ne pouvaient être chantés comme ils devaient l'être, ils ne seraient pas chantés du tout : il les retirait du programme. -- On était à la veille du concert, on comptait sur ces Lieder : elle-même en avait parlé ; elle était assez musicienne pour en avoir apprécié certaines qualités ; Christophe lui faisait un affront ; et comme elle n'était pas sûre que le concert du lendemain ne consacrerait point la renommée du jeune homme, elle ne voulut pas se brouiller avec un astre naissant. Elle plia donc soudain ; et, pendant la dernière répétition, elle se soumit docilement à tout ce que Christophe exigea d'elle. Mais elle était décidée, -- le lendemain, au concert, -- à n'en faire qu'à sa tête.

Le jour était venu. Christophe n'avait aucune inquiétude. Il était trop plein de sa musique pour pouvoir la juger. Il se rendait compte que ses œuvres, par endroits, prêtaient au ridicule. Mais qu'importe ? On ne peut rien écrire de grand sans risquer le ridicule. Pour aller au fond des choses, il faut braver le respect humain, la politesse, la pudeur, les mensonges sociaux, sous qui le cœur gît étouffé. Si l'on veut n'effaroucher personne, il faut se résigner, toute sa vie, à ne donner aux médiocres qu'une vérité médiocre, qu'ils sont capables d'assimiler ; il faut demeurer en deçà, de la vie. On n'est grand que quand on a mis ces scrupules sous ses pieds. Christophe marchait dessus. On pouvait bien le siffler ; il était sûr de ne pas laisser indifférent. Il s'amusait de la tête que feraient des gens qu'il connaissait, en entendant telle page un peu risquée. Il s'attendait à ces critiques aigres : il en souriait d'avance. En tout cas, il faudrait être sourd, pour nier qu'il y eût là une force -- aimable ou non, qu'importe ?... Aimable ! Aimable !... La force ! cela suffit. Qu'elle emporte tout, comme le Rhin !...

Il eut une première déconvenue. Le grand-duc ne vint pas. La loge princière ne fut occupée que par des comparses : quelques dames d'honneur. Christophe en ressentit une irritation. Il pensa : « Cet imbécile me boude. Il ne sait que penser de mes œuvres : il a peur de se compromettre. » Il haussa les épaules, feignant de ne pas se soucier d'une pareille niaiserie. D'autres y prirent garde ; c'était une première leçon donnée, et une menace pour l'avenir.

Le public ne s'était pas montré beaucoup plus empressé que le maître : un tiers de la salle était vide. Christophe ne pouvait s'empêcher de songer avec amertume aux salles combles de ses concerts d'enfant. S'il avait eu plus d'expérience, il eût trouvé naturel qu'il y eût moins de monde pour venir l'entendre, quand il faisait de bonne musique, que quand il en faisait de mauvaise : car ce n'est pas la musique, c'est le musicien qui intéresse la majeure partie du public ; et il est de toute évidence qu'un musicien qui ressemble à tout le monde offre bien moins d'intérêt qu'un musicien en jupe d'enfant, qui touche la sentimentalité et amuse la badauderie.

Christophe, après avoir attendu vainement que la salle se remplît ; se décida à commencer. Il tâchait de se prouver que c'était mieux, ainsi : « Peu d'amis, mais bons. » -- Son optimisme ne tint pas longtemps.

Les morceaux se déroulaient au milieu du silence. -- Il y a un silence du public, que l'on sent gros d'amour et prêt à déborder. Mais dans celui-ci, il n'y avait rien. Rien. Sommeil complet. On sentait que chaque phrase s'enfonçait dans des gouffres d'indifférence. Christophe, le dos tourné au public, occupé de son orchestre, n'en percevait pas moins tout ce qui se passait dans la salle, avec ces antennes intérieures, dont tout vrai musicien est doué, et qui lui font savoir si ce qu'il joue trouve de l'écho au fond des cœurs qui l'entourent. Il continuait de battre la mesure et de s'exciter lui-même, glacé par le brouillard d'ennui qui montait du parterre et des loges derrière lui.

Enfin, l'ouverture finit ; et la salle applaudit. Elle applaudit poliment, froidement, et se tut. Christophe eût mieux aimé qu'elle le huât... Un sifflet ! Quelque chose qui fut un signe de vie, de réaction au moins contre son œuvre !... -- Rien. -- Il regarda le public. Le public se regardait. Ils cherchaient une opinion dans les yeux les uns des autres. Ils ne la trouvèrent pas, et retombèrent dans leur indifférence.

La musique reprit. C'était au tour de la symphonie, -- Christophe eut peine à aller jusqu'au bout. Plusieurs fois, il fut sur le point de jeter son bâton et de se sauver. Cette apathie le gagnait : il finissait par ne plus comprendre ce qu'il dirigeait ; il avait l'impression nette de la chute dans l'insondable ennui. Il n'y eut même point les chuchotements ironiques qu'il attendait, à certains passages : le public était plongé dans la lecture du programme. Christophe entendit les pages se tourner toutes à la fois, avec un froissement sec ; et ce fut de nouveau le silence jusqu'au dernier accord, où les mêmes applaudissements polis attestèrent que l'on avait compris que l'œuvre était finie. -- Cependant trois ou quatre applaudissements isolés reprirent, quand les autres avaient cessé : mais ils n'éveillèrent aucun écho, et se turent honteux : le vide en parut plus vide, et ce petit incident servit à éclairer faiblement le public sur l'ennui qu'il avait éprouvé.

Christophe s'était assis au milieu de son orchestre, il n'osait regarder ni à droite, ni à gauche. Il avait envie de pleurer ; et il frémissait de colère. Il eût voulu se lever et leur crier à tous : « Vous m'ennuyez ! Ah ! comme vous m'ennuyez !... Foutez-moi le camp, tous !... »

Le public se réveillait un peu : il attendait la chanteuse, -- il était accoutumé à l'applaudir. Dans cet océan d'œuvres nouvelles, où il errait sans boussole, elle lui était une certitude, une terre connue et solide où il ne risquait pas de se perdre. Christophe discerna leur pensée ; et il eut un mauvais rire. La chanteuse n'eut pas moins conscience de l'attente du public : Christophe le vit à ses airs de reine quand il vint l'avertir que c'était son tour. Ils se dévisagèrent avec hostilité. Au lieu de lui offrir le bras, Christophe enfonça ses mains dans ses poches, et la laissa entrer seule. Elle passa, furieuse. Il la suivait, d'un air ennuyé. Aussitôt qu'elle parut, la salle lui fit une ovation : c'était un soulagement ; les visages s'éclairaient, le public s'animait : toutes les lorgnettes étaient en joue. Sûre de son pouvoir elle attaqua les Lieder, à sa manière, bien entendu, et sans tenir aucun compte des observations que Christophe lui avait faites la veille. Christophe, qui l'accompagnait, blêmit. Il prévoyait cette rébellion. Au premier changement qu'elle fit, il tapa sur le piano, et dit avec colère :

-- Non !

Elle continua. Il lui soufflait dans le dos, d'une voix sourde et furieuse :

-- Non ! Non ! Ce n'est pas cela !... Pas cela !...

Énervée par ces grognements furibonds, que le public ne pouvait entendre, mais dont l'orchestre ne perdait rien elle s'obstinait, ralentissant à outrance, faisant des pauses, des points d'orgue. Lui, n'en tenait pas compte et allait de l'avant : ils finirent par avoir une mesure d'écart. Le public ne s'en apercevait pas : depuis longtemps, il avait admis que la musique de Christophe n'était pas faite pour paraître agréable ni juste ; mais Christophe, qui n'était pas de cet avis, faisait des grimaces de possédé ; il finit par éclater. Il s'arrêta net, au milieu d'une phrase :

-- Assez ! cria-t-il à pleins poumons.

Emportée par son élan, elle continua, une demi-mesure, et s'arrêta, à, son tour.

-- Assez ! répéta-t-il sèchement.

Il y eut un moment de stupeur dans la salle. Après quelques secondes, il dit, d'un ton glacial :

-- Recommençons !

Elle le regardait, stupéfaite ; ses mains tremblaient ; elle songea à lui jeter son cahier à la tête ; elle ne comprit jamais, plus tard comment elle ne l'avait point fait. Mais elle était écrasée par l'autorité de Christophe : -- elle recommença. Elle chanta tout le cycle de Lieder, sans changer une nuance, ni un mouvement : car elle sentait qu'il ne lui ferait grâce de rien ; et elle frémissait, à l'idée d'un nouvel affront.

Quand elle eut fini, le public la rappela avec frénésie. Ce n'étaient pas les Lieder qu'il applaudissait ; -- (elle en eût chanté d'autres qu'il eût applaudi de même) -- c'était la chanteuse célèbre et vieillie sous le harnois : il savait qu'il pouvait admirer, en toute sécurité. Il tenait d'ailleurs à réparer l'effet de l'algarade. Il avait vaguement compris que la chanteuse s'était trompée ; mais il trouvait indécent que Christophe l'eût fait remarquer. On bissa les morceaux. Mais Christophe résolument ferma le piano.

Elle ne s'aperçut pas de cette nouvelle insolence ; elle était trop troublée pour penser à recommencer. Elle sortit précipitamment, s'enferma dans sa loge ; et là, pendant un quart d'heure, elle se soulagea le cœur du flot de rancune et de rage qui s'y était accumulé : crise de nerfs, déluge de larmes, invectives indignées, imprécations contre Christophe... On entendait ses cris de fureur à travers la porte fermée. Ceux de ses amis qui réussirent à entrer racontèrent, en sortant, que Christophe s'était conduit comme un goujat. L'opinion se répand vite dans une salle de spectacle. Aussi, lorsque Christophe remonta au pupitre pour le dernier morceau, le public était houleux. Mais ce morceau n'était pas de lui : c'était la Festmarsch de Ochs. Le public, qui se trouvait à son aise dans cette plate musique, eut un moyen tout simple de manifester sa désapprobation pour Christophe, sans aller jusqu'à l'audace de le siffler : il acclama Ochs avec ostentation, redemandant deux ou trois fois l'auteur, qui ne manqua point de paraître. Et ce fut la fin du concert.

On se doute bien que le grand-duc et le monde de la cour, -- cette petite ville de province, cancanière et ennuyée, -- ne perdirent aucun détail de ce qui s'était passé. Les journaux amis de la cantatrice ne firent pas d'allusion à l'incident ; mais ils furent d'accord pour exalter l'art de la chanteuse, en se contentant de mentionner, à titre de renseignement, les Lieder qu'elle avait chantés. Sur les autres œuvres de Christophe, quelques lignes à peine, les mêmes à peu de chose près dans tous les journaux : « ... Science du contrepoint. Écriture compliquée. Manque d'inspiration. Pas de mélodie. Écrit avec sa tête et non avec son cœur. Absence de sincérité. Veut être original... » -- Suivait un paragraphe sur la véritable originalité, celle des maîtres qui sont enterrés, de Mozart, de Beethoven, de Lœwe, de Schubert, de Brahms, « ceux, qui sont originaux sans avoir pensé à l'être ». -- Puis on passait par une transition naturelle à la nouvelle reprise par le théâtre grand-ducal du Nachtlager von Granada de Konradin Kreutzer ; on rendait compte longuement de « cette délicieuse musique, fraîche et pimpante comme au premier jour ».

En résumé, les œuvres de Christophe rencontrèrent, chez les critiques le mieux disposés, une incompréhension totale ; -- chez ceux qui ne l'aimaient point, une hostilité sournoise ; -- enfin, dans le grand public, qu'aucun critique ami ou ennemi ne guidait, le silence. Laissé à ses propres pensées, le grand public ne pense rien.

Christophe fut atterré.

Son échec n'avait cependant rien de surprenant. Il y avait trois raisons pour une, pour que ses œuvres déplussent. Elles étaient insuffisamment mûries. Elles étaient trop neuves pour être comprises, du premier coup. Et l'on était trop heureux de donner une leçon à l'impertinent jeune homme. -- Mais Christophe n'avait pas l'esprit assez rassis pour admettre la légitimité de sa défaite. Il lui manquait la sérénité que donne au vrai artiste l'expérience d'une longue incompréhension des hommes et de leur bêtise incurable. Sa naïve confiance dans le public et dans le succès, qu'il croyait bonnement atteindre parce qu'il le méritait, s'écroula. Il eût trouvé naturel d'avoir des ennemis. Mais ce qui le stupéfiait, c'était de n'avoir plus un ami. Ceux sur qui il comptait, ceux qui jusqu'à présent avaient paru s'intéresser à sa musique, n'avaient pas, depuis le concert, un mot d'encouragement pour lui. Il essaya de les sonder : ils se retranchaient derrière des paroles vagues. Il insista, il voulut savoir leur véritable pensée : les plus sincères lui opposèrent ses œuvres précédentes, ses sottises des débuts. -- Plus d'une fois par la suite, il devait entendre condamner ses œuvres nouvelles au nom de ses œuvres anciennes, -- et cela, par les mêmes gens qui, quelques années avant, condamnaient ses œuvres anciennes, quand elles étaient nouvelles : c'est la règle ordinaire. Christophe n'y était pas fait ; il poussa les hauts cris. Qu'on ne l'aimât point, très bien ! il l'admettait ; cela, lui plaisait même, il ne tenait pas à être l'ami de tout le monde. Mais qu'on prétendît l'aimer et qu'on ne lui permît pas de grandir, qu'on voulût l'obliger à rester, toute sa vie, un enfant, cela passait les bornes ! Ce qui était bon à douze ans ne l'était plus à vingt ; et il espérait bien n'en pas rester là, changer encore, changer toujours... Les imbéciles qui voudraient arrêter la vie !... L'intéressant dans ses compositions d'enfance, n'était pas ces niaiseries d'enfant, mais la force qui couvait pour l'avenir. Et cet avenir, ils voulaient le tuer !... Non, ils n'avaient rien compris jamais à ce qu'il était, jamais, ils ne l'avaient aimé ; ils n'aimaient que ce qu'il avait de vulgaire, ce qui lui était commun avec les médiocres, non ce qui était lui vraiment : leur amitié n'était qu'un malentendu...

Il l'exagérait peut-être. Le cas est fréquent de braves gens, incapables d'aimer une œuvre neuve, qui l'aiment sincèrement quand elle a vingt ans de date. La vie nouvelle a un fumet trop fort pour leur tête débile : il faut que l'odeur s'évapore au souffle du temps. L'œuvre d'art ne commence à leur être intelligible que quand elle est recouverte de la crasse des ans.

Mais Christophe ne pouvait admettre qu'on ne le comprît pas quand il était présent, et qu'on le comprit quand il était passé. Il préférait croire qu'on ne le comprenait pas du tout, en aucun cas, jamais. Et il enrageait. Il eut le ridicule de vouloir se faire comprendre, de s'expliquer, de discuter ; c'était peine perdue : il eût fallu réformer le goût du temps. Mais il ne doutait de rien. Il était résolu à faire, de gré ou de force, une lessive complète du goût allemand. Toute possibilité lui en manquait : ce n'était pas en quelques conversations, où il avait peine à trouver ses mots et s'exprimait avec une absurde violence sur le compte des grands musiciens, et même de ses interlocuteurs, qu'il pouvait convaincre personne ; il ne réussissait qu'à se faire quelques ennemis de plus. Il lui eût fallu pouvoir préparer sa pensée à loisir, et forcer ensuite le public à l'entendre...

Et juste, à point nommé, son étoile -- sa mauvaise étoile -- vint lui en offrir les moyens.

Il était attablé au restaurant du théâtre, dans un cercle de musiciens de l'orchestre, qu'il scandalisait par ses jugements artistiques. Ils n'étaient pas tous du même avis ; mais tous étaient froissés par cette liberté de langage. Le vieux Krause, l'alto, brave homme et bon musicien, qui aimait sincèrement Christophe, eût voulu détourner l'entretien ; il toussait, et guettait l'occasion pour lâcher un calembour. Mais Christophe n'entendait pas ; il continuait de plus belle ; et Krause se désolait :

-- Qu'a-t-il besoin de dire tout cela ? Que le bon Dieu le bénisse ! On peut penser ces choses ; mais on ne les dit pas, que diable !

Le plus curieux, c'est que « ces choses », lui aussi, les pensait ; du moins, il en avait le soupçon, et les paroles de Christophe réveillaient, en lui bien des doutes ; mais il n'avait pas le courage d'en convenir, -- moitié par peur de se compromettre, moitié par modestie, par défiance de soi.

Weigl, le corniste, ne voulait rien savoir ; il voulait admirer, qui que ce fût, quoi que ce fût, bon ou mauvais, étoile ou bec de gaz : tout était sur le même plan ; il n'y avait pas de plus et de moins dans son admiration : il admirait, admirait, admirait. C'était pour lui un besoin vital ; il souffrait, quand on voulait le limiter.

Le violoncelliste Kuh souffrait bien davantage. Il aimait de tout son cœur la mauvaise musique. Tout ce que Christophe poursuivait de ses sarcasmes et de ses invectives lui était infiniment cher : d'instinct, c'était aux œuvres les plus conventionnelles qu'allait son choix ; son âme était un réservoir d'émotion larmoyante et pompeuse. Certes, il ne mentait pas dans son culte attendri pour tous les faux grands hommes. C'est quand il se persuadait qu'il admirait les vrais, qu'il se mentait, -- en parfaite innocence. Il y a des « Brahmines » qui croient retrouver en leur dieu le souffle des génies passés : ils aiment Beethoven en Brahms. Kuh faisait mieux : c'était Brahms qu'il aimait en Beethoven.

Mais le plus indigné des paradoxes de Christophe était le basson Spitz. Son instinct musical n'était pas tant blessé, que sa servilité naturelle. Un des empereurs romains voulait mourir debout. Spitz voulait mourir à plat ventre, comme il avait vécu : c'était sa position naturelle ; il goûtait des délices à se rouler aux pieds de tout ce qui était officiel, consacré, « arrivé » ; et il était hors de lui qu'on voulût l'empêcher de lécher la poussière.

Ainsi, Kuh gémissait, Weigl faisait des gestes désespérés, Krause disait des coq-à-l'âne, et Spitz criait d'une voix aigre. Mais Christophe, imperturbable, criait plus fort que les autres ; et il disait des choses énormes sur l'Allemagne et les Allemands.

À une table voisine, un jeune homme l'écoutait, en se tordant de rire. Il avait les cheveux noirs et bouclés, de beaux yeux intelligents, un nez assez volumineux, qui, arrivé près du bout, ne pouvait se décider à aller ni à droite ni à gauche, et plutôt que d'aller tout droit, allait des deux côtés à la fois, les lèvres grosses, et une physionomie spirituelle et mobile, qui suivait ce que disait Christophe, attachée à ses lèvres, reflétant chaque mot avec une attention sympathique et gouailleuse, se plissant de petites rides au front, aux tempes, aux coins des yeux, le long des narines et des joues, grimaçant de rire, le corps tout entier secoué, par moment, d'un accès convulsif. Il ne se mêla point à la conversation, mais il n'en perdit rien. Il manifestait une joie particulière, quand il voyait Christophe, embourbé dans une démonstration et harcelé par Spitz, patauger, bredouiller, bégayer de fureur, jusqu'à ce qu'il eût trouvé le mot qu'il cherchait, -- un roc, pour écraser l'adversaire. Et son plaisir était sans bornes, quand Christophe, emporté par la passion bien au delà de sa pensée, énonçait des paradoxes monstrueux, qui faisaient barrir l'auditoire.

Enfin, ils se séparèrent, lassés de sentir et d'affirmer chacun sa supériorité. Au moment où Christophe, resté le dernier dans la salle, allait passer le seuil, il fut abordé par le jeune homme qui avait pris tant de plaisir à l'écouter. Il ne l'avait pas encore remarqué. L'autre, poliment découvert, souriait, demandait la permission de se présenter :

-- Franz Mannheim.

Il s'excusa d'avoir été assez indiscret pour suivre la conversation, et il le félicita de la maestria avec laquelle il avait pulvérisé ses adversaires. Il riait encore, en y pensant. Christophe le regarda, heureux, un peu méfiant :

-- C'est sérieux ? demanda-t-il, vous ne vous moquez pas de moi ?

L'autre jura ses grands dieux. La figure de Christophe s'illuminait :

-- Alors, vous trouvez que j'ai raison, n'est-ce pas ? Vous êtes de mon avis ?

-- Écoutez, fit Mannheim, pour dire la vérité, je ne suis pas musicien, je connais rien à la musique. La seule musique qui me plaise, -- (ce n'est pas trop flatteur, ce que je vais vous dire), -- c'est la vôtre... Enfin, c'est pour vous montrer que je n'ai pourtant pas trop mauvais goût...

-- Hé ! hé ! -- fit Christophe, sceptique, flatté tout de même, -- ce n'est pas là une preuve.

-- Vous êtes difficile... Bon !... Je pense comme vous : ce n'est pas là une preuve. Aussi, je ne me risque pas à juger ce que vous dites des musiciens allemands. Mais, c'est si vrai, en tout cas, des Allemands en général, des vieux Allemands, de tous ces idiots romantiques, avec leur pensée rance, leur émotion lacrymatoire, ces rabâchages séniles qu'on veut que nous admirions, « cet éternel Hier, qui a toujours été, et qui sera toujours, et qui fera loi demain parce qu'il a fait loi aujourd'hui... ! »

Il récita quelques vers du passage fameux de Schiller :

« ............ Das ewig Gestrige

Das immer war und immer wiederkehrt... »

-- Et lui, tout le premier ! -- s'interrompit-il au milieu de sa récitation.

-- Qui ? demanda Christophe.

-- Le pompier qui a écrit cela !

Christophe ne comprenait pas. Mais Mannheim continuait :

-- Moi d'abord, je voudrais que, tous les cinquante ans, on procédât à un nettoyage général de l'art et de la pensée, qu'on ne laissât rien subsister de tout ce qui était avant.

-- C'est un peu radical, dit Christophe, souriant.

-- Mais non, je vous assure. Cinquante ans, c'est déjà trop ; il faudrait dire : trente... Et encore !... Mesure d'hygiène. On ne garde pas dans sa maison la collection de ses grands-pères. On les envoie, quand ils sont morts, poliment pourrir ailleurs, et on met des pierres dessus, pour être bien sûrs qu'ils ne reviendront pas. Les âmes délicates mettent aussi des fleurs. Je veux bien, cela m'est égal. Tout ce que je demande, c'est qu'ils me laissent tranquille. Je les laisse bien tranquilles, moi ? Chacun de son côté : côté des vivants ; côté des morts.

-- Il y a des morts qui sont plus vivants que les vivants.

-- Mais non, mais non ! cela serait plus vrai, si vous disiez qu'il y a des vivants qui sont plus morts que les morts.

-- Peut-être bien. En tout cas, il y a du vieux qui est encore jeune.

-- Eh bien, s'il est encore jeune, nous le retrouverons de nous-mêmes... Mais je n'en crois rien. Ce qui a été bon une fois, ne l'est jamais une seconde fois : Il n'y a de bon que le changement. Ce qu'il faut avant tout, c'est se débarrasser des vieux. Il y a trop de vieux en Allemagne. Mort aux vieux !

Christophe écoutait ces boutades avec une grande attention, et se donnait beaucoup de mal pour les discuter ; il sympathisait en partie avec elles, il y reconnaissait certaines de ses pensées ; et, en même temps, il éprouvait une gêne de les entendre outrer d'une façon caricaturesque. Mais, comme il prêtait aux autres son propre sérieux, il se disait que peut-être son interlocuteur qui semblait plus instruit que lui et parlait plus facilement, tirait les conséquences logiques de ses principes. L'orgueilleux Christophe à qui tant de gens ne pardonnaient pas sa foi en lui-même, était souvent d'une modestie naïve, qui le rendait dupe de ceux qui avaient reçu une meilleure éducation, -- quand toutefois ils consentaient à ne pas s'en targuer pour éviter une discussion gênante. Mannheim, qui s'amusait de ses propres paradoxes, et qui, de riposte en riposte, en arrivait à des cocasseries extravagantes dont il riait sous cape, n'était pas habitué à se voir pris au sérieux ; il fut mis en joie par la peine que prenait Christophe pour discuter ses bourdes, ou même pour les comprendre ; et tout en s'en moquant, il était reconnaissant de l'importance que Christophe lui attribuait : il le trouvait ridicule et charmant.

Ils se quittèrent fort bons amis ; et Christophe ne fut pas peu surpris de voir, trois heures plus tard, à la répétition du théâtre, surgir de la petite porte qui donnait accès à l'orchestre la tête de Mannheim, radieuse et grimaçante qui lui faisait des signes mystérieux. Quand la répétition fut finie, Christophe alla à lui. Mannheim le prit familièrement par le bras :

-- Vous avez un moment ?... Écoutez. Il m'est venu une idée. Peut-être que vous la trouverez absurde... Est-ce que vous ne voudriez pas, une fois, écrire ce que vous pensez de la musique et des musicos ? Au lieu d'user votre salive à haranguer quatre crétins de votre bande, qui ne sont bons qu'à souffler et racler sur des morceaux de bois, ne feriez-vous pas mieux de vous adresser au grand public ?

-- Si je ne ferais pas mieux ? Si je voudrais ?... Parbleu ! Et où voulez-vous que j'écrive ? Vous êtes bon, vous !...

-- Voilà : j'ai à vous proposer... Nous avons, quelques amis et moi : -- Adalbert von Waldhaus, Raphael Goldenring, Adolf Mai, et Lucien Ehrenfeld, -- nous avons fondé une Revue, la seule Revue intelligente de la ville : le Dionysos... (Vous connaissez certainement ?)... Nous vous admirons tous, et nous serions heureux que vous fussiez des nôtres. Voulez-vous vous charger de la critique musicale ?

Christophe était confus d'un tel honneur : il mourait d'envie d'accepter ; il craignait seulement de n'en être pas digne : il ne savait pas écrire.

-- Laissez donc, dit Mannheim, je suis sûr que vous savez très bien. Et puis, du moment que vous serez critique, vous aurez tous les droits. Il n'y a pas à se gêner avec le public. Il est bête comme pas un. Ce n'est rien d'être un artiste : un artiste, c'est celui qu'on peut siffler. Mais un critique, c'est celui qui a le droit de dire : « Sifflez moi cet homme-là ! » Toute la salle se décharge sur lui de l'ennui de penser. Pensez tout ce que vous voudrez. Ayez l'air au moins de penser quelque chose. Pourvu que vous donniez à ces oies leur pâtée, peu importe laquelle ! Elles avaleront tout.

Christophe finit par consentir, en remerciant avec effusion. Il mit seulement comme condition qu'il aurait le droit de tout dire :

-- Naturellement, naturellement, fit Mannheim. Liberté absolue ! Chacun de nous est libre.

Il vint le relancer au théâtre, une troisième fois, le soir, après le spectacle, pour le présenter à Adalbert von Waldhaus et à ses amis. Ils l'accueillirent avec cordialité.

À l'exception de Waldhaus, qui appartenait à une des vieilles familles nobles du pays, tous étaient Juifs, et tous étaient fort riches : Mannheim, fils d'un banquier ; Goldenring, d'un propriétaire de vignobles renommés ; Mai, d'un directeur d'établissement métallurgique ; et Ehrenfeld, d'un grand bijoutier. Leurs pères étaient de la vieille génération israélite, laborieuse et tenace, attachés à l'esprit de leur race, élevant leur fortune avec une âpre énergie, et jouissant de celle-ci bien plus que de celle-là. Les fils semblaient faits pour détruire ce que les pères avaient édifié : ils persiflaient les préjugés familiaux et cette manie de fourmis économes et fouisseuses ; ils jouaient aux artistes, ils affectaient de mépriser la fortune et de la jeter par les fenêtres. Mais, en réalité, il ne s'en perdait guère hors de leurs mains ; et ils avaient beau faire des folies : ils n'arrivaient jamais à égarer tout à fait leur lucidité d'esprit et leur sens pratique. Au reste, les pères y veillaient, et leur serraient la bride. Le plus prodigue, Mannheim, eût fait sincèrement largesse de tout ce qu'il possédait : mais il ne possédait rien ; et quoiqu'il pestât bruyamment contre la ladrerie de son père, en lui-même il en riait et trouvait que le père avait raison. Au bout du compte, il n'y avait guère que Waldhaus, maître de sa fortune, qui y allât bon jeu, bon argent, et qui soutînt de ses fonds la Revue. Il était poète. Il écrivait des « Polymètres », dans le genre de Arno Holz et de Walt Whitman, des vers alternativement très longs et courts, où les points, les doubles et triples points, les tirets, les silences, les majuscules, les italiques, et les mots soulignés, jouaient un très grand rôle, non moins que les allitérations et que les répétitions -- d'un mot, d'une ligne, d'une phrase entière. Il y intercalait des mots, des bruits, dans toutes les langues. Il prétendait faire en vers -- (on n'avait jamais su pourquoi) -- du Cézanne. À vrai dire, il avait une âme assez poétique, qui sentait avec distinction des choses fades. Il était sentimental et sec, naïf et dandy ; ses vers laborieux affectaient une négligence cavalière. Il eût été un bon poète pour gens du monde. Mais ils sont trop de cette espèce, dans les revues et dans les salons ; et, il voulait être seul. Il s'était mis en tête de jouer le grand seigneur qui est au-dessus des préjugés de sa caste. Il en avait plus que personne. Il ne se les avouait pas. Il avait pris plaisir à ne s'entourer que de Juifs, à la Revue qu'il dirigeait, pour faire crier les siens, antisémites, et pour se prouver à lui-même sa liberté d'esprit. Il affectait avec ses collègues un ton d'égalité courtoise. Mais au fond, il avait pour eux un mépris tranquille et sans bornes. Il n'ignorait pas qu'ils étaient bien aises de se servir de son nom et de son argent ; et il les laissait faire, pour avoir la douceur de les mépriser.

Et ils le méprisaient de les laisser faire ; car ils savaient très bien qu'il y trouvait son profit. Donnant, donnant. Waldhaus leur apportait son nom et sa fortune ; et eux lui apportaient leur talent, leur esprit d'affaires, et une clientèle. Ils étaient beaucoup plus intelligents que lui. Non pas qu'ils eussent plus de personnalité. Ils en avaient peut-être moins encore. Mais, dans cette petite ville, ils étaient, comme partout et toujours, -- par le fait de la différence de leur race, qui depuis des siècles les isole et aiguise leur faculté d'observation railleuse, -- ils étaient les esprits les plus avancés, les plus sensibles au ridicule des institutions vermoulues et des pensées décrépites. Seulement, comme leur caractère était moins libre que leur intelligence, cela ne les empêchait point, en raillant, de chercher beaucoup plus à profiter de ces institutions et de ces pensées, qu'à les réformer. En dépit de leurs professions de foi indépendantes, ils étaient, aussi bien que le gentilhomme Adalbert, de petits snobs de province, des fils de famille riches et désœuvrés, qui faisaient de la littérature par sport et par flirt. Ils étaient bien aises de se donner des allures de pourfendeurs ; mais ils étaient bons diables, et ne pourfendaient que quelques gens inoffensifs, ou qu'ils pensaient hors d'état de leur nuire jamais. Ils n'avaient garde de se brouiller avec une société, où ils savaient qu'ils rentreraient un jour, pour y vivre de la vie de tout le monde, en épousant les préjugés qu'ils avaient combattus. Et quand ils se risquaient à faire un coup d'État, ou de réclame, à partir bruyamment en guerre contre une idole du jour, -- qui commençait à branler, -- ils avaient soir, de ne pas brûler leurs vaisseaux : en cas de danger, ils se rembarquaient. Quelle que fût d'ailleurs l'issue de la campagne, -- quand elle était finie, il y en avait pour longtemps avant qu'on recommençât ; les Philistins pouvaient dormir tranquilles. Tout ce que cherchaient les nouveaux Davidsbündler, c'était à faire croire qu'ils auraient pu être terribles, s'ils avaient voulu : -- mais ils ne voulaient pas. Ils préféraient tutoyer les artistes et souper avec les actrices.

Christophe se trouva mal à l'aise dans ce milieu. Ils parlaient surtout de femmes et de chevaux ; et ils en parlaient sans grâce. Ils étaient compassés. Adalbert s'exprimait d'une voix blanche et lente, avec une politesse raffinée, ennuyée, ennuyeuse. Adolf Mai, le secrétaire de la rédaction, lourd, trapu, la tête enfoncée dans les épaules, l'air brutal, voulait toujours avoir raison ; il tranchait sur tout, n'écoutait jamais ce qu'on lui répondait, semblait mépriser l'opinion de l'interlocuteur, et, encore plus, l'interlocuteur. Goldenring, le critique d'art, qui avait des tics nerveux et des yeux perpétuellement clignotants derrière de larges lunettes, -- pour imiter sans doute les peintres qu'il fréquentait, portait les cheveux longs, fumait silencieusement ; mâchonnait des lambeaux de phrases qu'il n'achevait jamais, et faisait des gestes vagues dans l'air avec son pouce. Ehrenfeld, petit, chauve, souriant, avec une barbe blonde, une figure fine et fatiguée, au nez busqué, écrivait dans la Revue les modes et la chronique mondaine. Il disait des choses très crues, d'une voix caressante ; il avait de l'esprit, méchant, souvent ignoble. -- Tous ces jeunes millionnaires étaient anarchistes, comme il convient : c'est le suprême luxe, quand on possède tout, de nier la société ; car on se dégage ainsi de ce qu'on lui doit. Tel, un voleur qui, après avoir détroussé un passant, lui dirait : « Que fais-tu encore ici ? Va-t'en ! Je n'ai plus besoin de toi. »

Christophe, dans ce groupe, n'éprouvait de sympathie que pour Mannheim. C'était assurément le plus vivant des cinq ; il s'amusait de tout ce qu'il disait et de tout ce qu'on disait ; bégayant, bredouillant, ânonnant, ricanant, disant des coq-à-l'âne, il n'était pas capable de suivre un raisonnement, ni de savoir au juste ce qu'il pensait lui-même ; mais il était bon garçon, sans fiel contre qui que ce fût, et sans l'ombre d'ambition. À la vérité, il n'était pas très franc : il jouait toujours un rôle ; mais c'était innocemment, et cela ne faisait de tort à personne. Il s'emballait pour toutes les utopies baroques -- généreuses, le plus souvent. Il était trop fin et trop moqueur pour y croire tout à fait ; il savait garder son sang-froid, même dans ses emballements, et il ne se compromettait jamais dans l'application de ses théories. Mais il lui fallait une marotte : c'était un jeu pour lui, et il en changeait fréquemment. Pour l'instant, il avait la marotte de la bonté. Il ne lui suffisait pas d'être bon, naturellement ; il voulait paraître bon ; il professait la bonté, il la mimait. Par esprit de contradiction contre l'activité sèche et dure des siens et contre le rigorisme, le militarisme, le philistinisme allemand, il était Tolstoyen, Nirvânien, évangéliste, bouddhiste, -- il ne savait trop lui-même, -- apôtre d'une morale molle et désossée, indulgente, bénisseuse, facile à vivre, qui pardonnait avec effusion à tous les péchés, surtout aux péchés voluptueux, qui ne cachait point sa prédilection pour eux, qui pardonnait beaucoup moins aux vertus, -- une morale qui n'était qu'un traité du plaisir, une association libertine de complaisances mutuelles, qui s'amusait à ceindre l'auréole de la sainteté. Il y avait là une petite hypocrisie qui ne sentait pas très bon pour les odorats délicats, et qui aurait pu même être franchement écœurante, si elle s'était prise au sérieux. Mais elle n'y prétendait pas ; elle s'amusait d'elle-même. Ce christianisme polisson n'attendait qu'une occasion pour céder le pas à quelque autre marotte, -- n'importe laquelle : celle de la force brutale, de l'impérialisme, des « lions qui rient ». -- Mannheim se donnait la comédie ; il se la donnait de tout son cœur ; il endossait tour à tour tous les sentiments qu'il n'avait pas, avant de redevenir un bon vieux Juif comme les autres, avec tout l'esprit de sa race. Il était très sympathique et extrêmement agaçant.

Christophe fut, quelque temps, une de ses marottes. Mannheim ne jurait que par lui. Il cornait son nom partout. Il rebattait les oreilles des siens avec ses dithyrambes. À l'en croire, Christophe était un génie, un homme extraordinaire, qui faisait de la musique cocasse, qui surtout en parlait d'une façon étonnante, qui était plein d'esprit, -- et beau, avec cela : une jolie bouche, des dents magnifiques. Il ajoutait que Christophe l'admirait. -- Il finit par l'amener dîner, un soir, chez lui. Christophe se trouva en tête à tête avec le père de son nouvel ami, le banquier Lothar Mannheim, et avec la sœur de Franz, Judith.

C'était la première fois qu'il pénétrait dans un intérieur Israélite. Bien qu'assez nombreuse dans la petite ville, et y tenant une place importante par sa richesse, sa cohésion, et son intelligence, la société juive vivait un peu à part de l'autre. Il existait toujours dans le peuple, à son égard, des préjugés tenaces et une secrète hostilité, bonasse, mais injurieuse. Ces sentiments étaient ceux de la famille de Christophe. Son grand-père n'aimait pas les Juifs ; mais l'ironie du sort avait fait que ses deux meilleurs élèves pour la musique -- (l'un, devenu compositeur, l'autre, virtuose illustre) -- étaient israélites ; et le brave homme était malheureux : car il y avait des moments où il eût voulu embrasser ces deux bons musiciens ; et puis, il se souvenait avec tristesse qu'ils avaient mis Dieu en croix ; et il ne savait comment concilier l'inconciliable. En fin de compte, il les embrassait. Il inclinait à croire que Dieu leur pardonnerait, parce qu'ils avaient beaucoup aimé la musique. -- Le père de Christophe, Melchior, qui faisait l'esprit fort, avait moins de scrupules à prendre l'argent des Juifs ; et il trouvait même cela très bien : mais il faisait d'eux des gorges chaudes, et il les méprisait. -- Quant à sa mère, elle n'était pas sûre de ne pas commettre un péché, lorsqu'elle allait servir chez eux, comme cuisinière. Ceux à qui elle avait affaire étaient d'ailleurs assez rogues avec elle : pourtant, elle ne leur en voulait pas elle n'en voulait à personne, elle était pleine de pitié pour ces malheureux, que Dieu avait damnés : elle s'attendrissait, en voyant passer la fille de la maison, ou en entendant les rires joyeux des enfants :

-- Une si belle personne !... De si jolis petits !... Quel malheur !... pensait-elle.

Elle n'osa rien dire à Christophe, quand il lui annonça qu'il dînerait, le soir, chez les Mannheim ; mais elle eut le cœur un peu serré. Elle pensait qu'il ne fallait pas croire tout ce qu'on disait de méchant contre les Juifs -- (on dit du mal de tout le monde) -- et qu'il y a de braves gens partout, mais qu'il était mieux pourtant et plus convenable que chacun restât chez soi, les Juifs de leur côté, et les chrétiens d'un autre.

Christophe n'avait aucun de ces préjugés. Avec son esprit de réaction perpétuelle contre son milieu, il était plutôt attiré par cette race différente. Mais il ne la connaissait guère. Il n'avait eu quelques rapports qu'avec les éléments les plus vulgaires de la population juive : les petits marchands, la populace qui grouillait dans les rues entre le Rhin et la cathédrale, continuant à former, avec l'instinct de troupeau qui est chez tous les hommes, une sorte de petit ghetto. Il lui arrivait de flâner dans ce quartier, épiant au passage d'un œil curieux et assez sympathique des types de femmes aux joues creusées, aux lèvres et aux pommettes saillantes, au sourire à la Vinci, un peu avili, et dont le parler grossier et le rire saccadé venaient malheureusement détruire l'harmonie de la figure au repos. Même dans la lie de la populace, dans ces êtres aux grosses têtes, aux yeux vitreux, aux faces souvent bestiales, trapus et bas sur pattes, ces descendants dégénérés de la plus noble des races, on voyait, jusque dans cette fange fétide, d'étranges phosphorescences qui s'allumaient, comme des feux follets dansant sur les marais : des regards merveilleux, des intelligences lumineuses, une électricité subtile qui se dégageait de la vase, et qui fascinait et inquiétait Christophe. Il pensait qu'il y avait là dedans de belles âmes qui se débattaient, de grands cœurs qui cherchaient à sortir du bourbier ; et il eût voulu les rencontrer, leur venir en aide ; il les aimait sans les connaître, en les redoutant un peu. Mais jamais il n'avait eu d'intimité avec aucun d'entre eux. Jamais surtout il n'avait eu l'occasion d'approcher l'élite de la société juive.

Le dîner chez les Mannheim avait donc pour lui l'attrait de la nouveauté, et même du fruit défendu. L'Ève qui lui présentait ce fruit le rendait plus savoureux. Depuis l'instant qu'il était entré, Christophe n'avait plus d'yeux que pour Judith Mannheim. Elle appartenait à une espèce différente de toutes les femmes qu'il connaissait jusque-là. Grande et svelte, un peu maigre, bien que solidement charpentée, la figure encadrée de cheveux noirs, peu abondants, mais épais, et plantés bas, qui couvraient les tempes et le front osseux et doré, un peu myope, les paupières grosses, l'œil légèrement bombé, le nez assez fort aux narines dilatées, les joues d'une maigreur intelligente, le menton lourd, le teint assez coloré, elle avait un beau profil, énergique et net ; de face, l'expression était plus trouble, incertaine, composite, les yeux et les joues étaient inégaux. On sentait en elle une forte race, et, dans le moule de cette race, jetés confusément, des éléments multiples, disparates, de très beaux et de très vulgaires. Sa beauté résidait surtout dans sa bouche silencieuse, et dans ses yeux qui semblaient plus profonds à cause de leur myopie, et plus sombres, par l'effet de leur cernure bleuâtre. Il eût fallu être plus habitué que Christophe à ces yeux, qui sont ceux d'une race plus que d'un individu, pour lire sous leur voile humide et ardent l'âme réelle de la femme qui était devant lui. C'était l'âme du peuple d'Israël qu'il découvrait dans ces yeux brûlants et mornes, qui la portaient en eux, sans le savoir eux-mêmes. Il y était perdu. Beaucoup plus tard seulement, après s'être souvent égaré dans de telles prunelles, il apprit à retrouver sa route sur cette mer orientale.

Elle le regardait ; et rien ne venait gêner la lucidité de son regard ; rien ne semblait lui échapper de cette âme chrétienne. Il le sentait. Il sentait sous la séduction de ce regard féminin, une volonté virile, claire et froide, qui fouillait en lui avec une sorte de brutalité indiscrète. Cette brutalité n'avait rien de malveillant. Elle prenait possession de lui. Non pas à la façon d'une coquette qui veut séduire sans s'inquiéter de savoir qui. Coquette, elle l'était plus que personne ; mais elle savait sa force, et elle s'en remettait à son instinct de l'exercer, -- surtout quand elle avait affaire à une proie aussi facile que Christophe. -- Ce qui l'intéressait davantage, c'était de connaître son adversaire : (tout homme, tout inconnu était pour elle un adversaire, -- avec qui l'on pouvait plus tard, s'il y avait lieu, signer un pacte d'alliance). La vie étant un jeu, où le plus intelligent gagnait, il s'agissait de lire dans les cartes de son adversaire et de ne pas montrer les siennes. À y réussir, elle goûtait la volupté d'une victoire. Peu lui importait qu'elle pût ou non en tirer parti. C'était pour le plaisir. Elle avait la passion de l'intelligence. Non de l'intelligence abstraite, encore qu'elle eût le cerveau assez solide pour réussir, si elle eût voulu, en n'importe quelles sciences, et que, mieux que son frère, elle eût été le vrai successeur du banquier Lothar Mannheim. Mais elle préférait l'intelligence vivante, celle qui s'applique aux hommes. Elle jouissait de pénétrer une âme, d'en peser la valeur -- (elle y mettait autant d'attention scrupuleuse que la juive de Matsys à peser ses écus) ; -- elle savait, avec une divination merveilleuse, trouver en moins de rien le défaut de la cuirasse, les tares et les faiblesses qui sont la clef de l'âme, s'emparer des secrets : c'était sa façon de s'en rendre maîtresse. Mais elle ne s'attardait point à sa victoire ; et de sa prise elle ne faisait rien. Une fois sa curiosité et son orgueil satisfaits, elle ne s'y intéressait plus, et passait à un autre objet. Toute cette force restait stérile. Dans cette âme si vivante, il y avait la mort. Judith portait en elle le génie de la curiosité et de l'ennui.

Ainsi, elle regardait Christophe, qui la regardait. Elle parlait à peine. Il lui suffisait d'un sourire imperceptible, au coin de la bouche : Christophe était hypnotisé. Ce sourire s'effaçait, la figure devenait froide, les yeux indifférents ; elle s'occupait du service et parlait au domestique, d'un ton glacial ; il semblait qu'elle n'écoutât plus. Puis, les yeux s'éclairaient de nouveau ; et trois ou quatre mots précis montraient qu'elle avait tout entendu et compris.

Elle révisait froidement le jugement de son frère sur Christophe : elle connaissait les hâbleries de Franz ; son ironie eut beau jeu, quand elle rit paraître Christophe, dont son frère lui avait vanté la beauté et la distinction -- (il semblait que Franz eût un don pour voir le contraire de l'évidence ; ou peut-être prenait-il à le croire un amusement paradoxal). -- Mais, en étudiant mieux Christophe, elle reconnut que pourtant tout n'était pas faux dans ce que Franz avait dit ; et, à mesure qu'elle avançait à la découverte, elle trouvait en Christophe une force encore incertaine et mal équilibrée, mais robuste et hardie : elle y prenait plaisir, sachant, mieux que personne, la rareté de la force. Elle sut faire parler Christophe, dévoiler sa pensée, montrer lui-même ses limites et ses manques ; elle lui fit jouer du piano : elle n'aimait pas la musique, mais elle comprenait ; et elle reconnut l'originalité musicale Christophe, bien que sa musique ne lui inspirât aucune sorte d'émotion. Sans rien changer à sa froideur courtoise, quelques remarques brèves, justes, nullement louangeuses montrèrent l'intérêt qu'elle prenait à Christophe.

Christophe s'en aperçut ; et il en fut fier ; car il sentait le prix d'un tel jugement et la rareté de son approbation. Il ne cachait pas le désir qu'il avait de la conquérir ; et il y mettait une naïveté, qui faisait sourire ses trois hôtes : il ne parlait plus qu'à Judith, et pour Judith ; des deux autres, il ne s'occupait pas plus que s'ils n'avaient pas existé.

Franz le regardait parler ; il suivait ses paroles, des lèvres et des yeux, avec un mélange d'admiration et de blague ; et il pouffait, en échangeant des coups d'œil moqueurs avec son père et avec sa sœur, qui, impassible, feignait de ne pas les remarquer.

Lothar Mannheim, -- un grand vieillard, solide, un peu voûté, le teint rouge, les cheveux gris taillés en brosse, la moustache et les sourcils très noirs, une figure lourde, mais énergique et goguenarde, qui donnait l'impression d'une vitalité puissante, -- avait, lui aussi, étudié Christophe, avec une bonhomie narquoise ; et, lui aussi, avait reconnu sur-le-champ qu'il y avait « quelque chose » en ce garçon. Mais il ne s'intéressait pas à la musique, ni aux musiciens : ce n'était pas sa partie, il n'y connaissait rien, et il ne le cachait point, il s'en vantait même : -- (quand un homme de sa sorte avoue une ignorance, c'est pour en tirer vanité.) -- Comme Christophe, de son côté, manifestait clairement, avec une impolitesse dénuée de malice, qu'il pouvait sans regret se passer de la société de Monsieur le banquier, et que la conversation de Mademoiselle Judith Mannheim suffisait à occuper sa soirée, le vieux Lothar, amusé, s'était installé au coin de son feu ; et il lisait son journal, écoutant vaguement, d'une oreille ironique, les billevesées de Christophe et sa musique bizarre, qui le faisait rire parfois d'un rire silencieux, à la pensée qu'il pouvait y avoir des gens qui comprenaient cela et qui y trouvaient plaisir. Il ne se donnait même plus la peine de suivre la conversation ; il s'en remettait à l'intelligence de sa fille de lui dire ce que valait au juste le nouveau venu. Elle s'acquittait de sa tâche, en conscience.

Quand Christophe fut parti, Lothar demanda à Judith :

-- Eh bien ; tu l'as confessé : qu'est-ce que tu en dis, de l'artiste ?

Elle rit, réfléchit un moment, fit son total, et dit :

-- Il est un peu braque ; mais il n'est pas bête.

-- Bon, fit Lothar : c'est aussi ce qu'il m'a semblé. Alors, il peut réussir ?

-- Oui, je crois. Il est fort.

-- Très bien, -- dit Lothar, avec la logique magnifique des forts, qui ne s'intéressent qu'aux forts, -- il faudra donc l'aider.

Christophe emportait, de son côté, l'admiration pour Judith Mannheim. Il n'était pourtant pas épris, comme le croyait Judith. Tous deux, -- elle avec sa finesse, lui avec son instinct qui lui tenait lieu d'esprit, -- se méprenaient également l'un sur l'autre. Christophe était fasciné par l'énigme de cette figure et par l'intensité de sa vie cérébrale ; mais il ne l'aimait pas. Ses yeux et son intelligence étaient pris : son cœur ne l'était point. -- Pourquoi ? -- Il eût été assez difficile de le dire. Parce qu'il entrevoyait en elle quelque chose de douteux et d'inquiétant ? En d'autres circonstances, c'eût été là pour lui une raison de plus d'aimer : l'amour n'est jamais plus fort que quand il sent qu'il va à ce qui le fera souffrir. -- Si Christophe n'aimait pas Judith, ce n'était la faute ni de l'un, ni de l'autre. La vraie raison, assez humiliante pour tous deux, c'est qu'il était trop près encore de son dernier amour. L'expérience ne l'avait pas rendu plus sage. Mais il avait tant aimé Ada, il avait dans cette passion tant dévoré de foi, de force, et d'illusions qu'il ne lui en restait pas assez en ce moment, pour une nouvelle passion. Avant qu'une autre flamme s'allumât, il fallait qu'il se refît dans son cœur un autre bûcher : d'ici là, ce ne pouvaient être que des feux passagers, des restes de l'incendie, échappés par hasard, qui jetaient une lueur éclatante et brève, et s'éteignaient, faute d'aliment. Six mois plus tard, il eût peut-être aimé Judith aveuglément. Aujourd'hui, il ne voyait en elle rien de plus qu'un ami, -- certes un peu troublant ; -- mais il s'efforçait de chasser ce trouble : ce trouble lui rappelait Ada ; c'était là un souvenir sans attrait. Ce qui l'attirait en Judith, c'était ce qu'elle avait de différent des autres femmes, et non ce qu'elle avait de commun avec elles. Elle était la première femme intelligente qu'il eût vue. Intelligente, elle l'était des pieds à la tête. Sa beauté même -- ses gestes, ses mouvements, ses traits, les plis de ses lèvres, ses yeux, ses mains, sa maigreur élégante, -- était le reflet de son intelligence ; son corps était modelé par son intelligence ; sans son intelligence, elle eût paru laide. Cette intelligence ravissait Christophe. Il la croyait plus large et plus libre qu'elle n'était ; il ne pouvait encore savoir ce qu'elle avait de décevant. Il éprouvait l'ardent désir de se confier à Judith, de partager sa pensée avec elle. Il n'avait jamais trouvé personne qui s'y intéressât : quelle joie ç'eût été de rencontrer une amie ! Le manque d'une sœur avait été un des regrets de son enfance : il lui semblait qu'une sœur l'aurait compris, mieux que ne pouvait un frère. Après avoir vu Judith, il sentait renaître cet espoir illusoire d'une amitié fraternelle. Il ne pensait pas à l'amour. N'étant pas amoureux, l'amour lui semblait médiocre, au prix de l'amitié.

Judith ne tarda pas à sentir la nuance, et elle en fut blessée. Elle n'aimait pas Christophe, et elle excitait assez d'autres passions parmi les jeunes gens de la ville, riches et d'un meilleur rang, pour qu'elle ne pût éprouver une grande satisfaction à savoir Christophe amoureux. Mais de savoir qu'il ne l'était pas, elle avait du dépit. C'était un peu mortifiant de voir qu'elle ne pouvait exercer sur lui qu'une influence de raison : (une influence da déraison a un bien autre prix pour une âme féminine !) Elle ne l'exerçait même pas : Christophe n'en faisait qu'à sa tête. Judith avait l'esprit impérieux. Elle était habituée à pétrir à sa guise les pensées assez molles des jeunes gens qu'elle connaissait. Comme elle les jugeait médiocres, elle trouvait peu de plaisir à les dominer. Avec Christophe, il y avait plus d'intérêt, parce qu'il y avait plus de difficulté. Ses projets la laissaient indifférente ; mais il lui eût plu de diriger cette pensée neuve, cette force mal dégrossie, et de les mettre en valeur, -- à sa façon bien entendu, et non à celle de Christophe, qu'elle ne se souciait pas de comprendre. Elle avait tout de suite vu que ce ne serait pas sans lutte ; elle avait noté dans Christophe toutes sortes de partis pris, d'idées qui lui semblaient extravagantes et enfantines : c'étaient de mauvaises herbes ; elle se faisait fort de les arracher, Elle n'en arracha pas une. Elle n'obtint même pas la plus petite satisfaction d'amour-propre. Christophe était intraitable. N'étant pas épris, il n'avait aucune raison de lui rien céder de sa pensée.

Elle se piqua au jeu, et, pendant quelque temps, elle tenta de le conquérir. Il s'en fallut de peu que Christophe, malgré la lucidité d'esprit qu'il possédait alors, se laissât prendre de nouveau. Les hommes sont facilement dupes de ce qui flatte leur orgueil et leurs désirs ; et un artiste est deux fois plus dupe qu'un autre homme, parce qu'il a plus d'imagination. Il ne tint qu'à Judith d'entraîner Christophe dans un flirt dangereux, qui l'eût une fois de plus démoli, et plus complètement peut-être. Mais, comme d'habitude, elle se lassa vite ; elle trouva que cette conquête n'en valait pas la peine : Christophe l'ennuyait déjà ; elle ne le comprenait plus.

Elle ne le comprenait plus, passé certaines limites. Jusque-là, elle comprenait tout. Pour aller plus loin, son admirable intelligence ne suffisait plus : il eût fallu du cœur, ou, à défaut, ce qui en donne, pour un temps, l'illusion : l'amour. Elle comprenait bien les critiques de Christophe contre les gens et les choses : elle s'en amusait, et elle les trouvait assez vraies ; elle n'était pas sans les avoir pensées. Mais ce qu'elle ne comprenait pas, c'était que ces pensées pussent avoir une influence sur sa vie pratique, quand leur application était dangereuse ou gênante. L'attitude de révolte, que Christophe prenait contre tous, ne conduisait à rien : il ne pouvait s'imaginer qu'il allait réformer le monde... Alors ?... C'était battre de sa tête contre un mur. Un homme intelligent juge les hommes, les raille secrètement, les méprise un peu ; mais il fait comme eux, un peu mieux seulement : c'est le seul moyen de s'en rendre maître. La pensée est un monde, l'action en est un autre. Quelle nécessité de se rendre victime de ce qu'on pense ? Penser vrai : certes ! Mais à quoi bon dire vrai ? Puisque les hommes sont assez bêtes pour ne pouvoir supporter la vérité, faut-il les y forcer ? Accepter leur faiblesse, paraître s'y plier, et se sentir libre dans son cœur méprisant, n'y a-t-il pas à cela une jouissance secrète ? Jouissance d'esclave intelligent ? Soit. Mais esclave pour esclave, puisqu'il faut toujours en venir là, il vaut mieux l'être par sa propre volonté, et éviter des luttes ridicules et inutiles. Le pire des esclavages, c'est d'être esclave de sa pensée et de lui sacrifier tout. Il ne faut pas être dupe de soi. -- Elle voyait nettement que si Christophe s'obstinait, comme il y semblait résolu, dans sa voie d'intransigeance agressive contre les préjugés de l'art et de l'esprit allemands, il tournerait contre lui tout le monde, et ses protecteurs mêmes : il allait fatalement à la défaite. Elle ne comprenait pas pourquoi il semblait s'acharner contre lui-même, se ruiner à plaisir.

Pour le comprendre, il eût fallu qu'elle pût comprendre aussi que le succès n'était pas son but, que son but était sa foi. Il croyait dans l'art, il croyait dans son art, il croyait en soi, comme en des réalités supérieures non seulement à toute raison d'intérêt, mais à sa vie. Quand, un peu impatienté par ses observations, il le lui dit, avec une emphase naïve, elle commença par hausser les épaules : elle ne le prit pas au sérieux. Elle voyait là de grands mots, comme ceux qu'elle était habituée à entendre dire à son frère, qui, périodiquement, annonçait des résolutions absurdes et sublimes, qu'il se gardait bien de mettre à exécution. Puis, quand elle vit que Christophe était vraiment dupe de ces mots, elle jugea qu'il était fou, et elle ne s'intéressa plus à lui.

Dès lors, elle ne se donna plus de peine pour paraître à son avantage ; elle se montra ce qu'elle était : beaucoup plus Allemande, et Allemande banale qu'elle ne semblait d'abord, et que peut-être elle ne pensait. -- On reproche, à tort, aux Israélites de n'être d'aucune nation et de former d'un bout à l'autre de l'Europe un seul peuple homogène imperméable aux influences des peuples différents chez qui ils sont campés. En réalité, il n'est pas de race qui prenne plus facilement l'empreinte des pays où elle passe ; et s'il y a bien des caractères communs entre un Israélite français et un Israélite allemand, il y a bien plus encore de caractères différents, qui tiennent à leur nouvelle patrie ; ils en épousent, avec une rapidité incroyable, les habitudes d'esprit ; plus encore, à vrai dire, les habitudes que l'esprit. Mais l'habitude qui est, chez tous les hommes, une seconde nature, étant chez la plupart la seule et unique nature, il en résulte que la majorité des citoyens autochtones d'un pays seraient fort mal venus à reprocher aux Israélites le manque d'un esprit national, profond et raisonné, qu'ils n'ont eux-mêmes à aucun degré.

Les femmes, toujours plus sensibles aux influences extérieures, plus promptes à s'adapter aux conditions de la vie et à varier avec elles, -- les femmes d'Israël prennent par toute l'Europe, souvent avec exagération, les modes physiques et morales du pays où elles vivent, -- sans perdre toutefois la silhouette et la saveur trouble, lourde, obsédante, de leur race. Christophe en était frappé. Il rencontrait chez les Mannheim des tantes, des cousines, des amies de Judith. Si peu Allemandes que fussent certaines de ces figures aux yeux ardents et rapprochés du nez, au nez rapproché de la bouche, aux traits forts, au sang rouge sous la peau épaisse et brune, si peu faites qu'elles semblassent pour être Allemandes, -- toutes étaient plus Allemandes que de raison : c'était la même façon de parler, de s'habiller, parfois jusqu'à l'outrance. Judith leur était supérieure à toutes ; et la comparaison faisait ressortir ce qu'il y avait d'exceptionnel dans son intelligence, ce qui dans sa personne était son œuvre. Elle n'en avait pas moins la plupart des travers des autres. Beaucoup plus libre qu'elles -- presque absolument libre -- sur le terrain moral, elle ne l'était pas plus sur le terrain social ; ou du moins, son intérêt pratique venait se substituer ici à sa raison libre. Elle croyait au monde, aux classes, aux préjugés, parce que, tout compte fait, elle y trouvait son avantage. Elle avait beau railler l'esprit allemand : elle était attachée à la mode allemande. Elle sentait intelligemment la médiocrité de tel artiste reconnu ; mais elle ne laissait pas de le respecter, parce qu'il était reconnu ; et si, personnellement, elle était en relations avec lui, elle l'admirait : car sa vanité en était flattée. Elle aimait peu les œuvres de Brahms, et elle le soupçonnait en secret d'être un artiste de second ordre ; mais sa gloire lui en imposait ; et, comme elle avait reçu cinq ou six lettres de lui, il en résultait pour elle avec évidence qu'il était le plus grand musicien du temps. Elle n'avait aucun doute sur la valeur réelle de Christophe et sur la stupidité du premier lieutenant Detlev von Fleischer ; mais elle était plus flattée par la cour que celui-ci daignait faire à ses millions, que par l'amitié de Christophe : car un sot officier n'en est pas moins un homme d'une autre caste ; et il est plus difficile à une juive allemande qu'à une autre femme d'entrer dans cette caste. Quoiqu'elle ne fût pas dupe de ces niaiseries féodales et qu'elle sût fort bien que si elle épousait le premier lieutenant Detlev von Fleischer, c'était elle qui lui ferait un grand honneur, elle s'évertuait à le conquérir ; elle s'humiliait à faire les yeux doux à ce crétin et à flatter son amour-propre. La juive orgueilleuse, et qui avait mille raisons de l'être, la fille intelligente et dédaigneuse du banquier Mannheim, aspirait à descendre, à faire comme la première venue de ces petites bourgeoises allemandes, qu'elle méprisait.

L'expérience fut courte. Christophe perdit ses illusions sur Judith presque aussi vite qu'il les avait prises. Il faut rendre cette justice à Judith qu'elle ne fit rien pour qu'il les gardât. Du jour où une femme de cette trempe vous a jugé, où elle s'est détachée de vous, vous n'existez plus pour elle : elle ne vous voit plus, et elle ne se gêne pas davantage pour dévêtir devant vous son âme, avec une tranquille impudeur, que pour se mettre toute nue devant son chien ou son chat. Christophe vit l'égoïsme de Judith, sa froideur, sa médiocrité de caractère. Il n'avait pas eu le temps d'être pris à fond. Ce fut assez déjà pour le faire souffrir, pour lui donner une sorte de fièvre. Sans aimer Judith, il aimait ce qu'elle aurait pu être -- ce qu'elle aurait dû être. Ses beaux yeux exerçaient sur lui une fascination douloureuse : il ne pouvait les oublier ; quoi qu'il sût maintenant l'âme morne, qui dormait au fond, il continuait de les voir, comme il voulait les voir, comme il les avait vus d'abord. C'était là de ces hallucinations d'amour sans amour, qui tiennent tant de place dans les cœurs d'artistes, quand ils ne sont pas entièrement absorbés par leur œuvre. Une figure qui passe suffit à la leur donner ; ils voient en elle toute la beauté qui est en elle et qu'elle ignore, dont elle ne se soucie pas. Et ils l'aiment d'autant plus qu'ils savent qu'elle ne s'en soucie pas. Ils l'aiment comme une belle chose qui va mourir, sans que personne ait su son prix.

Peut-être s'abusait-il, et Judith Mannheim n'aurait-elle pu être rien de plus que ce qu'elle était. Mais Christophe, un instant, avait eu foi en elle : et le charme durait : il ne pouvait la juger d'une façon impartiale. Tout ce qu'elle avait de beau lui semblait n'être qu'à elle, être elle tout entière. Tout ce qu'elle avait de vulgaire, il le rejetait sur sa double race : la juive et l'allemande ; et peut-être, en voulait-il plus à celle-ci qu'à celle-là, car il avait eu à en souffrir davantage. Comme il ne connaissait encore aucune autre nation, l'esprit allemand était pour lui le bouc émissaire : il le chargeait de tous les péchés du monde. La déception que lui causait Judith lui fut une raison de plus de le combattre : il ne lui pardonnait pas d'avoir brisé l'élan d'une pareille âme.

Telle fut sa première rencontre avec Israël. Il avait espéré trouver dans cette race forte et à part un allié dans sa lutte. Il perdit cet espoir. Avec la mobilité d'intuition passionnée, qui le faisait sauter d'un extrême à l'autre, il se persuada aussitôt que cette race était beaucoup plus faible qu'on ne disait, et beaucoup plus accessible -- beaucoup trop -- aux influences du dehors. Elle était faible de sa propre faiblesse et de toutes celles du monde, ramassées sur son chemin. Ce n'était pas encore là qu'il pouvait trouver le point d'appui pour poser le levier de son art. Il risquait bien plutôt de s'engloutir avec elle dans le sable du désert.

Ayant vu le danger et ne se sentant pas assez sûr de lui-même pour le braver, il cessa brusquement d'aller chez les Mannheim. Il fut invité plusieurs fois, et s'excusa, sans donner de raisons. Comme il avait montré jusque-là un empressement excessif, ce changement soudain fut remarqué : on le mit sur le compte de son « originalité » ; mais aucun des trois Mannheim ne douta que les beaux yeux de Judith n'y fussent pour quelque chose ; ce fut un sujet de plaisanterie, à table, de la part de Lothar et de Franz. Judith haussa les épaules, en disant que c'était une belle conquête ; et elle pria sèchement son frère « de ne pas lui monter de bateau ». Mais elle ne négligea rien pour que Christophe revînt. Elle lui écrivit, sous prétexte d'un renseignement musical que nul autre ne pouvait lui fournir ; et, à la fin de la lettre, elle faisait une allusion amicale à la rareté de ses visites et au plaisir qu'on aurait à le voir, Christophe répondit, donna le renseignement, prétexta ses occupations, et ne parut pas. Ils se rencontraient parfois au théâtre. Christophe détournait obstinément les yeux de la loge des Mannheim ; et il feignait de ne pas voir Judith, qui tenait prêt pour lui son plus charmant sourire. Elle n'insista point. Ne tenant pas à lui, elle trouva inconvenant que ce petit artiste lui laissât faire tous les frais, en pure perte. S'il voulait revenir, il reviendrait. Sinon, -- eh bien ! on s'en passerait...

On s'en passa ; et ; en effet, son absence ne fit pas un grand vide aux soirées des Mannheim. Mais Judith, en dépit d'elle, garda rancune à Christophe. Elle trouvait naturel de ne pas se soucier de lui, quand il était là ; et elle lui permettait d'en témoigner du déplaisir ; mais que ce déplaisir allât jusqu'à rompre toutes relations lui semblait d'un orgueil stupide et d'un cœur plus égoïste qu'épris. -- Judith ne tolérait point chez les autres ses défauts.

Elle n'en suivit qu'avec plus d'attention ce que Christophe faisait et ce qu'il écrivait. Sans en avoir l'air, elle mettait volontiers son frère sur ce sujet ; elle lui faisait raconter ses conversations de la journée avec Christophe ; et elle ponctuait le récit d'observations ironiques, qui ne laissaient passer aucun trait ridicule et ruinaient peu à peu l'enthousiasme de Franz, sans qu'il s'en aperçût.

D'abord, tout fut pour le mieux, à la Revue. Christophe n'avait pas encore pénétré la médiocrité de ses confrères ; et eux, puisqu'il était des leurs, lui reconnaissaient du génie. Mannheim, qui l'avait découvert, répétait de tous côtés, sans avoir rien lu de lui, que Christophe était un critique admirable, qui s'était jusque-là trompé sur sa vocation, et que lui, Mannheim, la lui avait révélée. Ils annoncèrent ses articles à l'avance, en termes mystérieux, qui piquaient la curiosité ; et sa première chronique fut, dans l'atonie de la petite ville, comme une pierre qui tombe dans une mare aux canards. Elle était intitulée : Trop de musique !

« Trop de musique, trop de boisson, trop de mangeaille ! -- écrivait Christophe. -- On mange, on boit, on ouït, sans faim, sans soif, sans besoin, par habitude de goinfrerie. C'est un régime d'oie de Strasbourg. Ce peuple est malade de boulimie. Peu lui importe ce qu'on lui donne : Tristan ou le Trompeter von Säckingen, Beethoven ou Mascagni, une fugue ou un pas redoublé, Adam, Bach, Puccini, Mozart, ou Marschner : il ne sait pas ce qu'il mange ; l'important, c'est qu'il mange. Il n'y trouve même plus de plaisir. Voyez-le au concert. On parle de la gaieté allemande ! Ces gens-là ne savent pas ce que c'est que la gaieté : ils sont toujours gais ! Leur gaieté, comme leur tristesse, se répand en pluie : c'est de la joie en poussière ; elle est atone et sans force. Ils resteraient pendant des heures à absorber, en souriant béatement, des sons, des sons, des sons. Ils ne pensent à rien, ils ne sentent rien : ce sont des éponges. La vraie joie, la, vraie douleur, -- la force, -- ne se distribue pas pendant des heures, comme la bière d'un tonneau. Elle vous prend à la gorge et vous terrasse ; et on n'a plus envie, après, de rien autre -- on a son compte... !

« Trop de musique ! Vous vous tuez et vous la tuez. Pour ce qui est de vous, cela vous regarde. Mais pour la musique, halte-là ! Je ne permets pas que vous avilissiez la beauté du monde, en mettant dans le même panier les saintes harmonies et les ignominies, en donnant, comme vous faites couramment, le prélude de Parsifal entre une fantaisie sur la Fille du Régiment et un quartette de saxophones, ou un adagio de Beethoven flanqué d'un air de cake-walk et d'une ordure de Leoncavallo. Vous vous vantez d'être le grand peuple musical. Vous prétendez aimer la musique. Quelle musique aimez-vous ? Est-ce la bonne ou la mauvaise ? Vous les applaudissez de même. À la fin, faites un choix ! Que voulez-vous au juste ? Vous ne le savez pas. Vous ne voulez pas le savoir : vous avez trop peur de prendre parti, de vous compromettre... Au diable votre prudence ! -- Vous êtes au-dessus des partis, dites-vous ? -- Au-dessus : cela veut dire au-dessous... »

Et il leur citait les vers du vieux Gottfried Keller, le rude bourgeois de Zurich, -- un des écrivains qui lui étaient chers par sa loyauté batailleuse et son âpre saveur du terroir :

Wer über den Partein sich wohnt mit stolzen Mienen,

Der steht zumesist vielmehr betrachtich unter ihnen.

(« Qui fièrement se flatte d'être au-dessus des partis, celui-là bien plutôt reste considérablement au-dessous. »)

-- « Ayez le courage d'être vrais, continuait-il. Ayez le courage d'être laids ! Si vous aimez la mauvaise musique dites-le carrément. Montrez-vous tels que vous êtes. Débarbouillez-vous l'âme du fard dégoûtant de toutes vos équivoques. Lavez-la à grande eau. Depuis combien de temps n'avez-vous pas vu votre mufle dans un miroir ? Je m'en vais vous le montrer. Compositeurs, virtuoses, chefs d'orchestre, chanteurs, et toi, cher public, vous saurez une bonne fois qui vous êtes... Soyez tout ce que vous voudrez ; mais par tous les diables ! soyez vrais ! Soyez vrais, dussent en souffrir les artistes et l'art ! Si l'art et la vérité ne peuvent vivre ensemble, que l'art crève ! La vérité, c'est la vie. La mort, c'est le mensonge. »

Cette déclamation juvénile, outrée, et d'assez mauvais goût, fit naturellement crier. Pourtant, comme tout le monde était visé, mais comme aucun ne l'était d'une façon précise, personne n'eut garde de se reconnaître. Chacun est, se croit, ou se dit le meilleur ami de la vérité : il n'y avait donc pas de risques qu'on attaquât les conclusions de l'article. On fut seulement choqué du ton général ; on s'accordait à le trouver peu convenable, surtout de la part d'un artiste quasi officiel. Quelques musiciens commencèrent à s'agiter et protestèrent avec aigreur : ils prévoyaient que Christophe n'en resterait pas là. D'autres se crurent plus habiles, en félicitant Christophe de son acte de courage : ils n'étaient pas les moins inquiets sur les prochains articles.

L'une et l'autre tactique eurent même résultat. Christophe était lancé : rien ne pouvait l'arrêter ; et, comme il l'avait promis, tout y passa : les auteurs et les interprètes.

Les premiers sabrés furent les Kapellmeister. Christophe ne s'en tenait point à des considérations générales sur l'art de diriger l'orchestre. Il nommait par leurs noms ses confrères de la ville ou des villes voisines ; ou s'il ne les nommait point, les allusions étaient si claires que nul ne s'y trompait. Chacun reconnaissait l'apathique chef d'orchestre de la cour, Aloïs von Werner, vieillard prudent, chargé d'honneurs, qui craignait tout, qui ménageait tout, qui avait peur de faire une observation à ses musiciens et suivait docilement les mouvements qu'ils prenaient, qui ne hasardait rien sur ses programmes qui ne fût consacré par vingt ans de succès, ou, pour le moins, couvert par l'estampille officielle de quelque dignité académique. Christophe applaudissait ironiquement à ses hardiesses ; il le félicitait d'avoir découvert Gade, Dvorak, ou Tschaikowsky [3] ; il s'extasiait sur l'immuable correction, l'égalité métronomique, le jeu éternellement fein-nuanciert (finement nuancé) de son orchestre ; il proposait de lui orchestrer pour son prochain concert l'École de la Vélocité de Czerny ; et il le conjurait de ne pas tant se fatiguer, de ne pas tant se passionner, de ménager sa précieuse santé. -- Ou c'étaient des cris d'indignation à propos de la façon dont il avait conduit l'Héroïque de Beethoven :

-- « Un canon ! Un canon ! Mitraillez-moi ces gens-là !... Mais vous n'avez donc aucune idée de ce que c'est qu'un combat, la lutte contre la bêtise et la férocité humaines, -- et la force qui les foule aux pieds, avec un rire de joie... Comment le sauriez-vous ? C'est vous qu'elle combat ! Tout l'héroïsme qui est en vous, vous le dépensez à écouter, ou à jouer sans bâiller l'Héroïque de Beethoven, -- (car cela vous ennuie... Avouez donc que cela vous ennuie, que vous en crevez d'ennui !) -- ou à braver un courant d'air, tête nue et dos courbé, sur le passage de quelque Sérénissime. »

Il n'avait pas assez de sarcasmes pour ces pontifes de Conservatoires, interprétant les grands hommes du passé en « classiques ».

-- « Classique ! ce mot dit tout. La libre passion, arrangée, expurgée à l'usage des écoles ! La vie, cette plaine immense que balayent les vents, renfermée entre les quatre murs d'une cour de gymnase ! Le rythme sauvage et fier d'un cœur frémissant, réduit au tic-tac de pendule d'une mesure à quatre temps, qui va tranquillement son petit bonhomme de chemin, clochant du pied et béquillant sur le temps fort !... Pour jouir de l'Océan, vous auriez besoin de le mettre dans un bocal, avec des poissons rouges. Vous ne comprenez la vie que quand vous l'avez tuée. »

S'il n'était pas tendre pour les « empailleurs », ainsi qu'il les nommait, il l'était moins encore pour les « écuyers de cirque », pour les Kapellmeister illustres qui venaient en tournée faire admirer leurs ronds de bras et leurs mains fardées, ceux qui exerçaient leur virtuosité sur le dos des grands maîtres, s'évertuaient à rendre méconnaissables les œuvres les plus connues, et faisaient des cabrioles à travers le cerceau de la Symphonie en ut mineur ; Il les traitait de vieilles coquettes, de tziganes, et de danseurs de cordes.

Les virtuoses lui fournissaient une riche matière. Il se récusait quand il avait à juger leurs séances de prestidigitation. Il disait que ces exercices de mécanique étaient du ressort du Conservatoire des Arts et Métiers, et que, seuls, des graphiques enregistrant la durée, le nombre des notes, et l'énergie dépensée, pouvaient évaluer le mérite de pareils travaux. Parfois il mettait au défi un pianiste célèbre, qui venait de surmonter, dans un concert de deux heures, les difficultés les plus formidables, le sourire sur les lèvres, et la mèche sur les yeux, -- d'exécuter un andante enfantin de Mozart. -- Certes, il ne méconnaissait point le plaisir de la difficulté vaincue. Lui aussi l'avait goûtée : c'était une des joies de la vie. Mais n'en voir que le côté le plus matériel, et finir par y réduire tout l'héroïsme de l'art, lui paraissait grotesque et dégradant. Il ne pardonnait pas aux « lions », ou aux « panthères du piano ». -- Il n'était pas non plus très indulgent pour les braves pédants, célèbres en Allemagne, qui, justement soucieux de ne point altérer le texte des maîtres, répriment avec soin tout élan de la pensée, et, comme Hans de Bülow, quand ils disent une sonate passionnée, semblent donner une leçon de diction.

Les chanteurs eurent leur tour. Christophe en avait gros sur le cœur à leur dire de leur lourdeur barbare et de leur emphase de province. Ce n'était pas seulement le souvenir de ses démêlés avec la dame en bleu. C'était la rancune de tant de représentations qui lui avaient été un supplice. Il ne savait ce qui avait le plus à y souffrir ; des oreilles, ou des yeux. Encore Christophe manquait-il de termes de comparaison pour bien juger de la laideur de la mise en scène, des costumes disgracieux, des couleurs qui hurlaient. Il était surtout choqué par la vulgarité des types, des gestes et des attitudes, par le jeu sans naturel, par l'inaptitude des acteurs à revêtir des âmes étrangères, par l'indifférence stupéfiante avec laquelle ils passaient d'un rôle à un autre, pourvu qu'il fût écrit à peu près dans le même registre de voix. D'opulentes matrones, réjouies et rebondies, s'exhibaient tour à tour en Ysolde et en Carmen. Amfortas jouait Figaro !... Mais ce qui, naturellement, était le plus sensible à Christophe, c'était la laideur du chant, surtout dans les œuvres classiques dont la beauté mélodique est un élément essentiel. On ne savait plus chanter en Allemagne la parfaite musique de la fin du dix-huitième siècle : on ne s'en donnait pas la peine. Le style net et pur de Gluck et de Mozart, qui semble, comme celui de Gœthe, tout baigné de lumière italienne, -- ce style qui commence à s'altérer déjà, à devenir vibrant et papillotant avec Weber, -- ce style ridiculisé par les lourdes caricatures de l'auteur du Crociato, -- avait été anéanti par le triomphe de Wagner. Le vol sauvage des Walkyries aux cris stridents avait passé sur le ciel de la Grèce. Les nuées d'Odin étouffaient la lumière. Nul ne songeait plus maintenant à chanter la musique : on chantait les poèmes. On faisait bon marché des négligences de détail, des laideurs, des fausses notes même, sous prétexte que seul, l'ensemble de l'œuvre, la pensée importait...

-- « La pensée ! Parlons-en. Comme si vous la compreniez !... Mais que vous la compreniez ou non, respectez, s'il vous plaît, la forme qu'elle s'est choisie. Avant tout, que la musique soit et reste de la musique ! »

D'ailleurs, ce grand souci que les artistes allemands prétendaient avoir de l'expression et de la pensée profonde était, selon Christophe, une bonne plaisanterie. De l'expression ? De la pensée ? Oui, ils en mettaient partout, -- partout, également. Ils eussent trouvé de la pensée dans un chausson de laine, aussi bien -- pas plus, pas moins, -- que dans une statue de Michel-Ange. Ils jouaient avec la même énergie n'importe qui, n'importe quoi. Au fond, chez la plupart, l'essentiel de la musique était -- assurait-il -- le volume du son, le bruit musical. Le plaisir de chanter, si puissant en Allemagne, était une satisfaction de gymnastique vocale. Il s'agissait de se gonfler d'air largement et de le rejeter avec vigueur, fort, longtemps, et en mesure. -- Et il décernait à telle grande chanteuse, en guise de compliment, un brevet de bonne santé.

Il ne se contentait pas d'étriller les artistes. Il enjambait la rampe, et rossait le public, qui assistait bouche bée à ces exécutions. Le public, ahuri, ne savait pas s'il devait rire ou se fâcher. Il avait tous les droits de crier à l'injustice : il avait pris bien garde de ne se mêler à aucune bataille d'art ; il se tenait prudemment en dehors de toute question brûlante ; et de peur de se tromper, il applaudissait tout. Et voici que Christophe lui faisait un crime d'applaudir !... D'applaudir les méchantes œuvres ? -- C'eût été déjà fort ! Mais Christophe allait plus loin : ce qu'il lui reprochait le plus d'applaudir, c'étaient les grandes œuvres.

-- « Farceurs, leur disait-il, vous voudriez faire croire que vous avez tant d'enthousiasme que cela ?... Allons donc ! Vous prouvez justement le contraire. Applaudissez, si vous voulez, les œuvres ou les pages, qui appellent l'applaudissement. Applaudissez les conclusions bruyantes qui ont été faites, comme disait Mozart, « pour les longues oreilles ». Là, donnez-vous-en à cœur joie ; les braiments sont prévus ; ils font partie du concert. -- Mais après la Missa Solemnis de Beethoven !... Malheureux !... C'est le jugement Dernier, vous venez de voir se dérouler le Gloria affolant, comme une tempête sur l'océan, vous avez vu passer la trombe d'une volonté athlétique et forcenée, qui s'arrête, se retient aux nuées, cramponnée des deux poings sur l'abîme, et se lance de nouveau dans l'espace, à toute volée. La rafale hurle. Au plus fort de l'ouragan, une brusque modulation, un miroitement de ton, troue les ténèbres du ciel et tombe sur la mer livide, comme une plaque de lumière. C'est la fin : le vol furieux de l'ange exterminateur s'arrête net, les ailes clouées par trois coups d'éclairs. Tout tremble encore, autour. L'œil ivre a le vertige. Le cœur palpite, le souffle s'arrête, les membres sont paralysés... Et la dernière note n'a pas fini de vibrer que vous êtes déjà gais et réjouis, vous criez, vous riez vous critiquez, vous applaudissez !... Mais vous n'avez donc rien vu, rien entendu, rien senti, rien compris, rien, rien, absolument rien ! Les souffrances d'un artiste sont pour vous un spectacle. Vous jugez finement peintes les larmes d'agonie d'un Beethoven. Vous crieriez : « Bis ! » à la Crucifixion. Un demi-dieu se débat, toute une vis, dans la douleur, pour divertir, pendant une heure, votre badauderie !... »

Ainsi, il commentait, sans le savoir, la grande parole de Gœthe ; mais il n'avait pas encore atteint à sa hautaine sérénité :

« Le peuple se fait un jeu du sublime. S'il le voyait tel qu'il est, il n'aurait pas la force d'en soutenir l'aspect. »

S'il en fût resté là !... Mais, emporté par son élan, il dépassa le public et s'en alla tomber, comme un boulet de canon, dans le sanctuaire, le tabernacle, le refuge inviolable de la médiocrité : -- La Critique. Il bombarda ses confrères. Un d'eux s'était permis d'attaquer le mieux doué des compositeurs vivants, le représentant le plus avancé de la nouvelle école, Hassler, auteur de symphonies à programme, à, vrai dire assez extravagantes, mais pleines de génie. Christophe, qui lui avait été présenté, quand il était enfant, gardait pour lui une tendresse secrète, en reconnaissance de l'émotion qu'il avait eue jadis. Voir un critique stupide, dont il savait l'ignorance, faire la leçon à un homme, de cette taille, le rappeler à l'ordre et aux principes, le mit hors de lui :

-- « L'ordre ! L'ordre ! -- s'écria-t-il -- vous ne connaissez pas d'autre ordre que celui de la police. Le génie ne se laisse pas mener dans les chemins battus. Il crée l'ordre, et érige sa volonté en loi. »

Après cette orgueilleuse déclaration, il saisit le malencontreux critique, et, relevant les âneries qu'il avait écrites depuis un certain temps, il lui administra une correction magistrale.

La critique tout entière sentit l'affront. Jusque-là, elle s'était tenue à l'écart du combat. Ils ne se souciaient point de risquer des rebuffades : ils connaissaient Christophe, ils savaient sa compétence, et ils savaient aussi qu'il n'était point patient. Tout au plus, certains d'entre eux avaient-ils exprimé discrètement le regret qu'un compositeur aussi bien doué se fourvoyât dans un métier, qui n'était pas le sien. Quelle que fût leur opinion (quand ils en avaient une), ils respectaient en lui leur propre privilège de pouvoir tout critiquer sans être eux-mêmes critiqués. Mais quand ils virent Christophe rompre brutalement la convention tacite qui les liait, aussitôt ils reconnurent en lui un ennemi de l'ordre public. D'un commun accord, il leur sembla révoltant qu'un jeune homme se permît de manquer de respect aux gloires nationales, et ils commencèrent contre lui une campagne acharnée. Ce ne furent pas de longs articles, des discussions suivies ; -- (ils ne s'aventuraient pas volontiers sur ce terrain avec un adversaire mieux armé : encore qu'un journaliste ait la faculté spéciale de pouvoir discuter, sans tenir compte des arguments de son adversaire, et même sans les avoir lus) ; -- mais une longue expérience leur avait démontré que, le lecteur d'un journal étant toujours de l'avis de son journal, c'était affaiblir son crédit auprès de lui que faire même semblant de discuter : il fallait affirmer, ou mieux encore, nier. (La négation a une force double de l'affirmation. Conséquence directe de la loi de la pesanteur : il est plus facile de faire tomber une pierre que de la lancer en l'air.) Ils s'en tinrent donc, de préférence, à un système de petites notes perfides, ironiques, injurieuses, se répétant chaque jour, en bonne place, avec une obstination inlassable. Elles livraient au ridicule l'insolent Christophe, sans le nommer toujours, mais en le désignant d'une façon transparente. Elles déformaient ses paroles, de manière à les rendre absurdes ; elles racontaient de lui des anecdotes, dont le point de départ était vrai, parfois, mais dont le reste était un tissu de mensonges, habilement calculés pour le brouiller avec toute la ville, et, plus encore, avec la cour. Elles s'attaquaient à sa personne physique, à ses traits, à sa mise, dont elles traçaient une caricature, qui finissait par paraître ressemblante, à force d'être répétée.

Tout cela eût été indifférent aux amis de Christophe, si leur Revue n'avait aussi reçu des horions dans la bataille. À la vérité c'était, en guise d'avertissement ; on ne cherchait pas à l'engager à fond dans la querelle, on visait bien plutôt à la séparer de Christophe : on s'étonnait qu'elle compromît son bon renom, et on laissait entendre que, si elle n'y avisait point, on serait contraint, quelque regret qu'on en eût, de s'en prendre également au reste de la rédaction. Un commencement d'attaques, assez anodines, contre Adolf Mai et Mannheim, mit l'émoi dans le guêpier. Mannheim ne fit qu'en rire : il pensait que cela ferait enrager son père, ses oncles, ses cousins, et son innombrable famille, qui s'arrogeaient le droit de surveiller ses faits et gestes et de s'en scandaliser. Mais Adolf Mai le prit fort au sérieux, et il reprocha à Christophe de compromettre la Revue. Christophe l'envoya promener. Les autres, n'ayant pas été atteints, trouvaient plutôt plaisant que Mai, qui pontifiait avec eux, écopât à leur place. Waldhaus en ressentit une jouissance secrète : il dit qu'il n'y avait pas de combat sans quelques têtes cassées. Naturellement, il entendait bien que ce ne serait point la sienne ; il se croyait à l'abri des coups, par sa situation de famille et par ses relations ; et il ne voyait pas de mal à ce que les Juifs, ses alliés, fussent un peu houspillés. Ehrenfeld et Goldenring, indemnes jusque-là, ne se fussent pas troublés de quelques attaques ; ils étaient capables de répondre. Ce qui leur était plus sensible, c'était l'obstination avec laquelle Christophe s'acharnait à les mettre mal avec tous leurs amis, et surtout avec leurs amies. Aux premiers articles, ils avaient beaucoup ri et trouvé la farce bonne : ils admiraient la vigueur de Christophe à casser les carreaux ; ils croyaient qu'il suffirait d'un mot pour tempérer son ardeur combative, pour détourner au moins ses coups de ceux et de celles qu'ils lui désigneraient. -- Point. Christophe n'écoutait rien : il n'avait égard à aucune recommandation, et il continuait, comme un enragé. Si on le laissait faire, il n'y aurait plus moyen de vivre dans le pays. Déjà, leurs petites amies, éplorées et furieuses, étaient venues leur faire des scènes, à la Revue. Ils usèrent toute leur diplomatie à persuader Christophe d'atténuer au moins certaines appréciations : Christophe ne changea rien. Ils se fâchèrent : Christophe se fâcha, mais il ne changea rien. Waldhaus, diverti par l'émoi de ses amis, qui ne le touchait point, prit le parti de Christophe, pour les faire enrager. Peut-être était-il plus capable qu'eux d'apprécier la généreuse extravagance de Christophe, se jetant tête baissée contre tous, sans se réserver aucun chemin de retraite, aucun refuge pour l'avenir. Quant à Mannheim, il s'amusait royalement du charivari ; ce lui semblait une bonne farce d'avoir introduit ce fou parmi ces gens rangés, et il se tordait de rire, aussi bien des coups que Christophe assénait, que de ceux qu'il recevait. Bien qu'il commençât à croire, sous l'influence de sa sœur, que Christophe était décidément un peu timbré, il ne l'en aimait que mieux : -- (il avait besoin de trouver ridicules ceux qui lui étaient sympathiques.) -- Il continua donc, avec Waldhaus, à soutenir Christophe contre les autres.

Comme il ne manquait pas de sens pratique, malgré tous ses efforts pour se donner l'illusion du contraire, il eut très justement l'idée qu'il serait avantageux à son ami d'allier sa cause avec celle du parti musical le plus avancé du pays.

Il y avait dans la ville, comme dans la plupart des villes allemandes, un Wagner-Verein, qui représentait les idées neuves contre le clan conservateur. -- Et certes, on ne courait plus grand risque à défendre Wagner, quand sa gloire était partout reconnue et ses œuvres inscrites au répertoire de tous les Opéras d'Allemagne. Cependant, sa victoire était plutôt imposée par la force que consentie librement ; et, au fond du cœur, la majorité restait obstinément conservatrice, surtout dans les petites villes, comme celle-ci, demeurée un peu à l'écart des grands courants modernes et fière d'un antique renom. Plus que partout ailleurs, régnait là cette méfiance, innée au peuple allemand, contre toute nouveauté, cette paresse à sentir quelque chose de vrai et de fort qui n'eût pas été ruminé déjà par plusieurs générations. On s'en apercevait, à la mauvaise grâce avec laquelle étaient accueillies, -- sinon les œuvres de Wagner, qu'on n'osait plus discuter, -- toutes les œuvres nouvelles inspirées de l'esprit wagnérien. Aussi, les Wagner-Vereine auraient-ils eu une tâche utile à remplir, s'ils avaient pris à cœur de défendre les forces jeunes et originales de l'art. Ils le firent parfois, et Bruckner, ou Hugo Wolf, trouvèrent en certains d'entre eux leurs meilleurs alliés. Mais trop souvent l'égoïsme du maître pesait sur ses disciples ; et, de même que Bayreuth ne servait qu'à la glorification monstrueuse d'un seul, les filiales de Bayreuth étaient de petites églises, où l'on disait éternellement la messe en l'honneur du seul Dieu. Tout au plus, admettait-on dans les chapelles latérales les disciples fidèles, qui appliquaient à la lettre les doctrines sacrées, et adoraient, la face dans la poussière, la Divinité unique, aux multiples visages : musique, poésie, drame et métaphysique.

C'était précisément le cas du Wagner-Verein de la ville. -- Cependant, il y mettait des formes ; il cherchait volontiers à enrôler les jeunes gens de talent, qui semblaient pouvoir lui être utiles ; et, depuis longtemps, il guettait Christophe. Il lui avait fait faire discrètement des avances, auxquelles Christophe n'avait pas pris garde, parce qu'il n'éprouvait aucunement le besoin de s'associer avec qui que ce fût ; il ne comprenait pas quelle nécessité poussait ses compatriotes à se grouper toujours en troupeaux, comme s'ils ne pouvaient rien faire seuls : ni chanter, ni se promener, ni boire. Il avait l'aversion de tout Vereinswesen [4]. Mais, à tout prendre, il était mieux disposé pour un Wagner-Verein que pour les autres Vereine : c'était au moins un prétexte à de beaux concerts ; et bien qu'il ne partageât pas toutes les idées des Wagnériens sur l'art, il en était plus près que des autres groupements musicaux. Il pouvait, semblait il, trouver un terrain d'entente avec un parti, qui se montrait aussi injuste que lui pour Brahms et les « Brahmines ». Il se laissa donc présenter. Mannheim fut l'intermédiaire : il connaissait tout le monde. Sans être musicien, il faisait partie du Wagner-Verein. -- Le comité de direction avait suivi la campagne que Christophe menait dans la Revue. Certaines exécutions qu'il avait faites dans le camp opposé lui paraissaient témoigner d'une poigne vigoureuse, qu'il serait bon d'avoir à son service. Christophe avait bien aussi décoché quelques pointes irrespectueuses contre l'idole sainte ; mais on avait préféré fermer les yeux là-dessus ; -- et, peut-être, ces premières attaques, assez inoffensives, n'avaient-elles pas été étrangères, sans que l'on en convînt, à la hâte que l'on avait d'accaparer Christophe, avant qu'il eût le temps de se prononcer davantage. On vint très aimablement lui demander la permission d'exécuter quelques-unes de ses mélodies à un des prochains concerts de l'Association. Christophe, flatté, accepta : il vint au Wagner-Verein ; et, poussé par Mannheim, il s'y laissa inscrire.

À la tête du Wagner-Verein étaient alors deux hommes, dont l'un jouissait d'une notoriété comme écrivain, et l'autre comme chef d'orchestre. Tous deux avaient en Wagner une foi mahométane. Le premier, Josias Kling, avait fait un Dictionnaire de Wagner, -- Wagner-Lexikon, -- permettant de savoir, à la minute, la pensée du maître de omni re scibili [5] : ç'avait été la grande œuvre de sa vie. Il eût été capable d'en réciter des chapitres entiers à table, comme les bourgeois de province française récitaient des chants de la Pucelle. Il publiait aussi dans les Bayreuther Blätter des articles sur Wagner et l'esprit Aryen. Il va de soi que Wagner était pour lui le type du pur Aryen, dont la race allemande était restée le refuge inviolable contre les influences corruptrices du Sémitisme latin, et spécialement, français. Il proclamait la défaite définitive de l'impur esprit gaulois. Il n'en continuait pas moins, chaque jour, âprement le combat, comme si l'éternel ennemi était toujours menaçant. Il ne reconnaissait qu'un seul grand homme en France : le comte de Gobineau. Kling était un petit vieillard, tout petit, très poli, et rougissant comme une demoiselle. -- L'autre pilier du Wagner-Verein, Erich Lauber, avait été directeur d'une fabrique de produits chimiques, jusqu'à quarante ans ; puis il avait tout planté là, pour se faire chef d'orchestre. Il y était parvenu à force de volonté, et parce qu'il était très riche. Il était un fanatique de Bayreuth : en contait qu'il s'y était rendu à Pied, de Munich, en sandales de pèlerin. Chose curieuse que cet homme qui avait beaucoup lu, beaucoup voyagé, fait différents métiers, et montré partout une personnalité énergique, fût devenu en musique un mouton de Panurge ; toute son originalité s'était dépensée là à être un peu plus stupide que les autres. Trop peu sûr de lui-même en musique pour se fier à son sentiment personnel, il suivait servilement les interprétations que donnaient de Wagner les Kapellmeister et les artistes patentés par Bayreuth : Il eût voulu faire reproduire jusqu'aux moindres détails de la mise en scène et des costumes multicolores, qui ravissaient le goût puéril et barbare de la petite cour de Wahnfried. Il était de l'espèce de ce fanatique de Michel-Ange, qui reproduisait dans ses copies jusqu'aux moisissures, qui, s'étant introduites dans l'œuvre sacrée, étaient devenues, de ce fait, elles-mêmes sacrées.

Christophe ne devait pas goûter beaucoup ces deux personnages ; Mais ils étaient hommes du monde, affables, assez instruits ; et la conversation de Lauber ne laissait pas d'être intéressante, quand on le mettait sur un autre sujet que la musique. C'était d'ailleurs un braque : et les braques ne déplaisaient pas trop à Christophe : ils le changeaient de l'assommante banalité des gens raisonnables. Il ne savait pas encore que rien n'est plus assommant qu'un homme qui déraisonne, et que l'originalité est encore plus rare chez ceux qu'on nomme, bien à tort, des « originaux », que dans le reste du troupeau. Car ces « originaux » sont de simples maniaques, dont la pensée est réduite à des mouvements d'horlogerie.

Josias Kling et Lauber, désireux de gagner Christophe, se montrèrent d'abord pleins d'égards pour lui. Kling lui consacra un article élogieux, et Lauber s'appliqua à suivre toutes ses indications pour ses œuvres qu'il dirigea à un concert de la Société. Christophe en fut touché. Malheureusement, l'effet de ces prévenances lui fut gâté par l'inintelligence de ceux qui les lui faisaient. Il n'avait pas la faculté de s'illusionner sur les gens, parce qu'ils l'admiraient. Il était exigeant. Il avait la prétention qu'on ne l'admirât point pour le contraire de ce qu'il était ; et il n'était pas loin de regarder comme des ennemis ceux qui étaient ses amis, par erreur. Aussi, il ne sut aucun gré à Kling de voir en lui un disciple de Wagner, et de chercher des rapprochements entre des phrases de ses Lieder et des passages de la Tétralogie, qui n'avaient rien de commun que certaines notes de la gamme. Et il n'eut aucun plaisir à entendre une de ses œuvres encastrée -- côte à côte avec un pastiche sans valeur d'un scholar wagnérien -- entre deux blocs énormes de l'éternel Richard.

Il ne tarda pas à étouffer dans cette petite chapelle. C'était un autre Conservatoire, aussi étroit que les vieux Conservatoires, et plus intolérant, parce qu'il était nouveau venu dans l'art. Christophe commença à perdre ses illusions sur la valeur absolue d'une forme d'art ou de pensée. Jusque-là, il avait cru que les grandes idées portent partout avec elles leur lumière. Il s'apercevait à présent que les idées avaient beau changer, les hommes restaient les mêmes ; et, en définitive, rien ne comptait que les hommes : les idées étaient ce qu'ils étaient. S'ils étaient nés médiocres et serviles, le génie même se faisait médiocre, en passant par leurs âmes, et le cri d'affranchissement du héros brisant ses fers devenait le contrat de servitude des générations à venir. -- Christophe ne put se tenir d'exprimer ses sentiments. Il dauba sur le fétichisme en art. Il déclarait qu'il ne fallait plus d'idoles, plus de classiques d'aucune sorte, et que seul avait le droit de s'appeler l'héritier de l'esprit de Wagner celui qui était capable de fouler aux pieds Wagner pour marcher droit devant lui, en regardant toujours en avant et jamais en arrière, -- celui qui avait le courage de laisser mourir ce qui doit mourir, et de se maintenir en communion ardente avec la vie. La sottise de Kling rendait Christophe agressif. Il releva les fautes ou les ridicules qu'il trouvait chez Wagner. Les Wagnériens ne manquèrent pas de lui attribuer une jalousie grotesque à l'égard de leur dieu. Christophe, de son coté, ne doutait point que ces mêmes gens qui exaltaient Wagner depuis qu'il était mort, n'eussent été des premiers à l'étrangler quand il était vivant : -- en quoi il leur faisait tort. Un Kling et un Lauber avaient eu, eux aussi, leur heure d'illumination ; ils avaient été de l'avant, il y avait quelque vingt ans ; puis, comme la plupart, ils avaient campé là. L'homme a si peu de force qu'à la première montée il s'arrête époumoné ; bien peu ont assez de souffle pour continuer leur route.

L'attitude de Christophe lui aliéna promptement ses nouveaux amis. Leur sympathie était un marché : pour qu'ils fussent avec lui, il fallait qu'il fût avec eux ; et il était trop évident que Christophe ne céderait rien de lui-même : il ne se laissait pas enrôler. On lui battit froid. Les éloges qu'il se refusait à décerner aux dieux et petits dieux, estampillés par le clan, lui furent refusés. On montra moins d'empressement à accueillir ses œuvres ; et certains commencèrent à protester de voir son nom trop souvent sur les programmes. On se moquait de lui derrière son dos, et la critique allait son train ; Kling et Lauber, en laissant dire, semblaient s'y associer. On se fût bien gardé pourtant de rompre avec Christophe ; d'abord parce que les cerveaux rhénans se plaisent aux solutions mixtes, aux solutions qui n'en sont point et qui ont le privilège de prolonger indéfiniment une situation ambiguë ; ensuite parce qu'on espérait bien, malgré tout, finir par faire de lui ce qu'on voulait, sinon par persuasion, du moins par lassitude.

Christophe ne leur en laissa pas le temps. Quand il croyait sentir qu'un homme avait de l'antipathie pour lui, mais n'en voulait pas convenir et cherchait à se faire illusion, afin de rester en bons termes avec lui, il n'avait pas de cesse qu'il n'eût réussi à lui prouver qu'il était son ennemi. Après une soirée au Wagner-Verein, où il s'était heurté à un mur d'hostilité hypocrite, il envoya à Lauber sa démission sans phrases. Lauber n'y comprit rien ; et Mannheim accourut chez Christophe, pour tâcher de tout arranger. Dès les premiers mots, Christophe éclata :

-- Non, non, non, et non ! Ne me parle plus de ces êtres. Je ne veux plus les voir... Je ne peux plus, je ne peux plus... J'ai un dégoût effroyable des hommes ; il m'est presque impossible d'en regarder un en face.

Mannheim riait de tout son cœur. Il pensait moins à calmer l'exaltation de Christophe qu'à s'en donner le spectacle :

-- Je sais bien qu'ils ne sont pas beaux, dit-il ; mais ce n'est pas d'aujourd'hui : que s'est-il donc passé de nouveau ?

-- Rien du tout. C'est moi qui en ai assez... Oui, ris, moque-toi de moi : c'est entendu, je suis fou. Les gens prudents agissent d'après les lois de la saine raison. Je ne suis pas ainsi ; je suis un homme qui agit d'après ses impulsions. Quand une certaine quantité d'électricité s'est accumulée en moi, il faut qu'elle se décharge, coûte que toute ; et tant pis pour les autres, s'il leur en cuit ! Et tant pis pour moi ! Je ne suis pas fait pour vivre en société. Désormais, je ne veux plus appartenir qu'à moi.

-- Tu n'as pourtant pas la prétention de te passer de tout le monde ? dit Mannheim. Tu ne peux pas faire jouer ta musique, à toi tout seul. Tu as besoin de chanteurs, de chanteuses, d'un orchestre, d'un chef d'orchestre, d'un public, d'une claque [6]...

Christophe criait :

-- Non ! non ! non !...

Mais le dernier mot le fit bondir :

-- Une claque ! Tu n'as pas honte ?

-- Ne parlons pas de claque payée -- (quoique ce soit, à vrai dire, le seul moyen qu'on ait encore trouvé pour révéler au public le mérite d'une œuvre). -- Mais il faut toujours une claque, une petite coterie dûment stylée ; chaque auteur a la sienne : c'est à cela que les amis sont bons.

-- Je ne veux pas d'amis !

-- Alors, tu seras sifflé.

-- Je veux être sifflé !

Mannheim était aux anges.

-- Tu n'auras même pas ce plaisir longtemps. On ne te jouera pas.

-- Eh bien, soit ! Crois-tu donc que je tienne à devenir un homme célèbre ?... Oui, j'étais en train de tendre à toute force vers ce but... Non-sens ! Folie ! Imbécillité !... Comme si la satisfaction de l'orgueil le plus vulgaire était une compensation aux sacrifices de toute sorte -- ennuis, souffrances, infamies, avanies, avilissement, ignobles concessions -- qui sont le prix de la gloire ! Que dix mille diables m'emportent, si de semblables soucis me travaillent encore le cerveau ! Plus rien de tout cela ! Je ne veux rien avoir à faire avec le public et la publicité. La publicité est une infâme canaille. Je veux être un homme privé, et vivre pour moi et pour ceux que j'aime...

-- C'est cela, dit Mannheim, ironique. Il faut prendre un métier. Pourquoi ne ferais-tu pas aussi des souliers ?

-- Ah ! si j'étais un savetier comme l'incomparable Sachs ! s'écria Christophe. Comme ma vie s'arrangerait joyeusement ! Savetier, les jours de la semaine, -- musicien, le dimanche, et seulement dans l'intimité, pour ma joie et pour celle d'une paire d'amis ! Ce serait une existence !... -- Suis-je un fou, pour sacrifier mon temps et ma peine au magnifique plaisir d'être en proie aux jugements des imbéciles ? Est-ce qu'il n'est pas beaucoup mieux et plus beau d'être aimé et compris de quelques braves gens, qu'entendu, critiquaillé, ou flagorné par des milliers d'idiots ?... Le diable de l'orgueil et du désir de la gloire ne me prendra plus aux cheveux : tu peux t'en fier à moi !

-- Assurément, dit Mannheim.

Il pensait :

-- Dans une heure, il dira le contraire.

Il conclut tranquillement :

-- Alors, n'est-ce pas, j'arrange les choses avec le Wagner-Verein ?

Christophe leva les bras :

-- C'est bien la peine que je m'époumone, depuis une heure, à te crier le contraire !... Je te dis que je n'y remettrai plus jamais les pieds ! J'ai en horreur tous ces Wagner-Vereine, tous ces Vereine, tous ces parcs à moutons, qui ont besoin de se serrer les uns contre les autres, afin de bêler ensemble. Va leur dire de ma part à ces moutons : je suis un loup, j'ai des dents, je ne suis pas fait pour paître !

-- C'est bon, c'est bon, on leur dira, fit Mannheim, s'en allant, enchanté de sa matinée. Il pensait :

-- Il est fou, fou à lier...

Sa sœur, à qui il s'empressa de raconter l'entretien, haussa les épaules, et dit :

-- Fou ? Il voudrait bien le faire croire !... Il est stupide, et d'un orgueil ridicule...

Cependant, Christophe continuait sa campagne enragée dans la revue de Waldhaus. Ce n'était pas qu'il y trouvât plaisir : la critique l'assommait, et il était sur le point d'envoyer tout au diable Mais il s'entêtait, parce qu'on s'évertuait à lui fermer la bouche : il ne voulait pas avoir l'air de céder.

Waldhaus commençait à s'inquiéter. Aussi longtemps qu'il était resté indemne au milieu des coups, il avait assisté à la mêlée avec le flegme d'un dieu de l'Olympe. Mais, depuis quelques semaines, les autres journaux semblaient perdre conscience du caractère inviolable de sa personne ; ils s'étaient mis à l'attaquer dans son amour-propre d'auteur, avec une rare méchanceté, où Waldhaus eût pu reconnaître, s'il avait été plus fin, la griffe d'un ami. C'était en effet à l'instigation sournoise de Ehrenfeld et de Goldenring que ces attaques avaient lieu : ils ne voyaient plus que ce moyen pour le décider à mettre fin aux polémiques de Christophe. Ils voyaient juste. Waldhaus, sur-le-champ, déclara que Christophe commençait à l'agacer ; et il cessa de le soutenir. Toute la Revue s'ingénia dès lors à le faire taire. Mais allez donc museler un chien en train de dévorer sa proie ! Tout ce qu'on lui disait ne faisait que l'exciter davantage. Il les appelait capons [7], et il déclarait qu'il dirait tout -- tout ce qu'il avait le devoir de dire. S'ils voulaient le mettre à la porte, libre à eux ! Toute la ville saurait qu'ils étaient aussi couards que les autres, mais lui, ne s'en irait pas, de lui-même.

Ils se regardaient, consternés, reprochant aigrement à Mannheim le cadeau qu'il leur avait fait, en leur amenant ce fou. Mannheim, toujours riant, se fit fort de mater Christophe ; et il paria que, dès son prochain article, Christophe mettrait de l'eau dans son vin. Ils restèrent incrédules ; mais l'événement prouva que Mannheim ne s'était pas trop vanté. L'article suivant de Christophe, sans être un modèle de courtoisie, ne contenait plus aucune remarque désobligeante pour qui que ce fût. Le moyen de Mannheim était bien simple ; tous s'étonnèrent ensuite de n'y avoir pas songé plus tôt : Christophe ne relisait jamais ce qu'il écrivait dans la Revue ; et c'est à peine sil lisait les épreuves de ses articles, très vite et fort mal. Adolf Mai lui avait fait plus d'une fois des observations aigres-douces à ce sujet : il disait qu'une faute d'impression déshonore une Revue ; et Christophe, qui ne regardait pas la critique comme un art, répondait que celui dont il disait du mal le comprendrait toujours assez. Mannheim profita de l'occasion ; il dit que Christophe avait raison, que la correction d'épreuves était un métier de prote [8] ; et il offrit de l'en décharger. Christophe fut près de se confondre en remerciements ; mais tous lui assurèrent, d'un commun accord, que cet arrangement leur rendait service, en évitant à la Revue une perte de temps. Christophe abandonna donc ses épreuves à Mannheim, en le priant de les bien corriger. Mannheim n'y manqua point ; ce fut un jeu pour lui. D'abord, il ne se risqua prudemment qu'à atténuer quelques termes, à laisser tomber çà et là quelques épithètes malgracieuses. Enhardi par le succès, il poussa plus loin ses expériences : il commença à remanier les phrases et le sens ; il déployait à cet exercice une réelle virtuosité. Tout l'art consistait, en conservant le gros de la phrase et son allure caractéristique, à lui faire dire exactement le contraire de ce que Christophe avait voulu. Mannheim se donnait plus de mal pour défigurer les articles de Christophe qu'il n'en aurait eu à en écrire lui-même : jamais il n'avait tant travaillé, de sa vie. Mais il jouissait du résultat : certains musiciens, que Christophe poursuivait de ses sarcasmes, étaient stupéfaits de le voir s'adoucir peu à peu et finir par célébrer leurs louanges. La Revue était dans la joie. Mannheim lui donnait lecture de ses élucubrations. C'étaient des éclats de rire. Ehrenfeld et Goldenring disaient parfois à Mannheim :

-- Attention ! tu vas trop loin !

-- Il n'y a pas de danger, répondait Mannheim.

Et il continuait de plus belle.

Christophe ne s'apercevait de rien. Il venait à la Revue, déposait sa copie et ne s'en inquiétait plus. Quelquefois, il lui arrivait de prendre Mannheim à part :

-- Cette fois, je leur ai dit leur fait, à ces canailles. Lis un peu...

Mannheim lisait.

-- Eh bien, qu'est-ce que tu en penses ?

-- Terrible ! mon cher, il n'en reste plus rien !

-- Qu'est-ce que tu crois qu'ils diront ?

-- Ah ! ce sera un beau vacarme !

Mais il n'y avait pas de vacarme du tout. Au contraire, les visages s'éclairaient autour de Christophe ; des gens qu'il exécrait le saluaient dans la rue. Une fois, il arriva à la Revue, inquiet et renfrogné ; et jetant sur la table une carte de visite, il demanda :

-- Qu'est-ce que cela veut dire ?

C'était la carte d'un musicien qu'il venait d'éreinter :

« Avec tous ses remerciements. »

Mannheim répondit, en riant :

-- Il fait de l'ironie.

Christophe fut soulagé :

-- Ouf ! dit-il, j'avais peur que mon article ne lui eût fait plaisir.

-- Il est furieux, dit Ehrenfeld ; mais il ne veut pas en avoir l'air : il fait l'homme supérieur, il raille.

-- Il raille ?... Cochon ! fit Christophe, de nouveau indigné. Je vais lui faire un autre article. Rira bien qui rira le dernier !

-- Non, non, dit Waldhaus, inquiet. Je ne crois point qu'il se moque. C'est de l'humilité, il est bon chrétien : on le frappe sur une joue, il tend l'autre.

-- Encore mieux ! dit Christophe. Ah ! le lâche ! Il la veut, il aura sa fessée !

Waldhaus voulait s'interposer. Mais les autres riaient.

-- Laisse donc... disait Mannheim.

-- Après tout... faisait Waldhaus, subitement rassuré. Un peu plus, un peu moins !...

Christophe s'en allait. Les compères se livraient à des gambades et des rires de démence. Quand ils étaient un peu apaisés, Waldhaus disait à Mannheim :

-- Tout de même, il s'en est fallu de peu... Fais attention, je te prie. Tu vas nous faire pincer.

-- Bah ! disait Mannheim. Nous avons encore de beaux jours... Et puis, je lui fais des amis.

DEUXIÈME PARTIE

L'ENLISEMENT

Christophe en était là de ses expériences pour réformer l'art allemand, quand vint à passer dans la ville une troupe de comédiens français. Il serait plus juste de dire : un troupeau ; car, suivant l'habitude, c'était un ramassis de pauvres diables, pêchés on ne savait où, et de jeunes acteurs inconnus, trop heureux de se laisser exploiter, pourvu qu'on les fît jouer. Tous ensemble étaient attelés au chariot d'une comédienne illustre et antique. Elle faisait une tournée en Allemagne, et, de passage dans la petite capitale, y venait donner trois représentations.

À la Revue de Waldhaus, on en faisait grand bruit. Mannheim et ses amis étaient au courant de la vie littéraire et mondaine de Paris, ou ils prétendaient l'être ; ils s'en répétaient les potins, cueillis dans les journaux des boulevards, et plus ou moins bien compris : ils représentaient l'esprit français en Allemagne. C'était enlever à Christophe le désir de le connaître davantage. Mannheim l'assommait avec ses éloges de Paris. Il y était allé plusieurs fois ; il avait là une partie de sa famille : -- il avait de la famille dans tous les pays d'Europe ; et, partout, elle avait pris la nationalité et les dignités du pays, cette tribu d'Abraham comptait un baronnet anglais, un sénateur de Belgique, un ministre français, un député au Reichstag, et un comte du pape ; et tous, bien qu'unis et respectueux le la souche commune dont ils étaient sortis, étaient sincèrement Anglais, Belges, Français, Allemands, ou papalins : car leur orgueil ne doutait point que le pays qu'ils avaient adopté ne fût le premier de tous. Mannheim était le seul, par paradoxe, qui s'amusât à préférer tous les pays dont il n'était point. Il parlait donc souvent de Paris, avec enthousiasme ; mais, pour faire l'éloge des Parisiens, il les représentait comme des espèces de toqués, paillards et braillards, qui passaient leur temps à faire la noce et des révolutions, sans jamais se prendre au sérieux ; aussi, Christophe était-il peu attiré par « la byzantine et décadente république d'outre-Vosges ». De bonne foi, il imaginait un peu Paris, comme le représentait une gravure naïve, en tête d'un livre récemment publié dans une collection d'art allemande ; au premier plan, le Diable de Notre-Dame, accroupi au-dessus des toits de la ville, avec cette légende :

« Insatiable vampire l'éternelle Luxure

Sur la grande Cité convoite sa pâture. »

En bon Allemand, il avait le mépris des Velches débauchés et de leur littérature, dont il ne connaissait guère que quelques bouffonneries égrillardes, l'Aiglon, Madame Sans-Gêne, et des chansons de café-concert. Le snobisme de la petite ville, où les gens le plus notoirement incapables de s'intéresser à l'art s'empressèrent bruyamment de s'inscrire au bureau de location, le jeta dans une affectation d'indifférence dédaigneuse pour la grande cabotine. Il protesta qu'il ne ferait pas un pas pour aller l'entendre. Il lui était d'autant plus facile de tenir sa promesse que les places étaient à un prix excessif, qu'il n'avait pas les moyens de payer.

Le répertoire que la troupe française transportait en Allemagne, comprenait deux ou trois pièces classiques ; mais il était composé, en majeure partie, de ces niaiseries, qui sont par excellence l'article parisien pour l'exportation : car rien n'est plus international que la médiocrité, Christophe connaissait la Tosca, qui devait être le premier spectacle de la comédienne en tournées ; il l'avait entendue en traduction, parée des grâces légères que peut donner une troupe de petit théâtre rhénan à une œuvre française ; et il se disait bien aise, avec un rire goguenard, en voyant ses amis partir pour le théâtre, de n'être pas forcé d'aller la réentendre. Il n'en suivit pas moins, le lendemain, d'une oreille attentive, les récits enthousiastes qu'ils fixent de la soirée : il enrageait de s'être enlevé jusqu'au droit de contredire, en ayant refusé de voir ce dont tout le monde parlait.

Le second spectacle annoncé devait être une traduction française d'Hamlet. Christophe n'avait jamais négligé une occasion de voir une pièce de Shakespeare. Shakespeare état pour lui, au même titre que Beethoven, une source inépuisable de vie. Hamlet lui avait été particulièrement cher dans la période de troubles et de doutes tumultueux qu'il venait de traverser. Malgré la crainte de se revoir dans ce miroir magique, il était fasciné ; et il tournait autour des affiches du théâtre, sans s'avouer qu'il brûlait d'envie d'aller prendre une place. Mais il était si entêté qu'après ce qu'il avait dit à ses amis, il n'en voulait pas démordre ; et il fût resté chez lui, ce soir-là, comme le précédent si, au moment où il rentrait, le hasard ne l'avait mis en présence de Mannheim.

Mannheim l'attrapa par le bras, et lui raconta d'un air furieux, mais sans cesser de gouailler, qu'une vieille bête de parente, une sœur de son père, venait de tomber inopinément chez eux avec toute sa smala, et qu'ils étaient forcés de rester à la maison, pour les recevoir. Il avait essayé de s'esquiver ; mais son père n'entendait pas raillerie sur les questions d'étiquette familiale et d'égards que l'on doit aux ancêtres ; et comme il devait ménager son père, en ce moment, à cause d'une carotte qu'il se proposait de lui tirer, il avait fallu céder, et renoncer à la représentation.

-- Vous aviez vos billets ? demanda Christophe.

-- Parbleu ! une loge excellente ; et, pour comble, il faut que je l'aille porter -- (et j'y vais, de ce pas) -- à ce crétin de Grünebaum, l'associé de papa, pour qu'il s'y pavane avec la femme Grünebaum et leur dinde de fille. C'est gai !... Je cherche au moins quelque chose à leur dire de très désagréable. Mais cela leur est bien égal, pourvu que je leur apporte des billets, -- quoiqu'ils aimeraient encore mieux que ces billets fussent de banque.

Il s'arrêta brusquement, la bouche ouverte, regardant Christophe :

-- Oh !... Mais voilà... Voilà ce qu'il me faut !... Il gloussa :

-- Christophe, tu vas au théâtre ?

-- Non.

-- Si fait. Tu vas au théâtre. C'est un service que je te demande. Tu ne peux pas refuser.

Christophe ne comprenait pas.

-- Mais je n'ai pas de place.

-- En voilà ! fit Mannheim, triomphant, en lui fourrant de force le billet dans la main.

-- Tu es fou, dit Christophe. Et la commission de ton père ?

Mannheim se tordait :

-- Il sera dans une colère ! fit-il.

Il s'essuya les yeux, et conclut :

-- Je le taperai demain matin, au saut du lit, avant qu'il sache encore rien.

-- Je ne peux pas accepter, dit Christophe, sachant que cela lui serait désagréable.

-- Tu n'as rien à savoir, tu ne sais rien, cela ne te regarde pas.

Christophe avait déplié le billet.

-- Et que veux-tu que je fasse d'une loge de quatre places ?

-- Tout ce que tu voudras. Tu dormiras au fond, tu danseras, si tu veux. Amènes-y des femmes. Tu en as bien quelques-unes ? On peut t'en prêter.

Christophe tendit le billet à Mannheim :

-- Non, décidément. Reprends-le.

-- Jamais de la vie, fit Mannheim, reculant de quelques pas. Je ne peux pas te forcer à y aller, si cela t'ennuie, mais je ne le reprendrai pas. Tu es libre de le jeter au feu, ou même, homme vertueux, de le porter aux Grünebaum ; Cela ne me regarde plus. Bonsoir !

Il se sauva, plantant là Christophe, au milieu de la rue, son billet à la main.

Christophe était embarrassé. Il se disait bien qu'il serait convenable de porter les places aux Grünebaum ; mais cette idée ne l'enthousiasmait point. Il rentra, indécis ; et, quand il s'avisa de regarder l'heure, il vit qu'il n'avait plus que le temps de s'habiller pour aller au théâtre. Il eut été tout de même trop sot de laisser perdre le billet. Il proposa à sa mère de l'emmener. Mais Louisa déclara qu'elle aimait bien mieux aller se coucher. Il partit. Au fond, il avait un plaisir d'enfant. Une seule chose l'ennuyait : d'avoir ce plaisir, seul. Il n'éprouvait aucun remords, à l'égard du père Mannheim, ou des Grünebaum, dont il prenait la loge ; mais il en avait vis-à-vis de ceux qui auraient pu la partager avec lui. Il pensait combien cela aurait fait de joie à des jeunes gens, comme lui ; et il lui était pénible de ne pas la leur faire. Il cherchait dans sa tête, il ne voyait pas à qui offrir son billet. D'ailleurs, il était tard, il fallait se hâter.

Comme il entrait au théâtre, il passa près du guichet fermé, où un écriteau marquait qu'il ne restait plus une seule place au bureau. Parmi les gens qui s'en retournaient, dépités, il remarqua une jeune fille, qui ne pouvait se décider à sortir et regardait ceux qui entraient d'un air d'envie. Elle était mise très simplement, en noir, pas très grande, la figure amincie, l'air délicat ; et il ne remarqua pas si elle était laide ou jolie. Il avait passé devant elle ; il s'arrêta un moment, se retourna, et sans prendre le temps de réfléchir :

-- Vous n'avez pas trouvé de place, mademoiselle ? demanda-t-il, à brûle-pourpoint.

Elle rougit, et dit, avec un accent étranger.

-- Non, monsieur.

-- J'ai une loge, dont je ne sais que faire. Voulez-vous en profiter avec moi ?

Elle rougit plus fort, et remercia, en s'excusant de ne pouvoir accepter. Christophe, gêné par son refus, s'excusa de son côté et essaya d'insister ; mais il ne réussit pas à la persuader, bien qu'il fût évident qu'elle en mourait d'envie. Il était perplexe. Il se décida brusquement.

-- Écoutez, il y a un moyen de tout arranger, dit-il prenez le billet. Moi, je n'y tiens pas, j'ai déjà vu cela. -- (Il se vantait.) -- Cela vous fera plus plaisir qu'à moi. Prenez, c'est de bon cœur.

La jeune fille fut si touchée de l'offre et de la façon cordiale que les larmes lui en montèrent presque aux yeux. Elle balbutia, avec reconnaissance, que jamais elle ne voudrait l'en priver.

-- Eh bien, alors, venez, dit-il en souriant.

Il avait l'air si bon et si franc qu'elle se sentit honteuse de lui avoir refusé et elle dit, un peu confuse :

-- Je viens... Merci.

Ils entrèrent ; La loge des Mannheim était une loge de face, largement ouverte : impossible de s'y dissimuler. Leur entrée ne passa pas inaperçue. Christophe fit placer la jeune fille au premier rang, et resta un peu en arrière, pour ne pas la gêner. Elle se tenait droite, raide, n'osant tourner la tête, horriblement intimidée ; elle eût donné beaucoup pour ne pas avoir accepté. Afin de lui laisser le temps de se remettre, et ne sachant de quoi causer, Christophe affectait de regarder d'un autre côté. Où qu'il regardât, il lui était facile de constater que sa présence, avec cette compagne inconnue, au milieu de la brillante clientèle des loges, excitait la curiosité et les commentaires de la petite ville. Il lança à droite et à gauche des regards furieux ; il rageait qu'on s'obstinât à s'occuper de lui, quand il ne s'occupait pas des autres. Il ne pensait pas que cette curiosité indiscrète s'adressât à sa compagne encore plus qu'à lui, et d'une façon plus blessante. Pour montrer sa parfaite indifférence à tout ce qu'ils pourraient dire ou penser, il se pencha vers sa voisine et se mit à causer. Elle eut l'air si effarouchée de ce qu'il lui parlât, et si malheureuse d'avoir à lui répondre, elle eut tant de peine à s'arracher un : oui, ou un : non, sans oser le regarder, qu'il eut pitié de sa sauvagerie et se renfonça dans son coin, Heureusement, le spectacle commençait.

Christophe n'avait pas lu l'affiche, et il ne s'était guère soucié de savoir quel rôle jouait la grande actrice : il était de ces naïfs qui viennent au théâtre pour voir la pièce, et non pas les acteurs. Il ne s'était pas demandé si l'illustre comédienne serait Ophélie, ou la Reine ; s'il se l'était demandé, il eût opiné pour la Reine, vu l'âge des deux matrones. Mais ce qui n'aurait jamais pu lui venir à l'idée, c'est qu'elle jouât Hamlet. Quand il le vit, quand il entendit ce timbre de poupée mécanique, il fut un bon moment avant d'y croire...

-- Mais qui ? Mais qui est-ce ? se disait-il à mi-voix. Ce n'est pourtant pas...

Et quand il lui fallut constater que « c'était pourtant » Hamlet, il poussa un juron, qu'heureusement sa voisine ne comprit pas, parce qu'elle était étrangère, mais que l'on comprit parfaitement dans la loge à côté : car il lui en vint sur-le-champ l'ordre indigné de se taire. Il se retira au fond de la loge, pour pester à son aise. Il ne décolérait pas. S'il eût été juste, il eût rendu hommage à l'élégance du travesti et au tour de force de l'art, qui permettait à cette femme sexagénaire de se montrer dans le costume d'un adolescent, et même d'y paraître belle, -- du moins à des yeux complaisants. Mais il haïssait les tours de force, et tout ce qui fausse la nature. Il aimait qu'une femme fût une femme, et un homme un homme. (La chose n'est pas commune, aujourd'hui). Le travesti enfantin et un peu ridicule de la Léonore de Beethoven ne lui était déjà pas agréable. Mais celui d'Hamlet dépassait la limite permise à l'absurdité. Faire du robuste Danois, gras et blême, colérique, rusé, raisonneur, halluciné, une femme, -- même pas une femme : car une femme qui joue l'homme ne sera jamais qu'un monstre, -- faire d'Hamlet un eunuque, ou un louche androgyne..., il fallait toute la veulerie du temps et la niaiserie de la critique, pour que cette dégoûtante sottise pût être tolérée, un seul jour, sans sifflets !... La voix de l'actrice achevait de mettre Christophe hors de lui. Elle avait cette diction chantante et martelée, cette mélopée monotone, qui, depuis la Champmeslé, semble avoir toujours été chère au peuple le moins poétique du monde. Christophe en était si exaspéré qu'il avait envie de marcher à quatre pattes. Il avait tourné le dos à la scène, et il faisait des grimaces de colère, le nez contre le mur de la loge, comme un enfant mis au piquet. Fort heureusement, sa compagne n'osait pas regarder de son côté ; car si elle l'avait vu, elle l'eût pris pour un fou.

Soudain, les grimaces de Christophe s'arrêtèrent. Il resta immobile et se tut. Une belle voix musicale, une jeune voix féminine, grave et douce, venait de se faire entendre. Christophe dressa l'oreille. À mesure qu'elle parlait, il se retournait, intrigué, sur sa chaise, pour voir l'oiseau qui avait ce ramage. Il vit Ophélie. Certes, elle n'avait rien de l'Ophélie de Shakespeare. C'était une belle fille, grande, robuste, élancée, comme une jeune statue grecque : Électre ou Cassandra. Elle débordait de vie. Malgré tous ses efforts pour s'enfermer dans son rôle, une force de jeunesse et de joie rayonnait de sa chair, de ses gestes, de ses yeux bruns qui riaient. Tel est le pouvoir d'un beau corps que Christophe, impitoyable l'instant d'avant pour l'interprétation d'Hamlet, ne songea pas un moment à regretter que l'Ophélie ne ressemblât guère a l'image qu'il s'en faisait ; et il sacrifia sans remords celle-ci à celle-là. Avec l'inconsciente mauvaise foi des passionnés, il trouva même une vérité profonde à cette ardeur juvénile qui brûlait au fond de ce cœur de vierge chaste et trouble. Ce qui achevait le charme, c'était la magie de la voix, pure, chaude et veloutée : chaque mot sonnait comme un bel accord ; autour des syllabes dansait, comme une odeur de thym ou de menthe sauvage, l'accent riant du Midi, aux rythmes rebondissants. Étrange vision d'une Ophélie du pays d'Arles ! Elle apportait avec elle un peu de son soleil d'or et de son mistral fou.

Oubliant sa voisine, Christophe s'était assis à côté d'elle, sur le devant de la loge ; et il ne quittait pas des yeux la belle actrice, dont il ignorait le nom. Mais le public, qui ne venait point poux entendre une inconnue, ne lui prêtait aucune attention ; et il ne se décidait à applaudir que quand l'Hamlet femelle parlait. Ce qui faisait que Christophe grondait, et les appelait : « nes ! » -- d'une voix basse qui s'entendait à dix pas.

Ce ne fut que lorsque le rideau fut tombé pour l'entr'acte, qu'il se rappela l'existence de sa compagne de loge ; et, la voyant toujours intimidée, il songea en souriant qu'il avait dû l'effarer par ses extravagances. -- Il ne se trompait pas : cette âme de jeune fille, que le hasard avait rapprochée de lui pour quelques heures, était d'une réserve presque maladive : il avait fallu qu'elle fût dans un état d'exaltation anormal pour oser accepter l'invitation de Christophe. Et à peine avait-elle accepté, qu'elle eût souhaité, pour tout au monde, de pouvoir se dégager, trouver un prétexte, s'enfuir. Ç'avait été bien pis, quand elle s'était vue l'objet de la curiosité générale ; et son malaise n'avait fait que croître à mesure qu'elle entendait derrière son dos -- (elle n'osait se retourner) -- les sourdes imprécations et les grognements de son compagnon. Elle s'attendait à tout de sa part ; et, quand il vint s'asseoir à côté d'elle, elle fut glacée d'effroi : quelle excentricité n'allait-il pas encore faire ? Elle eût voulu être à cent pieds sous terre. Elle se reculait instinctivement ; elle avait peur de l'effleurer.

Mais toutes ses craintes tombèrent, lorsque, l'entr'acte venu, elle l'entendit lui dire avec bonhomie :

-- Je suis un voisin bien désagréable, n'est-ce pas ? Je vous demande pardon :

Alors elle le regarda, et elle lui vit son bon sourire, qui l'avait tout à l'heure décidée à venir.

Il continua :

-- Je ne sais pas cacher ce que je pense... Mais aussi, c'était trop fort !... Cette femme, cette vieille femme !...

Il fit de nouveau une grimace de dégoût.

Elle sourit, et dit tout bas :

-- Malgré tout, c'est beau.

Il remarqua son accent, et demanda :

-- Vous êtes étrangère ?

-- Oui, fit-elle.

Il regarda sa modeste petite robe :

-- Institutrice ? dit-il.

Elle rougit, et dit :

-- Oui.

-- Quel pays ? Elle dit :

-- Je suis Française.

Il fit un geste d'étonnement :

-- Française ? Je ne l'aurais jamais cru.

-- Pourquoi ? demanda-t-elle timidement.

-- Vous êtes si... sérieuse ! dit-il.

(Elle pensa que ce n'était pas tout à fait un compliment dans sa bouche).

-- Il y en a aussi comme cela en France, dit-elle, toute confuse.

Il regardait son honnête petite figure, au front bombé, au petit nez droit, au menton fin, ses joues maigres qu'encadraient ses cheveux châtains. Il ne la voyait pas : il pensait à la belle actrice. Il répéta :

-- C'est curieux que vous soyez Française !... Vraiment, Vous êtes du même pays qu'Ophélie ? On ne le croirait jamais.

Il ajouta, après un instant de silence :

-- Comme elle est belle !

sans s'apercevoir qu'il avait l'air d'établir entre elle et sa voisine une comparaison désobligeante pour celle-ci. Elle la sentit très bien ; mais elle n'en voulut pas à Christophe : car elle pensait comme lui. Il essaya d'avoir d'elle quelques détails sur l'actrice ; mais elle ne savait rien : on voyait qu'elle était très peu au courant des choses de théâtre.

-- Cela doit vous faire plaisir d'entendre parler français ? demanda-t-il.

Il croyait plaisanter : il avait touché juste.

-- Ah ! fit-elle avec un accent de sincérité qui le frappa, cela me fait tant de bien ! J'étouffe ici.

Il la regarda mieux, cette fois : elle crispait légèrement les mains et semblait oppressée. Mais aussitôt, elle songea à ce qu'il pouvait y avoir de blessant pour lui dans cette parole.

-- Oh ! pardon, dit-elle, je ne sais pas ce que je dis.

Il rit franchement :

-- Ne vous excusez donc pas ! Vous avez joliment raison. Il n'y a pas besoin d'être Français pour étouffer ici. Ouf !

Il leva les épaules, en aspirant l'air.

Mais elle avait honte de s'être ainsi livrée, et elle se tut désormais. D'ailleurs, elle venait de s'apercevoir que, des loges voisines, on épiait leur conversation ; et il le remarqua aussi avec colère. Ils s'interrompirent donc ; et, en attendant la fin de l'entr'acte, il sortit dans le couloir du théâtre. Les paroles de la jeune fille résonnaient à son oreille ; mais il était distrait ; l'image d'Ophélie occupait sa pensée. Elle acheva de s'emparer de lui, dans les actes suivants ; et, lorsque la belle actrice arriva à la scène de la folie, aux mélancoliques chansons d'amour et de mort, sa voix sut y trouver des accents si touchants qu'il en fut bouleversé ; il sentit qu'il allait se mettre à pleurer comme un veau. Furieux contre lui-même de ce qui lui semblait une marque de faiblesse -- (car il n'admettait point qu'un vrai artiste pleurât), -- et ne voulant pas se donner en spectacle, il sortit brusquement de la loge. Les couloirs, le foyer, étaient vides. Dans son agitation, il descendit les escaliers du théâtre et sortit, sans s'en apercevoir. Il avait besoin de respirer l'air frais de la nuit, de marcher à grands pas dans les rues sombres et à demi désertes. Il se retrouva au bord d'un canal, accoudé sur le parapet de la berge, et contemplant l'eau silencieuse, où dansaient dans l'ombre les reflets des réverbères. Son âme était pareille : obscure et trépidante ; il n'y pouvait rien voir qu'une grande joie qui dansait à la surface. Les horloges tintèrent. Il lui eût été impossible de retourner au théâtre et d'entendre la fin de la pièce. Voir le triomphe de Fortinbras ? Non, cela ne le tentait pas... Beau triomphe ! Qui pense à envier le vainqueur ? Qui voudrait être lui, après qu'on est gorgé de toutes les sauvageries de la vie féroce et ridicule ? L'œuvre est un réquisitoire formidable contre la vie. Mais une telle puissance de vie bout en elle que la tristesse devient joie ; et l'amertume enivre...

Christophe revint chez lui, sans plus se soucier de la jeune fille inconnue, qu'il avait laissée dans sa loge, et dont il ne savait même pas le nom.

Le lendemain matin, il alla voir l'actrice, dans l'hôtellerie de troisième ordre où l'impresario l'avait reléguée avec ses camarades, tandis que la grande comédienne était descendue au premier hôtel de la ville. On le fit entrer dans un petit salon mal tenu, où les restes du déjeuner traînaient sur un piano ouvert, avec des épingles à cheveux et des feuilles de musique déchirées et malpropres. Dans la chambre à côté, Ophélie chantait à tue-tête, comme un enfant, pour le plaisir de faire du bruit. Elle s'interrompit un instant, quand on lui annonça la visite et demanda d'une voix joyeuse qui ne prenait nul souci de n'être pas entendue de l'autre côté du mur :

-- Qu'est-ce qu'il veut, ce monsieur ? Comment est-ce qu'il se nomme ?... Christophe... Christophe quoi ? Christophe Krafft ?... Quel nom !

(Elle le répéta deux ou trois fois, en faisant terriblement rouler les r.)

-- On dirait un juron...

(Elle en dit un.)

-- Est-ce qu'il est jeune ou vieux ?... Gentil ?... -- C'est bon, j'y vais.

Elle se remit à chanter :

« Rien n'est plus doux que mon amour... »

en furetant à travers la chambre, et pestant contre une épingle d'écaille qui se faisait chercher au milieu du fouillis. Elle s'impatienta, elle se mit à gronder, elle fit le lion. Bien qu'il ne la vît pas, Christophe suivait par la pensée tous ses gestes derrière le mur, et il riait tout seul. Enfin, il entendit les pas se rapprocher, la porte s'ouvrit impétueusement ; et Ophélie parut.

Elle était à demi vêtue, dans un peignoir qu'elle serrait autour de sa taille, les bras nus dans les larges manches, les cheveux mal peignés, des boucles tombant sur les yeux et les joues. Ses beaux yeux bruns riaient, sa bouche riait, ses joues riaient, une aimable fossette riait au milieu de son menton. De sa belle voix grave et chantante, elle s'excusa à peine de se montrer ainsi. Elle savait qu'il n'y avait pas de quoi s'excuser, et qu'il ne pouvait lui en être que très reconnaissant. Elle croyait qu'il était un journaliste, qui venait l'interviewer. Au lieu d'être déçue, quand il dit qu'il venait uniquement pour son compte et parce qu'il l'admirait, elle en fut ravie. Elle était bonne fille, affectueuse, enchantée de plaire, et ne cherchait pas à le cacher : la visite de Christophe et son enthousiasme la rendaient heureuse : -- (elle n'était pas encore gâtée par les compliments). -- Elle était si naturelle dans tous ses mouvements et dans toutes ses façons, même dans ses petites vanités et dans le plaisir naïf quelle avait à plaire, qu'il n'éprouva pas le moindre instant de gêne. Ils furent tout de suite de vieux amis. Il baragouinait un peu de français, elle baragouinait quelques mots d'allemand ; au bout d'une heure, ils se racontaient tous leurs secrets. Elle ne pensait aucunement à le renvoyer. Cette Méridionale robuste et gaie, intelligente et expansive, qui eût crevé d'ennui, au milieu de ses stupides compagnons et d'un pays dont elle ne savait pas la langue, sans la joie naturelle qui était en elle, était contente de trouver à qui parler. Quant à Christophe, c'était un bien inexprimable pour lui de rencontrer, dans sa ville de petits bourgeois étriqués et peu sincères, cette libre fille du Midi, pleine de sève populaire. Il ne savait pas encore le factice de ces natures, qui, à la différence de ses Allemands, n'ont rien de plus dans le cœur que ce qu'elles montrent -- et souvent, ne l'ont pas. Au moins, elle était jeune, elle vivait, elle disait franchement, crûment, ce qu'elle pensait ; elle jugeait tout, librement, d'un regard frais et neuf ; on respirait en elle un peu de son mistral balayeur de brouillards. Elle était bien douée : sans culture et sans réflexion, elle sentait sur-le-champ, et de tout son cœur, jusqu'à en être sincèrement émue, les choses qui étaient belles et bonnes ; et puis, l'instant d'après, elle riait aux éclats. Certes, elle était coquette, elle jouait des prunelles ; il ne lui déplaisait point de montrer sa gorge nue, sous le peignoir entr'ouvert : elle eût aimé tourner la tête à Christophe ; mais c'était pur instinct. Nul calcul, elle aimait encore mieux rire, causer gaiement, être bon camarade, bon garçon, sans gêne et sans façons. Elle lui raconta les dessous de la vie de théâtre, ses petites misères, les susceptibilités niaises de ses camarades, les tracasseries de Jézabel, -- (elle appelait ainsi la grande comédienne) -- qui était attentive à ne pas la laisser briller. Il lui confia ses doléances sur les Allemands : elle battit des mains et fit chorus avec lui. Elle était bonne, d'ailleurs, et ne voulait dire du mal de personne ; mais cela ne l'empêchait pas d'en dire ; et, tout en s'accusant de malignité, quand elle plaisantait quelqu'un, elle avait ce don d'observation réaliste et bouffonne, propre aux gens du Midi : elle n'y pouvait résister, et faisait des portraits à l'emporte-pièce. Elle riait joyeusement de ses lèvres pâles, qui découvraient ses dents de jeune chien ; et ses yeux cernés brillaient dans sa figure un peu blême, que le fard avait décolorée.

Ils s'aperçurent tout à coup qu'il y avait plus d'une heure qu'ils causaient. Christophe proposa à Corinne -- (c'était son nom de théâtre) -- de venir la reprendre dans l'après-midi, pour la piloter à travers la ville. Elle fut enchantée de l'idée ; et ils se donnèrent rendez-vous, aussitôt après le dîner.

À l'heure dite, il fut là. Corinne était assise dans le petit salon de l'hôtel et tenait un cahier, qu'elle lisait tout haut. Elle l'accueillit avec ses yeux riants, sans s'interrompre de lire, jusqu'à ce qu'elle eût fini sa phrase. Puis, elle lui fit signe de s'asseoir sur le canapé, auprès d'elle :

-- Mettez-vous là, et ne causez pas, dit-elle, je repasse mon rôle. J'en ai pour un quart d'heure.

Elle suivait sur le manuscrit, du bout de l'ongle, en lisant très vite et au hasard, comme une petite fille pressée. Il s'offrit à lui faire réciter sa leçon. Elle lui donna le cahier, et se leva pour répéter. Elle ânonnait, ou recommençait quatre fois une fin de phrase, avant de se lancer dans la phrase suivante. Elle secouait la tête en récitant son rôle ; ses épingles à cheveux tombaient, tout le long de la chambre. Quand un mot obstiné refusait d'entrer dans sa mémoire, elle avait des impatiences d'enfant mal élevée : il lui échappait un juron drôlatique, ou même d'assez gros mots, -- un très gros et très court, dont elle s'apostrophait elle-même. -- Christophe était surpris de son mélange de talent et d'enfantillage. Elle trouvait des intonations justes et émouvantes ; mais, au beau milieu de la tirade où elle semblait mettre tout son cœur, il lui arrivait de dire des mots qui n'avaient aucun sens. Elle récitait sa leçon, comme un petit perroquet, sans s'inquiéter de ce que cela signifiait : et c'étaient alors des coq-à-l'âne burlesques. Elle ne s'en affectait point ; quand elle s'en apercevait, elle riait à se tordre. À la fin, elle dit : « Zut ! », elle lui arracha le cahier des mains, le lança à la volée dans un coin de la chambre, et dit :

-- Vacances ! L'heure est sonnée !... Allons nous promener !

Un peu inquiet au sujet de son rôle, il demanda, par scrupule :

-- Vous croyez que vous saurez ?

Elle répondit avec assurance :

-- Bien sûr. Et le souffleur, pour quoi est-ce qu'il serait fait alors ?

Elle passa dans sa chambre, pour mettre son chapeau. Christophe, en l'attendant, s'assit devant le piano et tapota quelques suites d'accords. De l'autre pièce, elle cria :

-- Oh ! qu'est-ce que c'est que cela ? Jouez encore ! Que c'est joli !

Elle accourut, en se piquant son chapeau sur la tête. Il continua. Quand il eut fini, elle voulut qu'il continuât encore. Elle s'extasiait, avec ces petites exclamations mièvres et menues, dont les Françaises sont coutumières et qu'elles prodiguent aussi bien à propos de Tristan que d'une tasse de chocolat. Christophe riait : cela le changeait des exclamations énormes et emphatiques de ses Allemands. Deux exagérations contraires : l'une tendait à faire d'un bibelot une montagne, l'autre faisait d'une montagne un bibelot ; celle-ci n'était pas moins ridicule que celle-là ; mais elle lui semblait, pour l'instant, plus aimable, parce qu'il aimait la bouche d'où elle sortait. -- Corinne voulut savoir de qui était ce qu'il jouait ; et quand elle sut que c'était de lui, elle poussa des cris. Il lui avait bien dit, dans leur conversation du matin, qu'il était compositeur ; mais elle n'y avait fait aucune attention. Elle s'assit auprès de lui et exigea qu'il jouât tout ce qu'il avait composé. La promenade fut oubliée. Ce n'était pas simple politesse de sa part : elle adorait la musique, et elle avait un instinct admirable, qui suppléait à l'insuffisance de son instruction. D'abord, il ne la prit pas au sérieux, et lui joua ses mélodies les plus faciles. Mais quand, par hasard, ayant été amené à jouer une page à laquelle il tenait davantage, il vit, sans qu'il lui en eût rien dit, que c'était celle aussi qu'elle préférait, il eut une joyeuse surprise. Avec le naïf étonnement des Allemands, quand ils rencontrent un Français qui est bon musicien, il lui dit :

-- C'est curieux. Comme vous avez le goût bon ! Je n'aurais jamais cru...

Corinne lui rit au nez.

Il s'amusa dès lors à faire choix d'œuvres de plus en plus difficiles à comprendre, pour voir jusqu'où elle le suivrait. Mais elle ne semblait pas déroutée par les hardiesses expressives ; et, après une mélodie particulièrement neuve, dont Christophe avait presque fini par douter, parce qu'il n'avait jamais réussi à la faire goûter en Allemagne, quel fut son étonnement, quand Corinne le supplia de recommencer, et, se levant, se mit à chanter les notes, de mémoire, sans presque se tromper ! Il se retourna vers elle et lui saisit les mains, avec effusion.

-- Mais vous êtes musicienne ! cria-t-il.

Elle se mit à rire, et expliqua qu'elle avait débuté comme chanteuse dans un Opéra de province, mais qu'un impresario en tournées avait reconnu ses dispositions pour le théâtre poétique et l'avait poussée de ce côté. Il s'exclamait :

-- Quel dommage !

-- Pourquoi ? fit-elle. La poésie est aussi une musique.

Elle se fit expliquer le sens de ses Lieder ; il lui disait les mots allemands, et elle les répétait avec une facilité simiesque, copiant jusqu'aux plissements de sa bouche et de ses yeux. Quand il s'agissait ensuite de chanter de mémoire, elle faisait des erreurs bouffonnes ; et, quand elle ne savait plus, elle inventait des mots, aux sonorités gutturales et barbares, qui les faisaient rire tous deux. Elle ne se lassait pas de le faire jouer, ni lui de jouer pour elle et d'entendre sa jolie voix, qui ne connaissait pas les roueries du métier et chantait un peu de la gorge, à la façon d'une petite fille, mais qui avait un je ne sais quoi de fragile et de touchant. Elle disait franchement ce qu'elle pensait. Bien qu'elle ne sût pas expliquer pourquoi elle aimait ou n'aimait pas, il y avait toujours dans ses jugements une raison cachée. Chose curieuse, c'était dans les pages les plus classiques et les plus appréciées en Allemagne qu'elle se trouvait le moins à l'aise : elle faisait quelques compliments, par politesse ; mais on voyait que cela ne lui disait rien. Comme elle n'avait pas de culture musicale, elle n'avait pas ce plaisir, que procure inconsciemment aux amateurs et même aux artistes le déjà entendu, et qui leur fait reproduire à leur insu, ou aimer dans une œuvre nouvelle, des formes ou des formules qu'ils ont aimées déjà dans des œuvres anciennes. Elle n'avait pas non plus le goût allemand pour la sentimentalité mélodieuse ; (ou, du moins, sa sentimentalité était autre : il n'en connaissait pas encore les défauts) ; elle ne s'extasiait point sur les passages d'une fadeur un peu molle, qu'on préférait en Allemagne ; elle n'apprécia point le plus médiocre de ses Lieder, -- une mélodie qu'il eût voulu pouvoir détruire, parce que ses amis ne lui parlaient que de cela, trop heureux de pouvoir le complimenter pour quelque chose. L'instinct dramatique de Corinne lui faisait préférer les mélodies qui retraçaient avec franchise une passion précise : c'était aussi à celles-là qu'il attachait le plus de prix. Toutefois, elle manifestait son peu de sympathie pour certaines rudesses d'harmonies qui semblaient naturelles à Christophe : elle éprouvait un heurt ; elle s'arrêtait devant, et demandait « si vraiment c'était comme ça ». Quand il disait que oui, alors elle se décidait à sauter le pas difficile ; mais ensuite, elle faisait une petite grimace de la bouche, qui n'échappait point à Christophe. Souvent, elle aimait mieux passer la mesure. Alors, il la refaisait au piano.

-- Vous n'aimez pas cela ? demandait-il.

Elle fronçait le nez.

-- C'est faux, disait-elle.

-- Non pas, faisait-il en riant, c'est vrai. Réfléchissez à ce qu'il dit. Est-ce que ce n'est pas juste, ici ?

(Il montrait son cœur.)

Mais elle secouait la tête :

-- Peut-être bien ; mais c'est faux, là.

(Elle se tirait l'oreille.)

Elle se montrait aussi choquée par les grands sauts de voix de la déclamation allemande :

-- Pourquoi est-ce qu'il parle si fort ? demandait-elle. Il est tout seul. Est-ce qu'il ne craint pas que ses voisins ne l'entendent ? Il a l'air... (Pardon ! vous ne vous fâcherez pas ?)... il a l'air de héler un bateau.

Il ne se fâchait pas ; il riait de bon cœur, et reconnaissait qu'il y avait là du vrai. Ces observations l'amusaient ; personne ne les lui avait encore faites. Ils convinrent que la déclamation chantée déforme le plus souvent la parole naturelle, à la façon d'un verre grossissant. Corinne demanda à Christophe d'écrire pour elle la musique d'une pièce, où elle parlerait sur l'accompagnement de l'orchestre, avec quelques phrases chantées de temps en temps. Il s'enflamma pour cette idée, malgré les difficultés de réalisation scénique, que la voix musicale de Corinne lui semblait propre à surmonter ; et ils firent des projets pour l'avenir.

Il n'était pas loin de cinq heures, quand ils pensèrent à sortir. À cette saison, la nuit tombait tôt. Il ne pouvait plus être question de se promener. Le soir, Corinne avait répétition au théâtre ; personne n'y pouvait assister. Elle lui fit promettre de revenir la prendre dans l'après-midi du lendemain, pour faire la promenade projetée.

Le lendemain, la même scène faillit se renouveler. Il trouva Corinne devant son miroir, juchée sur un haut tabouret, les jambes pendantes : elle essayait une perruque. Il y avait là son habilleuse et un coiffeur à qui elle faisait des recommandations au sujet d'une boucle qu'elle voulait plus relevée. Tout en se regardant dans la glace, elle y regardait Christophe, qui souriait derrière son dos : elle lui tira la langue. Le coiffeur partit avec la perruque, et elle se retourna gaiement vers Christophe :

-- Bonjour, ami ! dit-elle.

Elle lui tendait la joue, pour qu'il l'embrassât. Il ne s'attendait pas à être si intime ; mais il n'eut garde de n'en pas profiter. Elle n'attachait pas tant d'importance à cette faveur : c'était pour elle un bonjour comme un autre :

-- Oh ! je suis contente ! dit-elle, ça ira, ça ira, ce soir. -- (Elle parlait de sa perruque.) -- J'étais si désolée ! Si vous étiez venu, ce matin, vous m'auriez trouvée malheureuse comme les pierres.

Il demanda pourquoi.

C'était parce que le coiffeur parisien s'était trompé dans ses emballages, et qu'il lui avait mis une perruque qui ne convenait pas au rôle.

-- Toute plate, disait-elle, et tombant tout droit, bêtement. Quand j'ai vu cela, j'ai pleuré, pleuré comme une Madeleine. N'est-ce pas, madame Désirée ?

-- Quand je suis entrée, dit celle-ci, Madame m'a fait peur. Madame était toute blanche. Madame était comme morte.

Christophe rit. Corinne le vit dans la glace :

-- Cela vous faire rire, sans cœur ? dit-elle, indignée.

Elle rit aussi.

Il lui demanda comment avait été la répétition de la veille. -- Tout avait très bien marché. Elle eût voulu seulement qu'on fît plus de coupures dans les rôles des autres, et qu'on n'en fît pas dans le sien... Ils causèrent si bien qu'une partie de l'après-midi y passa. Elle s'habilla, longuement ; elle s'amusait à demander l'avis de Christophe sur ses toilettes. Christophe loua son élégance, et lui dit naïvement, dans son jargon franco-allemand, qu'il n'avait jamais vu personne d'aussi « luxurieux ». -- Elle le regarda d'abord, interloquée, puis poussa de grands éclats de rire.

-- Qu'est-ce que j'ai dit ? demanda-t-il. Ce n'est pas comme cela qu'il faut dire ?

-- Si ! Si ! cria-t-elle, en se tordant de rire. C'est justement cela.

Ils sortirent enfin. Sa toilette tapageuse et sa parole exubérante attiraient l'attention. Elle regardait tout avec ses yeux de Française railleuse, et ne se préoccupait pas de cacher ses impressions. Elle pouffait devant les étalages de modes, ou devant les magasins de cartes postales illustrées, où l'on voyait pêle-mêle des scènes sentimentales, des scènes bouffes [9] et grivoises, les cocottes de la ville, la famille impériale, l'empereur en habit rouge, l'empereur en habit vert, l'empereur en loup de mer, tenant le gouvernail du navire Germania et défiant le ciel. Elle s'esclaffait devant un service de table orné de la tête revêche de Wagner, ou devant une devanture de coiffeur ou trônait une tête d'homme en cire. Elle manifestait une hilarité peu décente devant le monument patriotique, qui représentait le vieil empereur, en pardessus de voyage et casque à pointe, en compagnie de la Prusse, des États allemands, et du génie de la Guerre tout nu. Elle happait au passage tout ce qui, dans la physionomie des gens, leur démarche, ou leur façon de parler, prêtait à la raillerie. Ses victimes ne pouvaient s'y tromper, au coup d'œil malicieux qui cueillait leurs ridicules. Son instinct simiesque lui faisait même parfois, sans qu'elle y réfléchît, imiter des lèvres et du nez leurs grimaces épanouies ou renfrognées ; elle gonflait les joues pour répéter des fragments de phrases ou de mots, qu'elle avait saisis au vol, et dont la sonorité lui paraissait burlesque. Il en riait de tout son cœur, nullement gêné par ses impertinences ; car il ne se gênait pas davantage. Heureusement, sa réputation n'avait plus grand'chose à perdre ; car une telle promenade était faite pour la couler à jamais.

Ils visitèrent la cathédrale. Corinne voulut grimper jusqu'au faîte de la flèche, malgré ses talons hauts et sa robe trop longue, qui balayait les marches et finit par se prendre à un angle de l'escalier ; elle ne s'en émut pas, tira bravement sur l'étoffe qui craqua, et continua de grimper en se retroussant gaillardement. Peu s'en fallut qu'elle ne sonnât les cloches. Du haut des tours, elle déclama du Victor Hugo, auquel il ne comprit rien, et chanta une chanson populaire française. Après quoi, elle fit le muezzin. -- Le crépuscule tombait. Ils redescendirent dans l'église, d'où l'ombre épaisse montait le long des murs gigantesques, au front desquels luisaient les prunelles magiques des vitraux. Christophe vit, agenouillée dans une des chapelles latérales, la jeune fille qui avait été sa compagne de loge, à la représentation d'Hamlet. Elle était si absorbée dans sa prière qu'elle ne le vit point ; elle avait une expression douloureuse et tendue, qui le frappa. Il eût voulu lui dire quelques mots, la saluer au moins ; mais Corinne l'entraîna dans son tourbillon.

Ils se quittèrent peu après. Elle devait se préparer pour la représentation, qui commençait de bonne heure, suivant l'usage d'Allemagne. Il venait à peine de rentrer, qu'on sonnait à sa porte, pour lui remettre ce billet de Corinne :

« Veine ! Jézabel malade ! Relâche ! Vive la classe !... Ami ! Venez ! Ferons la dînette ensemble !

« Amie !

« CORINETTE.

« P.-S. -- Portez beaucoup de musique !... »

Il eut quelque peine à comprendre. Quand il eut compris, il fut aussi content que Corinne, et se rendit aussitôt à l'hôtel. Il craignait de trouver toute la troupe réunie au dîner ; mais il ne vit personne. Corinne même avait disparu. À la fin, il entendit sa voix bruyante et riante, tout au fond de la maison ; il se mit à sa recherche, et parvint à la découvrir dans la cuisine. Elle s'était mis en tête d'exécuter un plat de sa façon, un de ces plats méridionaux, dont l'arôme indiscret remplit tout un quartier et réveillerait les pierres. Elle était au mieux avec la grosse patronne de l'hôtel, et elles baragouinaient ensemble un jargon effroyable, mêlé d'allemand, de français et de nègre, qui n'avait de nom en aucune langue. Elles riaient aux éclats, en se faisant goûter mutuellement leurs œuvres. L'apparition de Christophe augmenta le tapage. On voulut le mettre à la porte ; mais il se défendit, et il réussit à goûter aussi du fameux plat. Il fit un peu la grimace : sur quoi elle le traita de barbare Teuton, et dit que ce n'était pas la peine de se donner du mal pour lui.

Ils remontèrent ensemble au petit salon, où la table était prête : il n'y avait que son couvert et celui de Corinne. Il ne put s'empêcher de demander où étaient les camarades. Corinne eut un geste indifférent :

-- Je ne sais pas.

-- Vous ne soupez pas ensemble ?

-- Jamais ! C'est déjà bien assez de se voir au théâtre !... Ah bien ! s'il fallait encore se trouver à table !...

Cela était si différent des habitudes allemandes qu'il en fut étonné et charmé :

-- Je croyais, dit-il, que vous étiez un peuple sociable !

-- Eh bien, fit-elle, est-ce que je ne suis pas sociable ?

-- Sociable, cela veut dire ! vivre en Société. Il faut nous voir, nous autres ! Hommes, femmes, enfants, chacun fait partie de Sociétés, du jour de sa naissance jusqu'au jour de sa mort. Tout se fait en Société : on mange, on chante, on pense avec la Société. Quand la Société éternue, on éternue avec elle ; on ne boit pas une chope, sans boire avec la Société.

-- Ce doit être gai, dit-elle. Pourquoi pas dans le même verre ?

-- N'est-ce pas fraternel ?

-- Zut pour la fraternité ! Je veux bien être « frère » de ceux qui me plaisent ; je ne le suis pas des autres... Pouah ! Ce n'est pas une société, cela, c'est une fourmilière !

-- Jugea donc comme je dois être à mon aise ici, moi qui pense comme vous !

-- Venez chez nous alors !

Il ne demandait pas mieux. Il l'interrogea sur Paris et sur les Français. Elle lui donna des renseignements, qui n'étaient pas d'une exactitude parfaite. À sa hâblerie de Méridionale se joignait le désir instinctif d'éblouir son interlocuteur. À l'en croire, à Paris, tout le monde était libre ; et comme tout le monde, à Paris, était intelligent, chacun usait de la liberté, personne n'en abusait ; chacun faisait ce qui lui plaisait, pensait, croyait, aimait ou n'aimait point ce qu'il voulait : personne n'avait rien à y redire. Ce n'était point là qu'on pouvait voir les gens se mêler des croyances des autres, espionner les consciences, régenter les pensées. Ce n'était point là que les hommes politiques s'immisçaient aux affaires des lettres et des arts, et distribuaient les croix, les places, et l'argent à leurs amis et à leurs clients. Ce n'était point là que des cénacles disposaient de la réputation et du succès, que les journalistes s'achetaient, que les hommes de lettres se cassaient des encensoirs sur la tête, quand ils ne pouvaient pas se casser la tête avec. Ce n'était point là que la critique étouffait les talents inconnus, et s'épuisait en adulations devant les talents reconnus. Ce n'était point là que le succès, le succès à tout prix justifiait tous les moyens et commandait l'adoration publique. Des mœurs douces, affectueuses, obligeantes. Nulle aigreur dans les rapports. Jamais de médisance. Chacun venait en aide aux autres. Tout nouveau venu de valeur était sûr devoir les mains tendues vers lui, la route aplanie sous ses pas. Le pur amour du beau remplissait ces âmes de Français chevaleresques et désintéressés ; et leur seul ridicule, était leur idéalisme, qui